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ISBN : 2330072635
Éditeur : Actes Sud (04/01/2017)

Note moyenne : 4.03/5 (sur 82 notes)
Résumé :
Yukiho et Ryoji ont deux points communs : ils fréquentent la même école et la mère de Yukiho est la dernière personne à avoir vu le père de Ryoji avant qu’il soit assassiné. Après une enquête infructueuse, l’affaire est classée sans suite. Les années passent. Yukiho devient lycéenne, puis étudiante ; elle se marie, divorce, se remarie, dans une éblouissante ascension sociale. Ryoji, lui, vit en marge de la société, s’enrichit dans des combines douteuses, et se débar... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (34) Voir plus Ajouter une critique
sandrine57
  11 mai 2017
A Osaka, dans les années 70, des enfants découvrent le corps sans vie d'un homme dans l'immeuble abandonné qui leur sert de terrain de jeux. Il s'agit d'un prêteur sur gages. Assassiné et délesté du million de yens qu'il avait sur lui ce jour-là, il laisse derrière lui une veuve et un enfant de 10 ans, Ryoji. Crime crapuleux ou vengeance liée à ses affaires, la police piétine jusqu'à ce que l'enquête la mène vers une veuve désargentée qui élève seule sa fille Yukiho, camarade d'école de Ryoji. Elle est la dernière à avoir vu le mort et les soupçons de la police se tournent naturellement vers elle. Mais son petit ami et éventuel complice décède dans un accident de la circulation et elle-même meurt asphyxiée par le gaz dans sa maisonnette délabrée. Yukiho est recueillie par une riche tante, le temps passe et l'enquête s'éteint.
Pourtant, Sasagaki, le policier des débuts n'a jamais baissé les bras. Vingt ans après, il rouvre ce dossier qui n'a jamais cessé de le hanter et décide de trouver le meurtrier de l'usurier avant de prendre sa retraite. Il interroge à nouveau les témoins de l'époque et se rend à Tokyo où vit Yukiho. Elle est devenue une très belle femme, mariée deux fois, et connaît un certain succès dans les affaires. Mais derrière cette vie parfaite, Saga découvre des crimes, des agressions, des chantages, des zones d'ombre et des mystères. Et si Yukiho affiche sa réussite, Ryoji est plus discret. Insaisissable, il semble vivre de petites combines, dans l'illégalité, en marge de la société. En s'approchant d'eux, Sasagaki ouvre la boîte de Pandore...
Un polar époustouflant qui tient du roman noir mais aussi de la fresque sociale. Autour des deux personnages dangereux et mystérieux que sont Ryoji et Yukiho, c'est en effet toute l'évolution de la société japonaise depuis les années 70 que nous décrit le brillant Keigo Higashino. On peut voir l'arrivée des nouvelles technologies, l'apparition des cartes de crédit, le boum des jeux vidéo et les premiers piratages qui en découlent. Mais aussi l'émancipation de la femme qui tend à sortir du rôle d'épouse et de mère pour chercher à faire une carrière.
C'est un roman qui se dévore malgré ses presque 750 pages. Cela tient à son ambiance délétère, inquiétante, à ses deux personnages, lui, sombre, fuyant, elle, angélique, trop parfaite, à la façon qu'a Higashino de nous installer dans son histoire, en semant des indices, en livrant quelques pièces du vaste puzzle qu'il a conçu, en nous trompant, nous manipulant, pour finir en apothéose par une révélation aussi bouleversante qu'inattendue. Il faut lire Higashino, un maître du polar japonais.
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Sylviegeo
  24 août 2017
Sans hésitation 5 étoiles . Je salue ainsi bien bas cet immense talent. Talent que j'avais découvert avec "Le dévouement du suspect X" de cet auteur. Je suis sidérée, médusée. Keigo Higashino est "le" maître. Ce souci du détail, cette finesse dans la modération...juste wow. Plus de 660 pages où l'on ne s'ennuie jamais. Où l'on sent que les choses se lient entre elles, qu'elles se tissent petit à petit. Je me répète mais je suis drôlement étonnée par la précision de l'écriture de Keigo Hisgashino. Oui, ravie je suis. Pour "La lumière dans la nuit", je n'ose imaginer son plan d'écriture, son organigramme, ses réflexions. Même si on peut se sentir un peu perdu au début à suivre cette galerie de personnages (les noms japonais ne nous facilitent pas la tâche non plus) on sent qu'il nous entraine quelque part, il n'est jamais loin, il mène la danse pour le plus grand plaisir de son lecteur.
"La lumière de la nuit" s'étend sur 20 ans ou presque. dDe 1973 à 1992. Tout commence avec le meurtre d'un prêteur sur gages à Osaka. L'enquêteur Sasagaki est très présent au début et conduit l'enquête qui n'ira nulle part. Puis, pff, il s'efface et nous n'en savons pas plus! On rencontrera tous ceux qui ont gravité ou qui ont pu graviter autour de la victime et de son assassin. Qui sont-ils? Que font-ils ? Quel rôle jouent-ils? Un lien les unit ? Au compte goutte nous le saurons. Patience. Et Keigo Higashino en profite pour nous faire le portrait social d'un Japon en mutation malgré le carcan des traditions. Ses moeurs, sa discipline, la loyauté, le boum immobilier, l'informatique qui se développe, la crise économique...Et saluons au passage la sensibilité de l'auteur à la situation particulière des femmes japonaises.
Jamais l'auteur n'en dit trop, il nous laisse plutôt toujours entrevoir. Il sait que son lecteur est intelligent, il le respecte. Et puis, un éclair, une ombre, une lueur, une petite lumière !
Chapeau !
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Mimeko
  29 octobre 2018
Osaka, dans les années soixante-dix, dans un bâtiment en construction, le corps de Kurahara Yosuke, prêteur sur gages est retrouvé poignardé...Il laisse une veuve et un fils d'une dizaine d'années Ryoji..L'amant de la veuve un temps soupçonné est assez rapidement blanchi; une mère célibataire, Nishimoto Fumiyo qui déposait régulièrement des objets en gage est également innocentée; quelques mois après, elle meurt intoxiquée dans sa maison, laissant orpheline sa petite fille d'une douzaine d'années Yukiho, une camarade de Ryoji. C'est l''inspecteur Sasagaki, qui est chargé de l'affaire, qui reste malheureusement non élucidée.
La vie s'écoule et l'on suit sur près de vingt ans l'évolution de Ryoji et de Yukiho, Lui vivote en se lançant dans des combines et des petites escroqueries, ventes de copies de jeux vidéo, copie de cartes de crédit, toujours discret et fuyant toute relation qui pourrait être durable. Yukiho, elle, enchaîne les succès dans les affaires, apparaissant comme une femme fatale et suscitant l'admiration de tous...Mais pas forcément celle de Sasagaki qui cherche toujours à comprendre ce qu'il s'est passé ce fameux jour où le prêteur sur gages a été assassiné.
Keigo Higashino nous offre avec La lumière de la nuit un roman dont la construction est particulièrement brillante : sur vingt ans il suit les liens tissés indépendamment par les deux principaux personnages en complexifiant les situations et leurs personnalités, permettant de développer une toile enchevêtrée dans lequel le lecteur peut se perdre mais cette mosaïque est également l'occasion d'aborder la société japonaise dans sa diversité la plus grande, des clubs de danse universitaire aux débuts de l'informatique et des hackers, des prêteurs sur gages aux affairistes profitant des bulles spéculatives. Un roman touffu et complexe dû à un grand nombre de personnages, mon seul petit bémol.
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nebalfr
  26 juin 2017
HIGASHINO Keigo, La Lumière de la nuit, [白夜行, Byakuyakô], roman traduit du japonais par Sophie Refle, Arles, Actes Sud, coll. Babel Noir, [1999, 2015] 2017, 741 p.

AU PIF

Toujours désireux de découvrir petit à petit ce qui se fait maintenant en littérature japonaise, au-delà des seuls classiques, je me suis rendu compte, en déambulant dans une librairie, que je ne savais absolument rien du polar nippon – à vrai dire, je ne sais guère plus du polar non nippon, certes… Mais passons. J'en reste ici à mes lectures japonaises ! Or cette totale ignorance de ma part ne vaut au fond pas que pour le polar contemporain, dans la mesure où, même en remontant au premier XXe siècle, je ne suis pas allé (pour l'heure) au-delà de quelques lectures du maître ayant introduit la matière au Pays du Soleil Levant (mais pour le coup en prisant la nuit et les utopies souterraines...), à savoir Edogawa Ranpo.

Or, si l'on fait dudit l'introducteur du polar au Japon, ce qu'il fut bel et bien – statut confirmé par le prix qui porte son nom, et qui est toujours l'ultime récompense du polar littéraire japonais –, il faut cependant noter que son approche est tout de même très spécifique à l'occasion : au-delà du polar « classique », il emprunte aussi à son maître à écrire Edgar Allan Poe un goût des traitements à la lisière du fantastique… et des sujets éventuellement très scabreux. Et, à tout prendre, c'est plutôt cet Edogawa Ranpo-là que j'ai apprécié – celui de L'Île panorama et de la Bête aveugle bien avant celui du Lézard Noir (même si ce roman n'est certes pas avare en bizarreries par ailleurs) ; peut-être même pourrait-on aller jusqu'à dire que ce n'est pas tant l'introducteur du récit policier qui m'intéresse, mais bien plutôt le chef de file du courant « ero guro », éventuellement prolongé dans ses adaptations en BD par Maruo Suehiro (par exemple L'Île panorama), etc.

Au-delà ? Rien de rien. J'avais relevé quelques titres, notamment au catalogue des Éditions d'Est en Ouest, qui avaient l'air assez intéressants, mais sans trouver encore le temps de m'y mettre. Puis je suis tombé complètement par hasard sur ce pavé relativement conséquent en Babel Noir qu'est La Lumière de la nuit. Je dois avouer qu'à simplement parcourir d'un oeil plus ou moins distrait les rayonnages, j'ai eu comme un frisson vaguement méprisant à la lecture de ce titre en forme d'oxymore – un réflexe dont je ne parviens pas à me débarrasser, ça me fait toujours redouter le pire… J'ai quand même jeté un oeil à la quatrième de couverture… Et, ma foi, ça m'a paru plutôt intéressant, en fin de compte. Au point où je me suis dit que cela valait peut-être le coup de tenter l'expérience, même comme ça, largement au pif…. Dont acte.

UN AUTEUR À SUCCÈS

Je ne savais absolument rien de l'auteur, donc – un certain Higashino Keigo, dont je n'avais jamais entendu parler… Or le bonhomme, très prolifique par ailleurs, a son succès. En fait, au Japon, il a été abondamment primé (dont, bien sûr, le prix Edogawa Ranpo, donc, et ce dès son premier roman), et plus abondamment encore adapté au cinéma et à la télévision (cela vaut pour le présent bouquin, et de manière particulièrement éloquente, puisqu'il a été adapté à la scène tout d'abord, en 2005, puis deux fois au cinéma – la première en Corée en 2009, la seconde seulement au Japon mais dès l'année suivante – et, surtout, a donné lieu à une série télévisée, dès 2005, qui a rencontré un immense succès) ; et ses ventes là-bas sont colossales, se chiffrant en millions d'exemplaires !

Quand la présentation de l'auteur, en quatrième de couverture, en fait « l'une des figures majeures du roman policier japonais », ce n'est donc pas une exagération promotionnelle – en fait, c'est peut-être même limite un euphémisme, au plan commercial tout du moins…. Mais justement, c'est donc Actes Sud qui publie son oeuvre en français – aux côtés de plein de trucs scandinaves qui marchent bien. Il y a déjà au moins huit titres à ce catalogue, tout de même... Et, ne connaissant rien au polar, je n'en avais comme de juste pas idée, mais au moins un de ces romans a rencontré un beau succès critique en France, La Maison où je suis mort autrefois, récompensé par le prix Polar international de Cognac en 2010.

FORENSIQUE

Mais, au-delà de ces histoires de ventes et de gros sous (qui sont forcément vulgaires, hein), le parcours de l'auteur présente des particularités notables. Sans doute faut-il mentionner qu'il est né à Osaka, car cela a son importance dans le cas de la Lumière de la nuit. Mais une de ces particularités m'interpelle particulièrement, et qui est sa formation d'ingénieur. Sorti de la fac, Higashino Keigo n'a finalement guère travaillé dans ce domaine, car il a profité du succès critique et commercial de son premier roman (prix Edogawa Ranpo, donc) pour lâcher l'affaire et devenir écrivain professionnel – en 1985, à l'âge de 27 ans (il s'est montré depuis très prolifique, avec en moyenne deux parutions chaque année).

Pour autant, il n'a certes pas tiré un trait sur cette extraction scientifique et technique – car il lui a régulièrement ménagé une place de choix dans ses livres. C'est tout particulièrement vrai, semble-t-il, d'une de ses séries, et semble-t-il celle qui a connu le plus grand succès (mais là je m'avance peut-être un peu trop), dite en France « Physicien Yukawa » (ailleurs, au Japon et aux États-Unis en tout cas, on dit plutôt « Détective Galileo » ; trois titres au moins en ont été publiés en français, le Dévouement du suspect X, Un café maison et L'Équation de plein été). le principe de la série consiste à associer deux personnages, un classique et rusé inspecteur de police du nom de Kusanagi, et son ami Yukawa, professeur de physique à l'Université de Tokyo – qui l'assiste dans ses enquêtes en brodant des théories très improbables mais parfaitement sérieuses sur la base d'éléments parfois bien limités, mais toujours avec pertinence. La série a ainsi pu traiter, et semble-t-il de manière assez pointue, de choses comme les mathématiques ou le fonctionnement des centrales nucléaires, en insérant parfaitement ces éléments scientifiques et techniques dans la trame policière. J'avoue, je suis assez curieux de lire ça...

Et c'est un aspect qui persiste au-delà de cette seule série. À titre d'exemple, La Lumière de la nuit, qui est un roman totalement indépendant (de la série du « Physicien Yukawa », mais aussi des autres, car l'auteur use régulièrement d'autres personnages récurrents), contient à son tour nombre d'éléments d'ordre scientifique et technique, concernant essentiellement cette fois l'informatique naissante (ou, plus exactement, commençant à se démocratiser au Japon) ; et j'avouerai sans peine que ce sont les passages du roman consacrés à cette thématique qui m'ont le plus emballé, ceci alors même que je n'y connais à peu près rien (ou peut-être justement pour cette raison).

MEURTRE D'UN PRÊTEUR SUR GAGES

Mais nous n'en sommes pas encore là. Quand le roman débute, en 1973, c'est sous la forme d'un policier parfaitement classique – avec le meurtre de Kirihara Yôsuke, un prêteur sur gages, dans un quartier populaire d'Osaka, et plus concrètement dans un immeuble en construction. Une affaire a priori tout ce qu'il y a de banal – d'autant que la disparition d'une forte somme d'argent, retirée peu avant par la victime, laisse supposer un motif crapuleux.

Ce qui n'exclut pas d'autres dimensions, mais somme toute très classiques là encore : l'inspecteur Sasagaki s'intéresse à la famille de la victime – sa veuve, Yaeko, leur petit garçon, Ryôji… et le très suspect employé de l'agence, Matsuura ; ne vivrait-il pas une aventure avec Mme Kirihara ? Cela dit, M. Kirihara était probablement un époux volage lui aussi… L'enquête conduit Sasagaki et ses collègues auprès d'une jeune veuve du nom de Nishimoto Fumiyo, qui vit seule avec sa fille Yukiho… et que M. Kirihara fréquentait assidûment. En fait, Mme Nishimoto devient bien vite un suspect de choix – mais plus encore un étrange énergumène du nom de Terasaki Tadao, qui la fréquente également.

À ce stade, l'enquête piétine – parce qu'elle croule sous les suspects ? Mais Terasaki meurt dans un accident de la circulation, et quelques indices laissent supposer qu'il était bien l'assassin. Impossible d'en jurer, cependant, aucune certitude… mais, sur la base de ce retournement plus ou moins inattendu, l'affaire, sans être classée, est remisée de côté. Elle demeure un relatif mystère, mais dont tout le monde se désintéresse de plus en plus – le travail ne manque pas, pour la police d'Osaka ; et décider de la culpabilité ou non d'un mort n'a rien d'une priorité.

Sasagaki, toutefois, n'est pas satisfait. La culpabilité de Terasaki, il en doute – il faisait un peu trop « coupable idéal » pour cela. L'inspecteur subodore qu'il y a quelque chose d'autre, dans cette affaire, quelque chose de bien plus compliqué, de bien plus dérangeant, peut-être… Mais il n'a plus guère le temps d'enquêter là-dessus. Tenace, il ne lâche pourtant jamais totalement l'affaire – mais, pour la résoudre enfin, il lui faudra attendre une vingtaine d'années… bien au-delà du délai de prescription, et bien au-delà de sa carrière de policier.
DEVENIR ADULTE DANS LE JAPON DES VINGT DERNIÈRES ANNÉES DE SHÔWA

Or c'est la particularité la plus flagrante du roman – à la fois la plus déstabilisante, et la plus enthousiasmante. Sur ce gros pavé, l'inspecteur Sasagaki, que l'on serait tout d'abord porté à envisager comme le héros de l'histoire, n'apparaît, disons, que dans les cent premières pages, puis, mais de manière bien moins systématique, dans les cent dernières, en gros ; entre les deux, un tunnel de 500 pages… et de dix-neuf années (1973-1992).

Sur cette longue période, le propos se décale donc – adieu Sasagaki, place aux jeunes ! C'est-à-dire à Ryôji et Yukiho, qui ont tous deux une dizaine d'années au moment de l'assassinat de Kirihara Yôsuke (le père de Ryôji, donc). Nous les voyons grandir, devenir adultes même, avec d'importantes ellipses – j'ai cru comprendre d'ailleurs que le roman avait initialement été publié en feuilleton, entre 1997 et 1999, et totalement remanié pour sa publication en volume en 1999 : c'était sans doute un format qui s'y prêtait très bien, mais la cohérence du roman ne fait aucun doute

Après la mort de la mère de Yukiho, un an plus tard et dans des circonstances un peu troubles (accident ? suicide ? ou… autre chose?), la jeune fille est adoptée par une parente vivant seule, et bien différente de Fumiyo. Pour la jeune fille, cette adoption équivaut à une soudaine ascension sociale, qui lui permet d'intégrer une école privée autrement cotée que les collèges et lycées publics des quartiers pauvres d'Osaka qu'elle aurait dû autrement fréquenter. Et cette ascension sociale se double d'un certain raffinement, car la mère adoptive de Yukiho est une femme de goût et sensible, qui enseigne la cérémonie du thé et l'arrangement floral. Yukiho, toujours plus belle, acquiert dans ce milieu les traits d'une jeune femme idéale de la bonne société japonaise. Avec l'entrée à l'université se dessine toujours un peu plus un futur qui se doit de passer par un bon mariage (arrangé), avec un homme de bonne famille et au compte en banque solide. Pourtant, c'est là un sort, si commun, auquel la florissante jeune femme ne semble pas vraiment pouvoir se résoudre – car, si elle veut bien jouer le jeu en façade, elle n'a aucune envie de se plier au rôle traditionnel de l'épouse, calfeutrée dans le foyer marital, et compte bien avoir sa propre vie… ou du moins une carrière : elle boursicote, comme tout le monde alors mais avec bien plus de succès, et, à terme, elle crée une boutique de mode, très luxueuse, qui devient à terme une chaîne de boutiques, etc.

Ryôji ? Son cas est bien différent. Lui n'a pas eu la chance de quitter les quartiers populaires d'Osaka, et vivote dans un collège puis un lycée miteux, et passablement violents. Beau garçon par ailleurs, et à l'évidence d'une intelligence supérieure, à l'instar de Yukiho, il vise lui aussi l'ascension sociale – simplement, en usant de moyens plus troubles… du moins en apparence. Il magouille, tout d'abord – baignant dans de scabreuses histoires de trafics de photos voyeuristes, puis, un cran au-delà, en jouant au proxénète, « fournissant » des camarades adolescents et éventuellement vierges à des femmes entre deux âges mais qui se sentent toujours un peu plus vieillir, jour après jour… Puis il découvre l'informatique – qui devient sa passion, alors même qu'elle commence tout juste à se démocratiser au Japon. En façade, il ne tarde guère à ouvrir sa boutique, vendant des ordinateurs pour des sommes conséquentes ; dans l'ombre, cela va plus loin – il pirate des cartes bancaires, il pirate (surtout) ces jeux-vidéos qui commencent à rencontrer le succès, à partir de Space Invaders, mais qui ne sont alors guère protégés par le droit d'auteur du fait d'un flou dans la législation en matière de propriété intellectuelle ; jusqu'à Super Mario Bros… Il découvre aussi le piratage au sens du hacking – s'infiltrant dans des réseaux d'entreprises alors guère protégés pour se livrer à de l'espionnage industriel…

QUI, POURQUOI, COMMENT

Vous vous doutez que ces trajectoires parallèles ne sont pas si indépendantes que cela ? Vous avez bien raison. Faut-il alors placer ici la traditionnelle balise SPOILERS ? Faisons-le au cas où… Même si je ne suis pas persuadé que cela fasse vraiment sens.

En effet – et j'ai cru comprendre que c'était un trait récurrent des romans de Higashino Keigo –, La Lumière de la nuit n'a rien d'un classique « whodunit ». le pitch suffit à comprendre ce qu'il en est : au fond, dans mon résumé, je ne me suis montré ni plus ni moins secret que la quatrième de couverture – mais je ne lui fais aucun reproche à cet égard. Higashino Keigo ne nous révèle pas le « truc » dans les premières pages, certainement pas – il attend pour ce faire les vingt dernières du roman, et non sans habilité, j'y reviendrai. Mais nous savons dès le départ, d'une manière ou d'une autre, ce qu'il en est.

Disons-le : nous savons que les enfants Yukiho et Ryôji, d'une manière ou d'une autre, sont les « coupables » du meurtre – et nous devinons, au fil d'allusions cryptiques semées çà et là dans cette « comédie humaine », qu'ils sont liés d'une manière ou d'une autre, dans les vingt années qui suivent le crime.

Bien évidemment, cela n'est pas sans poser problème – on peut tout spécialement se demander si tout cela est bien « plausible »… Je n'en suis vraiment pas convaincu. Même si, je suppose, en concevant son récit, Higashino Keigo pouvait se référer à la fameuse sentence d'Arthur Conan Doyle : « Lorsque vous avez éliminé l'impossible, ce qui reste, si improbable soit-il, est nécessairement la vérité. » Ou, plus exactement, c'est ici Sasagaki qui pourrait reprendre les mots de son prestigieux devancier, Sherlock Holmes

Car, s'il ne le dit pas, il sait au fond de lui qu'il y a « quelque chose » avec les enfants Ryôji et Yukiho – et c'est bien pour cela qu'il les suit, sans se montrer (pas même au lecteur, le plus souvent), vingt années durant… Et, à la façon d'un reflet, c'est ce que nous lecteurs faisons également – aussi met-on plus ou moins consciemment l'accent, au fil de notre lecture, sur les traits de caractère qui nous semblent aller dans ce sens, qu'il s'agisse des « mauvaises fréquentations » de Ryôji, auprès de yakuzas ou pseudo-yakuzas qui ne se présentent certes pas toujours comme tels tout en jouant leur rôle à fond, ou qu'il s'agisse des manoeuvres que l'on soupçonne chez Yukiho, dont la dimension subversive (et souvent réjouissante !) pourrait sans peine évoquer quelque avatar nippon et non moins fascinant et terrible de la marquise de Merteuil… Ce en quoi nous pouvons très facilement nous égarer, pourtant.

Le fait demeure : dans La Lumière de la nuit, on sait donc très vite qui a fait le coup – on ne nous le dit pas explicitement, mais on le sait ; et l'auteur en est pleinement conscient, ce n'est pas un « défaut » de son roman, mais un principe délibéré d'élaboration. C'est que le lecteur peut et même doit, selon les intentions du romancier, se raccrocher à d'autres composantes essentielles du récit policier, à d'autres questions, à même de susciter et maintenir son intérêt tout au long de ces 740 pages : nous savons en effet qui, mais nous ne savons pas comment (« howdunit ») et pourquoi (« whydunit »).

Le récit policier, dans La Lumière de la nuit, se focalise donc sur ces deux questions, et habilement – si l'on peut suspecter à terme le mobile, encore que sans grande certitude (sa révélation convainc peut-être plus ou moins, même si elle est bien amenée), on devine par contre assez tôt que ses implications dépassent la seule commission du meurtre à proprement parler ; cette fresque sociologique de vingt années nous y incite, et même plus – en fait, au point de nous entraîner sur de fausses pistes…

Quant au « comment », il demeurera largement un mystère jusque dans les toutes dernières pages – où l'auteur, pour le coup virtuose, rassemble une infinité d'indices et de motivations qui ne faisaient pas sens séparément, et les agence avec méticulosité pour assurer la parfaite cohérence de la narration policière.

DU CHOC PÉTROLIER À L'ÉCLATEMENT DE LA BULLE SPÉCULATIVE

Cependant, cette virtuosité est sensible avant tout, car de manière plus inventive et originale, peut-être, dans la trame de fond des vingt années durant lesquelles les enfants Yukiho et Ryôji deviennent des adultes – car la subtile mécanique du récit policier se décale ici au niveau de la fresque historique et sociologique… Et, dans le cadre de cette fresque, se posent à nouveau les questions du pourquoi et du comment – cependant, sans jamais verser dans le simplisme didactique, bien au contraire. En fait, la documentation resserrée de l'auteur se sent, à chaque page, et pourtant sans que jamais son récit ne vire à la démonstration encyclopédique – loin de là, il n'en est que plus fluide, et d'un naturel étonnant à ce stade.

Higashino Keigo se fait don
Lien : http://nebalestuncon.over-bl..
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kuroineko
  19 novembre 2018
En-dehors de la prophétie de l'abeille, j'ai lu tout ce qui a actuellement été traduit de Higashino Keigo. Si jusqu'alors ma préférence allait au Dévouement du suspect X, cette Lumière de la nuit risque de renverser la donne. Ce pavé de 700 pages se révèle en effet un excellent roman.
Le récit démarre dans les années 1970 et court sur plusieurs décennies, le tout à Osaka, coeur du Kansai. Je regrette de ne pouvoir le lire en version originale pour savourer les différences de langue avec Tokyo et le Kanto.
Revenons à Osaka. On suit les destinées de plusieurs personnages, plus particulièrement Yukiho et Ryuji. Une sombre affaire marque leur rencontre pour des années. Higashino Keigo met en scène leur évolution et leurs choix, souvent drastiques et péremptoires dans la vie. Il distille les informations sur ses protagonistes sans se presser, faisant monter la pression et s'accroître le nombre de questions qu'on se pose en tant que lecteur.
En parallèle se poursuit une enquête policière avec un inspecteur qui ne lâche pas son affaire malgré les culs de sac auxquels il s'est heurté des années durant.
Mais ce qui donne tout son brio à La lumière de la nuit, c'est la profondeur de champ instauré par l'auteur. A travers son intrigue, c'est toute l'histoire sociale du Japon des dernières décennies du XXème siècle qui se déroule sous nos yeux. On assiste aux évolutions des technologies mais aussi des mentalités, des modes de vie, etc. Pour avoir lu plusieurs essais historiques ou sociologiques sur cette période, j'ai eu l'impression de voir ce que j'y ai appris se passer directement sous la forme romanesque.
Le style de Higashino Keigo se reconnaît aisément, froid et assez impersonnel. Ça plaît ou pas. Néanmoins il peut être dommage de s'arrêter à la forme et ainsi se priver d'un fond immersif et enrichissant. La lumière de la nuit est un roman qui prend certes son temps mais qui se repose difficilement une fois lancé dedans. Sans compter qu'on n'est pas à l'abri de surprises de taille.
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Citations et extraits (23) Voir plus Ajouter une citation
MimekoMimeko   29 octobre 2018
Et puis la fête des Morts, c'est une très bonne période pour un certain type d'enquêtes.
- Lequel ?
- L'adultère. Si une femme me demande d'enquêter sur son mari parce qu'elle le soupçonne de la tromper, je lui suggère de dire à son mari qu'elle veut absolument rentrer chez ses parents pour la fête des Morts. S'il répond que cela sera difficile, je lui dis de répondre qu'elle est prête à y aller seule...
- Je vois. Si le mari a une maîtresse...
- Il ne va pas laisser passer une telle occasion
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nounours36nounours36   07 août 2015
ous avez déjà eu un chat, monsieur Imaeda ?
— Non.
— Quand j’étais enfant, j’en ai eu quatre, non pas des chats de race mais des chats que j’avais trouvés dans la rue. Je me suis aperçu que selon le moment où je les avais recueillis, leur comportement avec les humains n’était pas du tout le même. Un chat adopté quand il n’est encore qu’un chaton, qui a bénéficié tout petit de la protection de son maître, se méfiera très peu des êtres humains. Il sera doux et affectueux car il leur fait confiance. Mais un chat qu’on a ramené chez soi quand il était déjà adulte ne se libérera jamais complètement de sa méfiance. Il vivra chez celui qui le nourrit en restant toujours sur ses gardes, comme s’il se disait qu’il ne peut pas vous faire entièrement confiance.
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littlecatlittlecat   17 septembre 2015
Elle soupira.
- Il y a quelque chose que je ne comprends pas, dit-elle.
- Quoi donc ? demanda-t-il en relevant la tête.
- Comment aimer, répondit-elle en le regardant droit dans les yeux. Comment aimer un homme.
- Il n'existe pas de méthode, enfin, je ne crois pas, fit-il en détournant les yeux.
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MimekoMimeko   28 octobre 2018
La victime était un prêteur sur gages, au service duquel elle faisait fréquemment appel, d'où la visite des policiers. Elle avait probablement été blanchie car elle n'avait pas été arrêtée.
"Tout le monde savait dans le quartier qu'elle avait été questionnée, et je crois qu'elle a eu du mal à trouver du travail ensuite. Cela a dû lui compliquer considérablement la vie" lui avait expliqué un vieux buraliste, d'un ton navré, avec un fort accent d'Osaka.
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tonpdgtonpdg   25 mars 2017
Il rédigea le compte rendu de sa conversation avec elle en la réécoutant sur son enregistreur dans la chambre de son hôtel à proximité de la station de métro d’Umeda. Il ne croyait pas qu’elle l’avait remarqué dans la poche de son veston.
Elle allait probablement acheter pendant quelque temps le magazine féminin dans lequel il lui avait dit que l’article paraîtrait. Tant pis pour elle, pensa-t-il mais il se donna meilleure conscience en pensant qu’au moins il l’aurait fait rêver un peu. Une fois qu’il eut terminé, il tendit la main vers le téléphone et composa un numéro en regardant son carnet.
Son interlocuteur répondit à la troisième sonnerie.
— Allô… Monsieur Shinozuka ? Oui, c’est moi, Imaeda. Je suis à Osaka… Oui, pour l’enquête que vous m’avez confiée. J’aimerais beaucoup rencontrer une certaine personne, et je vous appelais pour vous demander si vous connaissiez ses coordonnées.
Il lui donna ensuite un nom.
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