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Critique de Takalirsa


Takalirsa
  01 août 2020
Le destin tragique d'une jeune femme au caractère trop fort et indépendant pour son époque.
Je ne connaissais rien de l'affaire Dubuisson lorsque j'ai entamé la lecture de ce roman. Qui était Pauline, ce qu'elle avait fait, ce qui lui avait valu un procès retentissant dans les années 1950. Je me suis laissée porter par l'enthousiasme de l'auteur qui aborde son histoire « avec un mélange de bienveillance et de détachement (il me semble que c'est ce qu'on doit s'efforcer de faire avec tout le monde) », s'évertuant à réhabiliter cette femme « tondue, meurtrie, humiliée, honnie, exilée ». A travers l'enquête minutieuse qu'il a menée durant des années, on navigue entre le Dunkerque de la Seconde Guerre mondiale pour la partie historique et la condition féminine bien avant l'obtention de son émancipation.

Adolescente pendant l'occupation nazie, Pauline a intimement fréquenté les Allemands, c'est sûr. On saura bien le lui reprocher et ce, toute sa vie. Ce que l'on oublie, c'est le rôle de son père. L'éducation qu'il lui a donnée (« Bravo papa, bon boulot, la petite écrase tout le monde et tout le monde la déteste »), le fait qu'il lui demande de traduire les échanges commerciaux avec ses « clients », qu'il invite des Allemands chez eux. Même pendant les attaques alliées en 44, alors que tout le monde fuit la ville, André Dubuisson reste à Dunkerque (« comme si une fille de dix-sept ans pouvait être tenue pour responsable des actes de sa famille »). La petite est précoce, intellectuellement et physiquement, « ne vit qu'avec de grandes personnes » et « son corps va lui servir d'outil de pouvoir ». On oublie aussi un peu vite le contexte de la guerre : à 13 ans, Pauline est « perturbée, choquée par la mort et la souffrance qui l'entourent ». Si elle travaille à l'hôpital allemand, c'est qu'elle a décidé « de passer sa vie à soigner les gens » (d'ailleurs elle entamera plus tard des études de médecine). Enfin, loin de se livrer au libertinage, elle a réellement aimé les hommes qu'elle a fréquentées. Bref « on a transformé et alourdi tout ce qu'elle a fait » alors que son père, « puissant et respecté avant-guerre, n'a jamais été bousculé ni même critiqué directement au sujet de ses relations ». Clairement on est dans un monde où pour l'instant la grande majorité des femmes n'a guère de liberté.

Au moment de la Libération, Pauline est tondue et lynchée. Aucun viol collectif n'a été officiellement signalé mais des éléments tendent à penser que la jeune femme en a été victime. Victime, elle le restera toute sa courte vie : elle ne se défera jamais de son passé. Pourtant elle quitte la région, part à Lyon puis étudie à la faculté de médecine de Lille. C'est là qu'elle rencontre Félix Bailly, étudiant comme elle. Ils se retrouveront au coeur d'un fait divers sordide. Au cours du procès, on ressort à charge le brûlant dossier allemand. C'est là que l'énorme travail de recherche de l'auteur prend toute son ampleur. Philippe Jaenada a tout décortiqué. Les témoignages orientés, les remontrances déguisées et sans preuve, la déformation du rapport policier par les médias, la fragilité des témoignages indirects, les inventions et les contradictions, l'indécence souvent grossière des trois inquisiteurs de l'accusation, le roman de Serge Jacquemard et ses « améliorations romanesques » : tout ce que l'opinion publique a retenu, ce sont les versions fausses de la réalité, une véritable « réécriture de la vie de Pauline Dubuisson »… le procès est une imposture, un immonde travail de sape : « Plus je m'enfonce dans l'histoire de Pauline, plus je suis consterné par tout ce qu'on a prétendu ou affirmé sur son compte ».

On sent beaucoup de passion chez Jaeneda qui est littéralement parti sur les traces de Pauline, retournant dans les lieux qu'elle a fréquentés, lisant les mêmes livres qu'elle, rejouant la scène fatale avec son épouse, afin de se mettre dans l'état d'esprit de la jeune femme tandis qu'il avance consciencieusement l'écriture du texte. Celui-ci est truffé de commentaires et d'apartés, souvent drôles, parfois pénibles, ce qui rend le récit particulièrement vivant. Il fait littéralement renaître Pauline, la vraie Pauline, tout en nuances, pas ce monstre sans coeur que la presse à scandale nous a vendu. Si Pauline a servi de bouc émissaire, c'est qu'elle « ne ressemblait pas à toutes ces jeunes filles sages de bonne famille ». Dans sa dernière partie, le roman regorge de portraits (à la Bellemare!) d'autres femmes qui ont croisé son chemin, condamnées « parce que trop faibles ou trop fortes, intelligentes ou stupides, indomptables ou matées mais en tout cas écartées comme elle ». L'auteur les évoque avec la même affection. C'est ce qui a certainement le plus manqué à Pauline dans sa vie, une tendresse durable, au lieu de cet acharnement qui l'a poursuivie bien après les faits (« Je crois bien que ma famille est maudite et moi aussi. »). Chaque fois qu'elle a cherché à partir, à recommencer, à se faire oublier, on lui a rebalancé des faits anciens. Mais grâce à ce roman, elle est, d'une certaine manière, toujours vivante et surtout, réhabilitée.
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