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EAN : 9782073018045
256 pages
Gallimard (09/11/2023)
3.74/5   77 notes
Résumé :
« Même les culs-reptiles étaient de la partie, ces oisifs qui ne voulaient rien foutre au pays, des fainéants qui passaient la journée à même le sol, sur des nattes, à jouer aux dames ou au rami. Immobiles tels des montagnes, ils ruminaient la noix de cola, sirotant à longueur de journée des litres de thé accompagnés de pain sec. Ils ne bougeaient leurs fesses qu’en fonction de la rotation du soleil, disputant l’ombre aux chiens et aux margouillats. »

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Ceux qui ont suivi les Jeux Olympiques de Sydney en 2000 ont forcément en tête les images de la course à la fois chaotique et héroïque du nageur équato-guinéen Eric Moussambani, les 100 mètres les plus lents de l'histoire, au bord de la noyade, sans jamais mettre la tête sous l'eau, avec un maillot et des lunettes prêtés une heure avant le départ par des adversaires compatissants. Cette aventure follement romanesque a inspiré Mahamat-Saleh Haroun, non pour en faire une hagiographie vantant la devise de Coubertin «  l'important c'est de participer », mais plutôt pour construire une fable morale proche de la satire politique.

Quelque part en Afrique sahélienne, le roman démarre dans le quartier populaire de Toroduna, chez les culs-reptiles, les parias de la société :

« Immobiles tels des montagnes, ils ruminaient la noix de cola, sirotant à longueur de journée des litres de thé accompagnés de pain sec. Ils ne bougeaient leurs fesses qu'en fonction de la rotation du soleil, disputant l'ombre aux chiens et aux margouillats. Des indécrottables rebelles qui, faisant fi de tout contrat social, avaient érigé la glandouille en art de vivre.
Assis au bord de la route, au vu et au su de tous, on ne pouvait pas les rater. Adeptes de la contemplation, ils reluquaient les passants, ne s'empêchaient pas de médire. Etranges spectateurs de leur propre vie, ils observaient le monde comme s'ils n'en faisaient plus partie. (...) Dans ce pays où les fils et les filles de étaient assurés de remplacer leurs parents aux postes importants, rien n'avait de sens. Or essayer de penser l'insensé était chose abrutissante. »

Les culs-reptiles sortent de leur apathie habituelle et se révolte contre l'impéritie gouvernementale qui leur inflige un quotidien insupportables : pénuries d'électricité et d'eau courante, manque de logements en dur, toilettes collectives méphitiques, eaux stagnantes, dysenterie généralisée. Mais la révolte collective est violemment réprimée, poussant un de ces culs-reptiles à tenter sa chance individuellement. Bourna Kabo répond à une annonce de la Fédération nationale de natation qui recherche un nageur pour les J.O., il est choisi. Il faut marquer les esprits en glanant une médaille dans une discipline inattendue pour un Africain, histoire de susciter l'intérêt international et d'attirer les touristes. Sauf qu'il ne sait pas nager. Sauf que les J.O. sont dans quatre mois.

S'en suit une farce enlevée, avançant à un rythme soutenu multipliant les péripéties picaresques ( presque trop d'ailleurs ). On est clairement dans l'absurde tellement tout est insensé. La plume a de la verve et on rigole souvent mais l'humour sarcastique est terriblement grinçant. Si l'auteur développe une belle tendresse pour son héros candide - qui croit en son destin sans voir comment il est instrumentalisé par le pouvoir en place - la satire politique est nette, radiographie impitoyable de toutes les dérives de États africains autoritaires : népotisme, cynisme et corruption, la charge est frontale, sans doute inspirée par l'expérience ministérielle de l'auteur ( qui a été ministre du développement touristique, de la culture et de l'artisanat de 2017 à 2018 au Tchad ).

La parole politique démagogique produit du rêve puis des désillusions. La fin est cruelle, mais émouvante avec ses accents voltairiens « il faut cultiver notre jardin » pour combattre l'inévitable pessimisme née du désenchantement.
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S'inspirant librement de l'histoire d'Eric Moussambani, l'Equato-guinéen qui s'illustra aux Jeux Olympiques de Sydney en 2000 par son record de lenteur au cent mètres nage libre – n'ayant appris à nager que quelques mois auparavant, dans la petite piscine d'un hôtel, il n'avait encore jamais parcouru cent mètres d'affilée dans un bassin et manqua se noyer lors de la compétition –, Mahamat-Saleh Haroun réalise l'attendrissant portrait d'un héros malgré lui, sur le fond goguenard d'une farce satirique pointant l'incurie cachée sous l'autorité martiale de certains Etats africains.


Dans un pays d'Afrique jamais nommé, où, sous la tyrannie d'un pouvoir corrompu, ne s'avère guère florissante que la plus extrême pauvreté, Bourma Kabo se refuse à devenir l'un de ces « culs-reptiles », ces hommes déclassés et apathiques, qui, tandis qu'autour d'eux rien ne fonctionne - le chômage est endémique, les conditions de vie vont de mal en pis, et toute protestation se voit matée dans la violence -, passent leur vie à palabrer vainement, sans plus bouger de leurs nattes posées à même les rues de leur misérable quartier. Alors, chassé de chez lui par un énième épisode répressif, le jeune homme se résout à partir tenter sa chance à la capitale. D'abord bredouille dans sa chasse à l'emploi, il répond à l'annonce du ministère des Sports qui, depuis qu'un conseiller a convaincu le Président que « Généralement, les Africains sont connus pour participer aux courses à pied. Mais en natation, personne ne s'attend à voir un Africain. Nous créerons une énorme surprise en allant glaner une médaille aux J.O. », cherche à recruter des nageurs.


Peu importe qu'il ne sache pas nager, Bourma est le seul candidat et il n'est pas question de décevoir le rêve de gloire du Président qui, maintenant persuadé des « mérites de la natation, la discipline idéale pour faire connaître le pays et drainer les touristes », « veut absolument voir le drapeau du pays flotter quelque part sur la scène internationale ». Les autorités ayant pris sa fiancée Ziréga en otage pour mieux renforcer sa motivation, Bourma se lance d'arrache-pied dans ses quatre mois d'entraînement, ne négligeant aucun recours – ni prières, ni gris-gris – pour tenter de compenser ses doutes et son amateurisme.


Evidemment, aussi flatteuse la biographie que lui invente l'attaché de presse du ministère et aussi sincères ses efforts à remplir sa mission patriotique, la surprise que l'apprenti champion va bel et bien provoquer à Sydney ne sera pas de celle qu'attendait son pays. Pris en pitié et ovationné par le public du monde entier pour la noblesse toute olympique de ses efforts, il rentrera au pays conspué par ses compatriotes, et, dépité, finira tout compte fait par rejoindre les rangs des « culs-reptiles », réduit à refaire indéfiniment le monde avec eux, à longueur de phrases et de rêves contenus.


D'ailleurs, alors qu'il s'en console en songeant que, peut-être, c'est toujours ainsi que commencent à germer les révolutions, n'est-ce pas un peu aussi ce que fait Mahamet-Saleh Haroun, avec les mots aussi désabusés qu'ironiques de cette savoureuse satire ?

Lien : https://leslecturesdecanneti..
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Dans un pays africain où la corruption règne (tiens, tiens, c'est nouveau, ça) dans une dictature sanglante, dans un village inventé par l'auteur, des culs-reptiles, ou glandeurs, un jeune essaie de faire entendre sa voix. Sont-ils obligés de ne rien faire, vu le manque de travail offert, ou sont-ils « vaincus par un fatalisme héréditaire » ? 
Puis, par chance, ce jeune répond à une annonce et comme il est le seul, il est choisi pour se présenter comme nageur lors des Jeux Olympiques d'été en 2000 à Sydney.
Il est né à Malabo, la capitale de Guinée Équatoriale, et seul l'hôtel Ureca possède une piscine de 20 mètres, dans laquelle Eric Moussambani peut s'entrainer de 5 à 6 heures du matin : Il le fait, nage aussi dans la mer (en prenant une pirogue, puisqu'il n'existe pas de plage proprement dite à Malabo).
Et se présente à Sydney, seul, recevant des subsides qui lui font admettre, malgré ses tergiversations, qu'il doit continuer le défi.
Nous avons tous vu cet athlète à Sydney, presque mort noyé lors de ses 100 mètres nage libre qu'il n'avait jamais exécutés de sa vie.
Nous avons vu cette video avec émotion et tendresse, mesurant ce qu'il a fallu d'héroïsme à Eric Moussambani pour accepter, douter, puis être obligé de participer à ce challenge dont il ne connait même pas les enjeux. Il incarne exactement l'idéal de Coubertin, pour qui l'important, c'est de participer. Il n'a pas d'entraineur, personne ne l'aide, il regarde en boucle des cassettes d'autres champions, un entraineur sud-africain lui donne un slip de bain pour remplacer son bermuda, et des lunettes réglementaires.

Ceci, c'est l'histoire.
Le bloubi boulga que nous présente Mahamat- Saleh Haroun est un mélange d'imposture et d'ignorance. le héros, selon l'auteur, parle français, alors que la Guinée Equatoriale a été colonisée par l'Espagne, et seuls quelques privilégiés parlent français. Il est selon MSM musulman : là encore, ignorance crasse de ce pays où le catholicisme n'a pas fait place à un islam qui voudrait pourtant conquérir mais qui ne s'implante pas.
L'auteur parle de l'extinction du pétrole, rien de plus faux.
C'est donc une biographie ou « roman librement inspiré » basé sur le non-respect de la vie de son protagoniste, un insipide mélange d'ébats sexuels et de croyances islamistes, une non- connaissance du pays que pourtant l'auteur aurait eu intérêt à visiter que nous présente – innocemment- MSH.
Autant la vie politique tordue (celle qu'il connait, donc facile) est parfaitement décrite, avec ses chantages, ses promesses non tenues, ses compromissions, ses petitesses et ses perversions, autant tout ce qui touche au nageur est simplement faux.
Avec un vocabulaire irritant, parce que faisant appel à des phrases toutes faites, venues d'un français des années cinquante, du style : « clairs comme de l'eau de roche, politique de développement inclusive (?), passer l'arme à gauche, au petit bonheur la chance, pour casser la croûte, des vertes et des pas mûres, à coeur vaillant, heureux comme un pape, bouillir la marmite, à l'encan, le mitan, passer à la casserole, peu lui chaut, etc, etc…
Imposture sur le personnage d'Eric, sur son pays, alors que je me faisais une joie d'entendre enfin parler de ce pays où j'ai vécu et que j'ai aimé.
MSH nous prend vraiment pour des andouilles (pour parler comme lui, ah ah , je me venge comme je peux ) lorsqu'il parle de l'estuaire du Chari : c'est un fleuve intérieur au Tchad, pays d'origine de l'auteur, ignorerait-il qu'il ne débouche pas dans la mer, or, si l'on accepte qu'il ne parle pas de la Guinée Équatoriale, ce pays imaginaire qu'il nous concocte doit au moins être près de la mer, puisque son personnage y nage et s'affronte aux vagues…
Pense-t-il vraiment que parler de n'importe quel pays d'Afrique revient au même, et qu'on n'en a rien à faire ?
Imposture quant au destin du nageur, à la fois hué et applaudi à Sydney : contrairement à l'avenir bouché et au retour à l'inactivité décrit dans le livre, Eric Moussambani a continué à s'entrainer, et s'apprêtait à exécuter un cent mètre en temps record, en 2004 sauf qu'une erreur administrative du Comité olympique Equato-Guinéen ayant perdu la photo de son passeport, l'en a empêché. Ça aussi, c'est curieux, qui a parlé d'incapacité administrative en Afrique, qui ?
Il ne zone pas comme le dit MSH, au contraire, il est devenu entraineur de l'équipe de natation nouvellement crée.

A-t-on le droit de s'inspirer de la biographie d'un personnage vivant, pour le dévaluer, l'affubler d'une religion et d'une langue qui ne sont pas les siennes ?
Et de plus en utilisant une langue vieillotte, et pas très intéressante.
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Mahamat-Saleh Haroun est parti de l'exploit d'Eric Moussambani pour écrire son roman.

Les culs-reptiles ce sont des hommes qui passent leur temps à paresser au soleil et à refaire le monde entre eux, mais sans prendre d'initiative. « Etranges spectateurs de leur propre vie, écrit l'auteur, ils observent le monde comme s'ils n'en faisaient pas partie. »

Bourma, lui, veut faire quelque chose de sa vie. Il n'a que mépris pour les culs-reptiles.

Avec d'autres, il va fomenter une manifestation pacifique pour dire leur ras-le-bol de vivre comme des parias, bien que des promesses aient été faite par le pouvoir, pour amener, ne serait-ce que l'eau et l'électricité dans ce quartier.

Mal lui en a pris. La police charge et les journalistes, à la solde du pouvoir, minimise les morts. Tout va retomber sur Bourma.

Il décide de partir à la Capitale, espérant un avenir meilleur. Mais il est « parqué » dans une cour, sans espoir de trouver un travail. Jusqu'à ce qu'il entende que le gouvernement recherche des nageurs pour les jeux olympiques.

Bien que ne sachant pas nager, il décide de risquer le tout pour le tout, et de répondre à l'annonce. Il est le seul candidat.

L'engrenage se met en place.

Mahamat-Saleh Haroun décrit, avec humour, dérision et ironie, à travers Bourma, la difficulté pour des jeunes qui souhaitent de s'en sortir, de trouver leur place dans un pays gouverné par des dictateurs.

Au final, Bourma s'apercevra que les « culs-reptiles » sont des personnes désabusées, désenchantées, qui ont cru à l'avenir et à qui on a coupé l'herbe sous le pied bien qu'ils aient des idées pour l'avenir de leur pays.

Mais tant que l'Etat fera fi de cette force, il ira à sa perdition.

Un très bon moment de lecture.
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Ce roman est basé sur l'histoire authentique d'Eric Moussambani, nageur équato-guinéen qui a représenté son pays aux Jeux Olympiques de Sydney. Il a bénéficié d'une dérogation pour concourir, et fera son parcours seul, les 2 autres candidats ayant fait un faux départ. On a retenu que son histoire exemplifie l'adage de Pierre de Coubertin, et également qu'il a mis plus du double de temps que le vainqueur. Sa participation est néanmoins restée dans les annales.
Bourma, le héros du roman, est un paumé qui se lance dans l'aventure uniquement pour échapper à la misère. Il voit ses amis culs-reptiles passer leur temps à glander, se déplaçant à peine et uniquement pour échapper au soleil, et ne veut pas les imiter. Ebloui par le petit pactole qu'il reçoit lors de son engagement, Bourma se lance dans un entrainement intense à son goût, mais ridicule par rapport aux autres compétiteurs. Et lorsqu'il se sent manipulé et veut arrêter, sa fiancée est prise en otage par les autorités et ne sera relâchée que s'il participe aux Jeux; il sait que la menace est réelle et qu'il n'a pas le choix.
Car l'auteur ne parle pas que de sport, il égratigne le monde politique et nous décrit un monde où la volonté du président ne se discute pas, et où les contradicteurs disparaissent généralement sans laisser de traces. Il dénonce également la corruption, d'abord en disant que le peuple n'a pas vu le premier centime de la manne pétrolière du pays, confisquée par les dirigeants. Et puis lorsqu'il décrit le ministre des sports, sa conseillère en communication (l'art de parler pour ne rien dire), sans parler du président de la Fédération nationale de natation dans un pays où il n'y a aucune piscine publique. Tous ces gens puisent dans la caisse pour vivre dans le luxe, alors que le peuple se débat dans la misère.
Naturellement cette partie n'est pas vraiment un roman, l'auteur en profite dénoncer la kleptocratie qui règne dans de nombreux pays africains.
La fin du livre colle moins à la réalité d'Eric Moussambani, et l'auteur nous y présente les culs-reptiles sous un tout autre aspect.
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critiques presse (3)
LeMonde
24 janvier 2022
Derrière l’humour sarcastique des situations, un profond pessimisme obscurcit la toile de fond de ce roman et fait pardonner le recours à une écriture parfois un peu facile.
Lire la critique sur le site : LeMonde
Bibliobs
18 janvier 2022
Le réalisateur de « Lingui, les liens sacrés » tire un récit émouvant, et souvent hilarant, de l’histoire de l’Equato-Guinéen Eric Moussambani, qui manqua se noyer dans le bassin des Jeux olympiques de Sydney en 2000.
Lire la critique sur le site : Bibliobs
RadioFranceInternationale
17 janvier 2022
Le cinéaste Mahamat-Saleh Haroun publie un nouveau roman jubilatoire librement inspiré du destin d’Eric Moussambani, jeune nageur guinéen qui avait marqué les jeux Olympiques de Sydney en l’an 2000.
Lire la critique sur le site : RadioFranceInternationale
Citations et extraits (22) Voir plus Ajouter une citation
C’est toujours un peu triste pour Bourma de se séparer de ses compagnons qui tous croquent le marmot, unis par le même destin. La plupart de ses compères sont des garçons brillants. Leurs études, souvent longues et épuisantes, ne leur ont servi à rien. En attendant des jours meilleurs, ils rongent leur frein en silence.
Avec le temps, Bourma a appris à les connaître, les culs-reptiles. En vérité, ce sont de braves gars pour qui il a une grande sympathie. Pour les culs-reptiles, vivre en marge de la société ne constitue en rien une désertion, au contraire, c’est un choix assumé. Exclus d’un système politique inique basé sur le droit d’aînesse, ils ne se considèrent pas pour autant comme des marginaux, et nourrissent de grandes aspirations pour leur pays. Ils seront un jour suffisamment nombreux pour faire advenir un autre monde.
Reprenant en chœur des slogans entendus ailleurs, ils jurent qu’un autre monde est possible.
En réalité, les culs-reptiles rêvent d’un grand changement, mais pas que. Ils aimeraient aussi voir un jour éclater une révolution, rien de moins, ils s’y préparent. Une révolte qui sonnerait le temps de la rupture avec ce monde qui court à sa propre perte. Une révolte qui viendrait tout foutre en l’air, mettant fin à ce cauchemar permanent pour bâtir une société nouvelle basée sur la fraternité, la justice et la solidarité.
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En l’absence de maternité, et n’ayant pas les moyens de se payer les services d’une sage-femme, les mères se tournaient vers les matrones. Sans respect des mesures d’hygiène les plus élémentaires, ces accouchements se révélaient souvent problématiques. Des complications en veux-tu, en voilà. Des mort-nés, il y en avait toutes les semaines. Toujours la même rengaine. À la longue, on évitait d’en parler, on mettait toute cette catastrophe sur le compte du Tout-Puissant. C’était écrit, Mektoub, se lamentaient les Torodonais, vaincus par un fatalisme héréditaire.
Les enfants qui, par chance, échappaient à cette tragédie étaient déscolarisés. Ils traînaient à longueur de journée, chassant le margouillat ou tapant dans des ballons en chiffon pour tromper l’ennui.
Les quelques rares personnes qui avaient eu la chance de pousser un peu leurs études se retrouvaient à quai, parce que n’appartenant pas à la bonne ethnie, comme Bourma. Un feu rouge invisible les empêchait d’avancer. Dans ces conditions, toute velléité de dégotter un boulot était vouée à l’échec. L’ascenseur social, dont le gouvernement s’enorgueillissait, n’avait jamais existé. Du coup, relégués en bout de cordée, les habitants de Torodona n’avaient jamais pu faire partie de la haute. Sans quoi, ils auraient eu une voix pour défendre leur cause, et tout cela ne serait sans doute jamais arrivé.
Voir le jour à Torodona, c’est être marqué, dès la naissance, du sceau de l’infamie. Par atavisme ineffable, les gens de Torodona tiraient le diable par la queue depuis des temps immémoriaux. Nul doute que sans piston, ils n’avaient aucune chance de se sortir de cette galère.
En attendant désespérément qu’un jour un habitant de Torodona fasse partie de la notabilité dirigeante, on subissait cette iniquité inadmissible. On naviguait tels des fantômes dans les rues obscures. Des vieillards à la vue déclinante crapahutaient entre les nids-de-poule, ils finissaient par chuter, se cassant la hanche ou, plus grave encore, le col du fémur. Les plus chanceux se retrouvaient handicapés à vie, les autres passaient de vie à trépas sans aucun soin approprié. La couverture maladie universelle, promise par le ministre de la Santé depuis Mathusalem, était une gageure sans lendemain.
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Bourma appartient à cette jeunesse, vive et pleine d’énergie, mais abandonnée à son triste sort. Elle affronte un horizon bouché dans un pays où tout projet de développement est rendu impossible par une gestion désastreuse. C’est la faillite générale. Tout le monde le sait. Seuls les afro-optimistes soutiennent, péremptoires, que tout va bien alors que tout va mal.
Pour autant, les autorités proclament le contraire, elles tonitruent partout que le « développement durable, c’est pour bientôt. Que tout le monde aura du travail, que personne ne sera laissé au bord de la route ». « Des billevesées, mec ! » tonne Bourma.
Dans ce pays alléché uniquement par le court-termisme et les plaisirs immédiats, toute promesse de développement durable est vouée à l’échec. Une évidence : dans l’histoire de l’humanité, aucun pays ne s’est développé en tendant constamment la sébile. Or ici, l’appel à l’aide internationale est devenu un viatique. Tout bas… si bas, nous sommes tombés.
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Promesse d’élection, promesse de Gascon, se disait Bourma
Il observait tout ce cirque avec circonspection. Toujours la même rengaine, toujours le même spectacle. Quelle histoire ! Il savait que toutes ces paroles n’étaient que du vent. Des paroles débitées sans conviction pour endormir des sots. Il n’en manquait pas, dans le quartier. Quelques nigauds se laissaient inévitablement gruger. On leur remettait la carte du parti et une petite enveloppe bourrée de billets. Rares étaient ceux qui résistaient aux espèces sonnantes et trébuchantes. Ils se laissaient allègrement fourvoyer et acceptaient de baisser leur froc. Ces nouveaux impétrants se mettaient à leur tour à rameuter d’autres habitants pour grossir les rangs du parti au pouvoir. Putain, les mecs, tout de même. Un peu de dignité, se lamentait Bourma. Conscient de la manipulation à l’œuvre, il regimbait. Il refusait toute compromission, résistant aux entourloupes. Il s’était juré de ne plus jamais se laisser avoir. De ne plus jamais voter.
Au fond, pour Bourma, la chose était entendue : il avait compris depuis fort longtemps que, sous le soleil de son pays, le mensonge était consubstantiel à la politique. Bien au fait de sa propre médiocrité, la canaillocratie régnante gouvernait par le mensonge. Elle le pratiquait à haute dose, mêlant magouilles et autres intrigues de bas étage. Une véritable mafia. À Torodona, tout le monde savait que les élections étaient traficotées, et les dés pipés, et les résultats connus d’avance.
Parfaitement huilée, la mécanique était imparable. Il n’y avait rien à faire contre un système magouilleur en diable. Un État voyou. Dépourvu de toute éthique, il ne respectait ni ses propres lois ni sa parole.
Le gouvernement organisait ces élections juste histoire de faire croire à la communauté internationale que le pays était une démocratie. Mon œil, oui, se disait Bourma.
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Plongé dans la lecture de ses journaux, M. Rigobert ne semble pas préoccupé par ce genre de questions. On lui a dit que le pays voulait un représentant aux jeux Olympiques de Sydney. Il s’en charge, point barre. C’est la mission qui lui a été assignée. En bon fonctionnaire, il la remplit avec dévotion. Pour M. Rigobert, il s’agit d’abord et avant tout de se faire voir, de parler du pays et de lui donner une visibilité dans le monde. En réalité, grâce à la participation de Bourma aux Jeux, le gouvernement entend faire la promotion du pays. C’est une décision des plus hautes autorités, entendez par là du chef de l’État lui-même.
Au pouvoir depuis une quarantaine d’années, le président sent venir sa fin. Malade, il se déplace à l’aide d’une béquille suite à une opération de la hanche. À quatre-vingts ans, rongé par un cancer des os, le Vieux, comme on le surnomme, commence à développer des idées souvent fantaisistes, voire même des lubies. Sa dernière folie ? Avoir épousé la miss nationale, une adolescente de dix-sept ans, portant son harem à six épouses. Puis, par décret lu à la radio, il mit fin à toute nouvelle élection de miss. L’histoire retiendra que sa femme fut la dernière du pays. Il n’y en aura pas d’autre.
Depuis quelques mois, le président n’a qu’une idée en tête : laisser une trace intangible dans l’histoire. Il rêve de gloire et veut absolument voir le drapeau du pays flotter quelque part sur la scène internationale. Un de ses conseillers lui a vanté les mérites de la natation, la discipline idéale pour faire connaître le pays et drainer les touristes.
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Videos de Mahamat-Saleh Haroun (2) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Mahamat-Saleh Haroun
Mahamat-Saleh Haroun sort coup sur coup un film et un livre qui, dans des styles très différents, parlent du Tchad d'aujourd'hui. Dans "Lingui, les liens sacrés", présenté au Festival de Cannes 2021, le cinéaste s'attaque avec réalisme au sujet de l'avortement et du poids social de la religion. Dans "Les Culs-reptiles", l'auteur brosse un portrait satirique de la société tchadienne en adoptant un ton baroque.
Depuis plus de dix ans, Mahamat-Saleh Haroun raconte son pays, marqué par une violence continue depuis l'indépendance, sans jamais verser dans le misérabilisme. Après avoir raconté l'exil et le trauma de la guerre civile, il s'attache à raconter des problématiques contemporaines qui renvoient à la construction d'un État moderne mais défaillant, peu protecteur et qui ne s'est pas débarrassé d'un style colonial. Mais il n'adopte pas un pessimisme fataliste. Bien au contraire, ses deux dernières oeuvres sont traversées par une forte lumière : solidarité et volonté individuelle n'ont jamais quitté ses compatriotes.
À quoi servent le cinéma et la littérature dans un pays fissuré par la guerre et la violence ?
Mahamat-Saleh Haroun était l'invité des Matins de France Culture le 13 janvier 2022.
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Découvrez tous les invités des Matins de Guillaume Erner ici https://www.youtube.com/watch?v=sXqdO2D_L-8&list=PLKpTasoeXDroMCMte_GTmH-UaRvUg6aXj&index=1&ab_channel=FranceCulture ou sur le site https://www.franceculture.fr/emissions/linvite-des-matins
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