AccueilMes livresAjouter des livres
Découvrir
LivresAuteursLecteursCritiquesCitationsListesQuizGroupesQuestionsPrix Babelio
3,77

sur 301 notes
Kirzy
  26 mars 2020
J'avais été très impressionnée par la noirceur atypique de Derrière les panneaux il y a des hommes. Je le suis encore par La Soustraction des possibles tant ce roman a du souffle et de l'ampleur pour raconter notre époque, bien au-delà du simple roman noir, mais toujours avec la même radicalité explosive et une plume au vitriol qui plaira ou pas.

De l'ampleur, assurément avec cette fresque ambitieuse qui se déploie telle une tragédie grecque dans l'univers des golden boys de la finance suisse à la fin des années 1980.

Dès le prologue, bref et fort, l'auteur se place en coryphée pour dire tout ce que seront les actes à suivre, tout ce qu'ils ne seront pas. Les mots clefs tiltent dans la tête du lecteur : fortune – crime – trahison – châtiment – désir – truands – vanité et ambition. Tout est annoncé. Assurément. Mais ce sera avant tout une histoire d'amour. Tragique, forcément tragique. En trois actes.

Dès les premières pages, on est saisi par l'âpreté terrible qui suinte derrière chaque mot pour présenter les personnages principaux : Aldo, le prof de tennis gigolo obsédé par l'argent qui n'a pas et convoite ; Svetlana, la jeune banquière qui comme lui à la rage de réussir chevillé au corps ; Odile, quinquagénaire désespérée, épouse richissime d'un banquier genevois. Leurs portraits, ainsi que ceux de tous les autres personnages qui vont graviter autour ( banquiers, mafieux, proxénètes, avocats ) sont incroyables, bien au-delà des caricatures habituelles et transforme le premier acte en véritable comédie humaine à la Balzac, trempée à l'encre noire.

Le deuxième acte bascule dans le thriller avec la combine géniale que croit monter Aldo et Svetlana au diapason de la passion amoureuse qui les emporte. le rythme s'accélère, le suspense happe. On est comme au cinéma, version ultra nerveuse. L'écriture est de plus en plus acéré. Joueuse aussi car Joseph Incardona continue à se la jouer coryphée avec ses apartés au lecteur / spectateur qui prennent des allures de sentences prophétiques, souvent drôles, toujours impitoyables.

Tout se fracasse dans le troisième acte comme on le pressentait dès le départ. C'est là que le talent de constructeur de l'auteur se mesure le plus. Tous les engrenages mis en place lors des actes précédent s'enchâssent implacablement. le roman devient une machine infernale à broyer ceux qui ont succombé à l'hybris, ces dominés qui ont naïvement cru qu'ils pouvaient duper les dominants, ses professionnels de la magouille financière, pour s'arroger le pactole.

Cette façon de dépecer à l'os l'homme et la société capitaliste qu'il a créé, est absolument brillante et hisse Joseph Incardona en moraliste affuté doublé d'un styliste hors pair.
J'ai vibré. Peut-être aurais-je aimé vibré plus, dans le sens de m'enflammer pour des personnages.
Finalement, ce n'est ni Aldo, ni Svetlana, malgré leur histoire d'amour à la Bonnie & Clyde, qui ont fait battre mon coeur ... inattendu, mais ce fut Odile, l'épouse fortunée et désoeuvrée qui redécouvre l'amour en la personne d'Aldo, lucide Odile qui sait que ce n'est pas réciproque et juste une histoire de fric, mais qui s'accroche comme une midinette :

« Elle pressent jouer ses dernières cartes. Elle a connu cette même intensité, il y a une trentaine d'années, cet accélérateur de particules qu'est la passion. René ( son mari ) n'était pas l'homme en question, mais un amour de vacances aux doigts fins et aux caresses subtiles ; René est venu après, son plus grand mensonge. L'arrogance de la jeunesse, sa beauté, lui laissaient croire qu'elle aurait l'essentiel : richesse, maternité, réussite sociale. Elle a simplement oublié l'amitié et l'amour, la connivence, l'éclat de complicité jubilatoire dans l'oeil de l'autre, l'odeur de sa peau. Ces phéromones leviers de l'univers. Il y a l'épiderme auquel on s'efforce de s'habituer avec le temps, et puis l'autre, celui qu'on lèche comme une évidence dès la première fois, dont on s'enivre et qui nous brûle.
Odile a choisi, oubliant la peau. La langue sur la peau. le goût de celui qu'on avale. Celui qu'on choisit dans son ventre.
Sauf que l'amour est revenu. Il a traversé les âges comme l'os lancé par le singe dans le film de Kubrick. Elle avait anticipé un adultère maitrisé, s'offrir le professeur de tennis comme un nouveau tailleur, mais pas cette déferlante d'hormones ayant pénétré par effraction, s'insinuant et rampant, bouleversant les équilibres, renversant les barrières sociales et psychologiques."

Lu dans le cadre du Grand Prix des lectrices Elle 2020, catégorie roman.

+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          12311
ODP31
  06 juin 2020
Genève, ton univers impitoyable !
Règlements de comptes… en banque.
Retour avec Joseph Incardona dans le monde des Golden boys de la fin des années 80. Fleurissent et volent les billets verts, comme au temps des romans de Paul-Loup Sulitzer. Calvin est enterré depuis bien longtemps. Les scrupules et les consciences aussi.
Coluche disait qu'en Suisse, on ne pouvait attraper que des médicaments, pas de maladies. Il se trompait. La fièvre de l'argent y circulait aussi vite que les valises pleines de billets qui fuyaient le fisc. le paradis fiscal brisa les ailes d'anges drogués à l'argent sale.
Pendant qu'Aldo, professeur de tennis et gigolo encanaillent des quinquas délaissées, la brillante Svetlana, jeune banquière issue d'une famille modeste de l'Europe de l'Est et mère célibataire, gravit à grand pas d'escarpins les échelons de la réussite.
A force de fréquenter les requins de la finance, les oursins qui colonisent les poches des costumes sur mesure, les piranhas en col blanc qui se dévorent, les sirènes qui se transforment en mérous sous l'effet de la chirurgie esthétique et les maquereaux assis sur les bancs, Aldo et Svetlana décident de plonger en apnée dans cet aquarium. Ces gros poissons ne fréquentent pas les eaux du lac Léman mais plutôt les piscines des Palaces. Les deux ambitieux vont découvrir le prix à payer pour barboter dans les hautes sphères. Très vite, ils n'auront plus pied.
Aldo va jouer les mules pour transporter des valises de la mafia corse de la France jusqu'aux banques suisses sans passer par la case Prison de cette partie de Monopoly. de son côté, Svetlana va devoir se rendre complice d'opérations financières illégales et léguer son corps aux puissants pour avoir sa part du gâteau (un Financier forcément…).
Ces deux destins se croisent et se lancent dans une OPA amoureuse. La tragédie helvète est en place.
J'aurai pu détester ce roman car le biotope des transactions boursières et des milieux affairistes des eighties ne me passionne guère. Je l'ai au contraire adoré.
Le rapport du sexe à l'argent a rarement été aussi bien mis en scène. Dans les hautes sphères, les mariages sont décrits comme des investissements, les divorces comme des krachs boursiers et les mélanges des corps comme des paiements avec contact. de même, l'auteur tend à montrer que l'argent n'est plus un moyen mais une finalité, une religion matérialiste.
Ce roman est construit comme l'algorithme d'un trader qui suivrait le cours des actions de chaque personnage en fonction sa rentabilité et de son paraître. L'honnêteté n'est pas vraiment un indice de croissance, la morale est un signe de faillite. le propos est froid, amoral mais l'histoire d'amour d'Aldo et de Svetlana humanise l'histoire et les incursions narratives de l'auteur en voix off impitoyable dopent les transitions.
Joseph Incardona décode aussi très bien le génome de l'ambition, cette volonté de s'élever dans la société pour rejoindre des castes hors-sols et hors d'atteinte.
Autre force du roman, même les personnages les moins recommandables ne sont pas présentés de façon manichéenne et ils ne sont pas exemptés de tourments. La maladie, la vieillesse, le deuil, les déceptions amoureuses et les amitiés artificielles font fi du statut social et fédèrent la tristesse de l'espèce.
Dès les premières pages, on sent qu'il ne peut y avoir de happy end pour les personnages mais rien n'empêchera tout ce petit monde qui baigne dans le grand monde d'aller au bout de ses obsessions.
Une lecture qui m'a fait penser au Wall Street d'Oliver Stone et au Bucher des Vanités de Tom Wolfe.




+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          10713
Kittiwake
  06 avril 2020
Brillant et efficace!

Ça commence cool : un prof de tennis gigolo séduit une femme dont la cinquantaine nantie pèse sur les épaules. Son but : se faire du fric, c'est tout, lui qui est un ex-futur champion. Un raté en quelque sorte.

Mais voilà, si dans un premier temps , son objectif semble atteint, il a mis le doigt dans un engrenage mortifère qui immerge le lecteur dans le milieu de la corruption et le blanchiment d'argent sale. Et dans ce milieu, quiconque, et surtout les pions exécuteurs des basses oeuvres, risque fort d'y laisser quelques plumes, voire tout son quota de duvet.


C'est avec une intensité croissante que la narration progresse, prenant vite le ton et la manière du thriller. Mais pas seulement. L'auteur s'immisce dans les pages, en tant que créateur, qui tient les ficelles qu'il manipule sans parfois garder le contrôle sur le destin de ses personnages. Comme si les événements et leur logique lui échappait.

Certes c'est un polar qui se déroule dans le milieu du grand banditisme, mais la présence précieuse de l'auteur qui intervient en voix off est précieuse pour remettre les choses dans contexte et en tirer des leçons de philosophie et pointant pour nous les failles du monde où nous vivons.


Un excellent moment de lecture.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          942
Cannetille
  14 juin 2020
Ex presque-champion de tennis, désormais coach dans un club fréquenté par la société genevoise la plus huppée, Aldo arrondit ses fins de mois en jouant les gigolos. Sa rencontre avec Svetlana, jeune financière aux dents de louve, est un coup de foudre amoureux, mais aussi la confluence de deux insatiables appétits de richesses qui va les conduire bien au-là de leurs prévisions…


L'histoire est efficace et musclée, le mécanisme implacable et la chute impitoyable. Mais, au-delà du suspense et de l'action qu'elle contient, c'est la construction de son épais contexte qui lui donne tout son relief : dans les années quatre-vingts, le capitalisme triomphe avec la chute du bloc soviétique, la finance internationale s'emballe pour le plus grand bénéfice des Golden Boys mais aussi des paradis fiscaux, le blanchiment d'argent prend des dimensions inédites… Décortiquée avec un cynisme d'un noir absolu, se dessine dans ces pages une société qui a troqué toutes ses valeurs contre l'unique obsession de l'argent, sacrifiant morale et sens commun dans la quête infinie d'un Graal qui la rend folle.


Le style narratif est original : n'hésitant pas à se mettre lui-même en scène, apostrophant ses personnages pour leur rappeler que le « grand architecte » de cette histoire, c'est lui, ou commentant leurs choix comme s'ils menaient l'intrigue à sa place, l'auteur scrute, souligne, critique, et enrichit sa narration d'une foule d'observations et de digressions qui finissent par conférer à ce thriller une dimension sociologique.


Impressionnée par l'habileté de ce roman qui prend le temps de nous convaincre de la noirceur de ce monde mais réussit encore à nous surprendre par l'absolu machiavélisme de sa chute, j'ai eu toutefois du mal, assez inexplicablement, à m'absorber dans sa lecture : peut-être trop touffue et déprimante pour mon état d'esprit du moment…

Lien : https://leslecturesdecanneti..
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          892
horline
  16 janvier 2021
La soustraction des possibles ne pouvait se dérouler ailleurs qu'à Genève, vitrine de la finance internationale et des grosses fortunes. Au coeur de ce roman gorgé de noirceur : le pognon, l'oseille, les flux d'argent opaques qui attirent au bord du lac Léman de futurs oligarques russes à la veille de l'effondrement du bloc de l'Est, des bandits corses soucieux du blanchiment de leurs capitaux, des hommes d'affaires et des banquiers qui accueillent à bras ouverts la perspective de la mondialisation.

Avec une plume tranchante qui ôte toute part d'empathie au récit, Joseph Incardona met en scène une réalité invisible où se dissimulent des puissances féroces. En araignée inspirée, il tisse une histoire qui piège ceux qui tentent d'interférer dans ce monde sans concession où la violence tient lieu de monnaie d'échange.
Pas de longues descriptions, des personnages pathétiques, des scènes glaçantes, une écriture qui ne s'attarde guère sur les détails, l'auteur a composé une matière romanesque qui entretient avec le thriller une proximité évidente. On peut se retrouver étourdi par ce monde de la finance totalement clos qui obéit à une mécanique qui lui est propre et par la vulnérabilité des personnes qui l'utilisent qui en sont autant de talons d'Achille.
Ce livre est même assez effrayant, mais retient la plupart du temps le lecteur ou la lectrice. Peut-être parce que Joseph Incardona n'hésite pas à délaisser sa table d'écrivain pour le siège de scénariste. Il a su trouver un rythme séduisant pour déployer son histoire riche en rebondissements.
Sans réelle finesse de narration, criard à certains endroits, notamment lorsque les ambitions s'entrechoquent, il n'en reste pas moins un livre qui se lit facilement.

+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          777
nameless
  16 mai 2020
Le lieu c'est Genève où le calvinisme a hypocritement réprimé la vanité alors que derrière les haies et grilles de luxueuses propriétés la dépravation va bon train avec l'assistance d'esclaves sexuelles albanaises ou roumaines – quelle importance  -, d'alcool ou de cocaïne. L'époque c'est la fin des années 80, période où le tourisme fiscal s'organise puisque l'argent s'ennuie quand il n'est pas en vadrouille ; les espiègles banquiers suisses discrets et sérieux, qui bossent aux confins de la légalité et exploitent une jurisprudence de voyous sont submergés par la demande ; les valises d'argent frais franchissent allègrement les frontières. Les circonstances sociales sont évidentes ; l'appétit vient en mangeant, et lorsque le gâteau mis sous les yeux d'affamés est énorme, il est naturel que les crevards souhaitent prendre leur part.


Pour Aldo, le monde est contenu dans un court de tennis de 260,75 m² qui est à la fois une aire de jeu et un terrain de chasse. C'est là qu'il officie comme professeur et comme gigolo. Il monnaye sa technique, sa créativité, sa vigueur auprès de femmes sur le déclin mais néanmoins fort riches et leur vend une cure de jouvence, l'illusion d'une éternelle jeunesse transmise par les fluides. Svetlana quant a elle, n'a pas pu vivre là où elle est née et c'est chez les Helvètes qu'elle élève seule sa fillette et occupe un poste important dans une banque, mais pas suffisant pour son ambition dévorante. Aldo et Svetlana se rencontrent, s'aiment, puis une fois leurs âmes connectées et leurs vies enrichies par la présence de l'autre, se découvrent un point commun : une voracité illimitée. Ils en ont assez d'être petits, ils veulent devenir grands...


Tous les éléments sont en place pour une tragédie en 3 actes, « Derrière l'histoire », « L'histoire », « Fin de l'histoire ». Avec La soustraction des possibles, Joseph Incardona signe un roman éblouissant, virtuose, dans lequel il se positionne en spectateur de ses personnages, observe leur évolution, apostrophe le lecteur, digresse et s'interroge sur l'écriture et le travail du romancier. Je suis très sensible à son style affûté comme un scalpel, à ses fulgurances et à son érudition, à une certaine manière de choisir et ranger les mots et d'ordonner sa pensée ainsi qu'à l'originalité de ses intrigues préalablement appréciée dans plusieurs de ses opus. La soustraction des possibles offre une vision virulente d'un capitalisme avarié en soins palliatifs, fustige les pratiques et le secret bancaires comme clés du pouvoir, raconte un art de vivre à la genevoise décadent. Mais La soustraction des possibles est aussi, à mon sens, une déclaration d'amour de l'auteur à son pays, qu'il transmet au lecteur en évoquant longuement, avec respect et admiration Charles Ferdinand Ramuz, ou Ferdinand Hodler, ses compatriotes.


Qu'est-ce qui pousse certains à vouloir toujours plus ?
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          7613
Archie
  11 avril 2020
Joseph Incardona est renommé pour ses romans et ses scénarios policiers. Avec La soustraction des possibles, il avait l'envie d'en renouveler le genre. Dans un court prologue, usant d'une mise en page travaillée, il prétend d'ailleurs nous mettre en garde : ce roman ne serait pas une histoire d'argent, pas une histoire de truands ni une histoire de désir ou d'ambition. Ce serait juste une histoire d'amour… Moi, je veux bien !

Pas une histoire d'argent ? N'empêche qu'il nous plonge, à Genève – sa ville –, dans le maelström discret de la finance d'il y a trente ans. Internet n'existe pas encore, les échanges financiers sont peu numérisés et les valises circulent, lourdes de liasses. Au coeur de ces échanges, UBS, la banque suisse emblématique, tant par sa puissance que par les scandales qui émaillent son histoire. Des golden boys, entourés de jeunes femmes canons, fraient avec la grande et élégante bourgeoisie locale, très fortunée, lors de soirées somptueuses dans les villas de rêve des rives du lac Léman.

Pas une histoire de truands ? N'empêche qu'il n'y a qu'un pas de l'évasion fiscale au blanchiment d'argent sale. L'auteur n'hésite pas à nous faire voyager. Il nous emmène dans l'Ile de Beauté prendre un verre chez de placides bergers corses, puis, dans une parodie de scénario en CinémaScope, nous fait survoler les enfers et les paradis liés aux cartels mexicains de la drogue.

Pas une histoire de désir ? N'empêche qu'une femme du nom d'Odile et qu'un homme prénommé Christophe, chacun de leur côté, auront leurs sens portés à une telle incandescence qu'ils pourraient faire n'importe quoi… et même en crever ! Et que de sublimes escort girls originaires d'Europe orientale feront des ravages bien au-delà de ce qu'on aura pu imaginer.

Restent l'ambition et l'amour, qui en l'occurrence, pourraient aller de pair. Une sorte de coup de foudre entre un prof de tennis beau gosse au profil de gigolo et une jeune fondée de pouvoir de banque aussi rouée que bien roulée, va révéler un partage de frustration et d'ambition débridées. Aldo et Svetlana ne vont plus se satisfaire des ruissellements de richesse qui leur sont dévolus selon la norme, ils vont se croire aptes à jouer dans la cour des grands et convoiter les morceaux de choix que se réservent les vrais puissants. Aïe !...

Un roman plus que noir : une histoire tragique. Comme dans une tragédie antique, Joseph Incardona, auteur et narrateur, se donne aussi un rôle de commentateur. Il philosophe, nous prend à témoin, nous, ses lectrices et lecteurs ; il nous ménage ses effets et se permet même de nous les dévoiler. Il déambule, invisible, autour des personnages auprès desquels, tel le diable de certains romans, il joue les bonnes ou mauvaises consciences. Il fait mine de subir les caprices des personnages, et bien qu'étant le concepteur de l'histoire, son grand architecte en quelque sorte, il les subit réellement. Parce que La soustraction des possibles est une tragédie et que dans une tragédie, ce sont les dieux qui décident du destin des personnages, l'auteur n'étant que leur porte-parole. Dans un scénario de ce genre, les possibles se soustraient en toute logique, la fin est écrite d'avance.

Des digressions, d'apparence incongrue, ralentissent intelligemment le développement des intrigues et font monter notre tension de lecteur, avant que nous n'admettions que les réponses que nous attendons nous seront données quand l'auteur le décidera. Quelques invraisemblances, ici et là, mais comme le dit l'auteur : on s'en fout éperdument quand on est pris par une histoire.

Les péripéties s'enchaînent, captivantes, et les destinées tragiques s'accomplissent. Au passage, l'auteur dresse un tableau critique savoureux du mode de vie de la grande bourgeoise financière et de ses affidés, écartelés entre frustration refoulée et espoir de prime exceptionnelle. La soustraction des possibles nous ramène aussi à la littérature policière d'avant, quand les téléphones portables n'existaient pas. Les personnages d'Incardona s'appellent depuis des cabines téléphoniques, comme dans les Incorruptibles d'Elliot Ness, il y a presque un siècle. Ainsi va le temps qui passe et qui se rappelle à nous avec bonheur.

Lien : http://cavamieuxenlecrivant...
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          581
Merik
  06 février 2020
Dans le milieu affairiste suisse des banquiers ou des Golden Boys à la fin des eighties, les sentiments n'ont pas souvent lieu. Tout au plus quelques attirances irrésistibles, mais surtout des arrangements alambiqués avec les corps, les consciences, la sincérité et les convenances.
Aldo est professeur de tennis d'une quinqua vénale, s'il n'a pas lu Madame Bovary il connaît d'instinct les pouvoirs de son corps de sportif sur la frustration d'une vie bourgeoise éteinte auprès d'un industriel engraissé, qui ambitionne surtout de matelasser un siècle ou deux de fortune supplémentaire. Voitures de luxe, club de golf, jacuzzi, cognac et cigares, soirées mondaines et hypocrisie généralisée, seul Aldo et ses origines prolétaires pourrait être choqué. Ça serait sans compter sur son envie d'accéder à l'étage supposé supérieur, qui lui a soufflé la solution gigolo pour l'acculturation. Recommandé, il se retrouve intermédiaire dans le réseau fiduciaire du blanchiment helvète. Mais il n'est pas seul dans l'histoire Aldo, on s'en doute. Il y a aussi Svetlana. Son double ? Enfin de l'amour dans cette mélasse de cupidité financière, comme le préambule l'annonçait librement.
Une liberté de ton dont l'auteur ne se prive pas au long de son roman noir, très noir, au phrasé âpre, au déroulé cynique, sec et haletant, à la vision sans concession envers l'espèce homo financius. Un auteur capable ainsi de divulguer son sentiment sur ses personnages, celle-là je l'aime bien tiens, capable aussi d'une pause pédagogique pour le lecteur, quand l'échafaudage financier se complexifie. Pour une bien belle réussite finale.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          580
berni_29
  24 juillet 2021
Je n'aurais jamais lu ce roman sans ma médiathèque préférée et le prix Cezam 2021 auquel celle-ci participe, et moi aussi en tant que lecteur.
La soustraction des possibles, c'est la quintessence de ce que produisait de plus horrible la fin des années quatre-vingt. 1989 précisément ici. Cela dit, rien n'a changé, c'est même pire, mais c'est peut-être là que tout a commencé avec outrance et sans complexe...
Le monde de la finance me barbe, je le hais, cependant il est là dans notre paysage, on n'y peut rien. Il m'arrive même parfois de l'effleurer dans ma vie professionnelle, mais vraiment c'est ce qui s'appelle un effleurement du genre : on ne s'est pas touché, hein ?! Bref ! Je ne suis pas un Bisounours, je sais que tout cela existe, ce qu'on voit ou connaît de la finance est une infime partie déjà pas très blanche d'un iceberg à la dérive et qui recèle dans ses fonds un morceau immense, abyssal, pas prêt de fondre. Bon, quand je parle de blancheur, vous pensez tout de suite à blanchiment et vous n'avez pas tort car c'est bien le sujet ici.
Le monde de la finance me barbe, que ce soit la finance propre ou sale (mais oui il y a de la finance propre, je vous en parlerai un jour) et les romans qui en parlent me barbent tout autant.
Alors ici pourquoi ce roman m'a plu, m'a captivé, car ici il est question de la finance non pas sale, mais très sale, tout ce qui a de plus abject... ? Tout simplement, parce qu'il y a de l'amour, une étonnante histoire d'amour qui m'a saisi, emporté, captivé... Je n'ai pas lâché le récit car je ne voulais plus quitter, lâcher les deux protagonistes... Je voulais savoir jusqu'où ils iraient en plongeant dans cet univers peuplé de requins...
Et puis il y a aussi une écriture, celle d'un écrivain que je découvre avec émerveillement, Joseph Incardona, une écriture enlevée, riche, érudite, qui m'a ouvert des chemins vers d'autres lectures inattendues d'ailleurs. J'ai senti ici un souffle, une dimension forte, une ampleur qui emporte le lecteur jusqu'au bout sans jamais qu'il ne lâche les pages... En tous cas, ce fut mon expérience.
Dans ce récit, il y a très peu de gentils. On va dire qu'il y a des très méchants, des méchants, des moins méchants, des qui ne sont parfois pas méchants mais presque et puis il y a les autres. Tout cela n'est pas forcément mon univers de prédilection, sauf lorsque je lis un polar. Ici il s'agit plutôt d'un thriller psychologique... Cela dit, ça tire dans les coins et il y a de l'hémoglobine sur le sol...
Bon, je vous parle des amants ? Je sais qu'il n'y a que cela qui vous intéresse. D'ailleurs, il n'y a que cela que j'ai compris dans le récit parfois complexe sur le plan finance, trafic, blanchiment d'argent, tralala... Surtout tralala ! du reste, j'ai apprécié que l'auteur, à un moment du récit, précise que ce n'est pas grave de ne pas tout comprendre de ce qui se passe dans l'intrigue, car lui non plus ne comprend pas tout ce qui se passe dans un récit qu'il écrit lui-même... Va comprendre Charles ! Ah ! C'est rassurant.
Alors, les amants les voici. Lui s'appelle Aldo, joueur de tennis beau comme un Dieu (je n'en ai encore jamais vu, mais ça doit être beau, non ? En tout cas Aldo est beau). D'ailleurs il le sait, il se sert de son physique pour côtoyer le monde justement de la finance et du blanchiment d'argent, il est amant d'une certaine Odile, dont le mari confie à Aldo en mal d'argent des missions pour transporter de l'argent entre Lyon et Genève.
Tout se passe bien jusqu'au jour où il découvre le véritable amour. L'amour ! L'amour ! L'amour ! Il le découvre auprès de Svetlana, une belle et jeune banquière arriviste et amoureuse. Elle aussi aime l'argent, mais je vous assure qu'ils s'aiment.
Cependant, tant qu'à s'aimer, imaginer l'eldorado où poser cet amour, et voir tout cet argent qui passe ici et là, je ne sais pas vous, mais eux ont une idée très claire tout d'un coup...
J'ai aimé la manière dont les personnages sont dessinés, fouillés, des personnages au début totalement lisses et puis les projecteurs, la lumière vers eux montrent quelques aspérités qui invitent au voyage.
J'ai adoré cette écriture cinématographique, qui claque, qui rebondit, j'ai adoré cette manière dont l'écrivain nous amène à nous interpeler, à s'adresser à nous lecteurs. C'est fait avec habileté.
J'ai adoré ce clan corse, solidaire, où la matrone, Mimi Leone, est aussi vive dans l'érudition que dans l'exécution de ceux qui la dérange.
C'est un récit où tous les coups sont permis, jusqu'au bout. Soyez prévenus...
Et puis, oui il y a cette histoire d'amour, elle est belle, elle tente d'enlever ces amants d'une réalité sordide pour espérer les élever plus haut qu'eux. C'est beau car brusquement, dans cet amour fulgurant, il y a quelque chose qui relève d'une tragédie antique... On y croit et en même temps on craint pour eux... On a sans doute raison...
J'ai trouvé cette lecture tout simplement addictive.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          5013
croquemiette
  02 avril 2021
Quel singulier roman ! C'est le premier que je lis de Joseph Incardona, mais sans doute pas le dernier.
Cap sur Genève, entre 1989 et 1990, dans le monde de la finance.
Le fric est roi et tombe à flots pour tout ce petit monde de banquiers et d'investisseurs en tout genre. L'argent s'étale dans les maisons, dans les bureaux et se planquent sur des comptes en Suisse et ailleurs, la législation financière de l'époque étant bien plus légère que celle d'aujourd'hui.
Dès le début, on est fixé par l'auteur. Ce livre est une histoire d'amour. Aldo, prof de tennis, séduit les femmes d'hommes d'affaire et leur soutire de l'argent. C'est qu'il est très beau... Cette fois-ci, ça tombe sur Odile, qui reste lucide mais malgré tout tombe amoureuse (le terme est approprié) du gigolo. Elle comprend bien qu'il veut du fric et lui propose de transporter une mallette pleine de billets, en échange d'une rémunération importante pour lui, petit prof.
Svetlana travaille pour une banque d'affaire et tente de faire ses preuves dans ce milieu. Elle est amenée elle aussi à transporter les fameuses mallettes et rencontre Aldo de cette manière. Entre les deux, c'est le coup de foudre et c'est là que l'histoire d'amour débute. Les deux sont fusionnels. Mais ils veulent devenir riches et imaginent un plan très ingénieux (vraiment ?) pour le devenir autant que leur entourage, pour faire partie des grands.
On suit plusieurs personnages, d'un chapitre à l'autre, qui tous auront un rôle à jouer dans cette grande machinerie qu'est ce roman. Ça avance doucement mais sûrement, et on sent bien que tout est très bien huilé, l'intrigue se dévoilant tout doucement sous nos yeux.
Plus que l'histoire, c'est l'écriture qui m'a charmée et cet univers incroyable, impitoyable même, à la Dallas. Je n'ai pas tout saisi des magouilles financières, mais ce n'est pas bien grave. Joseph Incardona a beaucoup d'humour, une plume extrêmement vive et un style unique. Il nous apostrophe sans lourdeur, se permet des digressions et des remarques sur ces personnages qu'il traite avec sympathie. Je me suis beaucoup amusée et j'ai tourné les pages avec hâte. Malgré un texte long, les chapitres très courts et l'écriture de l'auteur rendent la lecture fluide.
J'ai senti un léger essoufflement sur les cinquante dernières pages. La troisième partie m'a moins plu et j'ai trouvé que la fin était précipitée. C'est sans doute un parti pris, illustrant la précipitation des sentiments de nos deux héros, mais je suis restée un peu frustrée.
La soustraction des possibles aborde des thèmes très intéressants, comme la corruption et le blanchiment d'argent, le pouvoir, les tractations dans les hautes sphères, la place de Svetlana (et des femmes) dans le monde de la finance, la traite des femmes dans les pays de l'Est et la prostitution...
Au final, l'argent va à l'argent, ou bien ce sont les plus riches qui s'arrangent pour le rester ou l'être davantage encore.
Ce roman a pu me rappeler mort d'un roi du tango de Jérôme Charyn et le bûcher des vanités, exceptionnel roman de Tom Wolfe.
Je me souviendrai de ce roman !
Sélection Prix Cezam 2021.


+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          464


Acheter ce livre sur

FnacAmazonRakutenCulturaMomox






Quiz Voir plus

Les personnages du livre

Comment s'appelle la fille de René Langlois ?

Odile
Mireille
Diane
Julia

9 questions
0 lecteurs ont répondu
Thème : La soustraction des possibles de Joseph IncardonaCréer un quiz sur ce livre

.. ..