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Critique de TerrainsVagues


TerrainsVagues
  21 février 2017
« Parfois en soirée, on se balade dans la grande rue à la découverte de ses antres urwagwa*. Quand on se sent un peu accablé par l'histoire des tueries qui hantent la région, Englebert est de ceux dont on apprécie l'humeur lunatique, les colères, la roublardise, les fulgurances joyeuses ou désespérées ».
*Bière de banane .

Jean Hatzfeld nous livre un témoignage de plus d'une victime du génocide tutsi au Rwanda en 1994. Témoignage nécessaire comme le sont ceux de ceux qui ont vécu l'impensable, l'horreur, la terreur due à l'homme. Plus jamais ça entend on régulièrement et puis à la messe du 20h entre les résultats du foot et les croisières de luxe, on nous met deux trois secondes de guerres et de massacres. On s'habitue, c'est banal, pire on s'en fout, dans un quart d'heure on sera absorbé par une débilité de plus sur TF1.

Jean Hatzfeld ne fait pas une enquête, il ne juge pas, il ne cherche pas à comprendre, il donne la parole à Englebert, fils d'agri-éleveur et victime en 1994 de la « purification » ethnique :
« Surtout, il aimait beaucoup ces deux activités, l'agriculture et l'élevage. On l'a même honoré. C'est l'ingénieur agronome de la commune de Kanzenze, un dénommé Martin, le prisonnier que tu as rencontré l'autre jour au pénitencier de Rilima, qui lui a décerné un diplôme au nom du ministère de l'Agriculture. Oui, oui, un certificat d'agri-éleveur exemplaire. Ils l'ont récompensé avec une brouette, une pioche et un jerrican, je crois. Pour que les autres cultivateurs suivent l'exemple »

Avez-vous remarqué que souvent les Africains maltraitent beaucoup moins le français que nous ? Ils utilisent les mots qu'il faut sans artifices, ils en ressuscitent d'autres . Ils font vivre la langue, ils la font chanter, ils la respectent. C'est avec cette fraîcheur de l'Afrique francophone qu'Englebert raconte son parcours à Jean Hatzfeld.

De l'insouciance de l'enfance et de l'adolescence :
« Evidemment, pendant les vacances l'agriculture nous tendait les bras. On puisait l'eau, on gardait les vaches, on semait les graines. On secondait la maman pour ramasser les haricots. On jouait à se poursuivre jusqu'à Kanazi, on se faisait des intimités avec les filles dans les brousses, on revenait boueux à six heures et on était grondés. C'était comme partout ».

Et puis très vite, dès 1963, les premiers massacres de Tutsis, dix ans plus tard en 1973 nouveaux bains de sang. Englebert ne s'étend pas sur ces périodes. Il préfère se souvenir de ses études brillantes, de la fierté d'avoir un travail, de sa famille, de la vie.
Le génocide de 1994, il va en parler à Jean Hatzfeld. Il va en parler pudiquement, sans détails morbides, juste des faits à l'état brut sans pathos.
« Ma mémoire se maintient fidèle. Je n'oublie presque rien. Est-ce que je pourrais citer les noms de mes professeurs depuis le cycle primaire et oublier les cris des femmes qu'ils éventraient à la lame pour leur arracher les bébés ? Je ne sais pas si les années gomment les souvenirs de certains rescapés, mais moi, je peux te raconter les tueries à Nyiramatuntu, étape par étape. Est-ce que ma mémoire trie les souvenirs ? Comment trier ? Ma mémoire ne trie rien sans que je ne le lui demande et je ne lui demande rien. Ca ne signifie pas qu'elle me rappelle le génocide tout le temps. Je fais aussi d'autres rêves pendant la nuit ; dans la journée je me préoccupe d'autre chose. Mais je ne cède au temps aucun détail, en tout cas pas tellement ».


Les mots me manquent pour ce billet…
Hier, avant-hier, aujourd'hui… la haine est tenace chez l'Homme. La barbarie est sans limite.
A l'heure où certains s'offusquent qu'on puisse parler de « crime contre l'humanité » à propos de la colonisation, il serait bon de se rendre enfin compte que quelque soit la discrimination, elle engendre la haine et ses conséquences.
800000 morts en 1994 au Rwanda ou un seul lynché parce qu'il n'a pas la « bonne couleur » la « bonne opinion politique » la « bonne religion » la «bonne orientation sexuelle » la « bonne tant de choses », c'est la même chose, il n'y a pas de hiérarchie dans l'innommable.
Hier, avant-hier, aujourd'hui… demain ?
Ailleurs… ici ?
Plus jamais ça.
Rêveur.
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