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ISBN : 1094841765
Éditeur : Premier Parallèle (23/08/2018)

Note moyenne : 3.71/5 (sur 36 notes)
Résumé :
"Les marchands de bonheur prétendent agir pour notre bien. Nous ne devons ps les écouter, ou nous nous perdrons dans une vaine obsession de nous-mêmes."

Le bonheur se construirait, s’enseignerait et s’apprendrait : telle est l’idée à laquelle la psychologie positive prétend conférer une légitimité scientifique. Il suffirait d’écouter les experts et d'appliquer leurs techniques pour devenir heureux. L’industrie du bonheur, qui brasse des milliards d’eu... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (14) Voir plus Ajouter une critique
ODP31
  16 février 2020
Le charlatan creuse sa piscine sur le dos de Narcisse.
Avec mon mauvais esprit, je ne risque pas de devenir Happycondriaque.
Les deux auteurs de l'essai Happycratie dissèquent façon légiste la rapide propagation de la tyrannie du bonheur via son bras armé, la psychologie positive.
La psychologie classique s'adressait aux personnes en souffrance, victimes de pathologies. Logique mais marché de niche. La psychologie positive a repeint d'un vernis pseudo scientifique la méthode Coué pour s'imposer aux personnes bien portantes.
Les puristes diront que la pensée positive de ce bon Emile Coué de la Chataignerie, pharmacien de son état, repose sur l'imagination alors que la psychologie positive agit surtout sur la volonté. Néanmoins, elles utilisent les mêmes techniques d'autosuggestion et une certaine forme de placardisation des pensées négatives. Vive l'hémiplégie émotionnelle.
Naguère, le bonheur était une utopie, une promesse de l'au-delà. Depuis que dans nos sociétés occidentales, nous avons pris conscience de notre finitude et que nous avons moins à nous soucier de notre survie, le port de la ceinture du bonheur est obligatoire. Inversons la pyramide de Maslow qui faisait du bonheur un aboutissement de vertus pour en faire un postulat et évitons la page blanche sur Instagram.
Je partage assez le point de vue des auteurs et je trouve que l'individu est beaucoup plus complexe qu'une dichotomie simpliste entre « le bon et le mauvais ». Attention, je ne suis pas contre le bonheur, j'aime bien être tout contre dans certaines situations, loin de moi l'idée d'être un mauvais coucheur... Néanmoins, je développe une certaine allergie à ces techniques placébos qui imposent à la bestiole que je suis de se raconter des histoires et d'être aveuglement positif, résilient et productif. Des acariens souriants. Désolé, je suis attaché à mes idées noires et je n'ai pas envie de vivre dans une publicité pour huiles essentielles.
Les apôtres de la psychologie positive, Martin Selingman en tête, ont inventé une équation qui rend chacun responsable de son propre bonheur. Ainsi, le smile éternel serait issue de 50 % de gênes, 40 % de facteurs psychologiques et 10 % de facteurs extérieurs. Autant dire que l'éducation, le sexe, l'état de santé, la condition sociale, l'âge, l'éducation et l'humeur du jour impacteraient de façon marginale nos émotions. De la roupie de sansonnet bien pratique qui rend l'employé responsable de son licenciement, le malade suspect de sa maladie, l'affamé coupable de la disette et qui hérisse à juste titre le poil du sociologue.
Il est vrai que de prime abord, le bon sens pousse à privilégier une pensée positive à une pensée négative. On ne se fait pas trop de mal à se faire du bien. Mais prétendre que grâce à la position du lotus, un coach de vie et trois tisanes, le positif attire le positif, que les jolies pensées construisent un mur contre l'immigration clandestine des aléas de la vie, nous sommes en droit et en devoir d'être sceptique. Il me semble que les lois de l'attraction aimantaient plutôt les contraires. Plus grave selon l'auteur, ce postulat induirait à contrario que si nous sommes frappés par l'adversité, ce serait la faute de nos seules pensées négatives. On rentre dans l'ésotérisme pour rendre moins insupportable l'injustice du destin et trouver un alibi à la fatalité.
Sur la forme, de construction très académique, cet essai intéressant se prend un peu trop au sérieux et enchaîne les redondances. Un peu d'humour n'aurait pas nui à l'ouvrage et aurait permis d'économiser une bonne centaine de pages.
J'adhère moins à certaines thèses de l'auteur, notamment celle qui associe exclusivement l'émergence de la psychologie positive à l'idéologie néo libérale. Il y a certes une marchandisation du bonheur et il suffit d'observer la pandémie de coachs en tout genre et de livres sur le sujet pour s'en convaincre. Néanmoins, accordons que la pensée positive dans ses mantras se soucie aussi du rapport à l'autre de façon bienveillante et qu'Aristote évoquait déjà l'idéal de bonheur bien avant l'émergence de Wall Street.
Le bonheur n'est pas plus exclusif de l'égalité que de la liberté.
je me sens définitivement plus citoyen que psytoyen.
Happy end
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kielosa
  09 novembre 2018

Les auteurs ont fait du beau travail à démontrer comment les apôtres de la "psychologie positive", ce qui sonne peut-être, de prime abord, moderne et méritoire, est loin d'être positive dans la mesure où cette doctrine nie l'aspect social et fait fi de bien d'autres aspects fondamentaux de cette soi-disante science. Ce sont Eva Illouz et Edgar Cabanas qui ont forgé ce charmant terme de "Happycratie" pour désigner l'essor incroyable, en une bonne décennie de temps, et la place considérable de "l'industrie du bonheur" dans le monde contemporain. Une industrie qui brasse des sommes folles sans beaucoup d'égards au destinataire final de leurs efforts : l'individu et son réel bonheur.
Selon le père spirituel de cette mouvance moderne qui nous vient des États-Unis, Martin Seligman né en 1942 à Albany (New York), la recherche du bonheur de l'homme est, en fait, très simple : "tout un chacun peut réinventer sa vie et atteindre le meilleur de lui-même en adoptant tout bonnement un regard plus positif sur soi et sur le monde environnant". C'est l'oeuf de colon : votre bonheur ci-bas ne dépend que de vous, de votre attitude et de vos efforts, tout le reste est baliverne et compagnie. Votre origine, milieu, situation géographique, familiale et sociétale, votre éducation (ou manque d'éducation), votre emploi etc. ne sont que des bagatelles.
Le succès de cette belle théorie psychologique, exposée dans son manifeste "Le bonheur authentique" de 2002, a été immense, pour ne pas dire foudroyant, malgré les "simplifications théoriques abusives, tautologies et contradictions" (page 45). le mot "platitudes" me paraît en vérité plus approprié.
La raison de ce succès est lié au succès du néolibéralisme. Une telle "science" est une aubaine pour le patronat et les multinationales. Coca-Cola l'a très vite compris et a créé sans hésiter la "Coca-Cola Institute of Happiness". Il va de soi que pour des managers de tous genres, des directeurs des ressources humaines dans les entreprises (avant appelés plus prosaïquement directeurs du personnel) et des coachs de tout gabarit c'est un merveilleux cadeau.
Pas étonnant que Seligman fût élu président de l'APA ("American Psychological Association), la plus grande association dans ce secteur, qui compte 117.500 membres, et cela à une écrasante majorité de voix.

Cela revient un peu à la variante du slogan électoral de Donald Trump : "Make Psychology Great Again !"
Mais ce n'est pas uniquement en Amérique que la psychologie positive du bonheur a trouvé ses chantres. Outre-Manche il y a le noble Sir Richard Laylard de la "London School of Economics" qui a poussé le bouchon même un brin plus loin dans son "Le Prix du bonheur : Leçons d'une science nouvelle" de 2007 et qui est surnommé entretemps le "tsar du bonheur".
Cette nouvelle science ne constitue cependant pas non plus un monopole anglo-saxon, des politiciens comme Pinochet au Chili et Nicolas Sarkozy en France par exemple en sont tout à fait convaincus et dans l'émirat de Dubaï un "Ministère du Bonheur" a même vu le jour.
D'après les auteurs le nombre de bouquins dédié à notre bonheur est devenu complètement incalculable. "Juste avant le tournant du siècle, on recensait chez Amazon 300 livres dont le titre comportait le terme en question ; aujourd'hui on en compte plus de deux mille." Idem pour l'explosion de tweets et de posts Instagram et Facebook.
Et comme de bien entendu, la politique n'est pas restée dans l'expectative devant cette manne céleste, qui permet de couper brutalement dans les allocations dites sociales. Pour certains gouvernements de droite c'est une occasion rêvée de tenter à remettre en question l'acquis social. Un acquis qui a demandé des décennies de luttes et d'efforts à mettre en place.
Pour certains fanatiques de la nouvelle doctrine il faudrait remplacer les données statistiques du produit national brut, PNB, par une espèce de produit national de bonheur, comme si une telle notion serait objectivement quantifiable. Mais pour arriver à des chiffres, aucun problème : ces nouveaux experts élaborent des questionnaires plus ou moins sophistiqués que le commun des mortels est supposé remplir, en vue d'aboutir à des données chiffrées, qui servent de base à leurs théories. N'oublions pas que ces experts sont payés pour leurs travaux créatifs par une gamme de sponsors du monde économique et financier, par le biais d'associations de "bienfaisance" créées spécialement à cet effet.
Je n'irai pas aussi loin qu'à prétendre que Martin Seligman, Sir Richard Laylard et consorts sont des "nuls" bien sûr, mais il me paraît incontestable, qu'emportés par leur succès, ils ont perdu une bonne part de leur esprit critique et scientifique. Les grands responsables de cette regrettable débauche sont évidemment les industriels qui ont sorti leurs calculatrices pour stimuler ces psychologues dans le sens de leurs gains escomptés. Et les dons, subventions et autres aides atteignent des montants vertigineux. Argent qui serait certainement mieux utilisé comme aide aux personnes qui vivent dans la misère. Selon certains énergumènes ces aides sont contreproductives, car elles empêchent les individus affectés d'avoir recours à leurs splendides programmes d'épanouissement personnel !
Dans leur livre, Eva Illouz et Edgar Cabanas citent le cas d'un spécialiste de la réduction d'effectifs dans les entreprises qui disait à un employé, père de famille, qui perdait son travail après des décennies de loyaux services à la suite d'une restructuration, que la perte de son job était "une occasion inespérée de se transformer et de transformer son existence..." (page 118). Lorsqu'on est près de la retraite, formé sur le tas et qu'on a un ménage à entretenir les "encouragements" de cet expert, royalement payé lui, auront à coup sûr des effets de bonheur mirifiques !
Autre exemple de l'ampleur de ce phénomène : il existe une application sur le net "Happify" qui compte plus de 3 millions d'utilisateurs. Une des applications les plus lucratives pour smartphones, dont l'accès coûte 11,99 dollars par mois et qui permet de sélectionner les contributions les plus "positives" pour en faire de temps à temps un bouquin, qui est vraisemblablement acheté par le même public.
À lire certains passages de ces psychologues positifs modernes, on ne peut que regretter la rigueur de leurs prédécesseurs, tels Wilhelm Wundt, Ivan Pavlov, Sigmund Freud, George Herbert Mead, Alfred Adler, Carl Gustav Jung, Henri Piéron, Jean Piaget, Hans Eysenck etc.
Un mot sur les auteurs. Edgar Cabanas est docteur en psychologie rattaché à l'institut Max Planck de Berlin et professeur à l'université Camilo José Cela de Madrid. Eva Illouz est née à Fès au Maroc, a enseigné à l'université de Princeton et à l'École des hautes études sociales de Paris. L'hebdomadaire allemand sérieux "Die Zeit" la considère comme une des 12 intellectuelles les plus influentes au monde.
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coincescheznous
  27 janvier 2020
C'est avec beaucoup d'excitation que j'attendais de lire cet ouvrage, commandé à Noël et attendu avec impatience. Cela fait vraiment des années que le discours ambiant sur le bonheur me choque, et je dois le reconnaître, je suis plus sensible à la vertu, la morale ou la pensée critique qu'au bonheur comme fil conducteur de nos existences (même si c'est loin d'être facile, j'en conviens).
Happycratie n'est pas un essai simple à lire en raison de son écriture très académique, mais c'est un essai franchement salvateur. Un des rares essais qui tentent de nous faire conserver notre pensée critique en nous extrayant de la norme ambiante qui nous pousse non plus à travailler notre pensée, mais à écouter nos émotions, et uniquement elles. Comme si par ailleurs les émotions pouvaient être fiables et à elles-seules nous montrer ce qui est bon pour nous ! (Il suffit de comparer ses émotions ivre mort à minuit et frais à jeun à 8 heures du matin pour comprendre que les émotions peuvent nous induire en erreur !).
Publié en août 2018, et rédigé sous la plume de la sociologue Eva Illouz et du psychologue Edgard Cabanas, Happycratie a marqué par son sujet mais n'a pas pour autant freiné cette frénésie du bonheur, dont les auteurs nous démontrent l'aspect inutile, parfois dangereux, et individualiste. Énormément de contenu dans cet ouvrage très dense ! J'ai donc décidé de le résumer en principaux points clefs, en espérant ne pas commettre de contre-sens :
• La quête incessante du bonheur, et tout ce qui en découle, n'est que le pendant sociétal de l'individualisme libéral. Dans nos pays occidentaux, l'individu prime économiquement sur le collectif. Alors qu'auparavant les moyens de la France, de l'État, et des collectifs étaient les points de focalisation de nos économies, tel n'est plus le cas aujourd'hui. Aujourd'hui, l'individu prime. le fonctionnement même de l'économie est fondé autour de l'individu et lui seul : sa carrière, ses impôts, sa formation, son patrimoine etc. Que cela vous plaise ou non, que vous vous y retrouviez ou non dans cette doctrine, c'est la vérité de notre monde aujourd'hui. Indéniablement s'en est suivi un certain nombrilisme psychologique, relationnel et sociétal : il faut s'occuper de soi avant les autres. Soi avant son entreprise, soi avant sa famille, soi avant son pays, soi avant toute chose. C'est un paradigme très récent, car rappelons que pendant des années, « soi » était au service de la communauté, de la religion, du collectif, de la famille, de l'armée, du pays.
• Ce paradigme du soi essentiel, du soi à protéger, du soi à rendre meilleur, à rendre heureux, de ce « soi » qui doit toujours être en changement, en train d'apprendre est dangereux et culpabilisant. Bien sûr, chercher à voir l'aspect positif des choses et à vouloir devenir meilleur sont des démarches louables dans l'idée, mais fausses dans la réalité. D'abord, le bonheur ne se décrète pas, et rien ne dit qu'il est une fin en soi, une émotion plus intéressante que les autres. Les grands changements de société se sont faits sous le coup de la colère du peuple. Les plus belles oeuvres d'art ont majoritairement été conçues durant des périodes de tristesse profonde. Les émotions dites « négatives » ne sont pas mauvaises, elles sont simplement des émotions comme les autres ! D'où vient cette injonction épuisante à « voir la vie en rose », à « positiver », comme si là était la vérité et non ailleurs ? Faut-il vraiment méditer, se lever à 5h du mat, avoir des pensées positives, chercher à tirer la leçon de tout, comme si cela faisait vraiment de nous des êtres en chemin ? Mais en chemin pour quoi, pour où, si ce n'est pour se conformer aux pensées, aux idéologies qui nous dominent ?
Les auteurs expliquent très bien le côté dangereux et culpabilisant de cet individualisme « psychologisant » : à force de croire que l'on peut être heureux si on le décide, on s'empêche les uns et les autres de faire part de nos faiblesses, de nos moments down. Il suffit de regarder Instagram pour vérifier combien nous nous empêchons de montrer à autrui autre chose que nos moments de « bonheur ». D'ailleurs, les rares individus qui s'y plaignent sont vite jugés insupportables. Pourquoi ? Parce que tout à chacun est maitre de son bonheur voyons ! Et celui qui n'arrive pas à être heureux est celui qui n'y met pas du sien et continue obstinément à voir les choses négativement. Voilà la pensée dominante aujourd'hui. Ce nombriliste individualiste ne nous permet plus d'avoir de la compassion pour autrui, mais nous ouvre la porte du jugement et du filtre « marche avec nous ou crève ». Mais pire que tout, cette pensée dominante tournée sur « le bonheur pour chacun » nous détourne complètement de la société. Nous devenons tous tellement centrés sur nos émotions que nous ne nous indignons plus pour les sujets de société. Et forcément, puisque cette idéologie nous pousse à penser que les personnes dans la merde sont un peu responsables de là où elles sont. Qu'importe les morts, les maladies, les accidents, car tout ça, c'est dans la tête si l'on en croit la psychologie dominante. Un peu de résilience voyons ! Après tout, on peut avoir une vie horrible, mais si on a une volonté de fer dans la tête, si on positive, on peut ne pas vraiment en souffrir. Voilà ce que nous apprend la psychologie positive : à se foutre de tout à part nous-mêmes, à ne plus se battre pour des idéaux autres que le bonheur à tout prix. Penser ainsi, c'est suggérer que l'environnement, la société, le monde, n'ont aucune influence sur l'individu, qui peut à lui seul refuser de subir les aléas de la vie grâce au pouvoir de son cerveau. Or, nous sommes avant tout des êtres sociaux. Je recopie ici un passage du livre qui résume tout cela :
« La forteresse intérieure n'est pas l'endroit où nous voulons construire nos vies. Nous ne voulons pas vivre dans l'obsession égocentrique de l'amélioration de soi, qui n'est qu'une façon de se discipliner à outrance, de se censurer. L'idée d'une meilleure version de nous-mêmes à laquelle il s'agirait de parvenir n'est que chimère et faux-semblant, et nous n'entendons pas nous épuiser à la poursuivre. Nous refusons de nous retrouver prisonniers de postulats prétendant que l'amélioration des sociétés ne passerait que par l'amélioration des individus ».
Les auteurs citent également le philosophe Robert Nozick qui enseignait à Harvard en reprenant son expérience. Imaginez-vous dans une machine vous fournissant à la demande telle ou telle sensation de plaisir. La personne s'installant dans une telle machine pourrait vivre à chaque seconde la vie plaisante qu'elle souhaite vivre. La question est la suivante : Pour vous, une telle machine est-elle préférable à la vraie vie, assurément moins agréable ? Si votre réponse est non, alors vous comprenez que le bonheur n'est pas un fil conducteur pertinent. Mais contribuer au monde, oui.
• Contribuer au monde, c'est sortir de ce nombrilisme ambiant certes, mais aussi être en mesure de tenir une pensée critique. Or, l'industrie du bonheur nous rend bêtes, dans le sens où nous ne cherchons plus d'autres vérités, d'autres accès au savoir. Désormais les gens ressassent des banalités issues du bon sens et les répètent comme des mantras philosophiques. On s'ennuie ferme du point de vue de la pensée, et c'est bien dommage. Les livres de développement personnel ont pris le pouvoir et nous éloignent de la sociologie, de la philosophie, de la « vraie » psychologie ; bref, de tout ce qui offre un regard sur le monde (et pour cause puisque que l'on ne regarde que soi). Or, nous pouvons choisir autre chose. Bien sûr, nous sommes touchés par ce discours ambiant. Bien sûr, malgré nous souvent, nous sommes l'esclaves de ces mantras puissants. Mais nous pouvons faire l'effort de nous en détacher. Nous pouvons essayer de mieux comprendre le monde, de faire l'effort de lire, de chercher, de comprendre, de se mobiliser, de se battre pour des causes collectives. Nos enfants ne nous admireront pas parce que nous avons « tout fait pour être heureux ». En revanche, ils admireront sûrement avoir des parents qui se battent pour que le monde aille mieux, même si pour cela, pour y parvenir, eux n'ont pas toujours été heureux !
• Enfin, cet essai retrace l'aspect économique du bonheur. Tout ce qui peut s'y rattacher de près ou de loin se vend. Tout est bon pour nous faire croire que nous allons être plus heureux. La Feel good littérature, les goodies de psychologie positive, les bouquins de développement personnel, les heures de coaching, etc., etc. Il y a toujours quelque chose pour nous convaincre soit que nous ne sommes pas assez heureux, soit pour nous convaincre que nous pouvons l'être encore plus. Et cela rapporte énormément, du moins d'un point de vue économique. Car comme le montre bien l'ouvrage, les populations de nos pays occidentaux ne sont pourtant pas plus heureuses. Et oui, les drames de la vie courent toujours, et tous les mantras du monde n'y peuvent rien.

Peut-être que toutes ces émotions déplaisantes ne sont pas là pour nous faire grandir ou autres, peut-être sont-elles juste là, comme tout le reste ? Peut-être que grandir ne veut rien dire quand nous en venons tous à répéter les mêmes phrases, les mêmes banalités de la psychologie positive ? Et si, au lieu de nous faire grandir, la psychologie positive nous rendait tous plus ou moins identiques, tenant tous plus ou moins les mêmes discours, tous plus ou moins asservis à la cause des individualistes libéraux ? Il faut avouer que cette interrogation est franchement interpellante, et que cela vaut le coup de se la poser.
Un essai pas simple, pas facilement abordable, mais « game changer » pour reprendre l'expression consacrée. Il y a indéniablement un « après » la lecture. Je terminerai en reprenant la dernière phrase du livre :
« Cette industrie du bonheur ne fait que perturber et brouiller notre capacité à connaître les conditions qui façonnent notre existence ; elle rend aussi nulle et non avenue une telle capacité. Ce sont la justice et le savoir, non le bonheur, qui demeurent l'objectif moral révolutionnaire de nos vies ».
Jo la Frite

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Apoapo
  09 mars 2019
C'est lorsqu'on ne reconnaît plus le sens d'un mot qui nous est pourtant intimement familier, lorsqu'on suppose qu'un détournement de sa signification a eu lieu sans pour autant saisir à quel moment, au cours de quel détour rhétorique (à la suite de quel sophisme…) et surtout dans quel but il s'est produit, lorsqu'à partir de prémisses qui semblent de bon sens l'on est confronté à des conclusions qui sonnent faux, lorsqu'une certaine répétition obsédante d'une petite musique de persuasion nous assaille, c'est alors que l'on se rend compte avec effroi que nous vivons déjà dans un monde orwellien. le mot dont parle ce livre, c'est « le bonheur » ; le détour idéologique, c'est la dénommée « psychologie positive » née de Martin Seligman au tournant du XXIe siècle ; la résonnance de cette mélodie incantatoire, et la raison de son fulgurant succès mondial dans un si grand espace de notre vie sociale et économique, sont à mettre en relation avec son absolue compatibilité, sa congruence, la coïncidence de ses finalités avec le néolibéralisme.
Fondée à la fois sur une négation axiomatique du savoir psychologique pluri-centenaire fondé sur thérapeutique des pathologies psychiques, la psychologie positive a d'abord une visée inverse : responsabiliser toute personne, et d'autant plus les « saines », au sujet de leur propre bonheur, quantifiable, universel, individuel, décontextualisé et toujours absent, toujours insuffisant, toujours perfectible – à l'instar de la flèche du paradoxe de Zénon –, en leur faisant d'abord accepter les adversités comme autant d'opportunités pour affiner leurs qualités de résilience. La poursuite du bonheur, axiome indiscutable sous peine des stigmates de « malade » et de « déméritant », est une voie unique, un idéal imposé, une norme en passe de devenir impérative, dans des contextes multiples. En effet, si ce bonheur-ci est essentiellement politique, mètre et objectif des politiques publiques, critère d'évaluation du progrès social, fondement d'une métamorphose de la morale (ch. Ier), il devient aussi argument d'autorité, tout particulièrement en temps d'incertitudes et de précarisation sociale (ch. II). En particulier, l'idéologie du bonheur a colonisé irréversiblement le monde du travail (ch. III). Mais le bonheur de la psychologie positive est devenu aussi une industrie en soi, voire une « marchandise fétiche », dont les produits sont les thérapies positives, la littérature du self-help et du développement personnel, voire même des applications téléphoniques ad hoc (ch. IV)… En élargissant les champs d'application de cette idéologie, on la découvre en outre déjà opérante (sans surprise) dans les armées, mais aussi dans le langage, comme système d'évaluation du normal et de l'anormal, du sain et su maladif, des émotions « positives » et « négatives ». En somme, dans l'happycratie, le règne du bonheur, il est question d'un ensemble simplifié à l'extrême de critères de jugement des comportements, actes et sentiments qui a pour effet une culpabilisation du souffrant, un discrédit de tout autre but existentiel que celui qui est imparti ; il contient enfin d'implacables moyens de déconsidérer non seulement les critiques de son idéologie pernicieuse, mais la pensée critique tout entière.
La prose est parfois un peu aride, les redites ne sont pas absentes, mais elles sont sans doute nécessaires à déceler le « noeud », le « point de rupture » entre le sens généralement acceptable des concepts et le moment de leur détournement idéologique.
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vanrillaer
  16 septembre 2018
Les auteurs ignorent que les hommes se sont toujours préoccupés de vivre moins malheureux et plus heureux. Pour eux, « la recherche du bonheur est l'un des traits les plus distinctifs de la culture nord-américaine » (p. 13). Faire des recherches sur le bonheur et enseigner les résultats c'est faire le jeu de « la société capitaliste néo-libérale ». Faire croire que le bonheur des peuples est une chose essentielle « c'est la stratégie de Pinochet au Chili, suivi de Cameron au Royaume-Uni et de Sarkosy en France » (sic, p. 53).
N'étant pas à une contradiction près, les auteurs affirment que les recherches sur le bonheur — notamment l'analyse des « Big Data » —n'ont « quasi rien appris » (p. 59), mais affirment un peu plus loin que ces analyses permettent aux grandes entreprises « d'exercer une influence non seulement sur les aspects les plus courants des existences individuelles, mais aussi sur les modèles comportementaux les plus généralisés ».
La « psychologie positive » est la cible privilégiée. Les auteurs affirment que ce courant « a insufflé de l'oxygène à une discipline, la psychologie, chroniquement incapable de trouver son objet d'étude » (sic, p. 41). Pour eux ce courant est « une industrie mondiale pesant des milliards ». Sans fournir leurs sources, ils affirment que le Centre de psychologie positive de l'université de Pennsylvanie a reçu « des sommes énormes » de « personnages ultra-conservateurs », de multinationales (notamment Coca-Cola) et des Émirats arabes. La psychologie positive serait « une sorte de pornographie émotionnelle » (p. 12s).
Pour eux, les procédures qui aident les personnes — en particulier les travailleurs — à mieux gérer leurs émotions ne font rien d'autre que le jeu des patrons : elles façonnent « le citoyen néolibéral idéal » et produisent des « happycondriaques ».
Un défaut majeur de l'ouvrage est que la psychologie positive est présentée comme une doctrine unifiée. En réalité c'est l'étude, en principe scientifique, de ce qui permet de vivre plus heureux, et le résultat actuel est loin d'être une conception totalement unifiée. L'autre grand reproche aux auteurs est qu'ils publient un ouvrage de 270 pages pour exposer quelques idées qui peuvent tenir dans un article. Sur ces idées, il existait d'ailleurs déjà un bon nombre d'articles parfaitement redondants.

Lien : https://moodleucl.uclouvain...
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critiques presse (3)
LaViedesIdees   29 mars 2019
Dans un essai stimulant, Edgar Cabanas et Eva Illouz dénoncent les « sciences du bonheur » au service de l’idéologie néolibérale. Non seulement elles invitent à renoncer à tout changement politique, mais elles culpabilisent les « psytoyens » qui ne parviennent pas à se plier à leurs injonctions.
Lire la critique sur le site : LaViedesIdees
Lexpress   29 octobre 2018
Transversal et documenté, l'ouvrage d'Edgar Cabanas et Eva Illouz fournit une passionnante grille de lecture de nos sociétés occidentales contemporaines. Une lecture terrifiante et indispensable.
Lire la critique sur le site : Lexpress
LaCroix   14 septembre 2018
Eva Illouz et Edgar Cabanas critiquent l’injonction au bonheur déployée par la psychologie positive et récupérée par les méthodes de management et de coaching. Une lecture qui déconstruit l’esprit du temps.
Lire la critique sur le site : LaCroix
Citations et extraits (9) Voir plus Ajouter une citation
ApoapoApoapo   09 mars 2019
« [Le néolibéralisme] devrait être considéré comme un nouveau stade du capitalisme, se caractérisant par : l’extension implacable du champ de l’économie à toutes les sphères de la société ; la demande toujours plus importante de critères technoscientifiques permettant de rendre compte des processus décisionnels dans les sphères politique et sociale ; le renforcement des principes utilitaristes que sont le choix, l’efficacité et la maximisation des profits ; l’aggravation exponentielle des incertitudes sur le marché du travail ; une instabilité économique toujours plus importante et une compétition sur le marché toujours plus vive ; la multiplication des décisions impliquant des risques et le renforcement des processus de flexibilisation et de décentralisation organisationnelles ; la marchandisation croissante des dimensions symboliques et immatérielles, incluant les identités, les sentiments et les styles de vie ; la consolidation d’un ethos thérapeutique plaçant la santé émotionnelle comme le besoin d’accomplissement personnel au cœur du progrès social et des interventions institutionnelles. » (p. 76)
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ApoapoApoapo   09 mars 2019
« [Le bonheur] est devenu la marchandise fétiche d’une industrie mondiale dégageant, grâce à l’offre et à la demande croissantes d’emodities (marchandises émotionnelles), toujours plus de milliards. Ces marchandises n’offrent pas seulement des moments de joie, de tranquillité, d’évasion, d’espoir, de réconfort, etc. Elles contribuent surtout à faire de la poursuite du bonheur un style de vie, une manière d’être et de faire, une mentalité à part entière et, en définitive, un modèle d’individualité qui est en train de faire des citoyens des sociétés néolibérales de véritables "psytoyens".
Le psytoyen (psytizen) est une subjectivité individualiste et consumériste. Les citoyens des sociétés néolibérales qui montrent une telle subjectivité sont fondamentalement des clients pour qui la poursuite du bonheur est devenue une seconde nature, et qui considèrent que leur valeur dépend de leur capacité à s’optimiser en permanence. […] ce modèle d’individualité n’entre pas seulement en totale résonnance avec les exigences du marché, qui impliquent "auto-management" émotionnel, authenticité et permanente amélioration de soi – autant d’attitudes dictées par l’économie capitaliste. Il confère aussi à ces axiomes une pleine légitimité en les reformulant et en les reproduisant au moyen d’une phraséologie psychologique et émotionnelle. » (p. 154)
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marinelepaulmarinelepaul   01 janvier 2019
Indépendamment de la question de savoir si la science du bonheur est en elle-même bonne ou mauvaise, il est essentiel de se demander quels acteurs sociaux considèrent l’idée de bonheur comme une idée utile, quels intérêts et quels postulats idéologiques cette idée sert activement, et quelles sont les conséquences économiques et politiques de sa mise en pratique à grande échelle. A cet égard, l’approche scientifique du bonheur et l’industrie du bonheur qui a fait son apparition et qui prospère avec elle contribuent de façon significative à entériner l’idée selon laquelle la richesse et la pauvreté, le succès et l’échec, la santé et la maladie seraient de notre seule responsabilité. Cela légitime également l’idée selon laquelle il n’y aurait pas de problème structurel mais seulement des déficiences psychologiques individuelles; autrement dit, et pour citer une formule de Margaret Thatcher, qu’il n’y aurait pas de société mais seulement des individus. Et il se pourrait que nous comprenions d’ici peu que le bonheur tel qu’il est formulé aujourd’hui n’est rien d’autre que l’esclave des valeurs imposées par la révolution culturelle néolibérale.
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deuxquatredeuxdeuxquatredeux   28 août 2018
Le bonheur est-il cet objectif suprême que nous devrions tous nous efforcer d'atteindre ? Peut-être. Cela n'empêche en rien de garder une distance critique par rapport au discours tenu par les prosélytites de la science du bonheur.

Introduction, p. 16
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ApoapoApoapo   09 mars 2019
« Poursuivre le bonheur, c’est avant tout, aujourd’hui, contribuer à la consolidation de ce concept en tant que marché très juteux, industrie et mode de vie consumériste envahissant et mutilant. Si le bonheur est devenu un moyen de gouverner notre vie, c’est parce que nous sommes devenus les esclaves de cette quête obsessionnelle. Ce n’est pas le bonheur qui s’est adapté à nous, au clair-obscur et à la complexité de notre vie, aux ambiguïtés de nos pensées, mais bien le contraire : c’est nous qui nous sommes adaptés servilement à cette logique consumériste, qui avons consenti à ses exigences idéologiques aussi tyranniques que masquées, et qui avons accepté sans barguigner ses postulats étroits, réductionnistes et psychologisants. » (p. 231)
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Vidéo de Eva Illouz
Après une recherche menée pendant 20 ans autour de la transformation par le capitalisme de la vie amoureuse, la sociologue franco-israélienne Eva Illouz enquête désormais sur le "non-amour", les aventures d'un soir ou encore les divorces. Spécialiste des émotions, elle dresse une sociologie de l'intime sous le prisme de la modernité des rapports amoureux. Comment le vent de liberté qui a soufflé sur les relations amoureuses a-t-il influencé notre vie sociale et affective ? La liberté de s'engager ou de se désengager d'accord, mais à quel prix ? Elle est auteure de « La Fin de l'amour, enquête sur un désarroi contemporain » (Seuil 2020).
L'Invité des Matins de Guillaume Erner - émission du 5 février 2020 À retrouver ici : https://www.franceculture.fr/emissions/linvite-des-matins/saison-26-08-2019-29-06-2020
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