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Marie Tadié (Traducteur)
EAN : 9782070405480
816 pages
Gallimard (16/06/1998)
3.58/5   94 notes
Résumé :
La colombe c'est Milly Theale, une jeune orpheline qui a hérité d'une fortune immense.

Face à elle, Kate, réfugiée chez sa tante, amie de Milly Theale. Entre ces femmes, quelques hommes, dont Merton Densher, amoureux de Kate, et Lord Mark, qui doit l'épouser. Une intrigue complexe, que Henry James a su animer avec une virtuosité inégalée.

Les secrets des amoureux, la jalousie, les sentiments contradictoires du désir et de la haine, de ... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (14) Voir plus Ajouter une critique
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Si l'on veut s'immerger dans ce que la langue offre de plus beau, si l'on est prêt à faire une cure littéraire, se laisser pénétrer, devenir perméable et bénéficier de ce que j'appellerais un phénomène d'imprégnation du génie des mots, de ce qu'ils véhiculent de plus haut, de plus fort, de plus noble en termes d'esthétique et dit prosaïquement de sémantique, alors il faut réserver quelques jours de sa vie dans les thermes de l'immense écrivain qu'est Henry James.
Pour mener à bien cette cure, il faut laisser derrière soi les mauvaises habitudes contractées en lisant de la littérature industrielle, des romans fast-food ou feel-good, qui ne sont en fait que les deux faces de la même pièce, et consentir au dépouillement, à la détox, à un retour ou à une approche de la lecture méditative, introspective, à celle qui fait abstraction de tout ce qui n'est pas ELLE, qui parasite, pour se fondre dans un roman de 800 pages... dans lesquelles il ne faut jamais laisser échapper le moindre mot, moins encore la moindre phrase.
Être suffisamment disponible et patient pour ne pas craindre d'avoir à revenir une ou plusieurs fois sur un mot, une phrase, un paragraphe ou une page déjà lus.
Ce n'est qu'à ce prix que la lecture vous sera profitable, que vous sentirez au dernier mot de la 800ème page que votre cure a été bénéfique.
Non pas qu'elle aura fait de vous un lecteur débarrassé à tout jamais de ses scories que sont les mauvaises habitudes, les tentations qui guettent et auxquelles on ne résistera pas très longtemps, ne serait-ce que parce que y succomber est une façon comme une autre ou presque de se défaire (provisoirement) de ladite tentation.
Elle vous aura permis de tutoyer le temps d'une parenthèse l'Olympe de l'art littéraire, sous le regard bienveillant d'Apollon.
Il serait frustrant de se dire qu'ayant goûté à l'ambroisie littéraire, on est condamné à retrouver les "piquettes" et à s'en satisfaire à défaut de pouvoir être à nouveau invité à la table des dieux.
Ce serait absurde de voir la chose ainsi.
Ce que vous aurez fait une fois, vous pourrez le refaire.
James n'a pas écrit, "dieux merci... !", qu'un seul livre.
D'autres n'attendent que vous.
À ce moment de mon invite à une cure de littérature, il devient plus que normal de vous impatienter et de vous interroger sur ce que cette belle langue raconte, de vous exclamer : c'est bien beau tout ça, mais il parle de quoi ce livre ?
Moi de répondre :
d'une histoire a priori plutôt banale : une captation d'héritage.
Un thème somme toute cent fois visité.
Oui mais Henry James est un diable d'écrivain.
Imaginez des paysages peints par d'excellents paysagistes.
On peut avoir l'impression d'avoir affaire à des "copistes".
Sauf si le paysagiste se nomme Cézanne ou Van Gogh...
Donc, deux amants très épris sont prisonniers de leur trop modeste condition.
Pour le dire de manière triviale : ils sont fauchés
Elle, Kate Croy, est la plus belle jeune femme de Londres et une personne remarquablement intelligente, une aristocrate déchue, aux mains de sa tante Maud, femme riche et ambitieuse, qui a pour l'avenir de sa nièce de "nobles" projets... dont est exclu Merton Densher, l'amoureux de Kate, journaliste sans fortune et sans avenir.
Aux États-Unis vit une séduisante jeune fille, orpheline et richissime, Milly Theale dont la meilleure amie Susan Stringham fut jadis très liée à Maud Lowder.
Un voyage en Europe est envisagé par nos deux Américaines.
Voyage dont l'épicentre va être Londres.
Susan, très préoccupée par la santé très fragile de Milly, sa jeune protégée, va la présenter à Tante Maud et à Kate.
Coup de foudre des deux femmes pour celle que Kate qualifie de " colombe"...
Entre les deux jeunes femmes naît une "profonde" amitié.
Jusqu'au jour où Milly apprend que Morton Densher, ce jeune journaliste qu'elle a croisé lors d'un séjour professionnel à New York et dont elle s'est éprise, est un ami proche des deux Londoniennes.
Les deux amants sachant que l'espérance de vie de Milly ne tient à presque rien vont se servir du sentiment de la jeune colombe pour Morton.
Kate est des deux la plus froide, la plus calculatrice, la plus manipulatrice et la plus déterminée.
Morton est le maillon faible du couple. Celui que sa conscience ne laisse pas en paix.
Mais il est faible et amoureux ou faible parce qu'amoureux ?
Kate n'est-elle pas allée jusqu'à se donner à lui pour qu'il accepte de tromper la pauvre colombe !
La mort va se jouer à Venise... c'est presque un classique du genre.
Entre les un(e)s et les autres, c'est la lutte des âmes, le jeu pervers des contradictions, de l'amour de la haine.
Les intrigues sentimentales mues par l'appât du gain, et le gain est immense, créent un vortex, des dédales tortueux, des méandres obscures, au sein des âmes des protagonistes en proie à tous les déchirements, prêts à toutes les vilenies... parce que ainsi va l'humain... et n'en doutez pas... ça vaut bien un bon polar !
La colombe que l'amour parvenait à garder en vie finira, par la trahison ourdie par ( ? ), par déployer ses ailes, non sans avoir accompli un dernier acte d'amour et d'héroïsme...
Au final "dans cette nouvelle variation sur un thème qui l'a obsédé toute sa vie (l'écrivain n'est-il pas par essence condamné à manquer sa vie, étant condamné à ne la vivre qu'à travers les livres), l'innocente colombe (Milly, une riche héritière) triomphera du sordide complot ourdi contre elle par un couple d'amants désargentés. Densher, le jeune homme qui devait la séduire pour s'emparer de sa fortune, sera converti à l'amour véritable, il préférera la mémoire de la morte à la présence de Kate, son amante."
On retrouve dans ce roman les thèmes chers à Henry James : l'opposition entre la jeune Amérique moins corrompue que la vieille Europe, le pouvoir de l'argent, le dévoiement des hommes face aux apparences, l'obsession de la mort...
Une très, très grande lecture qui se caractérise et se singularise selon Bertrand Poirot-Delpech "par une accumulation patiente de menus faits et de fines analyses."
Mais ces menus faits et cette accumulation de fines analyses finissent par former un bloc narratif romanesque de haute volée qui, en dépit de ses exigences, séduit le lecteur... patient.
Précisons que tout n'est pas dit dans ce roman.
Tout n'est pas explicité.
Le mal dont souffre Milly n'est jamais nommé...
La malfaisance dont s'est naguère rendu coupable le père de Kate... ses indélicatesses restent dans le flou.
Ce n'est pas frustrant si l'on se dit que le lecteur n'est pas qu'un oisillon affamé qui n'attend que sa becquetée.
Il lui faut apprendre à attendre que poussent ses ailes pour pouvoir voler hors du nid.
Peut-être croisera-t-il lors de son envol les ailes d'une colombe ?...
Un classique.
Un chef-d'oeuvre.



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Dans mon expérience de lecteur, la célèbre expression «tradutore, traditore!» («traducteur, traitre !») – elle-même par ailleurs intraduisible, en tout cas pour ce qui relève de sa saveur particulière due à une paronomase impossible en dehors de la langue de Dante - ne s'était jamais vu illustrée avec autant d'acuité (et peut-être aussi, de raffinement…) qu'à l'occasion de cette lecture de LES AILES DE LA COLOMBE, un des trois grands romans (avec « Les Ambassadeurs » et « La Coupe d'Or ») où le génie littéraire de Henry James semble avoir été au faîte de son art.
Fasciné par le style pointu de ce roman issu de la pleine maturité de la plume de l'auteur, quoique très intrigué d'entrée de jeu, pour ne pas dire déstabilisé par ses incroyables contorsions syntaxiques, parfois à la limite d'un agacement provoqué par le désagrément de relire trois fois un même paragraphe pour, en fin de compte, constater ne pas en avoir compris grand-chose des tenants et aboutissants… je finirais par me poser de très sérieuses questions concernant la traduction de Marie Tadié, parue en 1952 (Robert Laffont) par laquelle j'avais commencé la lecture du roman.
Disposé enfin, après avoir conscieusement parcouru une centaine de pages, à me lancer dans une enquête de fond, et m'ayant à cette fin procuré une traduction plus récente du roman par Jean Pavans (2020 – le Bruit du Temps), je poursuivrais donc ma lecture en compagnie des mes deux principaux suspects de haute trahison littéraire... Tout au moins, espérais-je pouvoir ainsi désigner, en toute impartialité, le responsable de mes déboires personnels et de cet autre délit, tout aussi impardonnable à mes yeux, de «lèse-chef-d ‘oeuvre» envers ma sensibilité de lecteur (car malgré les écueils rencontrés jusque-lors, et mon découragement croissant, mon intuition m'en faisait subodorer un, bien à mon goût…). Seule solution envisageable, puisque en raison de mes insuffisances en matière de langue anglaise, je me trouvais, hélas, dans l'impossibilité de procéder directement à une autopsie du texte original !
Quel verdict au terme de cette lecture comparative? Difficile à résumer… ou même à le prononcer d'une manière inéquivoque. Je n'ai cessé de naviguer entre une version et une autre, j'ai relu de nombreux paragraphes chez l'une et chez l'autre, puis chez l'autre et chez l'une, surtout lorsque j'avais l'impression que quelque chose d'important m'échappait. A titre d'illustration, juste pour donner une idée du type de questions que je me suis posé (mais sans vouloir néanmoins ouvrir un débat qui outrepasserait le cadre de ce billet, et pour lequel, d'ailleurs, je ne possède pas toutes les compétences requises), lors d'un passage où James évoque encore une fois ce qui semble constituer un des leitmotivs majeurs de son roman, à savoir, «que veut-on les uns des autres ?»– se traduisant en l'occurrence par cette question «Qu'offrez-vous donc, qu'offrez-vous donc ?» qu'un des personnages, au cours d'un dîner au sein de la très bonne société anglaise, entend comme bourdonner ironiquement, dans la salle, à son intention- Jean Pavans transcrit ainsi la phrase qui suit juste ce propos : «L'ironie consistait en des allusions répétées à des tractations manifestes (…)», alors que Marie Tadié, elle, inscrit : « L'ironie consistait dans l'allusion renouvelée à des banaux appâts (…)» ? Certes, l'on peut dire qu'après tout, dans le contexte général, ce n'est ni tout à fait incompatible, ni crucial, mais enfin, «tractation » n'est pas exactement un synonyme d' «appât», ni «manifeste» de «banal» (?) Quels ont été les mots employés au démarrage par Henry James ? Aussi, se serait-il servi d'une tournure suffisamment ambiguë pouvant donner lieu à des interprétations à ce point divergentes chez ses potentiels lecteurs et traducteurs ? Je ne saurais le dire...Je me permettrai toutefois d'avancer que la traduction de Marie Tadié m'a paru beaucoup plus soucieuse d'expliquer et d'«interpréter», motivée moins par la beauté de la langue, que par l'idée de simplifier la syntaxe de James, avec, il faut le dire, plus ou moins de réussite selon les passages- et ce jusqu'à donner parfois l'impression de s'emmêler complètement les pieds dans le tapis et de devenir malgré tout franchement brouillonne. M. Pavans, qui affirme en revanche avoir voulu avant tout respecter l'intégrité de la pensée méandreuse et le souffle particulier du phrasé jamesien, nous livre une version (toujours par comparaison à celle de sa consoeur), qui, tout en étant de mon point de vue plus soutenue et élégante, donne a contrario, peut-être justement par son souci exagéré de fidélité à l'original, l'impression de devenir à certains passages trop appuyée, à la limite du «maniéré», résultant en tournures artificielles ou un peu bizarres en français… Enfin, en ce qui me concerne, je préfère nettement la traduction de ce dernier, que je choisirai, dans la mesure du possible, lors de mes futures lectures de Henry James (Jean Pavans s'étant lancé depuis quelques années en une vaste entreprise de retraduction de l'oeuvre de Henry James, ses versions de l'ensemble des Nouvelles et de quelques-uns des plus grands romans de l'auteur sont disponibles à ce jour).
Cela étant, rien n'a l'air simple à un tel niveau artistique, en de tels sommets si rarement égalés par le roman réaliste et psychologique (Virginia Woolf et Marcel Proust surtout, ont souvent été rapprochés, à juste titre, de Henry James) : art consommé de la nuance psychologique, poussée ici à son paroxysme dans l'analyse de la subjectivité des personnages, art du maintien quasiment en apesanteur d'une intrigue pourtant à l'apparence assez simple, réaliste et classique. Cette suspension s'exerçant non seulement sur la temporalité de la narration, mais surtout, chez Henry James, au niveau du jugement, que ce soit celui des personnages vis-à-vis de la motivation profonde de leurs actes, de leurs pensées et sentiments envers les autres, ou bien encore celui du lecteur lui-même, dont le discernement ne cesse d'être mis en doute quant à sa capacité d'appréhender les ressorts intimes des personnages au fur et à mesure que le récit se déploie. Habité comme eux par une sorte de perplexité sous-jacente au caractère changeant, fugace, incongru, contradictoire de leurs actes et pensées, confronté comme eux à ces mobiles «infiniment subtiles et inévitablement dérisoires» de la vie psychique servant de matière première à Henry James pour la construction de son roman, le lecteur se demande souvent s'il a vraiment bien compris ce qu'il croit avoir compris.
Au regard de l'éphémère qui semble marquer tout essai d'arrêt sur images sur le terrain en glissement perpétuel de notre subjectivité, Les Ailes de la Colombe puise ainsi une grande partie de son charme justement dans l'exploration de ces territoires psychiques provisoires, bercés de ces «douces illusions générales et délibérées d'où toute spécification serait chassée comme une bête sauvage». Malgré les motivations au départ clairement affichées par les protagonistes du roman, le lecteur se rend compte qu'il ignore de plus en plus vers quelle direction exactement les choses vont s'orienter ; lui aussi, à l'instar des premiers, se verra avancer en terra incognita, avec un vague sentiment de déambuler au bord de ces gouffres psychiques crées par le fait qu'on ne sait jamais «ce que [l'autre] pense vraiment de de ce que [moi] peut lui donner à penser». le discernement se voit ainsi régulièrement congédié, ou en tout cas, aura de plus en plus de difficultés à désigner de manière unilatérale, parmi les acteurs d'une histoire où pourtant l'hypocrisie sociale, la convoitise et les rapports de domination sont très prégnants et apparemment identifiables, quels seraient en défintive les «bons» et les «méchants», les «sincères» et les «manipulateurs» , les «faibles» ou les «forts», les «innocents» ou les «coupables»…
La pensée insiste toujours, pourtant, à vouloir restituer les choses en «des termes simples, sous prétexte de commodité de compréhension». Et à Henry James de nous faire alors brillamment, tout au long de cette histoire, en déconstruisant subtilement et patiemment les «tractations manifestes» et les convictions intimes des uns et des autres, la démonstration imparable de cette tension insupportable créée par la suspension du jugement, nous conduisant dans le meilleur des cas, à force de maladresses répétées et de compromissions malavisées, à accepter qu'on ne peut pas avoir tout le temps les bons rôles, que ceux-ci sont voués à être interchangeables et, surtout, à admettre, in fine et résignés, que «les relations personnelles reposent sur un leurre partagé».
Milly, personnage central du roman (inspiré de la cousine bien-aimée de l'auteur, Minny Temple, morte prématurément de la tuberculose), est cette colombe du titre, à la fois celle «qu'on essaie de retenir entre ses mains et la princesse avec qui il fallait observer les formes». Jeune américaine fortunée voyageant en Europe, et selon les mots de son auteur lors d'une préface à une édition du roman datant de 1909, «désirant passionnément éprouver avant sa disparition autant de fines vibrations que possible», Milly est condamnée par une maladie autour de laquelle se tramera une véritable «conspiration du silence». Qu'a-t-elle à offrir, cette colombe fragile, à la société qui l'accueille bras ouverts ? Déjouant tous les pièges qui lui seront tendus afin de l'apprivoiser, elle finira par déployer ses ailes en une apothéose inoubliable, magnifiée par la beauté mélancolique des décors vénitiens et par la puissance romantique de son majestueux envol.
Si LES AILES DE LA COLOMBE est par principe une lecture «d'une autre époque» et située dans un contexte très particulier - par ailleurs récurrent chez l'auteur : des riches héritiers américains en voyage, souvent des femmes, confrontés aux valeurs déclinantes de la vielle société aristocratique européenne-, il ne s'agit absolument pas d'un roman «daté» ou «suranné», comme l'on pourrait juger trop rapidement ou superficiellement. En revanche, il s'agit bien d'un roman exigeant, demandant à s'investir dans une temporalité particulière de lecture, à laquelle, il est vrai, nous ne sommes plus habitués, à nous aligner sur son rythme propre de construction méticuleusement ouvragée, nécessitant, entre autres, qu'on accepte de relire, parfois à plusieurs reprises, certains passages, certains paragraphes (et ce probablement aussi dans sa version anglaise, d'origine…mais ceci, bien sûr, je ne peux que le supposer !). Un roman enfin qu'on ne pourrait en aucun cas «dévorer», comme il arrive assez souvent avec les fictions actuelles ; qu'on devrait surtout pouvoir apprécier lentement, comme un plat rare et exquis, aux saveurs multiples s'ouvrant délicatement. Si l'on y parvient, quel délectation nous réservera-t-il alors, par sa finesse d'analyse, par son intelligence, par sa puissance émotionnelle et, à la toute fin de son parcours, par un dénouement magistralement orchestré! Tout simplement sublime.







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Il arrive parfois, devant certains tableaux cubistes, de se demander ce qui a bien pu passer par la tête du peintre pour décider un jour que la représentation figurative méticuleuse ne suffisait pas. Une réponse classique à cette question est que, las de répéter des formes connues à coups de touches nettes et précises, ce même peintre, trop virtuose pour se contenter de refaire ce qui a déjà été si bien exécuté avant lui, a décidé de concevoir son art autrement. Changer d'angle, proposer sur une même toile des perspectives contraires, devient ainsi une expérience artistique nouvelle par laquelle l'observateur découvre une oeuvre étrange, déconcertante, voire difficile d'accès : le personnage qui se présente en peinture paraît impossible, et l'oeil doit produire un effort de concentration supplémentaire pour que se dégage petit à petit une impression d'harmonie. Passée la confusion du premier regard, force est alors de constater le génie de l'artiste qui a su ainsi bouleverser les méthodes pour aboutir à un ensemble beaucoup plus cohérent et complexe qu'il n'y paraissait d'abord.

Dans une certaine mesure, Les ailes de la colombe sont à la littérature ce que sont Les demoiselles d'Avignon à la peinture : une apothéose, un point d'orgue de l'expérience moderne. Henry James, parti, dans sa carrière d'écrivain, de modèles romanesques balisés voire rebattus dans le troisième tiers du XIXème siècle (Roderick Hudson, Washington Square), s'attaque au tournant du XXème à un travail nouveau. Ses trois derniers grands romans reprennent les thèmes qui lui sont chers (les rapports entre Ancien et Nouveau Mondes, l'argent, l'art, la manipulation...) ; cependant, il s'y attache non plus seulement à raconter les événements d'une intrigue amoureuse vermoulue par l'ambition de personnages avides, mais bel et bien à montrer comment c'est par ce que ces personnages se représentent, par ce qu'ils croient avoir deviné, ou par les intentions qu'ils prêtent aux autres personnages, que l'intrigue avance. Il s'agit pour James de montrer que la construction de l'intrigue est elle-même une intrigue en soi. Là où, dans Portrait de femme ou même dans Les dépouilles de Poynton plus tard, il accordait encore à son narrateur une fonction de médiateur entre l'intrigue et le lecteur relativement assumée, à partir de Les ailes de la colombe puis encore dans Les ambassadeurs et La coupe d'or, tout ou presque n'est plus question que de point de vue et de focalisation. C'est donc au lecteur que revient, comme devant un Braque ou un Picasso, le soin de reconstituer la vue d'ensemble d'une intrigue qui peut sembler très simple lorsqu'on la résume, mais qui ne se dessine qu'à travers la brume épaisse des perceptions et des tentatives d'interprétation des personnages par lesquels on la découvre.

C'est donc au prix d'efforts intenses que l'on suit les interactions de quelques individus tous plus fascinants les uns que les autres : la prodigieuse Kate Croy, jeune femme célibataire issue d'une branche désargentée de la gentry, à la beauté sèche et à l'intelligence supérieure ; Merton Densher, son amant secret, un roturier auquel on ne connaît pas d'autre attache que son emploi de journaliste ; Maud Lowder, la richissime tante de Kate qui a recueilli la jeune femme et nourrit pour elle l'ambition d'un mariage à la hauteur de son panache ; Lord Mark, un aristocrate qui incarne de manière prototypique le flegme anglais et se sert du prestige de cette couverture pour dissimuler sa soif de richesse. Au milieu de cette faune anglaise vert forêt apparaît un beau jour Milly Theale, une jeune New Yorkaise orpheline et riche à millions qui débarque à Londres et devient aussitôt la coqueluche de la société suscitée. Son teint diaphane, sa majestueuse pureté ajoutent à son aura presque surnaturelle, et c'est autour d'elle que vont graviter les sentiments et les ambitions indicibles des uns et des autres. de Londres à Venise en passant par le Tyrol, c'est toute une éducation européenne qui attend Milly, chaperonnée par son amie bostonienne Susan Stringham. le Vieux Continent se dessine sous la plume de James comme un territoire étrange et dangereux où, sous le vernis craquelé des codes sociaux ancestraux et la dorure fanée des splendeurs vénitiennes, se tapissent les machinations les plus banales et les appétits les plus féroces. Les personnages, en apparence pétris de civilisation, ne font plus figure que de bêtes sauvages qui ne sont pas à un sacrifice près pour arriver à leurs fins.

Les ailes de la colombe est un magnifique roman, ample, qui prend son temps, et dans lequel s'expriment au superlatif le style de James, l'acuité de son regard et son talent pour contrôler les effets. C'est un voyage littéraire difficile, qui requiert probablement déjà une certaine expérience de lecteur pour procurer autant de plaisir qu'il exige d'attention et de concentration, mais c'est au-delà de cela un chef d'oeuvre absolu dans lequel s'enchaînent presque sans discontinuer des pages à la splendeur unique et mystérieuse. Je parlais d'apothéose littéraire en préambule : c'est exactement ce qu'il est pour moi.
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La lecture d' Henry James est toujours très exigeante, il faut une attention de chaque instant pour suivre les inflexions psychologiques des personnage. Mais avec Les ailes de la colombe on attaque vraiment du lourd.

Lire ces histoires d'amour contrariées, dans un décors de palais vénitiens décrépis qu 'on croirait avoir été créé spécialement pour cette histoire, était déjà un vrai bonheur de lecteur.
Mais un article m'a mis la puce à l'oreille. Alors je suis retourné dans ce texte, et là oh stupeur j'ai vu un voile se lever. C'était là depuis le début, écrit noir sur blanc. Tous ces échanges si spirituels disaient une seule et même chose :
-Je vaux tant, qu'est-ce que vous donner en échange ?

Henry James racontait en fait l'impact dévastateur de l'argent sur la société. Il y avait du Maupassant dans ce texte.

Dans une société de rentiers, où les individus n'avaient aucune possibilité de vivre décemment de leur travail, la seule possibilité de vivre en humain est de bénéficier d'une rente, d'une part de richesse, sinon on glisse inexorablement vers une vie infra humaine. D'où ces comportements de prédateurs d'une violence absolue au sein d'une société d'un luxe et d'une sophistication inouï. C'était particulièrement vrai pour les femmes. On retrouve cette situation omniprésente chez Maupassant, et la même dénonciation dans un autre chef d'oeuvre de sa grande amie, Chez les heureux du monde de Edith Wharton.
J'avais donc lu une histoire et H James en racontait aussi une autre. Et je suis loin d'avoir épuisé l'infinie richesse de ce texte. Cette petite anecdote pour vous donner une idée de ce qui peut arriver à la lecture de ces textes.

Il est heureux que la lecture ne soit pas seulement une distraction. Henry James, Witkiewitcz et quelques autres vous « offrent » aussi la possibilité d'une véritable aventure intellectuelle et humaine.
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J'ai découvert Henry James avec le Tour d'Ecrou, qui n'était pas une lecture facile, mais dont l'atmosphère et la psychologie fouillée des personnages m'avaient bluffé. Grâce au challenge de Cléanthe, j'ai décidé de lire une nouvelle et un roman de cet auteur, pour me familiariser avec son style et découvrir d'autres récits. Bien m'en a pris puisque le Menteur a été une vraie réussite, j'ai adoré cette petite histoire et j'ai voulu renouveler le plaisir avec Les Ailes de la Colombe.

A la lecture ce roman (ce pavé, devrais-je dire !) mon avis a été très mitigé. le style, d'abord, est assez rebutant. La ponctuation omniprésente est devenue parfois un véritable calvaire, sans parler des très très longues phrases et des paragraphes sans fin qu'il me fallait parfois reprendre depuis le début, parce que j'avais perdu le fil en route. Il faut tout de même souligner que ce livre doit être lu dans une ambiance particulière, propre à favoriser la concentration, et que le fait que j'ai plutôt tendance à multiplier mes lectures ne m'a pas aidé. Comme pour le Rouge et le Noir, c'était une erreur. C'est le genre de livre qui doit être abordé dans la tranquillité (un mot qui perd toute sa signification chez moi !), et sans interruption, sinon on perd le fil et la compréhension s'en ressent. le risque à ce moment précis, c'est de basculer dans l'ennui, ce qui m'est arrivé plus d'une fois, malheureusement. Je me suis retrouvée avec la même impression qu'avec A Rebours de Huysmans, livre difficile, obscur et terriblement inadapté à l'adolescente que j'étais lorsque je l'ai commencé.

Le style, disais-je, m'a parut assez pompeux. La description des sentiments des protagonistes, le fil de leurs réflexions sont souvent terriblement durs à suivre, et je me suis quelquefois demandée s'il était vraiment nécessaire d'employer toutes ces circonvolutions de langage pour mettre un mot sur leurs impressions. (la simplicité reste une valeur sûre pour moi !) Toujours à cause de ce style si particulier (et que je n'ai pas autant ressenti dans ses autres nouvelles) et de la lenteur des évènements, je ne me suis pas sentie autant par le récit que je l'aurais dû, et je suis probablement passée à côté de pas mal de détails...

Au-delà de tout cela, il reste quelques points positifs. Les personnages de Kate Croy et de Merton Densher sont particulièrement fascinants dans leur rapports avec les autres et surtout la relation qu'ils entretiennent. Leur sentiments sont puissants, dictés par la passion et une volonté absolue de vivre leur histoire au grand jour, malgré les obstacles de l'époque. Leurs échanges sont des bijoux d'intelligence et l'amour qui les rapproche et souffre de leurs différences sociales va les conduire à bâtir un plan ambigu pour parvenir à leurs fins. Milly Theale sera leur victime - une victime consentante, étant l'amie de Kate et ressentant certaines émotions pour Densher - et sa richesse apparaît très vite comme l'unique planche de salut de Densher s'il souhaite pouvoir épouser Kate, mais le caractère désarmant de la colombe va apporter du fil à retordre à nos deux amants. On peut sans conteste affirmer qu'Henry James excelle à développer la psychologie de ses personnages, et que la lutte des émotions qui se bousculent en eux est souvent bouleversante. Même si elle est exprimée dans un style difficile, l'auteur a atteint son but puisque je me suis sentie proche de ses héros et émue tout particulièrement par le sort de Milly.

La suite ici :
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Citations et extraits (16) Voir plus Ajouter une citation
Étranges étaient les détours de la vie et les humeurs de la faiblesse; étranges les flambées d'imagination et les pièges de l'espoir; et pourtant n'étaient-elles pas somme toute légitimes, ces expériences dont l'authenticité était vérifiée, pour le moins, par le fait qu'on les exerçait sur soi-même?
(Traduction: Jean Pavans)

Que les changements de la vie et les humeurs des faibles, les soubresauts de l'imagination et les duperies de l'espoir étaient étranges; cependant elles étaient licites, n'est-ce pas, les expériences faites avec cette sincérité qui consiste, au pire cas, à les pratiquer sur soi-même.
(Traduction: Marie Tadié)
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Il sentit, au bout de dix minutes, sans même qu'elle le lui expliquât, que si elle l'avait fait attendre, ce n'avait pas été pour le blesser; ils s'étaient dans l'intervalle presque directement compris. Elle avait voulu qu'il réfléchît tout seul à ce qu'elle se proposait de lui dire - sans l'avoir autrement prévenu; elle avait voulu qu'il le sentît sur place, comme elle avait jugé avec perspicacité que cela se produirait (...) L'activité de l'intelligence nous trahit terriblement dans l'action, dans ce besoin d'action où tout est simplicité; mais si l'on ne peut y échapper, l'essentiel est qu'elle soit parfaite. Il n'y aurait jamais d'erreurs s'il n'était amusant d'en commettre.
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Ses pas, il est vrai, soulevaient l’étonnement ; elle pouvait presque voir dans les yeux des passants le reflet de son image et de son allure. La grande question qui les angoissait tous dans cet affreux parc, qu’était-ce, sinon celle de vivre ? Ils pouvaient vivre, s’ils le voulaient ; c’est, comme à elle, ce qu’on leur avait dit ; et elle les voyait autour d’elle, sur des bancs, ruminant cette nouvelle, la reconnaissant comme une chose assez familière sous un aspect quelque peu différent, cette vieille vérité bénie qu’ils vivraient s’ils le pouvaient. Elle regarda de nouveau autour d’elle, à ses pieds, ses mélancoliques compagnons épars – quelques-uns si mélancoliques qu’ils étaient à plat ventre sur l’herbe, cherchant l’évasion, l’oubli, se terrant ; et elle comprit de nouveau, à leur vue, ces deux côtés de la question qui laissaient si peu de place au choix : le côté superficiellement plus frappant, d’après lequel, pour vivre, il fallait le vouloir ; et l’autre, plus tentant, plus insinuant, bref, irrésistible d’après lequel pour vivre, il fallait le pouvoir.
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Pendant quelques minutes ils demeurèrent l’un et l’autre devant cette vérité, et il devint conscient de quelque chose de plus profond encore, de quelque chose qu’elle désirait qu’il comprît, s’il voulait seulement s’en donner la peine. Ce fut le seul appel qu’elle lui adressa, appel à l’intelligence dont elle voulait lui montrer qu’elle le croyait doué. Il n’était d’ailleurs pas homme, en tout cas, à manquer totalement de compréhension. « Je sais naturellement combien je réponds mal à un rêve grand et tendre. Vous avez un projet, un projet grandiose que je comprends parfaitement. Je sais à fond ce que je ne suis pas, et je vous suis très reconnaissant de ne pas me le rappeler de manière plus brutale. » Elle ne répondit rien – elle ne fléchit pas ; peut-être même pour le laisser aller plus loin, s’il en était capable, sur la voie de l’indigence d’esprit. C’était l’une de ces situations où un homme ne peut se montrer, s’il arrive même à se manifester, que médiocre…
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Elle était belle, d'une beauté qui n'empruntait rien aux détails, particularité qui jouait un grand rôle dans l'impression qu'elle produisait. Cette impression était durable, mais impossible à analyser. Elle avait de l'allure, sans être grande ; de la grâce, sans faire de gestes ; de la prestance, sans lourdeur. Simple et svelte, souvent silencieuse, on la remarquait cependant toujours avec un plaisir singulier. Selon les cas, elle semblait, avec moins d'ornements que les autres femmes, plus élégante ; ou, avec plus de recherche, plus simple, sans qu'on pût expliquer la raison de l'heureuse impression qu'elle produisait. Ses amis se rendaient compte de ce mystère et l'expliquaient en disant qu'elle était intelligente, sans préciser si son intelligence était la cause ou l'effet de son charme (pages 15-16).
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Avec "La Bête", le réalisateur Bertrand Bonello reprend à sa manière la nouvelle "La Bête dans la jungle", de Henry James, en plongeant Léa Seydoux dans un futur dystopique qui rappelle notre propre présent et dans lequel les émotions n'ont plus lieu d'être. Il est l'invité de Géraldine Mosna-Savoye et Nicolas Herbeaux.
Visuel de la vignette : "La Bête" de Bertrand Bonello, 2024 - Carole Bethuel
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