AccueilMes livresAjouter des livres
Découvrir
LivresAuteursLecteursCritiquesCitationsListesQuizGroupesQuestionsPrix BabelioRencontres
3,74

sur 74 notes
5
4 avis
4
2 avis
3
1 avis
2
0 avis
1
0 avis
colimasson
  06 novembre 2011



Une société sans école décrit mal l'état d'esprit du titre original donné par Ivan Illich à son essai. Plus littéralement, il aurait du s'intituler : Déscolarisons la société. Ce titre, un peu moins aguicheur, aurait pourtant eu le mérite d'indiquer plus pertinemment l'objectif poursuivi par Illich dans sa réflexion sur l'institution scolaire.

Publié en 1971, cet essai doit aujourd'hui éblouir pour sa lucidité et son intuition. Au fil des décennies, le constat appuyé par Illich s'est aggravé : la reconnaissance par les diplômes est devenue la seule que l'on puisse légitimement exiger pour l'accès à l'emploi ; la course aux études longues devient de plus en plus impitoyable ; la compétition s'accroît ; la confiance que l'on accorde aux autres et à soi-même diminue ; enfin, le système scolaire n'arrive plus à cacher ses faiblesses et peine à légitimer une consommation accrue de « connaissances » qui n'assurent même plus l'accès à une profession stable.

Je ne crois pas avoir été en désaccord avec le moindre constat qu'Illich dresse de notre société « scolarisée » et, plus généralement, « institutionnalisée » (car la critique adressée à l'école peut s'étendre à toutes les autres institutions de services telles, par exemple, les institutions de la santé ou le système carcéral).
Nous sommes engoncés dans le paradigme de l'éducation obligatoire, à tel point que plus personne ne pense à remettre en question un système éducatif qui semble aller de soi. La dangerosité se situe dans cette évidence. Elle rend l'individu passif en lui faisant croire que son instruction ne peut se faire en dehors de la consommation normalisée du savoir qu'on lui impose par la fréquentation régulière des « temples » de l'éducation, et elle lui fait croire que tout savoir capturé en-dehors de ce cadre précis ne possède aucune valeur. Elle détruit ainsi l'autonomie des individus et leur capacité à croire en eux-mêmes et en leurs semblables, et les force à se tourner vers l'offre proposée par l'institution. Toutefois, comme celle-ci ne fournit pas la même qualité et la même convivialité que l'apprentissage autonome, l'individu est marqué par un sentiment de frustration et de malaise.


« L'enseignement fait de l'aliénation la préparation à la vie, séparant ainsi l'éducation de la réalité et le travail de la créativité. Il prépare à l'institutionnalisation aliénatrice de la vie en enseignant le besoin d'être enseigné. Une fois cette leçon apprise, l'homme ne trouve plus le courage de grandir dans l'indépendance, il ne trouve plus d'enrichissement dans ses rapports avec autrui, il se ferme aux surprises qu'offre l'existence lorsqu'elle n'est pas prédéterminée par la définition institutionnelle. »


L'éducation, considérée comme un produit de consommation de nos sociétés modernes, est une conception qui peut de prime abord surprendre. Cet étonnement traduit justement la pertinence de l'hypothèse : remettre en question le système de l'éducation tel que nous le connaissons aujourd'hui ? Quelle idée ! Bien installé dans notre société, revendiqué comme un héritage précieux des luttes menées par nos ancêtres pour un libre-accès à l'éducation, ce système semble aller de soi.
Cette évidence est abrutissante. Nous absorbons sans nous poser de questions. Là où le système éducatif échoue, ses consommateurs sont désignés comme responsables. Si tu n'as pas réussi à obtenir le diplôme que tu préparais, c'est à cause de ta médiocrité ; si tu n'as pas réussi à gravir l'échelle sociale, c'est parce que tu n'as pas su profiter des opportunités que l'on te proposait. L'enseignement obligatoire, dispensant des cours formatés qui ont peu de chance de correspondre aux attentes des élèves au moment où on les leur propose, est assimilé à un gavage forcé qui dégoûte plus qu'il n'éduque. Tous remplis des mêmes connaissances, englouties à la va-vite, rarement avec envie, plus souvent par nécessité (une nécessité provisoire dont le terme dépasse rarement la préparation d'un examen), l'enseignement nous rend passif et annihile l'originalité de chacun.

On pourra dire que la critique est facile, et se demander ce qu'Illich propose pour remplacer ou améliorer le système éducatif. Une société sans école propose quelques pistes, qui s'appuient sur des exemples concrets qui ont fait leurs preuves (l'apprentissage d'une langue peut se faire en quelques semaines si les élèves sont soumis à des situations concrètes de la vie quotidienne dans laquelle ils pourront ultérieurement trouver leurs intérêts).
Plus généralement, Ivan Illich souhaite avant tout abolir la notion de maître et d'élève, de programmes définis et obligatoires et de fréquentation régulière des établissements du savoir. Rien ne doit obliger l'individu à apprendre ou à enseigner. Seule sa motivation doit le guider dans son processus d'apprentissage pour que celui-ci soit efficace. le concept des universités libres répond peut-être déjà, de manière partielle, aux exigences scolaires d'Illich…


« Il serait possible de concevoir une solution plus révolutionnaire en créant une sorte de « banque ». Ainsi, on donnerait à chaque citoyen un premier crédit lui permettant d'acquérir des connaissances de base. Ensuite, pour bénéficier de nouveaux crédits, il lui faudrait lui-même enseigner, soit dans les centres organisés, soit chez lui, voire sur les terrains de jeu. le temps passé à enseigner par l'exemple et la démonstration serait celui-là même qui lui permettrait de bénéficier des services de personnes plus instruites. Une élite entièrement nouvelle apparaîtrait, constituée de ceux qui auraient gagné leur éducation en la partageant avec autrui. »


Peut-être pourra-t-on reprocher à Illich de proposer des solutions irréalisables. Lui-même en est conscient, et il sait qu'une remise en question du système de l'éducation ne pourra se réaliser sans un chamboulement profond de toutes les institutions et valeurs qui façonnent notre société (autrement dit, il y a du boulot à l'horizon). Frisons-nous l'utopie ? Peut-être, mais je ne pense pas que cela soit rabaissant car Illich, même s'il frôle souvent l'idéalisation, a au moins le mérite de remettre en question un système dont rares sont ceux qui osent critiquer le caractère quasi-sacré.
Sa réflexion, loin de toucher uniquement aux problèmes de l'éducation, s'étend également à la condition de l'homme dans la société institutionnalisée moderne, et ouvre de nombreuses oeillères que nous conservions parfois par manque de regard critique. Si Illich ne convaincra pas tout le monde par l'extrémisme de ses idées, il mérite tout du moins qu'on le respecte pour sa détermination.

« le but qu'il faut poursuivre, qui est réalisable, c'est d'assurer à tous des possibilités éducatives égales. Confondre cet objectif et la scolarité obligatoire, c'est confondre le salut et l'Eglise. »




Pour conclure, un très beau passage de cet essai :

« Vivre à New-York suppose l'apparition d'une conception particulière de la nature de l'existence et de ses possibilités. Sans cette vision, la vie à New-York devient impossible. Un enfant des rues n'y touche jamais rien qui n'ait été scientifiquement conçu, réalisé et vendu à quelqu'un ; les arbres qui existent encore sont ceux que le service des jardins publics a décidé de planter. Les plaisanteries que l'enfant entend à la télévision ont été programmées à grand frais. Les détritus avec lesquels il joue dans les rues de Harlem ne sont que les emballages conçus pour attirer le consommateur. L'éducation elle-même se définit comme la consommation de diverses matières, faisant partie de programmes, objets de recherche, de planification et de promotion des ventes. Tous les biens sont le produit de quelque institution spécialisée et ce serait sottise, par conséquent, que d'exiger quelque chose qu'une institution quelconque ne saurait produire. L'enfant de la ville n'a rien à attendre, rien à espérer, sinon ce que lui promet le développement possible des méthodes de fabrication. Pour satisfaire son imagination, on lui fournit au besoin quelque récit d' « anticipation » ! Et que connaît-il, d'ailleurs, de la poésie de l'imprévu ? Son expérience en ce domaine se limite à quelque découverte dans le caniveau : une pelure d'orange qui flotte sur une flaque. Il en vient à attendre l'instant où l'ordre implacable s'interrompra : une panne d'électricité, une échauffourée dans la rue. »
Lien : http://colimasson.over-blog...
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          287
anacl
  10 avril 2018
Plus que les propositions d'Illich pour une société déscolarisée, qui semblent aujourd'hui irréalisables, j'ai apprécié son questionnement sur le sens de l'école et de l'éducation. L'école ayant fondé un monopole de cette dernière, les hommes ont abandonné l'idée qu'ils pouvaient par eux-même s'éduquer et apprendre, sans avoir pour seul objectif d'obtenir un diplôme, fameux sésame d'entrée dans la société et permettant la reconnaissance des pairs. Illich nous rappelle que l'on apprend d'abord par envie, par notre curiosité naturelle. Il nous montre l'importance de recréer des liens entre les hommes, et dans sa critique de l'école c'est une critique de la société en général qu'il dépeint. Malgré quelques longueurs, c'est un essai accessible et enrichissant. Illich fait partie de ces hommes qui, il y a près de cinquante ans, ont sur porter un regard lucide sur l'avenir de nos sociétés et son essai résonne aujourd'hui avec beaucoup de justesse.
Commenter  J’apprécie          80
Adalarasi
  12 juillet 2016
A lire absolument pour mieux comprendre le malaise que l'on ressent à l'école sans trop savoir pourquoi.
Commenter  J’apprécie          40
laetitiaflagothier
  07 novembre 2020
Lorsque j'ai commencé un chemin pour aller à la rencontre de moi-même, poussé par une situation qui m'avait mise au pied d'un mûr..., j'étais loin de m'imaginer que je me pêlerai comme un oignon... Que je ferai le ménage et le tri dans ce qui m'a été transmis en terme de croyances, de valeurs, d'éducation hérité de mes parents et parfois aussi hérité eux - même de leurs ancêtres... Mais aussi fruits de mes expériences et dont l'actualité ne justifie plus l'utilité de certains comportements... Tout n'est pas à jeter... Mais tout n'est pas à garder non plus... Nous avons chacun notre grille de lecture du monde et dès lors notre réalité propre... Ce qui rend difficile l'existence d'une réalité simple valable pour tous!... Sur ce chemin, j'ai été amené à réquestionner ce que je pensais immuable et intouchable... Certains ce sont confirmés comme tel, d'autres ont continués d'exister parce que je continuais à donner de la valeur... Tandis que d'autres ont vu leur existence s'achever n'ayant plus de raison d'être dans mon présent, n'étant pas en accord avec celle que je suis ou ne répondant plus à mon actualité... Mon chemin n'est pas fini et j'ai pas encore fini de me découvrir... Mais fini - t - on un jour ce chemin de découverte de soi?

Pourquoi je vous partage tout ça? Parce que l'essai d'Ivan Illich, Une société sans école, a eu le même effet de requestionnement de ce que je pensais intouchable, immuable, mais ici dans un domaine sociétale! Aucun d'entre-nous n'oserait mettre nos systèmes d'enseignement en question! Que ce soit dans la place qu'il occupe, son évolution au fil des décennies, ses buts visibles et ceux hérités du contexte de sa naissance... En un mot, rare sont ceux d'entre-nous qui ont osé requestionner le système dans son histoire, ce qu'il en est advenu, ses limites et ses enjeux actuels! Et c'est pourtant ce qu'a fait avec courage Ivan Illich! Cet essai n'est pas épais et pourtant écris dans les années 70, il était sans le savoir un peu visionnaire des enjeux qui sont aujourd'hui notre actualité... Hélas! Pourtant loin de se démonter, l'auteur offre des pistes de réflexions mais qui nous demandent à notre tour d'oser remettre en question, d'oser toucher à ce système!

En replaçant le système éducatif dans son histoire, en analysant les origines de sa naissances et en montrant l'évolution de nos sociétés, très vite se dessine plusieurs interprétations qui mènent à la dissonance que nous connaissons actuellement... Mais sommes - nous aujourd'hui prêt à voir les limites, les maladies issues du système et dès lors à y répondre pour changer la donne ou préserver le système est - il encore plus important que de solutionner ses limites? C'est la une question qui nous est poser au travers de cet essai et l'air de rien, il n'est pas facile d'y répondre, comme quand on est soi-même confronté à la décision d'arrêter ce que nous connaissons mais que nous savons ne plus nous convenir pour faire place à ce que nous ne connaissons pas et qui devrait être mieux que ce que nous connaissons... Sommes-nous capable de quitter le connu pour l'inconnu qui se veut meilleur? La question peut se poser personnellement mais aussi sociétalement...

Pour ce qui me concerne, j'ai pris la décision d'accepter de me requestionner sur ce sujet et de voir où cela me mènerai!
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          30


Passemoilelivre
  17 décembre 2019
L'école obligatoire, la scolarité prolongée, la course aux diplômes, autant de faux progrès qui consistent à produire des élèves dociles, prêts à consommer des programmes tout à fait préparés par les « autorités » et à obéir aux institutions. A cela il faut substituer des échanges entre « égaux » et une véritable éducation qui prépare à la vie dans la vie, qui donne le goût d'inventer et d'expérimenter. L'auteur de Libérer l'avenir poursuit ici sa recherche, pour les nations riches ou pauvres, d'un autre mode de vie : or l'école doit pouvoir devenir le principal lieu d'une rupture avec le conformisme.
Commenter  J’apprécie          30
jcamille
  02 janvier 2018
Un titre provocateur et qui va à l'encontre des idées reçues sur l'école écrit en 1971.
En vrac, dénonce la toute puissance du diplôme encore plus criant aujourd'hui que les emplois se font rares.
Critique du monopole de la transmission de la connaissance vs réseau de pairs ayant des connaissances à partager.
Fait écho d'un certain côté aux mouvements Do It Yourself / FabLab /logiciel libre qui prône le contrôle des objets qui font notre quotidien par le plus grand nombre.
Fait aussi écho aux nouvelles formes de partage des connaissances via le réseau et les MOOC (décloisonne les lieux de partage des connaissance).
Critique des enseignants décrit comme tout puissant dans leur classe, avec leur manuel, les programmes officiels et la transmission sous forme de gavage horizontal.
Critique aussi de la société qui est organisée en corporation de professionnels possédant un savoir faire et le privatisant.
Donne aussi des pistes pour expliquer le taux de jeunes en situation d'échec ou déscolarisé dans une société ou l'on leur demande d'être étudiants "hors sol" jusqu'à leur 25 ans.
L'école est décrite comme producteur de consommateurs dans une société consumériste de biens et de services aliénants et profondément inégalitaire qui ne peut déboucher que sur une frustration généralisée des individus.
Pour conclure, une lecture déstabilisante, remettant en cause une des institutions la plus structurante/centrale de notre société mais terriblement d'actualité.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          30
alzaia
  05 août 2014
A mi chemin de ma lecture ....

"Nous avons besoin d'une recherche qui aille à l'encontre des vues de nos planificateurs de l'âme ": édité début années 60, m'est-avis que la situation est devenue encore plus inextricable qu'alors

cad qu' en guise de désinstitutionnalisation de l'inculcation stéréotypée "du" savoir; en guise de vivre dans un monde non biaisé par les rapports de "distinction" notamment " du savoir" ...

beaucoup de "propositions" dans ce livre, ce qui montre qu'à l'époque, il était encore possible de "croire" et "proposer" , ce qui me semble presque naif aujourd'hui, quand même "espérer" désinstitutionnaliser quoi que soit paraît very has been!

ceçi dit : lecture très intéressante quant aux aspects cherchant à rendre inévidentes (et y réussissant) certaines croyances gentillement avalées depuis les débuts de la scolarisation (principal sujet du livre) mais aussi dans toute les autres situations où nous nous confrontons aux institutions.

Parfois des longueurs, mais j'apprécie le style moins "efficace" que nos écrits contemporains; ouvrage empreint de réflexions dues à une vraie présence sur le terrain (et aussi j'ai cru comprendre à une élaboration en équipe) ...

Quelque chose de "tendre" se dégage de ce bouquin par sa tonalité, son style déjà daté : 60 ans plus tard, nous ne pouvons même plus envisager de nous rendre responsable de nos vies sans les institutions sans être suspecté d'être dans "la marge".... j'y retourne ;)

+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          23
taperodev
  24 novembre 2020
Commenter  J’apprécie          00
Acheter ce livre sur

LirekaFnacAmazonRakutenCultura





Quiz Voir plus

Retrouvez le bon adjectif dans le titre - (5 - essais )

Roland Barthes : "Fragments d'un discours **** "

amoureux
positiviste
philosophique

20 questions
681 lecteurs ont répondu
Thèmes : essai , essai de société , essai philosophique , essai documentCréer un quiz sur ce livre