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ISBN : 2953860517
Éditeur : GRMX (11/06/2012)

Note moyenne : 4/5 (sur 2 notes)
Résumé :
Retour à l’envoyeur est la première anthologie des poèmes d’Ernst Jandl publiée en France. Poèmes traduits de l’allemand (Autriche) par Alain Jadot et Christian Prigent.

« Les poèmes « délabrés » de Jandl grondent d’une violence sourde. Comme s’il fallait aller au bout d’un certain épuisement du langage quotidien pour faire dire à une « bad poetry » frustrée de toute esthétisation sublimée, l’usure du corps, l’écrasement de l’idée d’homme, les marques... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (1) Ajouter une critique
Lmargantin
  30 décembre 2017
C’est un auteur autrichien quasiment inconnu en France que nous donnent à lire Alain Jadot et Christian Prigent, qui l’ont traduit (et ce n’est pas un mince exploit !). Né en 1925 à Vienne, mort en 2000, Jandl est pourtant célèbre dans les pays de langue allemande, et plusieurs de ses écrits ont eu une résonance internationale.
Nous sommes, avec cette œuvre, très loin de ce qu’on entend ordinairement par « poésie ». Le présent volume s’ouvre d’ailleurs sur une série de textes où c’est l’image du poète dans sa distance sacralisée qui est moquée. Il y est question de Rilke au quotidien (variations comiques sur de simples gestes ou attitudes), mais ce pourrait être aussi bien une autre figure comme Stefan George, pour lequel il devait exister un « nouvel empire » de la poésie, en rupture avec l’époque présente – idéalisme poétique qui perdure jusqu’à aujourd’hui sous des formes diverses. Aux yeux de Jandl en revanche, la poésie ne peut échapper à l’histoire qui vient de se produire, ni à ce que cette histoire a fait à la langue. Le poète, un homme comme les autres, est en prise avec cette réalité, y est plongée, comme Jandl lui-même assistant, le 15 mars 1938, sur la Place des Héros à Vienne, au discours de Hitler proclamant l’intégration de l’Autriche au Reich allemand. Il a alors treize ans, et il écrit des années plus tard un poème intitulé vienne : place des héros où la majesté du Verbe triomphant est évacuée pour laisser la place à la brutalité et la vulgarité du Führer (« dieu le bouc enchâSSait SA diatribe / d’éructronçons éclatonitruands / ça grouillait en rut la ruée humaineuse », traduit Prigent). Cette brutalité et cette vulgarité nazies, c’est avant tout par la langue qu’elles se sont affirmées, et elles la hantent encore.
Il s’agit d’écrire une poésie de notre temps, pour notre temps, dont la langue ne peut être glorieuse. Au lieu d’être un outil au moyen duquel l’homme pourrait exprimer des émotions, voire des idées qui lui seraient supérieures – pure rêverie en somme –, la langue est comme expulsée du corps, semblable à ces humeurs, à ces nausées, à ces rythmes qui l’habitent, le font être. Elle n’est pas travaillée pour rompre (ou donner l’illusion de rompre) avec le temps et la matière dont elle procède, elle est matériau de chair et de sang, voix qui n’a d’existence que corporelle, et qui doit donc se tenir au plus près de ce qui fait l’homme, de ce qu’est la vie humaine, plus proche de celle des chiens (un recueil de poèmes s’intitule Le Chien jaune) que de celle, toujours idéalisée et en cela trompeuse, des poètes ou des grands hommes. « Philosophiquement, ces textes affichent un anti-humanisme décidé », écrit Christian Prigent, dans sa préface qui se tient au plus près de la démarche d’écriture de Jandl, en rupture avec la poésie de langue allemande qui l’a précédée (même si le on peut reconnaître des accents dadaïstes dans ses poèmes).
une langue moi oui avoir
qui dans moi tourner partout
pourtant moi le plus souvent muet
car là où être zéro oreille
là être aussi zéro bouche
sauf pour bouffer boire cloper
Cette langue, dans sa présentation des Poèmes à l’enfance, Jandl la qualifie de « délabrée », ajoutant qu’elle est celle de « gens qui sont contraints de parler allemand sans l’avoir jamais appris de façon systématique », et que c’est un « allemand de travailleurs immigrés ». D’où le caractère oral de ces poèmes dont les verbes sont la plupart du temps à l’infinitif et chaque mot déformé par un accent étranger ou populaire, ce que les traducteurs parviennent à rendre en français, inscrivant cette étrangeté par les mêmes procédés de déformation phonétique, syntaxique ou orthographique (« toi pareler deutch ? pareler deutch toi ? »).
Il faut en effet rendre hommage aux traducteurs (principalement Alain Jadot, qui raconte de manière drôle sa rencontre avec Jandl) : ils sont parvenus à transposer ou plutôt à recréer cette « langue délabrée » en français, rendant ainsi la manière et la voix singulière du poète, devenu célèbre dans les pays germanophones par la drôlerie souvent tragique de ses textes qu’il lisait régulièrement en public. Car Jandl, c’est avant tout une voix qu’il faut non seulement lire, mais écouter. On s’en rendra compte en allant sur Internet : on y trouve de remarquables vidéos de ses lectures, notamment celle de Devil Trap (qui dure une dizaine de minutes). Les éditeurs allemands ont également publié plusieurs de ces enregistrements sous forme de CDs, et sans doute est-ce ce qui nous manque avant tout, en français : la voix de Jandl et la qualité théâtrale de ses lectures.
Il n’en demeure pas moins que ce livre est important. Si Jandl est resté si longtemps inconnu en France, c’est sans doute en raison du blocage qu’on pouvait ressentir, en tant que traducteur, face à nombre de ses poèmes basés sur des jeux sonores et visuels propres à l’allemand, perçus comme intraduisibles. Le tour de force réalisé ici consiste à avoir fait preuve d’autant d’inventivité que Jandl sur le plan poétique. Ainsi, le poème fameux Otto Mops raconte l’histoire d’un homme et de son petit bouledogue, histoire comique par la seule association de mots contenant les syllabes ops/ort/olt/oks. C’est bien la nature sonore du poème qui provoque le rire, même s’il s’agit de la scène la plus banale. En français, le bouledogue (Mops) se transforme en show-show faisant wow wow, et même si la petite scène du départ s’est perdue, on retrouve un jeu de sonorités semblable, propre à Jandl. Ce sont bien des poètes qui ont su traduire le poète.
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Citations et extraits (2) Ajouter une citation
LmargantinLmargantin   30 décembre 2017
La poésie de Jandl est effectivement une poésie décevante pour qui attend du poème sophistication formelle, profondeur méditative et lyrisme exalté. Souvent simplifiée à l’extrême, elle est parfois ostensiblement dérisoire. Elle propose la plupart du temps des scènes de genre ou de brefs monologues. Le ton est sarcastique et goguenard, l’ambiance volontiers sordide. Philosophiquement, ces textes affichent un anti-humanisme décidé. Formellement, ils jouent de ce qui peut verbalement atterrer la figure humaine : platitudes triviales, défauts de prononciation, raccourcis de syntaxe, lapsus concertés. Ils traitent d’obsessions basiques (la guerre, la maladie, la mort, les parents, les animaux...) et stylisent sommairement les résidus d’un monde pauvre et blessé.

Christian Prigent
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LmargantinLmargantin   30 décembre 2017
En mars 1976, j’ai commencé une série de poèmes dont la langue, à l’inverse de toute poésie traditionnelle, se situe en dessous du niveau de langue courant. C’est la langue de gens qui sont contraints de parler allemand sans l’avoir jamais appris de façon systématique. Souvent on parle à ce propos d’allemand de travailleurs immigrés. Mais moi, dans la perspective poétique, je nomme cette langue langue délabrée.

Ernst Jandl
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