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Yves Hersant (Éditeur scientifique)
ISBN : 2070376818
Éditeur : Gallimard (23/10/1985)

Note moyenne : 3.99/5 (sur 247 notes)
Résumé :
Huysmans est passionné par la démonologie et le surnaturel. Son héros, Durtal, est un historien amené à s'interroger sur la doctrine chrétienne et le satanisme. Il abandonne « l'adultère, l'amour, l'ambition, tous les sujets apprivoisés du roman moderne, pour écrire l'histoire de Gilles de Rais. »
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Critiques, Analyses et Avis (25) Voir plus Ajouter une critique
Gwen21
  01 mars 2018
Joris-Karl Huysmans fait typiquement partie des auteurs que je crains de lire et qui, une fois lus, me font amèrement regretter de ne pas les avoir découverts avant !
Je ne peux pas vraiment m'expliquer pourquoi je craignais de m'attaquer à son oeuvre, d'autant que cela fait longtemps que je vois "Là-bas" me faire de l'oeil ; sans doute craignais-je un style trop académique et une narration trop philosophique ou engagée (comme semblait d'ailleurs le confirmer le premier chapitre qui n'est rien de moins qu'un pamphlet adressé à Zola et aux naturalistes) mais, en réalité, l'écriture est très accessible, très romanesque et j'ai vraiment beaucoup apprécié ma lecture.
Attention, toutefois, âmes sensibles s'abstenir !
Bien que publié en 1891, "Là-bas" est un roman très moderne qui donne facilement la nausée et qui n'a pas à envier leurs descriptions à nos auteurs de thrillers contemporains. En même temps, avec pour sujet la biographie de Gilles de Rais, le Boucher du XVème siècle, il ne faut pas s'attendre à cueillir des pâquerettes et à danser des tarentelles...
La narration se développe en deux espaces concomitants : d'une part, Durtal, écrivain et biographe, cherche à comprendre les mécanismes du satanisme et du spiritisme qui auraient influencé son sujet, l'odieux Barbe-Bleue de Tiffauges - pourtant compagnon de Jeanne d'Arc et maréchal de France, l'un des plus puissants seigneurs de son temps -, et dans sa quête, découvre que les pratiques occultes sont loin d'avoir disparu du monde moderne ; d'autre part, le lecteur découvre la biographie de Gilles de Rais en cours de rédaction et suit, épouvanté, la lente descente aux Enfers de ce bourreau d'enfants qui aurait fait près d'un millier de victimes. Donc, vous voilà prévenus, mieux vaut avoir le coeur et les tripes bien accrochés.
Malgré la noirceur du roman, j'ai pleinement savouré la langue de Huysmans et les différentes atmosphères qu'il arrive à rendre très vivantes : du logis du sonneur de cloches de Saint-Sulpice aux caves de Champtocé, autre antre de la Bête du pays de Loire, ou encore du logement de célibataire de Durtal aux messes noires secrètes de la rue de Vaugirard.
Pour conclure, un roman qui ne peut laisser indifférent.

Challenge MULTI-DÉFIS 2018
Challenge XIXème siècle 2018
Challenge ABC 2017 - 2018
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LiliGalipette
  28 décembre 2010
Roman de Joris-Karl Huysmans.
Avec À rebours et le taedium vitae de des Esseintes encore coincés entre les dents et en travers du gosier, j'ai entamé cette lecture bien décidée à (re-)donner toutes ses chances à l'auteur, sur les conseils avisés d'un lecteur (lui aussi avisé). Bien m'en a pris, le plaisir et l'émotion ont été au rendez-vous!
Durtal, romancier, a "abandonné l'adultère, l'amour, l'ambition, tous les sujets apprivoisés du roman moderne, pour écrire l'histoire de Gilles de Rais." (p. 33) Décidé à explorer l'histoire de ce compagnon de Jeanne d'Arc devenu un féroce meurtrier enragé d'alchimie et de démonologie, de "ce sataniste qui fut, au quinzième siècle, le plus artiste et le plus exquis, le plus cruel et le plus scélérat des hommes." (p. 49), Durtal s'engage dans la découverte du Satanisme au Moyen Age et dans ses prolongements historiques. Une troublante relation s'établit entre lui et Hyacinthe Chantelouve: cette femme mariée qui le poursuit d'assiduités qu'elle voudrait ne pas assouvir a les moyens de l'introduire dans les milieux où le Satanisme se pratique, là où la Messe Noire se déroule. Durtal, épris et excédé de cette femme, progresse sur des chemins dangereux, cherchant toujours plus loin le frisson de l'inédit, de l'interdit, pour échapper à la lassitude d'une existence et d'une époque désabusées.
Le dialogue liminaire entre Durtal et son ami, le docteur de Hermies, est un violent réquisitoire contre le naturaliste et la littérature fin de siècle. Dans ce roman, Huysmans rompt définitivement avec sa période naturaliste. "Ce que je reproche au naturalisme, ce n'est pas le lourd badigeon de son , c'est l'immondice de ses idées; ce que je lui reproche, c'est d'avoir incarné le matérialisme dans la littérature, d'avoir glorifié la démocratie de l'art!" (p. 33) Durtal oppose à la virulente diatribe de son ami une certaine tempérance teintée de cynisme: il lui demande de reconnaître "les inoubliables services que les naturalistes ont rendus à l'art; car enfin, ce sont eux qui nous ont débarrassés des inhumains fantoches du romantisme et qui ont extrait la littérature d'un idéalisme de ganache et d'une inanité de vieille fille exaltée par le célibat."(p. 34) Durtal est dégoûté des littérateurs de son époque, il rêve d'un "naturalisme spiritualiste" (p. 36), il constate avec amertume l'échec de la littérature: " C'était vrai, il n'y avait plus rien debout dans les lettres en désarroi; rien, sinon un besoin de surnaturel qui, à défaut, d'idées plus élevées, trébuchait de toutes parts, comme il pouvait, dans le spiritisme et dans l'occulte." (p. 37)
Durtal est en fait atteint du taedium vitaequi a tant accablé son illustre prédécesseur, des Esseintes. Durtal est "excédé par l'ignominieux spectacle de cette fin de siècle" (p. 36), il exècre son temps, les artistes qui y paraissent et l'esprit médiocre qui se répand. Il est tenté par des fureurs de réclusion, des désirs de retrait du monde, dans une abbaye, dans une tour, dans une cave. Ne trouvant dans les plaisirs de la chair nul réconfort, pessimiste quant à l'évolution de la société, et bien que profondément athée, "il en était bien réduit à se dire que la religion est la seule qui sache encore panser, avec les plus veloutés des onguents, les plus impatientes des plaies; mais elle exige en retour une telle désertion du sens commun, une telle volonté de ne plus s'étonner de rien, qu'il s'en écartait tout en l'épiant." (p. 41) Ce passage annonce la future conversion de l'auteur et sa fervente pratique religieuse dans les dernières années de sa vie.
De longues discussions se déroulent dans le logement modeste de Carhaix, sonneur de cloches dans les tours de Saint-Sulpice. Ce brave homme, bien que catholique convaincu, accueille à sa table Durtal et de Hermies et partage leurs échanges sur la religion, le satanisme et l'astrologie. Les hôtes font bombance chez lui et la communion des esprits s'effectue encore mieux après les festins partagés.
"Le jour où Durtal s'était plongé dans l'effrayante et délicieuse fin du Moyen Age, il s'était senti renaître." (p. 46) Aiguillonné par l'ambition d'écrire une monographie de Gilles de Rais qui ne serait ni affaiblie ni enjolivée par les dérives hésitantes d'un esprit niais ou mou, il veut rendre à l'écrit historique ses lettres de noblesse et rendre un hommage honnête et fidèle à la mémoire du baron de Rais, "le des Esseintes du quinzième siècle" (p. 70) qui a "transporté la furie des prières dans le territoire des À rebours."(p. 73) Durtal, quoiqu'il pense des récits de saints et des légendes dorées ne se lance dans pas moins qu'une hagiographie du personnage, que la légende a transmué en Barbe-Bleue. Mais de ce fameux récit de l'histoire du baron, on ne lit que peu de choses, tout au plus quelques notes dont l'étude est souvent interrompue par l'irruption d'un personnage ou l'intrusion de l'histoire en marche, comme l'élection de Boulanger au poste de député.
La monographie de Gilles de Rais n'est finalement qu'un prétexte pour aborder l'univers fascinant et terrifiant des mondes occultes. Durtal semble écrire un précis sur le Satanisme, en se documentant auprès de Carhaix, du docteur de Hermies et de l'astrologue Gevingey et en se renseignant sur le chanoine Docre, qui célèbre des messes sataniques. "La grande question, c'est de consacrer l'hostie et de la destiner à un usage infâme." (p. 84) L'auteur, par les expériences sataniques de Durtal et les récits de ses personnages, n'est pas avare de détails, mais la surenchère sans cesse renouvelée prête à rire. Les hérésies et sacrilèges sont si nombreux et si extrêmes qu'ils dépassent l'horreur pour sombrer dans le grotesque.
Soutenu par son ambition littéraire, Durtal vibre aussi de désir pour Hyacinthe: cette femme qui se veut une "soeur en lassitude"(p. 102), qui lui écrit des épîtres troublantes et sibyllines, désabusées et ardentes, a réveillé "cet élan vers l'informulé, cette projection vers les là-bas qui l'avait récemment soulevé dans l'art; c'était ce besoin d'échapper par une envolée au train-train terrestre." (p. 109) Mme Chantelouve porte bien son nom: elle appelle le mâle telle une louve enragée et se révèle carnassière dans ses amours adultères. Mais Hyacinthe rêve Durtal en incube, en démon qui ne la visiterait et ne la posséderait qu'en esprit. La possession physique abolit pour Durtal la magie qui entourait Hyacinthe: malgré ses travers tentants, elle n'est plus qu'une femme comme les autres, un être de chair dénué de sublime. Après la Messe Noire à laquelle ils assistent ensemble, Durtal n'attend plus rien d'elle et la congédie comme une fille qu'il aurait payée.
J'ai jubilé en lisant les personnages de ce roman citer d'autres personnages et d'autres titres de Huysmans. Cet auteur a en outre le talent unique, que j'avais déjà noté dans À reboursmais qui m'avait bien moins émue, d'extirper du lexique des mots rares et fins, dont la précision exacerbée ne désigne rien d'autre qu'une infime partie de l'univers, mais partie bien plus précieuse que des étendues illimitées. Ses descriptions sont des images en mots. Les déambulations de Durtal dans les ruines du château de Gilles de Rais permettent des évocations constructrices: à chaque pas, Durtal fait se relever les murs tombés, se meubler les pièces pillées et se mouvoir les êtres passés.
La célébration du Moyen Age comme une époque puissante qui véhiculait des valeurs efficientes, qu'elles soient bonnes ou mauvaises, n'est qu'un portrait en creux négatif de la fin de siècle qui dégoûte Durtal et ses amis. Huysmans se saisit de tous les prétextes pour fustiger une époque qu'il méprise. La petite histoire des cloches qu'il donne à lire par le personnage du sonneur est aussi une célébration des temps passés, au détriment du temps présent: les cloches, " ces auxiliaires magnifiques du culte"(p. 220), incarne la pureté d'une religion que les tiédeurs n'avaient pas encore souillé et que le Satanisme ne faisait pas trembler. Et finalement, l'horreur que l'auteur a de cette époque se justifie plus que jamais puisqu'elle n'a pas su se débarrasser du Satanisme: "Dire que ce siècle de positivistes et d'athées a tout renversé, sauf le Satanisme qu'il n'a pas fait reculer d'un pas."(p. 282) le Satanisme est ce "là-bas" inatteignable, cet univers inaccessible, si désirable et si haï.
Maintenant que j'achève cette lecture qui clôt superbement mon année littéraire 2010, je ne tiens pas d'impatience à l'envie de lire la suite du Cycle de Durtal, avec En route, La cathédrale et l'oblatqui retracent le cheminement littéraire et intérieur de Huysmans vers la conversion religieuse. Si l'écrivain décadent m'avait déplu, le sataniste m'a ravie et j'en espère autant du converti voire du naturaliste!
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colimasson
  16 août 2015
Durtal regarde Là-bas, du côté du satanisme, des messes noires, des succubes et des incubes, comme s'il regardait Là-haut, avec le besoin de faire cheminer son âme n'importe où, tant qu'elle ne reste pas sur le plancher des vaches.

Quatre ans après l'écriture de ce roman, Huysmans se convertit au catholicisme. La conversion murissait sans doute depuis quelques années, mais on ne s'en doute qu'à moitié lorsqu'on lit Là-bas. En effet, on ne peut pas dire que ce soit le roman de la foi absolue, sûre d'elle et bien déterminée. Bien sûr, Durtal, excédé par des conversations qui ne résolvent rien, exalté par des monomaniaques d'une pensée, avec qui il fait toutefois bonne ripaille, rendu presque fou par cette Hyacinthe qui le confronte de force à son instinct charnel, allant jusqu'à se sentir des pulsions meurtrières qu'inspire peut-être son sujet d'étude Gilles de Rais, Durtal finit par gueuler, en guise de conclusion : « Puisque tout est soutenable et que rien n'est certain, va pour le succubat ! ». Mais Durtal aurait très bien pu autant s'en remettre à l'esprit scientifique, et se déclarer Charcot ou Curie. Voilà ce qui arrive à ceux qui se palpent trop de la cervelle, à comparer toutes les formes de vie, à emmagasiner les connaissances, voilà ce qui arrive à ceux qui ont trop de vie en eux, trop de curiosité et une tendance passionnelle indomptable : ils finissent par dire oui à tout et lorsque ce n'est plus possible, ils se positionnent sur un coup de tête, à la suite d'une conjonction d'événements favorables : un entourage du même bord, des repas échauffants, un sujet d'étude stimulant.

Durtal et ses copains font un peu penser à Bouvard et Pécuchet en version sombre, attirés seulement par le côté ésotérique des connaissances. Et ce qui est excitant là-dedans, c'est de sentir qu'on franchit des limites qui ne sont pas ouvertes à tout le monde. Il y a beaucoup d'élitisme dans cette attitude, même si les instincts les plus classiques du monde interviennent en silence. Pas la peine de se vanter en invoquant une tendance à la haute spiritualité, Huysmans se montre ici beaucoup plus enjoué que dans A rebours. On sent que ça fait du bien à tout le monde de sortir de chez soi, quitte à fréquenter les messes noires : au moins, il s'y passe quelque chose, et de l'ennui passif, on passe à l'ennui actif. Peu à peu, Durtal arrive à se convaincre de la réalité de phénomènes sur lesquels il se montrait sceptique à l'abord, comme tous ses confrères occultistes, comme tous ses adversaires scientifiques, la ridicule opposition existant entre les tenants de ces deux partis faisant aussi partie du jeu de la croyance. Oui, oui, tout le monde s'amuse, de tous temps et en tous lieux, et comme qui dirait : « Ils feront, comme leurs pères, comme leurs mères […] ; ils s'empliront les tripes et ils se vidangeront l'âme par le bas-ventre ! », ce n'est pas prêt de s'arrêter. Avec Là-bas, Huysmans raconte un peu le côté joyeux et bouffon de la conversion, pas la peine de s'en faire un fromage, mieux vaut encore le dévorer tout entier tant qu'il est encore frais.
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Allantvers
  26 novembre 2018
C'est par Houellebecq qui l'évoque dans son dernier roman Soumission que je suis arrivée à Huysmans : merci Michel, je suis encore toute ébaudie d'avoir découvert cet auteur de haut vol.
La connexion entre ces deux auteurs est d'ailleurs la première chose qui m'ait sauté au yeux en ouvrant ce roman : même procédé narratif dans lequel l'auteur se cache (à peine) derrière un personnage fictif et s'appuie sur des éléments historiques factuels pour transmettre ses idées; même regard désabusé sur l'époque moderne, même mépris de la tristesse des idéaux bourgeois. Ce roman repeint du coup d'une nouvelle couleur les écrits de Houellebecq auxquels je découvre de profondes racines.
Autre dimension qui m'a fortement interpellée dans ce roman puissant : L'évocation de Gilles de Rais et à travers elle la dimension spirituelle d'un Moyen-Age à l'âme plus haute qu'aujourd'hui (nous dit l'auteur) me fait également reconsidérer, de manière dérangeante comme à la lecture de Houellebecq, cette aspiration récente que beaucoup partagent aujourd'hui : celle d'un ré-enchantement du monde ; car s'il est vrai que du mysticisme au satanisme il n'y a qu'un pas, vouloir réintégrer de la fantaisie, des elfes et des rêves dans notre univers matérialisé à outrance suppose d'accepter dans le même temps les diables, les messes noires et les cauchemars et cela, je ne suis pas sûre que nous y soyons prêts.
Une lecture très forte, un style puissamment évocateur que je vais sans nul doute chercher à retrouver bientôt à travers d'autres oeuvres de Huysmans.
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Henri-l-oiseleur
  11 mai 2019
Bien que l'éditeur Bartillat ait publié en 2015, en un seul volume, les quatre romans de Huysmans dont le héros est Durtal ("Le roman de Durtal"), on peut lire chaque livre séparément dans d'autres collections. "Là-bas" a déjà bénéficié de très bons compte-rendus et le mien ajoutera peu de chose. D'abord, on ne lit pas une page de ce roman sans tomber sur un mot français inconnu et charmant, ou employé dans une acception différente de l'usage : Huysmans écrit ses romans comme d'autres, à son époque, des poèmes en prose, et d'ailleurs il en composa qui devinrent des romans. En 1891, "Le Spleen de Paris", "Les Illuminations", "Une saison en enfer" et tant d'autres livres de prose poétique sont parus qui ouvrent l'expression rythmée du poème vers un Là-bas inattendu. Huysmans participe aussi de l'écriture artiste, mais il est revenu des excès d'A Rebours. Sa prose est moins hérissée de néologismes, de tours de syntaxe et de surprise, pour le confort du lecteur. Mais la lecture est une jouissance verbale comparable à ses scènes naturalistes de repas, qui mettent l'eau à la bouche (ah ! le gigot!).
Cette recherche de style est un refus cinglant, méprisant et acharné du siècle : bourgeois, matérialiste, impitoyable, mesquin, bête, ce XIX°s finissant est le repoussoir de "Là-Bas", titre baudelairien et mallarméen. Pendant que les foules s'enthousiasment pour le dernier démagogue en vogue, le général Boulanger ("Boulange ! Lange!" entend-on crier dans les rues), un sonneur de cloches érudit cajole ses cloches dans les tours de St Sulpice, des magiciens invoquent Satan ou le Paraclet, et le héros, comme Huysmans lui-même, écrit une vie de Gilles de Rais, le flamboyant compagnon de Jeanne d'Arc, assassin et pédophile. La rédaction de cette Vie de Gilles de Rais (publiée aujourd'hui par l'éditeur "Mille et Une nuits") est le fil conducteur du roman. Durtal, biographe et bon disciple de Zola, se documente soigneusement, va sur les lieux comme Zola dans sa mine de Germinal ou sur sa locomotive de la Bête Humaine, tente de fréquenter des satanistes et cherche dans son propre temps des échos du XV°s. Il ressort qu'au XV°, on péchait, on se repentait, on priait avec grandeur. Huysmans ménage un effet de surimposition frappant, en montrant Gilles de Rais allant au supplice accompagné des prières et des larmes des parents de ses victimes, qui en chrétiens, à sa prière, lui ont pardonné, et la populace parisienne qui vient d'élire le général Boulanger, sorte de petit dictateur ridicule et provisoire.
Ce roman est le premier pas de Durtal vers la foi. Il en est encore fort loin : son attirance pour le christianisme ne s'alimente que de l'horreur du temps où il vit, ce n'est qu'une réaction antimoderne. Durtal est un grand raisonneur : le roman abonde en pages de dialogues assommants sur la littérature ou la culture du temps : c'est encore la manie naturaliste, zolienne, de tout expliquer et de tout rabâcher. Mais il a fait le premier pas vers Là-Bas en tournant le dos au mythe du progrès.
C'est à juste titre qu'on rapproche Huysmans de Houellebecq. Huysmans, dans un âge bête, prosaïque et athée progressiste, déploie les charmes de la langue esthétisante et de la spiritualité narcissique, comme Gustave Moreau. Houellebecq, dans une autre époque bête, fanatiquement crispée sur ses religions progressistes, humanitaires et libérales, n'est pas moins anti-moderne, mais pour se démarquer des excès de métaphores et de rhétorique de la publicité, de la médiacrassie et de la politique, il doit écrire sobrement.
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Citations et extraits (81) Voir plus Ajouter une citation
BibaliceBibalice   26 août 2010
"Ah! devant ce Calvaire barbouillé de sang et brouillé de larmes, l'on était loin de ces débonnaires Golgotha que, depuis la Renaissance, l'Eglise adopte! Ce Christ au tétanos n'était pas le Christ des riches, l'Adonis de Galilée, le bellâtre bien portant, le joli garçon aux mèches rousses, à la barbe divisée, aux traits chevalins et fades, que depuis quatre cents ans les fidèles adorent. Celui-là, c'était le Christ de saint Justin, de saint Basile, de saint Cyrille, de Tertullien, le Christ des premiers siècles de l'Eglise, le Christ vulgaire, laid, parce qu'il assuma toute la somme des péchés et qu'il revêtit, par humilité, les formes les plus abjectes.

C'était le Christ des pauvres, Celui qui s'était assimilé aux plus misérables de ceux qu'il venait racheter, aux disgraciés et aux mendiants, à tous ceux sur la laideur ou l'indigence desquels s'acharne la lâcheté de l'homme; et c'était aussi le plus humain des Christ, un Christ à la chair triste et faible, abandonné par le Père qui n'était intervenu que lorsque aucune douleur nouvelle n'était possible, le Christ assisté seulement de sa Mère qu'il avait dû, ainsi que tous ceux que l'on torture, appeler dans des cris d'enfant, de sa Mère, impuissante alors et inutile.

Par une dernière humilité sans doute, il avait supporté que la Passion ne dépassât point l'envergure permise aux sens; et, obéissant à d'incompréhensibles ordres, il avait accepté que sa Divinité fût comme interrompue depuis les soufflets et les coups de verges, les insultes et les crachats, depuis toutes ces maraudes de la souffrance, jusqu'aux effroyables douleurs d'une agonie sans fin. Il avait ainsi pu mieux souffrir, râler, crever ainsi qu'un bandit, ainsi qu'un chien, salement, bassement, en allant dans cette déchéance jusqu'au bout, jusqu'à l'ignominie de la pourriture, jusqu'à la dernière avanie du pus !"
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Gwen21Gwen21   26 février 2018
[...] il fallait s’imaginer aussi les salles à manger, ces repas terribles que Gilles déplora, pendant que l’on instruisait son procès à Nantes. Il avouait avec larmes avoir attisé par la braise des mets la furie de ses sens ; et, ces menus qu’il réprouvait, l’on peut aisément les rétablir ; à table avec Eustache Blanchet, Prélati, Gilles De Sillé, tous ses fidèles, dans la haute salle où sur des crédences posaient les plats, les aiguières pleines d’eau de nèfle, de rose, de mélilot, pour l’ablution des mains, Gilles mangeait des pâtés de bœuf et des pâtés de saumon et de brême, des rosés de lapereaux et d’oiselets, des bourrées à la sauce chaude, des tourtes pisaines, des hérons, des cigognes, des grues, des paons, des butors et des cygnes rôtis, des venaisons au verjus, des lamproies de Nantes, des salades de brione, de houblon, de barbe de judas et de mauve, des plats véhéments, assaisonnés à la marjolaine et au macis, à la coriandre et à la sauge, à la pivoine et au romarin, au basilic et à l’hysope, à la graine de paradis et au gingembre, des plats parfumés, acides, talonnant dans l’estomac, comme des éperons à boire, les lourdes pâtisseries, les tartes à la fleur de sureau et aux raves, les riz au lait de noisette, saupoudrés de cinnamome, des étouffoirs, qui nécessitaient les copieuses rasades des bières et des jus fermentés de mûres, des vins secs ou tannés et cuits, des capiteux hypocras, chargés de cannelle, d’amandes et de musc, des liqueurs enragées, tiquetées de parcelles d’or, des boissons affolantes qui fouettaient la luxure des propos et faisaient piaffer les convives, à la fin des repas, dans ce donjon sans châtelaines, en de monstrueux rêves !
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moraviamoravia   17 octobre 2015
Le prêtre descendit à reculons les marches, s'agenouilla sur la dernière et, d'une voix trépidante et aiguë, il cria :
- « Maître des Esclandres, Dispensateur des bienfaits du crime, Intendant des somptueux péchés et des grands vices, Satan, c'est toi que nous adorons, Dieu logique, Dieu juste !
« Légat suradmirable des fausses transes, tu accueilles la mendicité de nos larmes ; tu sauves l'honneur des familles par l'avortement des ventres fécondés dans les oublis de bonnes crises ; tu insinues la hâte des fausses couches aux mères et ton obstétrique épargne les angoisses de la maturité, la douleur des chutes, aux enfants qui meurent avant de naître !
« Soutien du pauvre exaspéré, Cordial des vaincus, c'est toi qui les doues de l'hypocrisie, de l'ingratitude, de l'orgueil, afin qu'ils se puissent défendre contre les attaques des enfants de Dieu, des Riches !
« Suzerain des mépris, Comptable des humiliations, Tenancier des vieilles haines, toi seul fertilises le cerveau de l'homme que l'injustice écrase ; tu lui souffles les idées des vengeances préparées, des méfaits sûrs ; tu l'incites aux meurtres, tu lui donnes l'exubérante joie des représailles acquises, la bonne ivresse des supplices accomplis, des pleurs, dont il est cause !
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orhalorhal   29 août 2007
Là-Bas, c'est le temps passé et révolu, celui du Moyen-Age plein d'occultisme et de satanisme. L'époque sanglante où Gilles de Rais égorgeait de jeunes garçons, les violait, les brûlait, s'asseillait dans la tiédeur de leurs intestins fraichement découverts. Là-Bas. C'est le regard en arrière de Durtal, biographe de ce démoniaque Barbe Bleu, célibataire, ennuyé par son siècle, intrigué par le passé reculé. Durtal est un libre penseur taciturne et mélancolique, qui vit presque en hermitte dans le Paris de la fin du XIXème siècle. Il commence un voyage de l'esprit et de la plume, au XVIème siècle, à la rencontre du monstre Gilles de Rais. Fascinant et horrible personnage, il entraîne Durtal dans les tréfonds du Satanisme et des crimes, loin, très loin de sa vie de dandy reclus et sage. Avec des Hermies et Carhaix, ses proches camarades, il se jette à la découverte d'univers qu'il ne soupçonnait pas encore actifs de son temps.

Là-Bas nous propose une vision riche et documentée de l'occultisme, de l'alchimie et de l'astrologie. On découvre aussi le regard acerbe de Huysmans sur son époque. Le cynisme et l'amertume de l'auteur jaillissent du récit à travers les réflections de Durtal et la verve de des Hermies. Ce roman à la construction verticale, du matériel au spirituel, de la réalité au surnaturel, est un témoin de ce XIXème siècle, plongé dans le spiritisme et les mystères. Huysmans nous fait voyager. Mais pas physiquement. C'est un voyage de l'esprit qui s'entreprend. L'air sévère, inquiété, fiévreux, on sort de cette histoire sous le choc, imprégné de cette pensée gnostique, de cette lutte de l'âme sur le corps, du tourment mystique de Gille de Rais au rejet de Durtal pour son environnement et ses semblables. Et cette plume, cette façon d'écrire magistrale et recherchée... On n'écrit plus comme ça.

Je ne résiste pas au plaisir de vous laisser là un extrait :

"- Alors, comment espérer en l'avenir, comment s'imaginer qu'ils seront propres, les gosses issus d
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colimassoncolimasson   30 mai 2016
Apprendre, deux, trois ans après, alors que la femme est inaccessible, honnête et mariée, hors de Paris, hors de France ; apprendre qu’elle vous aimait, alors que l’on n’aurait même pas, quand elle était là, osé le croire ! C’est le rêve, cela ! - Il n’y a que ces amours réelles et intangibles, ces amours faites de mélancolies éloignées et de regrets qui valent ! Et puis il n’y a pas de chairs là-dedans, pas de levain d’ordures !
S’aimer de loin et sans espoir, ne jamais s’appartenir, rêver chastement à de pâles appas, à d’impossibles baisers, à des caresses éteintes sur des fronts oubliés de mortes, ah ! C’est quelque chose comme un égarement délicieux et sans retour ! Tout le reste est ignoble ou vide. - Mais aussi, faut-il que l’existence soit abominable pour que ce soit là le seul bonheur vraiment altier, vraiment pur que le ciel concède, ici-bas, aux âmes incrédules que l’éternelle abjection de la vie effare.
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