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Critique de Colchik


Colchik
  07 octobre 2017
Dès les premières pages de ce livre, j'ai éprouvé un sentiment de malaise que j'ai attribué, au début de ma lecture, au style sans effet de l'auteur, au récit dépouillé de Kathy H. qui semblait gommer toute émotion. Comme j'ignorais tout de l'histoire, j'entrais dans un étrange univers en suivant la narration de Kathy, guidée par l'économie de ses mots qui brise tout élan et finit par refléter impitoyablement le monde clos de Hailsham. Sommes-nous dans un pensionnat huppé ? Pourtant filles et garçons partagent le même lieu. Sommes-nous dans un orphelinat ? Pourtant, nulle douleur ou sentiment de perte chez ces enfants qui ne quittent jamais leur coin de campagne. Pourquoi le personnel est-il désigné sous le nom de « gardiens » ? S'agirait-il d'une prison ? Non, les enfants sont sains, équilibrés, joyeux et l'on veille attentivement à leur épanouissement. Madame, personnage mystérieux qui semble diriger de loin l'établissement, recueille la production artistique des pensionnaires et la sélection des oeuvres suscite émulation et fierté chez eux. le malaise grandit au fil des pages, nous sentons que quelque chose ne va pas, que ces enfants sont trop isolés, trop surveillés et que les questions qu'ils se posent restent sans véritable réponse, alors qu'ils osent à peine s'interroger sur le monde extérieur qui les attend. Nous voyons grandir Ruth, Kathy et Tommy mais leur destinée ne prend pas forme, ils demeurent comme englués dans un présent atone.
Leur éducation achevée à Hailsham, tous les trois sont envoyés aux Cottages, une ferme où séjournent pendant une année les jeunes adultes au sortir de l'école, avant de devenir des « vétérans » dont le départ annoncera le début de leur formation d'accompagnant.
Voici Kathy accompagnante et peu à peu l'horreur du système dans lequel elle évolue nous attrape et nous englue. Elle suit, aide, rassure les donneurs d'organes dont la fonction est de fournir en tissus sains les humains. Kathy, comme Ruth et Tommy, est un clone créé pour les besoins des hommes. Elle n'a pas d'avenir, de destin propre. Quand elle cessera son métier d'accompagnant, elle deviendra à son tour donneur et, comme tous les autres, au bout de deux, trois ou quatre dons, elle « terminera ». Mais les créatures, façonnées à leur inéluctable sort, développent presque malgré elles une sensibilité toute humaine. Ruth a deviné l'amour qu'éprouve Kathy pour Tommy et elle lui donne l'espoir d'échapper à sa condition en lui confiant l'adresse de Madame. Mais cette dernière qui a milité pour un traitement « humain » des clones, qui a éveillé leur sens artistique, qui leur a offert l'accès à l'éducation, ne peut remettre en cause leur fonction comme leur nature de créature artificielle. Les dons artistiques de Tommy, l'amour de Kathy ne trouvent aucune place dans le monde des hommes. Clones, il n'existe pour eux que la dimension réduite de leur existence, la soumission à leur sort et la fatalité de leur disparition programmée.
Kazuo Ishiguro nous plonge dans l'horreur en suivant son héroïne dans l'étroitesse millimétrée de sa brève existence. Toute la retenue de ses propos nous frappe avec une violence encore plus grande que n'importe quel discours de révolte. Quant à Madame et Miss Emily, leur douceur coule comme du vitriol puisque le bien-être qu'elles ont voulu pour les clones ne va pas au-delà du traitement de confort réservé à des animaux de batterie. L'ordre existant ne peut jamais être remis en question quand les êtres sont réduits à des choses et enfermés dans des catégories pensées par les maîtres.
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