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ISBN : 2072799910
Éditeur : Gallimard (23/08/2018)

Note moyenne : 3.58/5 (sur 25 notes)
Résumé :
« — 2,10 mètres, dit Sue.
— Oui, 2,10 mètres, alors?
— Depuis le temps, des filles l’ont passé?
— Non, j’ai entendu qu’elles se cognent toujours le nez dessus.
— Tu en dis quoi?
— Je ne sais pas. La barre nous attend.»

Histoire de quatre sportifs de très haut niveau, entre les Jeux olympiques de 1980 et aujourd’hui : deux champions haltérophiles, un Américain du Missouri et un Kirghize ; deux sauteuses en haute... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (12) Voir plus Ajouter une critique
fabienne1809
  12 août 2019
(Fini le 06/12/2018)
Je découvre cet auteur à l'occasion de cette lecture.
Je suis un peu embarrassée de dire ce que je pense… parce que, à la lecture des premiers chapitres, j'ai eu l'impression de lire un brouillon de livre, un « premier jet » d'une très belle écriture, certes, mais un capharnaüm dans lequel j'ai eu du mal à me localiser dans le temps et dans l'espace au point de prendre des notes pour ne pas m'égarer…
C'est dommage parce que j'ai trouvé que ça nuisait à cette histoire qui retrace le parcours de quatre athlètes : deux filles qui pratiquent le saut en hauteur et deux garçons haltérophiles. L'une des filles (Sue, diminutif de Susan) et l'un des garçons (Randy) sont Américains. L'une des filles (Tatyana) et l'un des garçons (Chabdan) sont tous deux soviétiques, d'origine kirghize (région où l'on a déporté les Koryo-Sarams, les personnes venues de Corée pour construire le port de Vladivostok). Vous me suivez toujours ? Pour ma part, j'avoue que j'ai traîné ce livre plusieurs jours avant d'entrer vraiment dans le sujet…
On y évoque les sanctions implacables de l'impitoyable régime soviétique, le dopage dans les deux camps (soviétique et américain) et la guerre froide qui entraîna des boycotts des Jeux olympiques : celui des J.O. de Moscou en 1980 par les USA et celui des J.O. de Los Angeles en 1984 par les soviétiques… Des sujets vraiment très intéressants, mais impossibles à suivre sans connexion internet. A titre d'exemple, l'auteur ne dit à aucun moment que les J.O. de Los Angeles se sont déroulés en 1984...
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hcdahlem
  19 novembre 2018
Champion ou marionnette?
Jean Hatzfeld continue à explorer le monde du sport dans son nouveau roman qui confronte l'Amérique et l'Union soviétique entre 1980 et 1984 à travers les portraits de deux championnes de saut en hauteur et de deux haltérophiles. Cruel et beau.
Le nouveau roman de Jean Hatzfeld a réveillé en moi des souvenirs et des émotions liées à mon adolescence et à ma famille, même si le sujet peut sembler à priori bien éloigné de cet univers. Dès 1972 et les Jeux olympiques de Munich, mon père a décidé de participer à la grande fête du sport. Il a été retenu comme bénévole et nous avons été retenus à la maison, condamnés à suivre les épreuves devant notre téléviseur. À son retour, le récit de son expérience nous a enthousiasmé, en particulier les tournois de boxe et d'haltérophilie qu'il a pu suivre sur scène et en coulisses. Pratiquant l'athlétisme, j'ai alors décidé que j'irais mois aussi partager cette expérience. Mon rêve s'est réalisé en 1976 à Montréal.
Et si le roman se base sur les jeux suivants, en 1980 à Moscou (boycotté par les États-Unis) et en 1984 à Los Angeles (boycotté par l'Union soviétique), j'ai bien retrouvé l'ambiance très particulière qui règne alors et cette tension dans la course aux records et aux médailles.
Jean Hatzfeld choisit de dresser le portrait de quatre athlètes désormais retraités pour raconter ce combat entre l'est et l'ouest, entre les deux systèmes politiques qui entendent chacun démontrer leur supériorité.
Il y a d'abord Sue Baxter, la championne de saut en hauteur américaine et Tatyana Izvitkaya, sa rivale du Kirghizistan devenue Tatyana Alymkul. C'est leur rivalité pour un record du monde mythique qui donne son titre au roman.
En complément, et sans doute pour montrer le contraste entre la grâce et la fluidité de la discipline féminine, l'auteur nous raconte la rivalité dans une discipline où la puissance et la force physique dominent: l'haltérophilie incarnée ici par Randy Wayne et Chabdan Orozbakov.
Avant de dire un mot du contexte de l'époque, soulignons que ces quatre athlètes sont nés de l'imagination du romancier, mais résument parfaitement ce que le journaliste a vu et rapporté dans ses articles (l'auteur était alors envoyé spécial aux J.O. pour Libération).
Emboîtant le pas à Vincent Duluc qui a retracé les parcours de Kornélia Ender et Shirley Babashoff et leur combat lors des Jeux Olympiques de Montréal (j'y étais!), Jean Hatzfeld fait du corps des athlètes le symbole de la guerre froide, des gymnases le champ d'une bataille politique épique et des entraîneurs les émissaires d'un système qui n'hésite pas à recourir aux substances dopantes et au chantage pour assouvir le besoin de gloire des dirigeants. Ou quand le reporter sportif se souvient qu'il a aussi été reporter de guerre.
Il y a du reste de la mélancolie de l'ancien combattant dans cette rencontre, des années après, entre des athlètes qui ont été plus manipulés qu'acteurs de leur destin, plus marionnettes du pouvoir que héros. Leur corps est abîmé et leurs illusions se sont envolées. L'alcool et la drogue ont remplacé les amphétamines et les anabolisants. Dur constat, triste réalité.

Lien : https://collectiondelivres.w..
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fannyvincent
  14 janvier 2019
Deux disciplines (le saut en hauteur et l'haltérophilie), deux athlètes dans chacune de ces disciplines, un soviétique et un américain. Soit 4 destins en tout, intimement liés. Des adversaires au cours de leurs carrières, en pleine période de guerre froide, jouets d'une cause politique qui les dépasse. Puis, des retrouvailles étonnantes quelques décennies plus tard dans les montagnes kirghizes...
J'ai été un peu perturbé au départ dans ma lecture, ne sachant pas si ces athlètes étaient réels ou bien des personnages de fiction (à ma décharge, je suis loin d'être un spécialiste de saut en hauteur ou d'halterophilie des années 80...). Une fois cette incertitude levée, je me suis mis à apprécier cette histoire, même si tout ceci (la relation entre Sue et Tatyana par exemple) m'a paru être un peu trop romanesque. Pour autant, ce récit illustre le destin de personnes qui, bien que nées dans des pays forts différents, se ressemblent finalement, plongées à une époque dans un terrible affrontement politique, qui se joue aussi dans les stades. le sport comme outil de propagande, comme un champ de bataille par substitution. Les athlètes ne s'appartiennent alors plus, gare aux défaites ou à tout geste politique... sans parler du dopage subi, qui révèle ses méfaits des années plus tard.
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Delphine-Olympe
  21 avril 2019
Elles sont deux. Deux sportives de haut niveau, championnes de saut en hauteur. L'une est kirghize, l'autre américaine et elles se sont affrontées pour accéder à la plus haute marche du podium. C'était à Helsinki en 1982, alors que le monde se divisait encore en deux blocs que tout opposait.
Aujourd'hui, les lignes de fracture géopolitique ne sont plus les mêmes. Sue peut librement se rendre au Kirghizistan, où Tatyana l'a invitée.
Elles se rencontrent pour la seconde fois de leur existence. Plus de rivalité sportive, plus de division idéologique pour les maintenir à l'écart l'une de l'autre. Seulement la sincérité d'un échange entre deux femmes que tout rapproche. Au fil des pages, elles se découvrent, se racontent, confrontent leurs souvenirs, dévoilent ce qu'elles n'avaient jamais révélé à quiconque, créant ainsi les conditions d'une naturelle complicité.
Chacune a connu la notoriété avant d'être oubliée, a été admirée avant d'être réduite à la solitude et à l'isolement, a vécu dans sa chair les conséquences des traitements qui lui étaient administrés pour développer ses performances.
L'une se souvient des séances d'entraînement pratiqué clandestinement, parce que, n'en déplaise aux apparatchiks, la victoire passait par cette nouvelle technique issue de "l'impérialisme américain" qu'un certain Fosbury expérimenta avec succès aux Jeux Olympiques de Mexico en 68. L'autre, qui rêvait d'intégrer une équipe de basket, se remémore la manière dont elle fut orientée vers une discipline qui ne l'attirait guère, mais qui seule, jouissant d'un faible prestige, lui garantissait d'obtenir une bourse d'études pour entrer à l'université, tant elle était boudée des autres étudiants...
Des histoires qui font écho à celles de leurs homologues masculins, champions d'haltérophilie qu'elles croisèrent au cours des championnats auxquels elles participèrent et qui disparurent prématurément de la scène sportive...
A travers le parcours de ses personnages, pour lesquels il éprouve une évidente tendresse, c'est tout l'univers du sport que révèle Jean Hatzfeld, avec ce qu'il charrie de passion, mais aussi d'enjeux dépassant tellement les principaux acteurs des compétitions qu'ils en finissent laminés, sinon complètement broyés.
Mais il restitue surtout avec élégance et sensibilité l'immense beauté du geste sportif, la virtuosité des grands champions, leur désintéressement, parfois, et leur grandeur lorsqu'ils décident de défier un pouvoir au péril de leur vie pour porter des valeurs auxquels ils sont attachés.
Un livre plein d'humanité, qui n'a pas été sans me rappeler, quoique dans un style fort différent, un autre roman que j'avais beaucoup aimé, La Petite communiste qui ne souriait jamais.


Lien : https://delphine-olympe.blog..
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psambou
  10 septembre 2018
C'est une histoire très curieuse de rencontres. Sue est américaine, Tatyana est kirghize. Toutes deux sont championnes de saut en hauteur fin des années 1970, début des années 1980. Sur cette même période Chabdan, kirghize, et Randy, américain, s'illustrent en battant des records du monde en haltérophilie. C'est l'époque de la guerre froide, Etats-Unis d'Amérique et Union des républiques soviétiques se mesurent, se combattent aussi à travers les performances de leurs athlètes. Trente ans plus tard, ces sportifs à la retraite, se retrouvent et soignent leurs maux. Jean Hatzfeld, presque sans l'air d'y toucher, comme si on était dans un songe, parle de geste sportif aérien et puissant, de dopage et de ses conséquences, de la vie "d'après" des sportifs de haut niveau, de haine entretenue entre États belliqueux, de revendications indépendantistes et de déportation, de solidarité et de remords, d'amitié et de résilience. Ces 2m10, barre qui reste encore à franchir, comme un cap, une volonté de croire au lendemain apaisé. Ce roman un peu déroutant par sa construction, marque toutefois par sa poésie, ce flottement qui emporte.
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critiques presse (1)
LeMonde   10 septembre 2018
L’écrivain, ancien journaliste sportif et grand reporter, a été le témoin d’exploits et d’horreurs qui nourrissent ses récits comme ses romans. Tels « Deux mètres dix », et ses athlètes de fiction.
Lire la critique sur le site : LeMonde
Citations et extraits (15) Voir plus Ajouter une citation
MaliseMalise   17 septembre 2019
Ceux qui pensent que la frustration abîme l'amour sous-estiment la formidable faculté de l'amour à s'adapter aux situations qui en valent la peine.
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HarioutzHarioutz   17 août 2019
- Vous ne buvez pas de lait ?
- Du lait de jument, on l'appelle koumis. Tu aimes le lait ?
- J'en ai beaucoup ingurgité. Jusqu'à la fin ... Du lait de jument ? Mon Dieu, je n'aurais même pas pensé à regarder en dessous si elles en donnaient.
- Tu vas t'y mettre. On le boit comme une médecine magique. Il commence par rincer les entrailles, donc ne pas s'éloigner des toilettes le premier jour, puis il fortifie le sang. Combat les virus et autres saloperies. Quand il est bien fermenté, il purifie l'âme.
- Il donne de la vigueur aux hommes ?
- Bien deviné ! Les guerriers kirghizes en buvaient en chargeant au galop . Et personne dans l'Histoire ne les a jamais battus. Pas même Gengis Khan.
- Tu en prenais avant les compétitions ?
Tatiana rit :
- Tous les matins, pendant les stages et les concours. En cachette dans les toilettes, bien sûr. Les Soviétiques déportaient en Sibérie ceux qu'ils soupçonnaient de se livrer à des rites chamaniques. Ils préféraient les pilules.
- Les pilules ?
- Pas chez vous ? Allons, allons. Je vais au village. Tu m'accompagnes ?
Sue enfila un manteau et une écharpe suspendus dans le couloir.
- C'est parti !

Quand les deux femmes entrèrent au Song Kul Restaurant, elles comprirent que le chapeau en feutre blanc brodé de vert et les bottes fourrées que Sue venait de s'offrir au bazar ne la protégeraient pas de la curiosité lisible dans les regards qui s'attardaient sur sa silhouette blonde.
La vaste salle, où flottaient fumées de cigarette et de grillades, était remplie de maquignons revenus de la foire aux moutons. On leur fit une place à table et apporta une carafe de vodka avant même que Tatyana eût commandé des assiettes de riz sauté au pois chiches.
- Je pourrais être russe ou ukrainienne, s'étonna Sue.
- Elles ne portent pas notre chapeau, dit Tatyana.
Elle levèrent leur verre en direction des voisins pour accompagner le premier toast donc Sue devina le motif.

Sur le chemin du retour, on aurait pu croire les deux femmes en difficulté, qui zigzaguaient et glissaient, trébuchaient parfois sous leurs achats, mais il n'en n'était rien. Elles chantaient.
Tatyana dégagea un trou dans un grillage pour couper à travers le jardin du Musée régional. Dans le clair-obscur, au milieu d'une allée, se dressèrent des silhouettes en bronze.
- Messieurs dames, bonsoir, dit Sue qui se planta devant la première. Vladimir Illitch Lénine ! Je n'y crois pas, vous êtes terribles ! Vous gardez encore un truc pareil ?!
- On l'aime bien. Il n'a pas voulu de mal aux Kirghizes.
- Et cette dame ? Elle porte une si magnifique coiffure ! Téméraire, non ?
- Kurmanjan Datka, la Reine des montagnes, elle est restée invaincue à la tête de son armée contre les khans et le tsar. C'est une rebelle comme nous en raffolons.
- Lui ? Quel coup ! Il a une superbe tête aussi, ses moustaches ne gâchent rien ! Un autre guerrier des montagnes ?
- Notre double champion olympique, Montréal, Moscou. Il s'appelle Chabdan Manas Orozbakov. Haltérophile. L'homme le plus fort du monde. Cinquante-trois records mondiaux. Il a soulevé 261 kilos. Né dans notre vallée, un peu plus bas, il est de chez nous.
- Waouh ! Il est très beau. Aujourd'hui ministre, acteur ?
- Goulag, Sibérie. Déporté durant les Jeux de Moscou. Il a agité notre drapeau indépendantiste sur le podium. On l'a tué dans une forêt, là-bas.
- Aïe ! Je suis désolée. Tué, mon Dieu ! Tu le connaissais ?
- Je l'ai rencontré aux stages d'entraînement olympique. Entre Kirghizes, on se tenait chaud, il se voulait très kirghize. Mais gamine, je l'avais vu lutter le kourash à Kochkor, il avait gagné. Jeune, mais déjà très populaire, notre chouchou. Son père a été fusillé près d'ici, plus haut dans la montagne. Lui par Staline, c'était une personnalité très écoutée, une génération avant.
- Tu l'aimais beaucoup, j'imagine.
- Je l'aime encore, comme tout le monde. A plus de cinq mille mètres d'altitude, là-haut, les bergers t'en parleraient avec de la gratitude dans la voix.
- Pour son courage ?
- Et son insoumission.
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HarioutzHarioutz   17 août 2019
Au neuvième jour des Jeux, la capitale Bichkek s'éveille aussi fébrile que les villages les plus reculés des montagnes du Kirghizistan.
A Moscou, dès l'ouverture, le clan kirghize se précipite dans le Palais des Sports Izmaïlovo, l'antre olympique des hommes de la fonte. C'est le dernier jour du tournoi d'haltérophilie, celui des lourds. Tous les peuples épris d'haltérophilie, depuis l'Oural jusqu'au contreforts afghans de l'Hindu Kush, attendent le combat entre deux hommes forts soviétiques, antinomiques, antipodiques, ennemis.

Le jeune Russe Vladimir Aleksander Igunov, récent champion du monde, se distingue par sa grande taille, torse d'Hercule sans un gramme de gras. Sur les photos, il pose, visage de héros slave, yeux clairs tournés vers l'avenir, chef de la jeunesse soviétique en visite à Cuba. Plus moderne, on le voit en pleine partie d'échecs sur la place Ostrovski de Leningrad, ou soufflant dans un saxo avec des copains.

Son adversaire, une légende : le Kirghize Chabdan Orozbakov, on l'appelle Manas dans ses montagnes, champion au cinquante-deux records du monde, qu'il bat avec jubilation depuis une décennie, 500 grammes par 500 grammes. Sa silhouette plus râblée montre une musculature massive; un visage arrondi, volontiers malicieux, de superbes moustaches, une chevelure hirsute. Champion olympique, invaincu sur un plateau d'haltérophilie, homme de tous les éclats, il a imposé sa force et sa vitesse à ses rivaux meurtris, jusqu'à son éclipse durant l'hiver dernier, aussi obscure que soudaine.

Sur le russe Vladimir Igunov, les biographies distribuées par le service de presse soviétique abondent en détails : fils d'un lieutenant et d'une capitaine de l'Armée rouge, il sort ingénieur de l'école ferroviaire de Sverdlovsk.
Parce que la chienne Laïka effectua son vol Spoutnik l'année de sa naissance, il appelle tous ses animaux Laïka et ses films préférés sont "Anna Karénine" et "Quand passent les cigognes" à cause de l'actrice Tatyana Samoïlova.

A l'inverse, les brochures de presse se veulent discrètes sur la vie du Kirghize, pourtant le plus célèbre leveur de fonte de la planète, qu'elles résument à une liste de titres et performances, comme si elles craignaient de concéder qu'elles en ignorent les secrets.

Au sein de la communauté haltérophile, on sait qu'il vit chez ses grands-parents dans une maison en bois de Bichkek. On dit qu'il s'entraîne seul, à l'écart de l'élite soviétique.
De savoureuses rumeurs circulent. Il soulève quarante tonnes de fonte chaque jour, plongé jusqu'aux épaules dans les eaux vives d'une rivière afin de ménager ses articulations et de se forcir le sang.
Il tire des chevaux, les porte même, abat des arbres en forêt pour entretenir le souffle, et beaucoup l'ont vu prendre part à des tournois de lutte traditionnelle lors de fêtes dans les montagnes.
On raconte des histoires sur son appétit pantagruélique, les banquets de village, le bidon de lait de jument qu'il engloutit à son réveil, ses provocations et, moins bohèmes, ses coup de poing contre les Russes expatriés.

Dans un reportage sur les tournois de lutte kourash, un journaliste du New York Times écrit qu'une nuit, lors d'un banquet, au moment où les apparatchiks ivres entonnent "La marche des artilleurs de Staline", il bondit sur la table pour mettre le feu à un drapeau rouge.
Ce geste lui valut une disgrâce, puis son absolution déroutante à la veille des Jeux.
Le journaliste suppose que le staff soviétique - ou des membres du Politburo -, pris de doute concernant la solidité de Vladimir Igunov face à des adversaires de l'Est gonflés à bloc, a préféré rappeler le kirghiz dans ses montagnes.

Le Russe Igunov est un arracheur, la cinématique parfaite de ses mouvements compense sa modeste explosivité. Il est un pur produit de l'école russe, adoubé par Iouri Vlassov, l'un des plus grands puristes, héros soviétique des années 60. Il manque de niaque, surtout d'un grain de folie.

Le Kirghize Orozbakov, lui, est un jeteur tonique, engagé à l'extrême sous la fonte. Son approche de l'haltérophilie choque les éducateurs plus que ses frasques, certains de ses gestes, quasi hérétiques, mettent à mal les manuels techniques.
Mais il enchaîne des mouvements fabuleux et terribles car, face aux haltères, il semble entrer en compagnie mystérieuse, au-delà de la compétition et de ses rivaux.
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HarioutzHarioutz   17 août 2019
Le soir, les journalistes se retrouvèrent dans la salle des congrès du Rossia transformée en salle de presse. Sur des estrades, des sponsors offraient à volonté une vodka export, des jus d'orange et du Coca-Cola.
Dans un joyeux vacarme babélien, les yeux irrités par la fumée de havane que des étudiantes distribuaient en même temps que les communiqués, Frédéric tapa frénétiquement sur une machine à écrire Olympus en acier :

La cloche du Kremlin sonne quatre coups. Une colonie de pyjamas et de bérets jaunes se campe aux quatre coins du stade. Un infini cortège de femmes aux chapeaux verts et jupes à frous-frous cerne la pelouse. Les plus belles de Moscou, surtout celle du sixième rang qui ne cesse de me sourire et me saluer avec sa guirlande.

Tchaïkovski, Beethoven, Chopin accompagnent des tableaux humains composés de milliers de visages. De fière vestales entrent sur des chars romains tirés par des équipages de pur-sang blancs et noirs. Des éphèbes en sandales les gardent, des pâtes grecs les escortent, une myriade de Dianes aux cheveux d'or parsèment le sol de pétales rose.

Des grappes de matelots du Potemkine ouvrent le passage à un sigle olympique en sucre d'orge monté sur des roulettes en caramel. Et toujours la fille du sixième rang agite sa guirlande en ma direction, tenace.

La délégation grecque ouvre le bal antique; l'Autriche en tête des nations qui défileront sous l'emblème olympique pour protester contre l'invasion soviétique en Afghanistan.
L'Afghanistan précisément, qui défile du pas de l'oie sous les vivats, la Bulgarie habillée "Années folles" en longues jupes plissées et bérets pour les dames, Borsalino pour les hommes. Le délégué de Goa seul. La RDA disco, conspuée. Deux Libyennes anonymes sous un voile; des Jordaniens déguisés en fedayins, les Polonais habillés en bénévoles de la Croix-Rouge. Les Cubains en tenue coloniale soulèvent des hourras.

Autour, la fresque humaine se transforme en peinture réaliste socialiste, en peinture abstraite dissidente, surréaliste, hyperréaliste, et en écran de télévision couleur.
Le camarade Brejnev ouvre la XXIIe Olympiade d'une voix inaudible parce que la sagesse prolétarienne le dissuade de se risquer sur les cinq marches qui mènent au micro.

Un bang retentit. Une voix interstellaire s'abat sur le stade, un brin grésillante : " De la fenêtre de notre hublot, nous voyons la Grèce, plus loin notre mère patrie, et un monde sans guerre, de peuples libres et conquérants et nous vous souhaitons du succès dans votre travail et une santé cosmique ..."
En direct de leur vaisseau spatial, les deux cosmonautes Popov et Rumine se mêlent à la partie. Dès cet instant, fini les chichis.

Une nuée de femmes en robes blanches s'éparpillent au rythme d'un disco balte. Les plus belles femmes de Russie.
Puis surgissent les Tartares, les Lituaniennes, les Géorgiennes et leur pot au lait, les Mongoles, robes de mousse rose, turbans argentés, tabliers brodés, tuniques arc-en-ciel, les Yakoutes, stoïques mais agiles dans leurs bottes en renard argenté, les Ukrainiennes aux tresses blondes, les Tchétchènes en chapeau à bord noir, les Kirghizes sous leur coiffes pointues, leurs fouets de cavaliers brandis.

La foule scande "Kalinka Kalinka". Les athlètes d'élite, les gymnastes mauves, les parterres de Michkas, encore des gymnastes mauves. Ouvriers, ouvrières, paysannes, paysans, soldats, soldates dansent un hallucinant ballet avec les plus belles femmes des quatorze républiques de l'Union soviétique. Il est dix-neuf heures.
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HarioutzHarioutz   17 août 2019
Moscou, stade Lénine.
Ce matin d'août 1980, à l'hôtel Rossia, sur la place Rouge, après s'être passé un bracelet qu'il réservait aux grands événements, Frédéric se mit à siffloter dans l'ascenseur qui le descendait à l'étage des restaurants.
Neuf milles journalistes y convergeaient afin de partager un premier petit-déjeuner monumental, avant de se rendre à la cérémonie d'ouverture des Jeux de Moscou.

Sans s'attarder au milieu du grand chahut, Frédéric descendit dans le métro, impatient de découvrir le stade Lénine. Dans la rame, à peine les Moscovites remarquaient- t-ils ses chaussures en cuir véritable qu'ils se précipitaient vers lui pour tenter de troquer un billet d'entrée contre une broche vite décrochée d'un chemisier, une cravate, une montre, un stylo et le cartable avec.
Une femme âgée, pleine d'optimisme, l'agrippa par la manche en lui montrant en catimini une poignée de billets froissés de cinquante roubles auxquels elle ajouta son alliance.
Des filles le fixaient de leurs yeux bleus et pianotaient en souriant le pourtour du décolleté de leur robe estivale pour inviter à un troc plus nature.
Pas de ressentiment, encore moins d'agressivité dans les regards, seulement l'irrépressible envie d'entrer dans le stade.
A la station Sportivnaïa, Frédéric descendit très ému pour se diriger vers l'entrée du parc Lénine. Une babouchka derrière son samovar, sous une fresque géante de cavalerie, lui offrit un thé.
Ensemble, ils regardèrent passer trois kilomètres de camions militaires frappés de l'étoile rouge, au dernier véhicule ils haussèrent les épaules.
Il quitta la cohue des badauds silencieux pour pénétrer dans le bois de mélèzes menant au stade.
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