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EAN : 9782226442499
Albin Michel (28/09/2022)
4.07/5   14 notes
Résumé :
Dans un lointain royaume d’Afrique orientale, Pisteur est connu de tous pour ses extraordinaires talents de chasseur. « Il a du nez », dit-on de lui. Ce don lui vaut d’être recruté, aux côtés de huit mercenaires hauts en couleur, pour retrouver un mystérieux garçon disparu trois ans plus tôt. Mais très vite, de cité en royaume légendaires, les obstacles se multiplient et d’étranges créatures semblant bien décidées à leur barrer la route. Pisteur ne peut alors s’empê... >Voir plus
Critiques, Analyses et Avis (6) Voir plus Ajouter une critique
JustAWord
  22 janvier 2022
Comment révolutionner la fantasy ?
Peut-on désormais faire autre chose que du Game of Thrones-like après le succès monumentale de la saga de George R.R. Martin ?
Genre balisé où les plus gros succès ne sont souvent que des décalques des schémas habituels, la fantasy semble sur le déclin depuis quelques années.
C'est dans ce contexte qu'un auteur jamaïquain ambitieux décide d'écrire un Games of Thrones africain… une plaisanterie qui va pourtant l'amener à écrire une trilogie fantasy dont le premier volume, Black Leopard, Red Wolf, subjugue la critique américaine.
Marlon James : écrivain et griot des temps passés
Cet écrivain, c'est Marlon James, auteur de trois autres romans jusque là dont le très remarqué Brève histoire de sept meurtres, un pavé de 856 pages articulé autour de la tentative d'assassinat de Bob Marley et ses conséquences. Récompensé par le Man Booker Prize en 2015 et listé par le Time comme l'une des 100 personnes les plus influentes de l'année en 2019, Marlon James décide d'écrire une trilogie de fantasy qu'il décrit d'abord en plaisantant comme un « Games of Thrones africain » (chose qui sera souvent prise au premier degré par les critiques et journalistes par la suite) avant de le présenter comme un projet à la Tolkien, créant un monde imaginaire entier mais à partir du continent africain cette fois et, plus spécifiquement, de l'Afrique sub-saharienne. Mixant des influences venues d'Afrique de L'Ouest (Mali, Ghana…) et d'Afrique Centrale, Marlon James brasse mythes et légendes pour raconter une histoire protéiforme et brutale dans laquelle les hommes vivent et meurent pour l'honneur et les traditions.
Ainsi né Black Leopard, Red Wolf, premier volume de la Dark Star Trilogy, première pierre d'une saga monumentale et unique d'une fantasy qui fera date.
Bi oju ri enu a pamo*
« L'enfant est mort. C'est tout ce qu'il reste à savoir »
Voilà les premiers mots prononcés par Traqueur, narrateur de ce Black Leopard, Red Wolf et prisonnier soumis à la question par un grand inquisiteur. Captif, l'homme rechigne d'abord à livrer son histoire et préfère nous en livrer trois autres à la place : l'une dans laquelle il traque une femme qui a fuit son mari violent pour la rapporter vivante audit mari non sans lui donner les armes pour se défendre, une autre où il raconte son face-à-face avec son père qu'il laisse pour mort ou à peine vivant avant d'abandonner sa mère pour partir à la recherche du village de ses ancêtres, et une dernière où il s'aventure dans l'autre monde pour mettre la main sur un Roi réclamé par sa Reine éplorée et pour laquelle Traqueur va affronter les « Roof walkers » , les terribles Omoluzu. Trois histoires, trois fables orales transmises à l'écrit par Traqueur et retranscrites par la plume virtuose de Marlon James.
Un seul chapitre et toute l'essence du roman capturé d'un seul trait.
Un roman violent, brutal, impitoyable, tissé de récits oraux et de fables, hanté par les monstres d'un Afrique ancienne et fascinante, porté par la voix d'un personnage unique, splendide et charismatique en diable.
Car Traqueur n'est pas un homme comme les autres et chaque personne qui croise sa route lui en fera la remarque : Traqueur a du nez. Et quel nez !
Grâce à lui, il peut sentir l'odeur d'une personne ou d'une bête et la trouver à des kilomètres de distance, peu importe le nombre de jours qu'il faut. Traqueur a du nez…mais aussi une bouche ! Élevé par un père violent qu'il rejette brutalement, Traqueur est un gamin trahi, blessé et en quête d'une figure paternelle qu'il croit d'abord trouver dans son village natale en pays Ku, au bord de la rivière. Là-bas, il vit un temps avec son oncle avant de rencontrer le plus étrange des hommes, et pour cause, puisqu'il n'en est pas un lui-même.
Léopard entre dans la vie de Traqueur et le marque immédiatement au fer rouge. Ce change-forme capable de se transformer en léopard lorsqu'il le souhaite, va l'attirer dans une mission de la première importance : sauver des enfants mingis et les mettre à l'abri auprès d'une Sangoma, une anti-sorcière.
Car l'Afrique dans laquelle vit Traqueur n'est pas une Afrique agréable et facile mais un territoire barbare où la superstition et les traditions ont le cuir épais.
La malédiction de l'existence
Dans Black Leopard, Red Wolf, pas une trace de peau blanche ou presque. Ceux qui ont la peau blanche, les enfants albinos, les mingis, sont impitoyablement recherchés. Les plus chanceux seront tués ou abandonnés dans la savane, les autres finiront entre les mains des terribles sorcières qui les dépèceront pour en faire des talismans et des poudres magiques.
L'Afrique de Marlon James ne ressemble en rien aux continents imaginaires de notre fantasy européenne habituelle. le lecteur attentif devinera les indices du monde réel caché de-ci de-là, avec des hommes au Nord qui mangent leur Dieu, une grande inondation qui a lavé le monde de ses péchés, un prophète à l'Est et ses suivants qui vénèrent un seul Dieu et craignent un seul Diable. Cette Afrique vit avant l'Islam et la Chrétienté, bat au rythme des dieux païens et des croyances ancestrales, dirigée par des rois et des reines tous plus fous les uns que les autres. Fous de gloire ou d'honneur, assoiffés de conquêtes ou de vengeances.
Ainsi, voici Traqueur et Léopard qui sauvent des mingis, des enfants maudits, certains déformés, d'autres à la peau sans couleur et d'autres encore sans peau du tout. Est maudit celui dont les dents du hauts percent avant celle du bas comme celui dont les jambes trop longues le font ressembler à une Girafe. Mais est-ce de l'un de ces enfants que Traqueur nous parle dans ses premiers mots ?
Non.
Traqueur affrontera ses premiers démons aux côtés de Léopard dont il tombe éperdument amoureux, prenant acte de son homosexualité et des risques que celle-ci lui font courir dans certains royaumes où l'on coupe le sexe de l'homme qui aime l'homme. Des années plus tard, Léopard reviendra pour lui proposer une nouvelle aventure dans le bush : trouver un enfant pour le compte d'un marchand d'esclaves.
Car cette Afrique est celle, aussi, de l'esclavage et du servage, de l'homme utilisé par l'homme et de la cruauté de la naissance. Même si l'on échappe à la malédiction mingi, on peut encore finir enchaîné dans la caravane d'un riche esclavagiste qui n'hésitera pas à nous castrer si bon lui semble.
Mais ceci, encore, est une autre histoire car celle qui nous intéresse, c'est celle de l'enfant. Et cet enfant cache bien des secrets.
De l'histoire orale au parchemin brûlé
Recruté par l'esclavagiste, Traqueur devient membre d'une Communauté pour mettre la main sur l'enfant. Mais de ce clin d'oeil à Tolkien, Marlon James en fait une compétition acharnée. Les « alliés » de Traqueur sont aussi sûrement des traîtres et des individus qui cachent mille cachotteries et cadavres. Traqueur part avec Léopard et Bunshi, un esprit de la rivière trompeur et rusé, mais aussi avec Sogolon, la sorcière de la Lune vieille de plus de trois cent ans, sans parler de Sadogo, un Ogo, c'est-à-dire un gigantesque guerrier qu'on pourrait facilement confondre avec un géant (mais ne l'appelez jamais ainsi en sa présence). Chacun recèle des secrets et des histoires pleines de morts et de tristesse, de victoires et de rêves de revanches. Très rapidement, la communauté se scinde et chacun cherche le garçon à sa façon. Pour le reste, nous n'en diront pas plus car Traqueur a beaucoup, beaucoup de choses à vous dire.
Black Leopard, Red Wolf est la prodigieuse mise à l'écrit d'un tissage ahurissant de densité de légendes orales, perpétuant et ressuscitant la manière de transmettre l'histoire en Afrique. Marlon James nous offrent des histoires, celle de Traqueur, de Sogolon, de Mossi, de Léopard…et de tant d'autres. Des histoires comme des perles sur un collier, des histoires dont on doute souvent et qui font de Traqueur un narrateur non fiable, car soumis à la question d'un Inquisiteur qui a, lui-même, entendu d'autres versions.
Avec un incroyable sens de l'enchevêtrement, Marlon James imbrique les histoires les unes dans les autres, transformant sa plume en quelque chose d'insaisissable, comme une forme de parole au coin du feu où le chasseur vous raconte les monstres qu'il a croisé dans l'obscurité et la forêt.
Et des monstres, Black Leopard, Red Wolf en regorge.
Vampires et oiseau-tonnerre
Si le roman de Marlon James épate son lecteur, c'est par son background fantasy unique et absolument fabuleux. Dans ce premier volume, vous croiserez les Omoluzu, les « Roof Walkers » qui apparaissent au plafond par la magie du sang et qui traquent sans relâche leurs victimes…pour leur échapper, dormez à la belle étoile !
Mais on croise aussi un mangeur de chair et son frère suceur de sang, un scientifique devenu une monstrueuse araignée, des sorcières des marais et des bultungins (ou hyènes change-formes), un boucher des Dieux capable de contrôler les masses par la pensée ou d'ouvrir la terre sous vos pieds, un impundulu qui boit le sang de ses victimes et les zombifient en le remplaçant par des éclairs, un singe fou et un buffle intelligent, des trolls des marais et un être fait d'insectes et de vers.
On croise tout cela et bien davantage dans Black Leopard, Red Wolf et chaque page, chaque chapitre réserve son lot de choses extraordinaires tirées des rêves et cauchemars d'une Afrique trop longtemps ignorée.
Marlon James n'oublie pourtant jamais le monstre suprême, la bête qui effraie toutes les autres bêtes : l'homme. Car son roman n'est pas fait pour les tendres ou les lecteurs fragiles, il est fait pour ceux qui sont prêts à affronter le réel en face, armé de courage et de beaucoup de ténacité. L'homme est un monstre mais lui seul peut cacher sa figure de monstre derrière un masque de chair en apparence humain. le roman figure une épopée barbare, au sens le plus strict du terme, dans une époque où la loi du plus fort prévaut, à la force de la hache et de l'épée. L'histoire nous emmène dans des lieux extraordinaires comme la cité des tunnels Malangika, ou la cité d'arbres, Dolingo où l'on croit d'abord apercevoir la reine Galadriel avant de découvrir l'horreur derrière la magnificence. Marlon James n'hésite jamais à montrer la brutalité et l'indicible. Meurtre, viol, torture et autres mutilations sont de la partie. Car le monde est une chose dure et l'aventure de Traqueur l'est encore davantage.
Pour trouver qui je suis
Pourtant, au milieu de la barbarie et de la violence des hommes, Marlon James repêche une lueur d'espoir avec ce qui unit bientôt Traqueur et Mossi, un amour qui pourrait être rédempteur, la possibilité d'un homme de devenir un père quand lui-même n'a jamais pu connaître et venger le sien.
Tout du long, Black Leopard, Red Wolf s'interroge sur l'identité, le pouvoir et la tradition. Tout du long, Marlon James façonne un narrateur qui devient émouvant dans les fêlures qu'il refuse de montrer, sous la rage ou sous la peine. Derrière le Traqueur, derrière le combattant et le chasseur, se cache un individu plein de larmes et de remords, qui refuse de faire face à lui-même et tente la rédemption sans même en avoir conscience.
La beauté cruelle de l'entreprise permet de voir en cet homme faillible un être humain à la hauteur du réel. Un homme trahi par ceux qui l'aiment et qui hait parfois les mauvaises personnes. Un homme qui déteste les femmes et qui a peur d'elles dès qu'elles ont du pouvoir. Un homme avec d'immenses défauts dans sa cuirasse et pourtant l'infime espoir nourri d'un baobab et d'enfants qui ne sont pas les siens. La beauté fulgurante de la prose de Marlon James fait le reste, s'interrogeant sur l'identité faite en nuances de gris et non de noir et de blanc, de coupables et de victimes. Black Leopard, Red Wolf n'est pas qu'une aventure fantasy originale et aux mille monstres exotiques, c'est aussi une histoire poignante et émouvante, celle d'un homme forgé par la cruauté alors qu'il ne cherchait qu'à savoir qui il est.
Black Leopard, Red Wolf révolutionne la fantasy.
Livre de tous les superlatifs, sublime résurrection de la mythologie africaine qui pense l'humain et le monstre dans un même élan fait de fables et de chants, le roman de Marlon James est un chef d'oeuvre total, un miracle d'intelligence et de violence dont on ressort abasourdi et haletant. Une merveille qui fera date.
NB :
Le roman sera publié en Octobre 2022 en France dans la collection Terres d'Amérique chez Albin Michel et traduit par Héloïse Esquié… coïncidant ainsi avec la venue en France de Marlon James lui-même !
Lien : https://justaword.fr/black-l..
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MaudeElyther
  22 novembre 2022
Avant-propos
En premier lieu, je remercie très chaleureusement Gilles Dumay (Albin Michel Imaginaire) et Carol Menville pour m'avoir envoyé ce service de presse pour me permettre de découvrir cette incroyable oeuvre !
Premier tome d'une trilogie de l'auteur jamaïcain Marlon James, j'avais vu passer Léopard Noir, Loup Rouge sur Instagram et dès lors je n'avais plus eu qu'une envie : lire ce roman qui promettait d'être très différent de mes lectures habituelles. Ne serait-ce que parce qu'il s'agit d'une fantasy africaine.
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Introduction
Imaginez un monde ancien, une terre féroce maudite par la loi du plus fort. Une Afrique antique, sauvage et hallucinatoire, que les dieux semblent avoir abandonnée, laissant moultes créatures monstrueuses y faire leur nid. C'est un univers de dark fantasy qui se dessine, violent, riche et complexe, mais tout autant flamboyant.
Aux lecteurices de l'Occident assoiffé.e.s de lectures radicalement différentes, engagées, protéiformes, proposant personnages, décors et bestiaires d'autres cultures, arrêtez-vous sur ce roman. Si vous avez le coeur bien accroché, venez vous plonger dans les récits de Pisteur, lui qui ne croit pas aux dieux, bien qu'il combatte des êtres maléfiques, avant tout les hommes.
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La quête de Pisteur, narration protéiforme
D'emblée, nous entrons dans une narration orale, car Pisteur est interrogé par un Inquisiteur, accusé du meurtre d'un enfant. Car il y a plusieurs années, il avait été engagé pour retrouver un enfant, or l'on sait depuis le départ que celui-ci est mort. Toutefois, c'est loin d'être un récit linéaire que raconte Pisteur. Il mêle plusieurs histoires, dont celles d'autres pour, au final, dresser son évolution mais rapporter les visages changeant du monde dans lequel il vit, les horreurs et la cruautés humaines.
Ainsi, ce sont quêtes initiatiques, quête d'identité, de vérité, mission, rencontres, combats, tortures, métamorphes, sorcières, savants blancs, démons du plafond, vampire, oiseau-foudre qui ponctuent cet ouvrage coup(s) de poing. L'imagination de Marlon James se tisse avec une base de mythologies, légendes et folklores africains au point de ne plus les différencier.
Pisteur « a du nez », il est connu pour ça et d'ailleurs il vie à travers ce don, si on peut l'appeler ainsi. En effet, il est missionné : il est payé pour retrouver des personnes. Dès qu'il capte une odeur, il peut la suivre sur des distances incroyables et ce pendant des années. Au tout début roman, il revient sur quelques-unes de ces missions. Nous comprenons dès lors qu'il possède sa propre vision du monde, sa propre morale : ainsi il retrouve une épouse qu'il reconduit à son mari en lui ayant laissant une arme. Mais très vite, le récit bascule en incluant un bestiaire d'êtres et de créatures maléfiques, surnaturels, car les territoires où voyage Pisteur témoignent de mythologie vivante.
Cet enchevêtrement narratif, proposant à la fois plusieurs histoires et donnant voix à celles d'autres personnages, est lié à la magie, à la monstruosité, à l'imaginaire réel. Et si vous doutez de la véracité de tout ceci, venez écouter Pisteur raconter son histoire.
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Face à la magie
Plus jeune, alors qu'il est en quête de se origines, de son identité, Pisteur va rencontrer un étrange jeune homme qui va le mener aux rencontres qui bouleverseront son destin. le Léopard apparaît dans sa vie, ce métamorphe homme/léopard ou léopard/homme, ainsi qu'une Sangoma (une « anti-sorcière ») et des enfants Mingi. Ces derniers sont considérés comme maudits, maléfiques, car ils sont différents, pouvant par exemple avoir des jambes trop longues, être albinos ou simplement avoir les dents du haut qui poussent avant celles du bas. Nourrissons, ils sont voués à être abandonnés, à être tués ou à être vendus à des sorcières, qui les dépèceront pour vendre leurs membres et leurs organes, pour préparer onguents et poudres soi-disant médicinaux.
Pisteur sauve des enfants Mingi avec le Léopard. Plus tard, par trahison, le refuge de la Sangoma est attaqué, alors qu'elle tentait de sensibiliser Pisteur à la magie ; d'ailleurs elle lui laissera une marque de protection ainsi qu'une ou deux formules. Elle l'aura davantage marqué, car son nom reviendra régulièrement dans ses récits ; l'on voit qu'elle a contribué à des changements dans sa perception de voir les mondes (la jungle des rêves pour ce citer qu'elle).
Dans cet univers, les hommes sont les proies de monstres, certains appelés par des sorcières, par la magie du sang (les Omoluzu), d'autres étant plus primairement prédateurs (Asanbosam et son frère Asanbonsam, l'un mangeur de chair humaine et l'autre buveur de sang). Mais il y a également des nécromanciens, dont les savants blancs qui mêlent l'alchimie à la nécromancie, ou encore le Mauvais Ibeji (jumeau difforme qui vous fera cauchemarder).
Ce folklore comporte lot de trahisons, d'alliances insoupçonnées, car dans chaque coeur bat la vengeance, la quête de vérité, de changement ; n'oublions pas que la loi du plus fort prévaut.
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Une drôle d'équipe
Le coeur du récit s'articule comme les plus épaisses lianes de cet enchevêtrement narratif autour de la mission de retrouver le garçon. le garçon, il n'a pas de nom, et, pendant la quasi entièreté du récit, on ignore pourquoi il est aussi important. Pisteur et le Léopard sont missionnés par un esclavagiste, ils feront équipe avec Nsaka Ne Vampi et Nyka, deux mercenaires, Sogolon, la Sorcière de la lune, Bunshi, sirène métamorphe de la rivière, Sadogo, un Ogo, homme très grand et fort (mais ne l'appelez pas géant) et de Bibi, un serviteur de l'esclavagiste. Tout le monde traîne des pieds face à cette inclusion forcée dans ce groupe, surtout Pisteur, qui a un passé avec Nyka, un passé qui lui a, entre autres, coûté un oeil ; la façon dont, à la place, il possède désormais un oeil de loup, d'où son surnom Oeil-de-Loup, est une histoire qu'il vous racontera plus loin dans le récit.
Toutefois, l'équipe est vite divisée, comme les tensions naissent parmi les membres autour de Pisteur. À commencer à cause de Fumeli, le jeune homme archer du Léopard qui se révèle jaloux et possessif. Pisteur ne fait pas confiance à Sogolon, il sait qu'elle ment à propos de leur mission, de l'identité du garçon. Alors que Pisteur et le Léopard se déchirent, Venin fait son apparition, cette fille qui était honorée de servir de sacrifice humain à des créatures monstrueuses. Elle ne cesse de vouloir regagner la forêt pour accomplir sa destinée, mais elle va changer, se rapprocher de Sogolon au point de savoir elle-aussi tracer des runes, et d'insulter la Sorcière de la Lune. Pisteur se rapproche de Sadogo, qui se révèle sensible et tourmenté par les innombrables meurtres qu'il a commis, même ceux datant de sa condition de bourreau.
Plus tard, s'ajouteront à cette drôle d'équipe le buffle, animal intelligent, et Mossi, bel officier du chef de l'armé de Kongor. Si la vérité sur les dessous de cette quête, à savoir l'identité du garçon, s'éclaircit, d'autres trahisons, combats et tortures n'épargneront pas les personnages.
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Monstres parmi les monstres
Comme je le disais plus haut, il faut avoir le coeur bien accroché pour se plonger dans les histoires protéiformes de Pisteur. L'ensemble ne tourne cependant pas au pathos, mais les thématiques n'en demeurent pas moins terribles. L'auteur traite de sujets durs et violents, non pas gratuitement, car il dénonce, il se révolte contre. Ainsi Pisteur, qui tue, déteste les esclavagistes, les hommes qui maltraitent leur(s) épouse(s), les pédophiles, les violeurs, les sorcières. de l'horreur, il y en a dans ces pages : carnages, corps démembrés, viols, enfants esclaves, tortures, ignominies des savants blancs, meurtres, festins de créatures maléfiques, incendie des archives de Kongor (la perte du passé), inceste…
Les véritables monstres, qui sont-ils ? Les enfants Mingi, anormaux ? Les diverses créatures qui ponctuent le récit ? Les métamorphes comme le Léopard, plus animaux qu'humains ? Les esclavagistes ? Les sorcières ? Les traîtres/traîtresses ? Les savants blancs (nécromanciens-alchimistes) ? Ou encore l'Aesi (cet être magnifique à la peau noire comme l'encre, aux yeux blancs et luisants, aux cheveux rouges comme des fleurs écarlates), surnommé roi-araignée ? Pour Pisteur, il n'y a que les hommes qui peuvent porter des masques, et pas les monstres… Les hommes sont les plus monstrueux en fin de compte (si vous en doutiez encore).
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Pisteur et la/les femme(s)
Le fil rouge personnel de Pisteur demeure la quête d'identité. Il cherche ses origines, bien qu'il rejette sa mère et son père, apprend les coutumes ku pour partir. Toutefois, sa quête d'identité ne va pas sans identité de genre. Lors d'une cérémonie initiatique chez les ku, la partie femme des hommes doit être tranchée, de même que la partie homme chez les femmes ; c'est le passage à l'âge adulte. Pour les ku, les individus naissent femme et homme, ce n'est que lors de cette cérémonie que l'on devient véritablement homme ou femme. Nous parlons bien d'excision (circoncision comme clitoridectomie).
Pisteur est trop âgé lorsqu'il découvre ce rituel. Et dès lors, il va s'imaginer une dualité interne, entre sa part virile et sa part féminine. Pisteur aime les hommes, toutefois, certaines de ses attirances, il va les mettre sur le compte de sa part féminine. de même que ce sera son excuse lorsqu'il ressentira certaines émotions, jugées « faibles », toujours selon la loi du plus fort.
Cela va plus loin, car Pisteur hait sa mère, de même que l'ensemble des femmes en général, lui qui déteste les sorcières et insulte par ce nom bon nombre de femmes qu'il rencontre. Misogynie ? Eh bien, non. Et c'est là toute la complexité qui unit Pisteur au féminin. Aimer, fonder une famille, tout cela lui paraît impossible ; le Léopard lui ayant dit que personne n'aimer personne, et d'ailleurs, comment fonder une famille, avoir des enfants alors qu'il aime les hommes ? C'est la rencontre avec un personnage en particulier qui va faire évoluer intérieurement Pisteur, qui va le pousser à voir les choses sous un angle différent, à s'accepter, enfin.
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Oeuvre queer
L'oeuvre de Marlon James est résolu queer, et c'est un régal de suivre Pisteur, charismatique, flamboyant, de le voir au côté du Léopard, ce chat à l'humour caustique qui est toujours fourré dans les scènes les plus drôles. Un lien profond uni ces deux-là, dans un « je t'aime, moi non plus » tantôt agaçant tantôt émouvant.
Dans la représentation queer, n'oublions pas Ekoiye, le prostitué aux formes féminines, ou l'utilisation de l'inclusif avec un personnage possédé par un esprit.
L'histoire propose également des personnages féminins forts : Nsaka Ne Vampi, la mercenaire, Bunshi, la sirène métamorphe de la rivière, Sogolon, la Sorcière de la Lune qui dessine des runes et peut faire naître des tempêtes, la Sangoma qui protège seule des enfants Mingi.
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Les tambours de la jungle
Au sein des récits de Pisteur, le sang bat comme les tambours de la jungle. Menaces, trahisons, pistes mouvantes, détours, chaque minute rime avec survie, combat, tortures, souffrance, les plans sont souvent voués à l'échec. Toutefois, l'ensemble est émaillé de moments plus légers, amusants, parfois sexy, émouvants aussi (je pense à Sadogo, le Léopard, Mossi, le Pisteur). La narration est plutôt dénuée de pathos, mais les sentiments et émotions transparaissent : Pisteur n'est pas uniquement cet homme fort à la grande gueule qu'il prétend être.
Le sauvage transpire dans les pages : la violence et ignominies des hommes, les métamorphes mi-humains mi-animaux, le bestiaire des êtres dits maléfiques, la loi du plus fort, la prédation etc. Au-delà, l'auteur concocte des mélanges, rendant le sauvage horrible, intolérable : le progrès et l'alchimie au service de la nécromancie (je pense à Dolingo en particulier, où des scènes qui m'ont complètement révulsée). Les monstres, animaux comme créatures, tuent pour se nourrir, mais les hommes tuent par plaisir, pour dominer, pour écraser.
Le sang va battre dans vos veines et à vos tempes lors de votre plongée dans le monde Pisteur, dans cet ouvrage si délicieusement complexe dans lequel on s'immerge complètement. Peut-être se croisera-t-on dans la jungle des rêves ?
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En bref : Mêlant mythologies africaines à son imaginaire, Marlon James signe ici le premier tome de la trilogie Dark Star, récit coup(s) de poing et flamboyant. Dark fantasy, magie, monstres, queer : voilà les ensorcelants ingrédients de l'auteur !
La narration orale protéiforme donne vie à un enchevêtrement de récits, de monstres et de lieux spectaculaires, horribles, vertigineux, oniriques ; de palais et de champs de bataille/de lieux de carnages, à la jungle des rêves, à un royaume dans les arbres, des terres dans les souterrains. Plusieurs histoires, plusieurs voix, une galerie de monstres (souvent humains), de nombreux lieux, tout cela pour retrouver un garçon, cette énigme vivante.
Lien : http://maude-elyther.over-bl..
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YvonS
  12 octobre 2022
Une frustration à la hauteur de mon enthousiasme...
Voilà un livre encensé par la critique américaine ET française. On parle de "nouveau Tolkien", de chef d'oeuvre absolu, d'un mélange de Gabriel Garcia Marquez, de Jérôme Bosch et de... comics Marvel ! On évoque un renouvellement total de l'heroic fantasy. Je n'invente rien, je l'ai lu.
Tout pour me plaire, sincèrement. Je n'ai peur ni des pavés ni des livres fleuves. J'ai dévoré les 2400 pages d'À la recherche du temps perdu,  j'ai lu et relu TOUT Tolkien depuis le Silmarillion jusqu'au Seigneur des anneaux et autres contes, j'ai lu assez de SF et de fantasy pour remplir une bibliothèque... et pourtant...
Passé le premier choc, enthousiasmant, des premières pages où le style flamboyant de Marlon James m'a explosé au visage.. et où je me suis dit : Wouah, c'est pas banal, c'est dingue...j'adore ! Mais... mais j'ai très vite été perdu par l'auteur. La flamboyance, l'exubérance, c'est bien mais sans interruption de page en page, c'est épuisant. J'ai "choppé" les références culturelles mais l'emploi répété de l'implicite (genre tout le monde sait de quoi je parle donc je passe outre), c'est au bout d'un moment horripilant. 
Les contes dans le conte,  je connais et ça peut enrichir le texte, mais là ça rompt la cohérence. L'art du conte africain (l'auteur est Jamaïcain), ça n'est pas ma tasse de thé mais ça dépayse. Alors j'en ai lu, histoire de compléter ce que je connaissais. Dans cet immense conte où le héros Pisteur  (c'est son nom ) raconte sa vie à un Inquisiteur, où se mêlent grivoiserie  (euphémisme pour FB) et fantastique,  gay et sorcières,  monstres et faune de la jungle, on est toujours entre rêve et réalité,  fantasme et mensonge assumé. Épuisant.  Je ne suis pas arrivé à entrer dans ce texte,  à m'y fondre comme d'habitude. Les phrases à rallonge (et pourtant j'ai fréquenté la prose de Proust) relues 3 fois bien que poétiques et qui me laissent perplexe... je n'ai pas pu.
Ce livre trouvera sûrement des amateurs, d'ailleurs je vais le passer à un fan de ce genre littéraire. Il y aura sûrement des lecteurs qui crieront au génie ou à l'oeuvre inclassable. Mais je n'en suis pas. J'ai abandonné à la fin de la première partie. Si je vous ai intrigué et donné l'envie de me contredire, c'est formidable.  Vous allez pouvoir m'expliquer pourquoi je me trompe, ce que j'ai raté. Ça m'intéresse vraiment. Je suis incapable de dire si c'est génial ou insupportable. Ce que je sais, c'est que ça n'est pas pour moi. J'ai fait un rejet, une allergie, malgré plusieurs essais sur plusieurs jours. Dommage....
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lehibook
  25 octobre 2022
Si vous aimez le dépaysement , ce livre est pour vous , en effet :les auteurs jamaïcains ne courent pas les librairies. L'Afrique ancienne (fantasmée) comme cadre ce n'est pas banal . Mythologies et folklores africains sont largement sous estimés sauf chez les ethnologues . Un mélange de merveilleux, d'aventure , d'horreur « gore » pimenté d'humour noir (sans jeu de mots) et rabelaisien n'est pas commun. Donc embarquez-vous dans la quête menée par le héros Pisteur (pour son flair) ou Oeil-de-Loup, et ses compagnons : un homme léopard , une sorcière, une nymphe des rivières . Vous les verrez parcourir jungle, savane et désert , franchir des portes magiques, visiter des cités improbables . Ils affronteront des monstres effroyables , des sorciers maléfiques , des environnements hostiles, la trahison et la duplicité .Ils connaîtront les passions : amour , désir d'enfant , amitié , haine , folie du pouvoir. Et derrière l'aventure se dessineront des thèmes plus profonds : la guerre des sexes , l'exclusion des êtres différents, l'esclavage ,les mutilations, l'existence des dieux . Un livre-monde plein de rires , de sang , de sexe et de fureur jouant sur tous les registres . Sacrée aventure !
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Weirdaholic
  14 octobre 2022
Extrait de ma chronique :
"A travers ce fil imaginaire que je viens d'évoquer se transmet une vibration, bien réelle elle : tel que je viens de le décrire, le projet de Marlon James pourrait paraître cérébral, mais il parvient, au contraire, à nous faire ressentir avec intensité l'humanité de Pisteur, même si l'on ne partage ni sa couleur de peau, ni son orientation sexuelle, ni son sens (bien caché, mais réel) de la famille.

Cela tient, sans doute, à la "grande gueule" du personnage (page 195 ou 335, voir aussi pages 188, 316 ou 549), à sa truculence (le juron "nique les dieux"), son autodérision (à l'insulte "va te faire enculer mille fois" de la page 606, il répond "ça fait largement plus de mille fois que je me fais enculer") et surtout sa morale de voyou au grand coeur (pour ne pas dire de picaro mettant le doigt là où ça fait mal), qui place au-dessus de tout le respect des enfants, y compris "disgraciés" (page 538).

C'est présent dès le premier chapitre (comme le remarque fort justement Nicolas Winter, "un seul chapitre, et toute l'essence du roman capturé d'un seul trait") : Pisteur y décrit l'Inquisiteur comme "un homme possédant deux cent vaches, qui se repaît d'un carré de peau de garçonnet et de la cramouille d'une fillette qui ne devrait pas être la femme d'un homme".

Comme Tiger d'Eric Richer ou Dragon de Thomas Day, voire Monstrueuse féerie de Laurent Pépin, Léopard noir, loup rouge est donc aussi un roman sur l'enfance meurtrie (d'où l'importance accordée à celle de Pisteur dans la première partie), dans laquelle absolument tous les méchants de l'histoire, d'Adze à Sasabonsam, s'en prendront un jour ou l'autre à un gosse."
Lien : https://weirdaholic.blogspot..
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critiques presse (1)
Elbakin.net   29 septembre 2022
En l’état, Black Leopard, Red Wolf (évidemment, j’avais pour ma part un biais favorable, avec un titre pareil) incarne un très beau roman de fantasy, porté de bout en bout par une imagination puissante et sûre de sa force.
Lire la critique sur le site : Elbakin.net
Citations et extraits (16) Voir plus Ajouter une citation
MaudeElytherMaudeElyther   22 novembre 2022
La pensée est un animal sauvage.
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JustAWordJustAWord   27 décembre 2021
But a lie is a house carefully built on rotten stilts. A liar often forgets the beginning of his tale before he gets to the end, and this way one will catch him. A lie is a tale carefully told if allowed to be told, and i would seek to break this untruth by asking him to tell different part of the tale.
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JustAWordJustAWord   17 janvier 2022
I come from lands reekings with prophecies of child saviors, and nothing ever came out of them but war. We are not knights. We are not dukes. We are hunters, killers, and mercenaries. Why should we care about the fate of kings ? Let them take care of their own.

When kings fall they fall on top of us.
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lehibooklehibook   25 octobre 2022
- Le spectacle de cette rebellion me ravit,a repris Mossi.
-Jusqu'à ce que les esclaves se rendent compte qu'ils préfèrent l'asservissement qu'ils connaissent à la liberté dont ils ignorent tout ,ai-je dit.
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WeirdaholicWeirdaholic   14 octobre 2022
La quête du garçon a pris sept lunes. Un succès : ils ont trouvé l'enfant et l'ont ramené, mais quatre ans plus tard il a de nouveau été perdu, et la seconde quête, en groupe plus restreint, a pris un an et s'est soldée par la mort de l'enfant.
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Videos de Marlon James (2) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Marlon James
Un roman palpitant d'étrangeté, de beauté et d'humanité, dans lequel Marlon James recrée une Afrique de mythes et de légendes en alliant puissance de la prose et imagerie féconde.
Découvrir le livre : https://www.albin-michel.fr/leopard-noir-loup-rouge-9782226442499
Dans un lointain royaume d'Afrique orientale, Pisteur est connu de tous pour ses extraordinaires talents de chasseur. « Il a du nez », dit-on de lui. Ce don lui vaut d'être recruté, aux côtés de huit mercenaires hauts en couleur, pour retrouver un mystérieux garçon disparu trois ans plus tôt. Mais très vite, de cité en royaume légendaires, les obstacles se multiplient et d'étranges créatures semblant bien décidées à leur barrer la route.
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