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Critique de PrettyYoungCat


PrettyYoungCat
  16 novembre 2019
J'ai longtemps repoussé la lecture de ce livre écrit par Rudolf Hoess, commandant du camp de concentration d'Auschwitz (à ne pas confondre avec Rudolf Hess !), lors de son incarcération et dans l'attente de son jugement au procès de Nuremberg.

Si historiquement, le livre est intéressant et met "un gros rocher dans le jardin des négationnistes", il va sans dire que je me garderai bien de le noter tant il est insupportable à lire.

Rudolf Hoess parle de son "travail" avec une logique bureaucratique et un détachement glacial. Qui plus est il "ne faisait qu'obéir aux ordres", et se victime et se déresponsabilise sans jamais un instant remettre en cause la moralité de son rôle de chef d'orchestre de cette immense usine à tuer. Ses quelques doutes étaient vite balayés par une balade à cheval et la remémoration que l'ordre venait du Reichsführer-SS Himmler et que dès lors, il n'avait pas la perspective nécessaire pour s'autoriser à juger du bienfondé de son action.

Quelle répugnance j'ai eue tout au long de ces pages pour cet abject personnage, assez fidèle du reste à l'esprit que nous en dresse Robert Merle dans "La mort est mon métier". Il m'est bien difficile de trouver les mots pour dire mon malaise.

Hoess est à ce point monstrueux, qu'il a écrit ce livre à sa décharge (pensait-il).
"Que le grand public continue donc à me considérer comme une bête féroce, un sadique cruel, comme l'assassin de millions d'êtres humains : les masses ne sauraient se faire une autre idée de l'ancien commandant d'Auschwitz. Elles ne comprendront jamais que moi, aussi, j'avais un coeur..."
Ainsi achève-t-il son "ouvrage" alors même que la quantité de détails horrifiants qu'il donne sur les exterminations et les conditions épouvantables de détention le condamnent durement.

On ressort véritablement dérangé et ébranlé de cette lecture. Ce sentiment pesant, heureusement, par la préface et la postface de Geneviève Decrop, vient s'apaiser par une distanciation et une réflexion du phénomène si extra-ordinaire qu'a été la Shoah.
"C'est malgré lui que Hoess témoigne de son parcours et de celui de ses collègues vers l'inhumanité. Dans sa conscience à ce point rétrécie par ses efforts quotidiens pour faire de lui-même "un rouage inconscient de l'immense machine d'extermination du IIIe Reich", comme il se décrit lui-même au terme de sa confession, il ne reste plus à la fin aucune place pour quelque chose qui s'apparenterait à un doute véritable ou à un remords authentique. (...) Quant à la déshumanisation que durent subir les victimes, (...) il ne s'agissait pas seulement d'exploiter, ni même de tuer purement et simplement, il s'agissait de détruire méthodiquement, consciencieusement, tout ce qui fait un être humain dans ses dimensions psychologique, sociale, morale, intellectuelle, spirituelle."

"La banalité du mal", concept porté par Hannah Arendt, est évoquée dans la préface. Mais au terme de ma lecture, j'aurais personnellement employé le terme de banalisation du mal.

Banalité, certes, Hoess n'a pas particulièrement la gueule patibulaire. Il s'exprime assez aisément. On le sent posé, éduqué et sans doute courtois. Certes, il s'applique en bon petit "fonctionnaire" zélé à accomplir sa "tâche", à tenter de la coordonner avec le plus d'efficacité possible.
Tout cela, oui, pourrait nous évoquer notre voisin, l'homme lambda de la rue, sinon nous-même. Mais sa tâche précisément consistait à assister à tous les échelons de ce crime de masse, jusqu'à voir des femmes et des enfants agoniser et ceci sans sourciller. Or, la normalité consisterait en principe à s'élever par moralité, par empathie, contre de tels traitements à infliger, même indirectement.

Et s'il est quelque chose à retenir pour que le monstre en nous ne se réveille jamais, c'est de ne jamais se départir de son libre-arbitre et de sa capacité à interroger ce que l'on nous suggère ou nous assène, en particulier si cela nous séduit.

NB : Rudolf Hoess a été exécuté, à la suite de son jugement, par pendaison le 2 avril 1947.
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