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Critique de Malaura


Malaura
  30 juin 2012
Ce n'est pas chose aisée que d'entrer dans l'univers poétique du poète autrichien Ernst Jandl (1925-2000). Pour y pénétrer librement il faudrait pouvoir se dépouiller de tous les sédiments, de toutes les alluvions, de tous ces résidus que l'apprentissage du langage, l'éducation ou les traditions littéraires ont déposés en nous en couches limoneuses durcies et renforcées par les acquis historiques et sociaux tout au long du temps et de l'existence.
Ce n'est pas tant la poésie de l'artiste autrichien qu'il est difficile d'appréhender - celle-ci est au contraire réduite à sa forme la plus brève et la plus radicale - mais plutôt le ressenti et l'émotion qu'elle nous inspire, que l'on est en droit d'attendre lorsqu'on lit de la poésie et dont ici le caractère empathique se révèle pratiquement inexistant tout simplement parce que ce n'est pas son but.
Il faut donc arriver à laisser de côté ses émotions et accepter de ne pas être touché avec le coeur mais davantage avec l'esprit par cette poésie engagée et cérébrale qui fait écho non plus aux sens mais à l'intellect.

Déconstruire la langue, la détricoter maille à maille comme on tire sur un fil de laine pour détisser le passé, et de cette nouvelle pelote réinventer une langue neuve, qui ne serait pas libérée des anciennes normes littéraires mais qui, au contraire, les dédaignerait à loisir afin de les marquer de son opposition, de son refus d'appartenance et de son engagement politique, c'est là le travail poétique novateur qui est au coeur de l'oeuvre d'Ernst Jandl.

Traduite pour la première fois en français et proposée par les éditions des Ateliers de l'Agneau, l'anthologie « Groite et dauche », organisée par l'auteur quelques années avant sa mort, regroupe des poèmes, des textes autobiographiques en prose et une singulière pièce de théâtre, dans lesquels le poète engagé laisse libre cours à un vaste champ expérimental à travers manipulation du langage, effets de style, jeux de mots, de sonorités, de phonétique, répétitions, allitérations, emploi d'onomatopées et d'interjections…
Les mots sont ainsi utilisés comme un matériau brut à sculpter, à remodeler et reformer au-delà des conventions et des codes littéraires, afin d'aboutir à une oeuvre pleine, concrète, réelle, créée pour sensibiliser le lecteur sur les influences néfastes, les fautes et les atrocités - notamment historiques - que le 20ème siècle a générés.

Grandi avec la guerre et profondément meurtri par le peu de résistance de l'Autriche à l'égard du national-socialisme, Ernst Jandl, tout comme ses compatriotes Thomas Bernhard ou Elfriede Jelinek, s'est toujours affiché en opposition directe avec son pays d'origine auquel il reproche sa façon de renier le passé ou de l'édulcorer en menant une politique de l'oubli au lieu de prendre ses responsabilités et d'assumer son Histoire sans en flouter les bords.
Dans les années 1970, Ernst Jandl fait donc partie de ces jeunes poètes avant-gardistes de la nouvelle scène littéraire qui, après des débuts difficiles et très controversés, ont réussi à toucher les consciences en défiant l'ordre établi avec une littérature « de résistance ».
Pour Ernst Jandl, cette résistance s'est donc élaborée au gré d'une poésie expérimentale, d'un travail de déconstruction de la langue visant à refléter le regard éminemment critique qu'il porte sur la société et sur le passé nazi de sa terre natale.
« La place des héros environ tout enfière/échrouaient en une mer d'homoncules enmaillés… »

Les textes poétiques qui composent le recueil « Groite et dauche » jouent souvent avec le grotesque et le burlesque, offrant un côté ludique et fantaisiste par le biais de comptines ou de chansonnettes, désacralisant ainsi l'horreur pour n'en garder que l'aspect le plus abject et souligner toute la barbarie et de la guerre, et de l'idéologie hitlérienne.
« Salagaleikoum, salagaleiboum, saloryadégaquiboum, yadétaaadgaquiboum ! »

Volontiers caricaturaux, certains poèmes présentent aussi un caractère plus intime. En s'inspirant de son vécu et par un travail de mémoire non-dénué de tendresse mais toujours caustique, l'auteur fait remonter à la surface les liens filiaux et familiaux, l'éducation catholique austère et rigide, les premiers émois, les premiers chagrins, les premières douleurs : la mort de la mère, les bouleversements politiques vus par un garçon en pleine puberté, la participation obligatoire aux jeunesses hitlériennes…Des souvenirs qui sont à l'origine de l'engagement politique de l'auteur et qui vont être la matière première d'une oeuvre non-conventionnelle, très moderne et largement implantée dans la réalité.

Les thèmes de la maladie, de l'amour, de la guerre, de l'amitié s'égrènent ainsi au fil de textes au fort pouvoir d'évocation mais dans lesquels il est parfois difficile de s'immerger tant ce travail langagier entrepris par l'auteur dénature avec férocité la langue de Goethe.
« Je glue en dieu le père tout puissant / créateur du ciel et de toute la pourriture / et, né profond en cette merde, moi qui me débats à coups de poings/pour maintenir ma gueule à l'air hors de cette mer/ d'immondices.. »
Sans doute faut-il faire preuve d'une ouverture d'esprit que nous n'avons pas encore suffisamment acquise pour priser pleinement cette poésie gutturale, sèche, gorgée de sons rauques, d'exclamations et de jurons, qui désoriente, décontenance, égare et finit par déconcerter malgré la qualité et la puissance indéniables de certains passages.
Si l'on est sensible à la portée du message et à la démarche poétique de l'auteur, cette anthologie, lue dans le cadre de l'opération Masse Critique, fait souvent l'effet d'une pierre dans la bouche…un peu dure à digérer !
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