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Yves Gohin (Éditeur scientifique)
EAN : 9782070371976
631 pages
Gallimard (14/05/1980)
4.12/5   725 notes
Résumé :
C'est à la fois un conte et un drame héroïque, l'histoire de Gilliat, pêcheur solitaire, amoureux d'une belle jeune femme, qui pour elle s'en va braver l'océan. Propriétaire d'un bateau à vapeur qui vient de subir un naufrage, un vieil armateur a en effet promis la main de sa nièce à celui qui ira puiser au fond de l'eau les formidables et nouvelles machines encore intactes. C'est contre vents et marées, contre les o... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (70) Voir plus Ajouter une critique
4,12

sur 725 notes
Moins connu que ses autres chefs d'oeuvres, le roman « les travailleurs de la mer » est celui que je préfère dans l'immense production de Victor Hugo.
Brisé par la mort de sa fille Léopoldine, emportée par le mascaret à Villequier en septembre 1843, l'écrivain est marqué à tout jamais par la menace incarnée par la mer et ses aléas.
Exilé à Guernesey sous le second empire, l'opposant à l'empire est fasciné par le spectacle toujours renouvelé de l'océan, de ses furies annonciatrices de drames.
En 1866, il rédige son oeuvre en étant quasi certain qu'il ne reverra pas sa patrie, mais en espérant malgré tout que ses pages contribueront à la chute du régime.
Et il imagine cette parabole où la France, symbolisée par « La Durande », épave échouée par un criminel, est sauvée (partiellement) par un obscur marin, Gilliatt, qui triomphe des pièges tendus par la faune et la flore, par amour pour la gracieuse mais inconstante Déruchette.
« J'ai voulu glorifier le travail, la volonté, le dévouement, tout ce qui fait l'homme grand. J'ai voulu montrer que le plus implacable des abîmes, c'est le coeur, et que ce qui échappe à la mer n'échappe pas à la femme. J'ai voulu indiquer que, lorsqu'il s'agit d'être aimé, TOUT FAIRE est vaincu par NE RIEN FAIRE, Gilliat par Ebenezer. J'ai voulu prouver que vouloir et comprendre suffisent, même à l'atome, pour triompher du plus formidable des despotes, l'infini. »
L'atome vainqueur de l'infini …David abattant Goliath … Hugo triomphant de Badinguet … le grand Victor nous offre de mémorables pages maritimes et rédige un redoutable pamphlet anti impérial.
Gilliatt, le marin, rejoint ainsi Jean Valjean, Gavroche et Cosette dans notre panthéon littéraire.
Le tout dans une langue superbe, rythmée et musicale, qui imbibe le lecteur plongé dans les embruns, la brume et le froid des iles anglo-normandes.
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Ma première fois sur babelio, était embrumée de doute. J'avais choisi un livre sur le deuil, deux personnes compatissantes ont bien voulu apprécier, et -non, ne riez pas- j‘avais remarqué avec finesse et naïveté l'option : commenter, alors j'avais commenté moi-même, longuement.
C'est maintenant ma 300· fois : entre temps, j'ai pris confiance en moi, je suis entourée d'amies et de quelques amis aussi, cette 300· fois, voici un chef d'oeuvre, peut-être le plus beau livre jamais écrit: Les travailleurs de la mer.
Roman complet, à la fois philosophique ( qu'est-ce qu'être immigré, ?), parfois avec l'ironie de celui qui connaît le malheur( la mort de sa fille, l'abandon de ses fils) descriptif, documenté, savant, réflexion sur la mer et les marins, parfois avec référence biblique : « Ces yeux voyaient Gilliatt. Giliatt reconnut la pieuvre. », nous tenant la main pour une aventure au départ sans issue, et, surtout, avec de longues tirades lyriques faites de petites phrases hachées, ou s'allongeant comme une vague vaporeuse.

Voici le roman du vide.

Le roman de la solitude, du non-être.

Les hommes, les animaux comme les choses sont définis non pas avec leurs qualités, mais selon leurs manques. Gilliatt en pleine mer, n'a rien, ni pain, ni eau, ni outils, ni toit. Il aborde un écueil sans rien « une nudité dans une solitude », il a froid, « isolé, abandonné, miné, affaibli, oublié ». le vide, c'est aussi le vide des coeurs de certains, la mer déserte, sans un souffle, sans un flot, sans un bruit, « trahison dans l'infini », celui de l'air, pourtant rempli de vie, du gouffre de la nuit »où s'accomplissent en pleine sécurité les crimes de l'irresponsable »
La mer apparemment incendiée ne cache « aucun pétillement, aucune ardeur, aucune pourpre, aucun bruit, c'est un feu glacé ». le vent n'est rien, « immense canaille de l'ombre », on ne voit pas les marées de l'air.
Au vide de la mer et du vent, de l'ouragan, du brouillard , tout ce qui dans la nature se déchaine, s'arque boute, se fend et décompose, correspond l'horreur du vide des maisons abandonnées, sans vitres, sans fenêtres, sans châssis, maisons hantées abhorrées par les habitants de Guernesey ; entre l'hypocrisie de la mer, qui attend tranquillement son heure pour se soulever correspond l'hypocrisie des hommes, et aussi, entre la beauté du printemps, les papillons se posant sur les roses correspond la bonté de Gilliat « grand esprit trouble, grand coeur sauvage ». Gilliatt, je t'aime.

Comble de la non- existence, la pieuvre, le vide de la pieuvre qui s'accroche et se liquéfie, qui adhère et aspire, avec cette longue énumération de ce qu'elle n'est pas , ce qui la rend encore plus redoutable.

Si seulement une page de toute la littérature devait être lue, ce serait la définition du non-être de ce redoutable monstre : la pieuvre.
« La pieuvre n'a pas de masse musculaire, pas de cri menaçant, pas de cuirasse, pas de corne, pas de dard, pas de pince, pas de queue prenante ou contondante, pas d'ailerons tranchants, pas d'ailerons onglés, pas d'épines, pas d'épée, pas de décharge électrique, pas de virus, pas de venin, pas de griffes, pas de bec, pas de dents .La pieuvre est de toutes les bêtes la plus formidablement armée… Comment ? Par le vide ».
Mon édition avait inclus les estampes/ dessins de Victor Hugo, sublimes elles aussi.
LC thématique avril 2022: la nature dans tous ses états
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Parfois, il suffit d'une critique, d'une citation pour nous mener vers un roman auquel on n'avait pas prêté attention jusqu'alors. C'est le beau billet d'Afriqueah accompagné d'une citation qui m'ont donné envie de découvrir « Les travailleurs de la mer ». Merci Francine, quel beau moment de lecture grâce à toi !

Pour cette lecture, j'ai voulu une édition qui contenait les gravures dessinées de la main de l'auteur.
Les éditions Omnibus proposent un superbe travail éditorial en enrichissant « Les travailleurs de le mer » d'une préface de Claude Aziza, suivie de « L'Archipel de la Manche », un texte de l'auteur qui permet de une première plongée dans l'atmosphère des îles anglo-normandes du XIXeme siècle.
Les dernières pages nous offrent de magnifiques poèmes marins, ainsi qu'un dictionnaire permettant de faire plus ample connaissance avec Victor Hugo alors en exil sur l'île anglo-normande de Guernesey au moment où il écrivit cette oeuvre magistrale.

A la fois roman d'aventures et récit épique, « Les Travailleurs de la mer » paraît d'autant plus authentique que l'auteur a créé ce drame en s'appuyant sur la vie quotidienne et les moeurs des insulaires de Guernesey.
Mais l'auteur ajoute à son récit une touche de fantastique en évoquant le mythe du kraken. Il choisit toutefois de garder des proportions plus rationnelles afin de rendre le récit plus réaliste et plus crédible. Ce passage de l'histoire a pour effet de créer une tension dramatique exceptionnelle, imprimant dans les yeux du lecteur l'angoisse et même l'horreur.

« Dans les écueils de pleine mer, là où l'eau étale et cache toutes ses splendeurs, dans les creux de rochers non visités, dans les caves inconnues où abondent les végétations, les crustacés et les coquillages, sous les profonds portails de l'océan, le nageur qui s'y hasarde, entraîné par la beauté du lieu, court le risque d'une rencontre. Si vous faites cette rencontre, ne soyez pas curieux, évadez-vous. On entre ébloui, on sort terrifié.
Voici ce que c'est que cette rencontre, toujours possible dans les roches du large. »

*
L'océan constitue le cadre romantique pour cette tragédie amoureuse.
« Les Travailleurs de la mer » raconte l'histoire de Gilliatt, un pêcheur solitaire, qui, pour sauver le moteur de la Durande, bateau à vapeur échoué au large de Guernesey, n'hésite pas à risquer le peu qu'il possède, y compris sa vie, afin de gagner la main de la femme qu'il aime, Déruchette, la nièce du propriétaire du bateau.

« Un oiseau qui a la forme d'une fille, quoi de plus exquis ! Figurez-vous que vous l'avez chez vous. Ce sera Déruchette. le délicieux être ! On serait tenté de lui dire : Bonjour, mademoiselle la bergeronnette. On ne voit pas les ailes, mais on entend le gazouillement. Par instants, elle chante. »

Récit d'une lutte à mort contre l'océan et les monstres marins qui peuplent ses profondeurs insondables, contre les éléments, contre soi-même également, le roman de Victor Hugo est la quête tragique d'un homme. Elle prend des allures de songes, effaçant les limites entre la réalité le rêve et le cauchemar.
L'homme apparait faible, insignifiant, et son combat voué à l'échec face aux éléments en furie.

« Les Douvres, élevant au-dessus des flots la Durande morte, avaient un air de triomphe. On eût dit deux bras monstrueux sortant du gouffre et montrant aux tempêtes ce cadavre de navire. C'était quelque chose comme l'assassin qui se vante.
L'horreur sacrée de l'heure s'y ajoutait. le point du jour a une grandeur mystérieuse qui se compose d'un reste de rêve et d'un commencement de pensée. À ce moment trouble, un peu de spectre flotte encore. L'espèce d'immense H majuscule formée par les deux Douvres ayant la Durande pour trait d'union, apparaissait à l'horizon dans on ne sait quelle majesté crépusculaire. »

La fin, poignante, est d'une beauté singulière !

*
Victor Hugo, en véritable orfèvre des mots, cisèle son texte, lui donnant un rythme musical mouvant dans un mystérieux décor aux teintes clair-obscur. L'auteur confère à l'océan un visage impénétrable et étrange qui distille autant de fascination que d'angoisse.

« C'est la haute mer. L'eau y est très profonde. Un écueil absolument isolé comme le rocher Douvres attire et abrite les bêtes qui ont besoin de l'éloignement des hommes. C'est une sorte de vaste madrépore sous-marin. C'est un labyrinthe noyé. Il y a là, à une profondeur où les plongeurs atteignent difficilement, des antres, des caves, des repaires, des entrecroisements de rues ténébreuses. Les espèces monstrueuses y pullulent. On s'entre-dévore. Les crabes mangent les poissons, et sont eux-mêmes mangés. Des formes épouvantables, faites pour n'être pas vues par l'oeil humain, errent dans cette obscurité, vivantes. de vagues linéaments de gueules, d'antennes, de tentacules, de nageoires, d'ailerons, de mâchoires ouvertes, d'écailles, de griffes, de pinces, y flottent, y tremblent, y grossissent, s'y décomposent et s'y effacent dans la transparence sinistre. D'effroyables essaims nageants rôdent, faisant ce qu'ils ont à faire. C'est une ruche d'hydres.
L'horrible est là, idéal. »

Ainsi, les îles Anglo-Normandes deviennent un lieu magique, damné, habité par des forces obscures et surnaturelles. L'océan qui les enserre m'est apparu dans toute sa beauté, dans toute sa violence, secret, majestueux, capricieux et insondable.

« D'ordinaire la mer cache ses coups. Elle reste volontiers obscure. Cette ombre incommensurable garde tout pour elle. Il est très rare que le mystère renonce au secret. Certes, il y a du monstre dans la catastrophe, mais en quantité inconnue. La mer est patente et secrète ; elle se dérobe, elle ne tient pas à divulguer ses actions. Elle fait un naufrage, et le recouvre ; l'engloutissement est sa pudeur. La vague est hypocrite ; elle tue, vole, recèle, ignore et sourit. Elle rugit, puis moutonne. »

La magnifique prose de l'auteur, par ses couleurs, ses odeurs, ses bruits, ses nombreuses métaphores, renforce cette impression d'être face à un océan aux multiples contrastes, tantôt beau, doux, lumineux, accueillant et salvateur, tantôt hostile, démoniaque et assassin.
En effet, Victor Hugo sait à merveille capter tous les visages de l'océan de sorte que j'ai contemplé son immensité et sa puissance, j'ai écouté le tumulte de ses vagues, j'ai respiré l'air iodé de ses embruns.
Mon coeur s'est serré devant sa colère, sa violence disproportionnée.

*
Certains passages sont des morceaux d'anthologie. Ils sont si beaux que je me suis surprise à les relire.
Les magnifiques illustrations de l'écrivain permettent au lecteur s'immerger avec plus de délice dans l'atmosphère sombre, malaisante, inquiétante et lyrique du roman.

Néanmoins, à d'autres moments, un peu comme la houle, mon attention s'est relâchée.
En effet, Victor Hugo insère dans son intrigue des passages descriptifs ou explicatifs relatifs aux progrès de la navigation, aux bateaux à vapeur nouvellement inventés, au sauvetage de la Durande, … Ces longues digressions, parfois philosophiques, sont intéressantes car elles permettent d'intégrer le roman dans L Histoire des hommes, des lieux, des progrès techniques. Elles jouent également un rôle dans le récit, mais, et ce n'est qu'un avis très personnel, les trop nombreux détails et le vocabulaire trop pointu alourdissent l'intrigue et cassent le rythme du récit.

*
Et puis, que serait « Les travailleurs de la mer » sans son magnifique héros ?
Gilliatt est un homme étrange, sauvage et solitaire, soupçonné d'être sorcier. Je me suis attaché à cet homme bon, doux et courageux. Son coeur est immense.

"Gilliatt était une espèce de Job de l'océan.
Mais un Job luttant, un Job combattant et faisant front aux fléaux, un Job conquérant, et si de tels mots n'étaient pas trop grands pour un pauvre matelot pêcheur de crabes et de langoustes, un Job Prométhée."

*
Pour conclure, malgré quelques lenteurs dans le récit, « Les travailleurs de la mer » est un roman captivant, plein de suspense.
Le rendu final crée un beau tableau des îles anglo-normandes du XIXème siècle.
J'ai aimé me plonger dans ce monde étrange, surnaturel où l'océan apparaît comme une métaphore de la destinée humaine.
Un magnifique roman, à lire ou relire.
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Soyons clairs : l'histoire de la littérature se contrefout royalement de l'avis qu'un clampin dans mon genre peut émettre concernant Victor Hugo. Avant même d'ouvrir ce livre, j'avais d'ailleurs pris le parti de ne rédiger ici aucun billet à son sujet. À quoi bon en effet rajouter une glose bien inutile sur un écrivain aussi connu, célébré, analysé, etc ?
En outre, n'ayant pas ouvert Hugo depuis mes années lycée, je dois aussi avouer que je m'attendais à une lecture laborieuse, requérant effort et bonne volonté. En un mot, ce que cette lecture m'avait autrefois demandé en tant qu'élève. Je ne sais pas exactement où se situe le problème : y a-t-il un âge nécessaire pour apprécier une plume comme celle de Victor Hugo ? Les programmes et les méthodes scolaires sont-ils à revoir, ou bien est-ce tout simplement la frénésie épuisante de la société techno-consumériste qui nous détourne de ces géants par son culte de la facilité ? Un peu des deux premiers, sans doute, et beaucoup du troisième assurément, mais bref.

Ce roman m'a tout simplement époustouflé. Je l'ai dévoré plus vite que n'importe lequel de ces page-turner fades et bien calibrés dont on gave méthodiquement le lecteur pour le distraire des questions importantes. Une histoire d'une simplicité biblique, autour de laquelle un monde entier gravite, avec des personnages dont les parcours s'entremêlent entre ombre et lumière, le portrait vivant de toute une petite société, le tableau fouillé jusqu'à l'obsession de la puissance des éléments, et des pages que le lecteur ne pourra plus jamais oublier.
Oui, c'est énorme, c'est grandiose, c'est excessif, invraisemblable et parfois halluciné. Oui, la Nature est personnifiée et la Fatalité guide le récit. Et oui, en effet, c'est tout le contraire du dépouillement et du minimalisme. Mais quelle claque !!
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Il semblerait que les derniers mots de Goethe aient été : «Mehr Licht! Mehr Licht!» («Plus de lumière! Plus de lumière!»). Ceux -toujours selon la légende- de Victor Hugo : «C'est ici le combat du jour et de la nuit… Je vois de la lumière noire!»
Vraie ou pas, cette proclamation in articulo mortis siérait en tout cas merveilleusement au génie fougueux, inexpugnable jusqu'au bout, d'un des écrivains et intellectuels les plus éloquents de la littérature française, toutes époques confondues, l'un des plus populaires et admirés aussi, pour ses combats, ses idées progressistes et ses prises de position politiques courageuses.
«La nuit est-elle sereine ? C'est un fond d'ombre (...) Présences constatées dans l'Ignoré ; défis effrayants d'aller toucher à ces clartés. Ce sont des jalons de création dans l'absolu ; ce sont des marques de distance là où il n'y a plus de distance ; c'est on ne sait quel numérotage impossible, et réel pourtant, de l'étiage des profondeurs. Un point microscopique qui brille, puis un autre, puis un autre, puis un autre ; c'est l'imperceptible, c'est l'énorme. Cette lumière est un foyer, ce foyer est une étoile, cette étoile est un soleil, ce soleil est un univers, cet univers n'est rien. Tout nombre est zéro devant l'infini.»
Victor Immortel, inscrit définitivement dans le patrimoine bibliogénétique de milliards de lecteurs par le monde, tant et si bien que bon nombre d'entre eux (moi y compris !) ont fini par oublier de le lire pour de vrai..! Quasimodo et Esmeralda, Valjean et Cosette : personnages intemporels, tellement proches, n'est-ce pas, si incarnés, si naturellement familiers..

Le roman clôturerait, selon les mots de son auteur, un cycle romanesque dédié «aux trois luttes de l'homme» contre le Chaos et la Fatalité (l'«Ananké» des Grecs) : contre les dogmes auxquels son besoin de croire le conduit («Notre Dame de Paris») ; contre les lois auxquelles son besoin de vivre en société l'assujettit («Les Misérables») ; contre les choses enfin, qui l'entourent et auxquelles il doit se mesurer pour vivre -«de là la charrue et le navire»- («Les Travailleurs de la Mer»).
Victor Hercule : force de la nature associée à la grâce inspiratrice, béni par les Muses. Maciste contre les ténèbres. Actif invétéré s'adonnant en même temps, volontiers, aux rêveries, à l'idéal romantique et aux contemplations des mystères.
Le pêcheur Gilliat, engagé par amour dans un sauvetage impossible en mer, est son double parfait : «Gilliat était l'homme du songe. de là ses audaces».
Tout aussi monumental est ici Victor Encyclopédique, non seulement par l'étendue de son érudition en général, mais surtout en ce qui concerne plus particulièrement les connaissances techniques et un vocabulaire précis et fourni en matière de phénomènes maritimes, marées et vents du globe, cartographie et histoire de la navigation, outillages divers et machines à vapeur... Déployant à l'occasion un tel foisonnement lexical que la barque du lecteur, surchargée et chavirant, risque par moment dangereusement le naufrage:
«Gilliat avait dans ce hangar de granit tout l'informe bric-à-brac de la tempête mis en ordre. Il y avait le coin de écouets et le coin de écoutes, les boulines n'étaient point mêlées avec les drisses, les bigots étaient rangés selon les quantités de trous ; les emboudinures, soigneusement détachées des organeaux des ancres brisées étaient roulées en écheveaux ; les moques qui n'ont point de rouet étaient séparées des moufles ; les cabillots, les margouillets, les pataras, les gabarons, les joutereaux, les calebas, les galoches, les pantoires, les oreilles d'âne, les racages, les boutehors...occupaient des compartiments différents (...) ... » (!!)
Puis il y a Victor Fleur-Bleue aussi, dont on pardonnera au passage le romantisme immodéré de sa jeunesse, en définitive inchangé, et auquel, malgré la maturité littéraire, les épreuves douloureuses de la vie et le fonds de roulement de maîtresses régulièrement abondé au long des années, l'écrivain ne semble toujours pas prêt à renoncer :
«- Vous êtes belle dans cette obscurité sacrée de la nuit. Ce jardin a été cultivé par vous, et dans ses parfums il y a quelque chose de votre haleine. Mademoiselle, les rencontres des âmes ne dépendent pas d'elles. Ce n'est pas de notre faute. (...) On ne peut s'empêcher. Il y a des volontés mystérieuses qui sont au-dessus de nous. le premier des temples, c'est le coeur. Avoir votre âme dans ma maison, c'est à ce paradis terrestre que j'aspire, y consentez-vous ?»
Mais surtout, épique et lyrique comme jamais peut-être dans ses autres grands romans, osant sans retenue l'emphase et toutes sortes d'excès verbaux - parfois jusqu'au paroxysme, Victor est impressionnant en Hiérophante, invitant, à force d'adjectifs, d'exclamations tonitruantes, d'antithèses extravagantes, d'énumérations interminables, à une initiation éleusinienne, mimant sur de longs paragraphes le rythme entêtant des rites propitiatoires aux transes, destinés à pouvoir effleurer l'apesanteur du supranaturel :
«Il y a de vastes évolutions d'astres, la famille stellaire, la famille planétaire, le pollen zodiacal, le Quid divinum des courants, des effluves, des polarisations et des attractions ; il y a l'embrassement et l'antagonisme, un magnifique flux et reflux d'antithèse universelle, l'impondérable en liberté au milieu des centres (...) l'atome errant, le germe épars, des courbes de fécondation, des distances qui ressemblent à des rêves, des circulations vertigineuses, des enfoncements de mondes dans l'incalculable, (...) des souffles de sphères en fuite, des roues qu'on sent tourner ; le savant conjecture, l'ignorant consent et tremble ; cela est et se dérobe (...) Partout l'incompréhensible, nulle part l'inintelligible.(...) Immanence formidable. L'inexprimable entente des forces se manifeste par le maintien de toute cette obscurité en équilibre. L'univers pend ; rien ne tombe.»
Spéculation magistrale autour des mystères du monde, de leur dimension insondable, supranaturelle, que Victor Batelier rendra intelligible par l'intermédiaire d'une allégorie maritime savamment orchestrée, «Les Travailleurs de la Mer» aurait pu tout aussi bien s'appeler « Pour qui travaille la mer ?». Illustration du combat entre lumière et ténèbres, entre vie et mort, entre passion et renoncement, au travers d'un parcours initiatique aux accents de tragédie antique, d'un modeste pêcheur au large de Guernesey, il aurait pu également se voir titrer : « le Jeune Homme et la Mer».
L'homme; les éléments; le transcendant: forces en tension, source d'angoisse ou de ravissement dans Les Travailleurs de la Mer. Au premier, «dans le prodigieux flot de ce déluge de vie universelle», la seule issue envisageable consisterait à chercher à tout prix une «éternité possible dans l'opiniâtreté insubmersible du moi».
Car Victor Protée enfin, croit malgré tout à la transformation de l'homme. Témoin privilégié du «déplacement incessant et démesuré de l'univers », de la matière primordiale (prôtogonos) dont les formes apparentes du monde ne sont que des réceptacles provisoires de la puissance de celle-ci, l'homme se doit de participer «à ce mouvement de translation», « sa destinée » n'étant dès lors que «la quantité d'oscillation» qu'il aura subi. Navigare et vivere.. ! «Vivons, soit», nous dit-il. « Mais tâchons que la mort nous soit progrès. Aspirons aux mondes moins ténébreux. Suivons la conscience que nous y mène».
Poètes ! Astronomes ! S'il vous plaît, au moins une étoile «Victor Hugo», une vraie...!
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Une nuit qu'on entendait la mer sans la voir

Quels sont ces bruits sourds ?
Ecoutez vers l'onde
Cette voix profonde
Qui pleure toujours
Et qui toujours gronde,
Quoiqu'un son plus clair
Parfois l'interrompe... -
Le vent de la mer
Souffle dans sa trompe.

Comme il pleut ce soir !
N'est-ce pas, mon hôte ?
Là-bas, à la côte,
Le ciel est bien noir,
La mer est bien haute !
On dirait l'hiver ;
Parfois on s'y trompe... -
Le vent de la mer
Souffle dans sa trompe.

Oh ! marins perdus !
Au loin, dans cette ombre
Sur la nef qui sombre,
Que de bras tendus
Vers la terre sombre !
Pas d'ancre de fer
Que le flot ne rompe. -
Le vent de la mer
Souffle dans sa trompe.

Nochers imprudents !
Le vent dans la voile
Déchire la toile
Comme avec les dents !
Là-haut pas d'étoile !
L'un lutte avec l'air,
L'autre est à la pompe. -
Le vent de la mer
Souffle dans sa trompe.

C'est toi, c'est ton feu
Que le nocher rêve,
Quand le flot s'élève,
Chandelier que Dieu
Pose sur la grève,
Phare au rouge éclair
Que la brume estompe ! -
Le vent de la mer
Souffle dans sa trompe.

(Extrait de Poèmes marins)
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La baleine a l’énormité, la pieuvre est petite ; l’hippopotame a une cuirasse, la pieuvre est nue ; le jararaca a un sifflement ; la pieuvre est muette ; le rhinocéros a une corne, la pieuvre n’a pas de corne ; le scorpion a un dard, la pieuvre n’a pas de dard ; le buthus a des pinces, la pieuvre n’a pas de pinces ; l’alouate a une queue prenante , la pieuvre n’a pas de queue ; le requin a des nageoires tranchantes, la pieuvre n’a pas de nageoires ; le verpertilio-vampire a des ailes onglées, la pieuvre n’a pas d’ailes ; le hérisson a des épines, la pieuvre n’a pas d’épines ; l’espadon a un glaive, la pieuvre n’a pas de glaive ; la torpille a une foudre, la pieuvre n’a pas d’effluve ; le crapaud a un virus, la pieuvre n’a pas de virus ; la vipère a un venin, la pieuvre n’a pas de venin ; le lion a des griffes, la pieuvre n’a pas de griffes ; le gypaète a un bec, la pieuvre n’a pas de bec ; le crocodile a une gueule, la pieuvre n’a pas de dents. …
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Où commence la destinée? Où finit la nature? Quelle différence y a -t-il entre un événement et une saison, entre un chagrin et une pluie, entre une vertu et une étoile? Une heure, n'est-ce pas une onde? Les engrenages en mouvement continuent, sans répondre à l'homme, leur révolution impassible. (...) On se voit dans l'engrenage, on est partie intégrante d'un Tout ignoré, on sent l'inconnu qu'on a en soi fraterniser mystérieusement avec un inconnu qu'on a hors de soi. Adhérer à l'infini, être amené par cette adhésion à s'attribuer à soi-même une immortalité nécessaire, qui sait? une éternité possible, sentir dans le prodigieux flot de ce déluge de vie universelle l'opiniâtreté insubmersible du moi! regarder les astres et dire: je suis une âme comme vous! regarder l'obscurité et dire: je suis un abîme comme toi!
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Je payai le pêcheur

Je payai le pêcheur qui passa son chemin,
Et je pris cette bête horrible dans ma main ;
C'était un être obscur comme l'onde en apporte,
Qui, plus grand, serait hydre, et, plus petit, cloporte ;
Sans forme, comme l'ombre, et, comme Dieu, sans nom.
Il ouvrait une bouche affreuse, un noir moignon
Sortait de son écaille ; il tâchait de me mordre ;
Dieu, dans l'immensité formidable de l'ordre,
Donne une place sombre à ces spectres hideux ;
Il tâchait de me mordre, et nous luttions tous deux ;
Ses dents cherchaient mes doigts qu'effrayait leur approche ;
L'homme qui me l'avait vendu tourna la roche ;
Comme il disparaissait, le crabe me mordit ;
Je lui dis : - Vis ! et sois béni, pauvre maudit !
Et je le rejetai dans la vague profonde,
Afin qu'il allât dire à l'océan qui gronde,
Et qui sert au soleil de vase baptismal,
Que l'homme rend le bien au monstre pour le mal.

— Victor Hugo
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Il est le récipient universel, réservoir pour les fécondations, creuset pour les transformations. Il amasse, puis disperse; il accumule, puis ensemence; il dévore, puis crée. Il reçoit tous les égouts de la terre, et il les thésaurise. Il est solide dans la banquise, liquide dans le flot, fluide dans l'effluve. Comme matière il est masse, et comme force il est abstraction. Il égalise et marie les phénomènes. Il se simplifie par l'infini dans la combinaison. C'est à force de mélange et de trouble qu'il arrive à la transparence. La diversité soluble se fond dans son unité. Il a tant d'éléments qu'il est l'identité. Une de ses gouttes c'est tout lui. Parce qu'il est plein de tempêtes, il devient l'équilibre. Platon voyait danser les sphères; chose étrange à dire, mais réelle, dans la colossale évolution terrestre autour du soleil, l'océan, avec son flux et reflux, est le balancier du globe.
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