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EAN : 9782070308347
304 pages
Gallimard (09/02/2006)
3.73/5   215 notes
Résumé :
Il est des passés qui s'exorcisent. Celui de Charles Juliet est de ceux-là. Non pas les souvenirs des premiers mois de la vie, ceux qui pourtant furent les plus dramatiques puisqu'ils l'arrachèrent à sa mère. L'écrivain, pas encore prêt, ne le fera que beaucoup plus tard dans Lambeaux. Mais ceux des longues années d'apprentissage dans l'École militaire d'Aix-en-Provence. D'abord terribles par la séparation (une fois ... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (33) Voir plus Ajouter une critique
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J'aime Charles Juliet.

Je connaissais et admirais les portraits remarquables qu'il a faits de Bram van Velde, de Giacometti, de Beckett.

 Trois artistes dévorés par leur art. Trois "chercheurs"  épris d'absolu. Trois frères du même "ordre" quasi monastique, fait de dépouillement,  d'interrogation et d'exigence, voués à des "saints"  différents:  Bram entré en peinture, Samuel en littérature et   Alberto en sculpture,  comme on entre en religion.

J'aime Charles Juliet pour son empathie avec les sauvages, avec les muets, avec les hantés.

J'aime la façon respectueuse et tendre dont il sait les approcher, leur parler, les comprendre, les traduire sans jamais les trahir.

Mais je ne savais rien de lui. Une année d'éveil qui relate ses annees d'adolescence comme enfant de troupe à l'école d'Aix -en-Provence, a été une découverte, une surprise, et surtout  une raison de plus de l'aimer.

 Charles est un "petit paysan", un petit vacher timide, amoureux de sa campagne et  de ses bêtes, qui , tout bébé, a  été placé en famille d'accueil après l'internement de sa mère et adopté avec amour par une  famille  de paysans pauvres , et, singulièrement, par une mère de secours à qui il voue un amour inconditionnel. Mais il garde de son abandon prématuré une angoisse panique qui le fragilise.

 L'école des enfants de troupe est la seule chance , pour cet enfant pauvre mais doué , de poursuivre des études. La vie de caserne avec ses règlements absurdes, ses brimades, ses bizutages violents est une école bien dure pour cet enfant tendre, renfermé. Souvent la seule réponse aux coups reste de les rendre, ce qui n'est pas sans risque: cachot, surcroît de vexations, renvoi...Seules oasis dans cette prison : les cours où le jeune garçon découvre la connaissance, et surtout l'art difficile des mots, ...et les week- ends où son chef, qui l'a pris en affection, l'emmène partager sa vie de famille. Mais ce chef a une femme, mal mariée, malheureuse qui jette son dévolu sur ce tout jeune adolescent qui n'a pas quatorze ans..

La passion et l'orage des sens entre alors en lutte , chez lui, avec un fort sentiment de trahison et de culpabilité à l'égard de ce chef qui lui a tendu la main. Mais le désir est une loi impérieuse. ..

Racontée au présent,  avec une simplicité qui a la force de l'évidence, cette chronique d'une adolescence où l'enfant blessé et fragile découvre l'amour et l'écriture, sans encore les  comprendre ni les  maîtriser ni l'un ni l'autre, serre  le coeur.

Aucune afféterie romanesque, aucun arrangement scénaristique, rien que du brut de décoffrage.

Une écriture limpide et puissante.

Comme un cri d'enfant effrayé dans la nuit qui s'étonne soudain  d'être pris pour un homme.
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Il y a, dans la littérature contemporaine - et tout particulièrement en France -, pléthore d'autobiographies à peine romancées, dites “auto-fictions”, où s'étalent à la vue de tous en flaques visqueuses et bien souvent nauséabondes les états d'âmes victimaires et les épreuves de la vie - parfois insignifiantes - élevées avec autant d'outrance que d'impudeur au noble rang de “traumatismes”. Leurs auteurs sont souvent très médiatisés, ils ont leur heure de gloire et leurs lecteurs : tant mieux pour eux. Font-ils pour autant oeuvre de littérature ? Rien n'est moins sûr…

Avec Charles Juliet, dont je découvre pour ma part l'oeuvre de fiction avec "L'année de l'éveil", nous sommes dans un tout autre registre. Au travers de son histoire personnelle, de son chagrin silencieux et secret d'enfant abandonné éperdument en quête d'un repère maternel et d'un père de substitution, de ses tourments d'adolescent fragile, solitaire et trop sensible confronté à la froide rigueur d'une discipline et d'un environnement militaires, de sa rencontre bouleversante et douloureuse avec un premier amour à tous égards et a priori impossible, il construit un récit tout en retenue et en pudeur qui transcende son cas particulier pour atteindre à l'exemplarité.

L'histoire est prenante, l'écriture - très simple - est efficace et belle, et ce sont précisément les larmes que l'auteur ne verse pas sur lui-même qui m'ont serré le coeur. Roman d'apprentissage - de la vie et surtout de l'amour -, "L'année de l'éveil", année initiatique qui lui ouvrira les portes de l'écriture, est pour moi une belle rencontre, un beau livre et, pour le coup, réellement de la littérature.

[Challenge Multi-Défis 2020]
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Charles Juliet fait partie des poètes dont j'ai au moins un recueil dans ma bibliothèque et dont je connais par coeur quelques-uns de ses textes.
J'aime, à titre d'exemple, ce poème tiré de son ouvrage - Pour plus de lumière -

"Combien désiré combien doux
ce murmure trop ténu
auquel je donne voix
en me creusant
dans mon silence

puis lourds
encore aveugles
encore mêlés
à tout cet humus
où ils prenaient vie
les mots qui montent affluent
s'inscrivent sur la page

ces mots que j'enfante
et qui me donnent le jour"

Ce qui caractérise Juliet, c'est l'extrême simplicité de ses mots, et presque paradoxalement leur grande force et leur remarquable expressivité.

En cherchant à faire connaissance avec le romancier, je voulais non pas me détacher du poète mais voir s'il s'inscrivait dans la grande tradition des grands auteurs de notre littérature qui savaient aussi bien manier l'intrigue que la rime... George Sand, Maupassant, Hugo, Musset, Nerval, Cocteau, Aragon ou Houellebecq ( j'aime beaucoup la poésie de cet iconoclaste anarchiste de droite méga dépressif ) et ajoutons-y Bataille dont la poésie de "haine" à l'égard de la poésie traditionnelle est le chemin qui permet d'accéder "à la véritable poésie"... Je vous recommande - L'Archangélique et autres poèmes -... ça mérite une lecture...donc, Charles Juliet appartenait-il à cette tradition ? Telle était ma démarche.
J'ai donc choisi un roman autobiographique dans lequel le poète, non, le romancier... évoque sa deuxième année à l'école des enfants de troupe d'Aix-en-Provence.
Enfant privé de parents, placé dans des familles de substitution, le petit Charles grandit à la campagne où il est un enfant paysan, plus familier des animaux et de la nature que du monde des hommes.
L'École militaire est une opportunité qui se présente à lui comme offre d'éducation et comme on dirait aujourd'hui... comme ascenseur social.
Il arrive à Aix accompagné d'une valise en bois, cadeau d'un camarade menuisier de son village.
Seul !
Les autres gamins ont des parents, des vêtements et des bagages décents.
Ils ont même pour dormir le soir ce qu'ils appellent un "pyjama"... vêtement dont le petit Charles n'avait jamais entendu parler avant de se coucher dans ce dortoir.
Nous sommes entre l'après-guerre et le début de la guerre d'Indochine (1946-1954).
Charles Juliet étant né en 1934, son roman évoquant sa deuxième année d'enfant de troupe, on peut en déduire que le roman se situe en 1947 et que le jeune sergent a entre 12 et 13 ans... car l'auteur ne consent à aucune précision temporelle : années, âges nous sont refusés et renvoyés à nos déductions...
Juliet nous fait entrer dans l'univers d'une École militaire où tous les coups, toutes les humiliations ( bizutages, sévices, ce qu'on appellerait aujourd'hui harcèlement, brimades, fayotage, omerta...), tous les abus de pouvoir, toutes les injustices, toutes les privations, toute une excessive discipline, sont permis.
Dans cette jungle où le plus fort ( gradés ou aînés ) a le dernier mot, il va vivre une année de caserne initiatique.
Un chef de section s'est pris d'affection pour lui ( substitut paternel ).
Ce sergent a été champion de France militaire de boxe dans la catégorie des poids moyens.
Il va lui ouvrir les portes de sa maison tous les dimanches et l'initier à la boxe.
Sa femme Léna, malheureuse avec cet homme jaloux qui la séquestre et la bat, va initier l'enfant à l'amour (substitut maternel)
Enfin, ses professeurs vont l'initier à un monde qui, jusque-là, se limitait à l'église, aux prières et à ses vaches.
Il va apprendre l'existence des camps de concentration et de la Shoah.
Il va découvrir l'existence du Mal et d'un Dieu indifférent à la souffrance des victimes et à l'impunité des bourreaux.
Il va, dans son corps qui mue et dans son cerveau qui s'ouvre, se révolter contre ces bouleversements que connaît toute chrysalide se rapprochant du papillon qu'elle va devenir.
Rébellion contre l'autorité, pulsions de mort... les affres de ce début d'adolescence vont l'initier à la plus cruelle des privations ; quinze jours de cachot vont lui permettre de poser un regard neuf sur lui et sur le monde.
Découverte et initiation à la camaraderie et à l'amitié viendront conclure cette année d'éveil.
Au final, que dire de ce énième livre sur les convulsions adolescentes d'un gamin confronté à un milieu clos, qui a ses propres règles et où l'homme est un loup pour l'homme ?
Que je ne me suis pas ennuyé... bien que connaissant tous les ingrédients de la recette... dont j'ai parlé plus avant.
Que ça ne vaut pas par exemple - Les désarrois de l'élève Törless - de Robert Musil, mais que ça se laisse lire.
Un bémol, cette relation amoureuse pédophile avec une femme battue que le bouquin interrompt l'été et les vacances venus, mais dont Juliet annonce joyeux qu'elle pourra reprendre à la rentrée.
J'ai trouvé cette approche et cette conclusion désinvoltes, légères, peu responsables.
Un roman autobiographique qui ne manque pas d'intérêt, d'un point de vue narratif et stylistique, mais qui m'a semblé inégal et manquant d'une certaine forme de lucidité dans la hiérarchie des thèmes évoqués... la bouffe faite essentiellement de fayots, de purée et de charançons, prenant le pas sur une relation amoureuse enfant-adulte, dont l'adulte, femme battue, méritait un autre traitement (aucun jeu de mots) que celui que l'auteur lui concède.
Sur ce livre, ma préférence si elle est acquise au poète, hésite à accorder la même au romancier.
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"Une paix monte en moi,
des choses vitales me sont confusément dévoilées,
et je comprends que je commence à quitter mon enfance." P 61 .

L'année de l'éveil est tout entier contenu dans cette phrase, des choses vitales me sont dévoilées, par cette fulgurance, Charles Juliet nous conduit vers ce qui est l'essentiel, la concrétisation palpable d'un élan amoureux.

L'année de l'éveil est bien un roman d'amour, le roman d'un premier amour, avec l'émerveillement qui embrase le jeune homme, la découverte de l'émoi amoureux. Ce qu'il nous fait partager est bien plus qu'un regard, qu'une projection d'un désir, bien plus qu'une quête d'un plaisir, fut-il le plus le plus édifiant des plaisirs, le plus humain le plus charnel.


Tout au long du livre, Charles Juliet, retrace le trouble que suscite en lui ce sentiment nouveau, dont il ne sait pas si il est réel, imaginé, car il ne sait pas encore analyser ses tourments.

Il est sans doute rare d'aller aussi loin dans l'expression des fièvres de l'amour, Roland Barthes a décrit les tourments de l'amant, a-t-il été aussi loin, pour rendre compte de ce dévoilement des choses vitales, un dévoilement mené pas à pas, comme un effeuillage interminable, presque douloureux.


La beauté du texte est aussi liée à sa simplicité, quoi de plus vivant et en même temps de plus émouvant que de partager l'amour au point de mâcher les mots écrits par l'amante ;
"je les porte à ma bouche.
Me mets à les mâcher et les avaler.
Pour la sentir vivre en moi..
Pour faire passer ses mots dans mon sang."
P 61.



Il y a aussi dans cette phrase, "une paix monte en moi ", le résumé de la deuxième partie du livre. le "je comprends" nuancé, par je commence à comprendre ce qui m'arrive, qui n'est plus du domaine de l'enfance qui n'est plus du champ des disciplines de son collège, qui n'est plus dans la sphère de l'apprentissage du métier de soldat.


Quitter son enfance, Charles le fait progressivement, en découvrant le manque, l'absence, le doute, en apprenant que le monde dans lequel il rentre n'est plus celui de l'insouciance.

À l'extrémité du livre c'est un adulte qui se détache, prêt à affronter la vie, à choisir sa voie ; page 249 "il écrit je sais par où il me faut passer et comment je dois m'y prendre", il assume ses gestes. Il s'affirme page 286, "maintenant à ma grande surprise je n'ai plus peur de la serrer dans mes bras".

Un merveilleux premier amour, le total opposé du Grand Maulnes.

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L'année de ses douze ans, Charles Juliet s'éveille à la vie en société dans un collège militaire en Provence, après avoir gardé des vaches à la campagne. Il y découvre la discipline implacable, le travail scolaire assidu, les brimades et les maltraitances des aînés et des gradés, mais aussi l'amitié et la solidarité entre pairs. Au même âge, il connaît l'amour physique et passionnel avec l'épouse de son supérieur hiérarchique direct - homme qu'il vénère pourtant.

Juliet retrace le portrait de l'adolescent qu'il fut dans les années d'après-guerre : hyper-sensible, parfois suicidaire, doutant de sa foi en Dieu, en mal d'affection et de référents adultes. D'abord discipliné et perfectionniste, il devient révolté, rebelle en mûrissant... Il évoque également ici sa nostalgie de la campagne (ses vaches et sa chienne), sa passion pour la boxe, pour l'écriture et les échanges épistolaires.

La liaison de ce tout jeune homme (12 ans) avec cette femme de dix ans son aînée - voire plus ? - peut choquer, a fortiori les mères d'ados, mais s'explique finalement par la soif de tendresse et d'amour (maternel, probablement, et physique, naturellement) de ce garçon qui en a été dépourvu jusqu'alors.

Un livre émouvant, intéressant, mais je lui ai de loin préféré 'Lambeaux', plus poignant, un bel hommage à ses deux mères, et moins centré sur cette période militaire de sa vie - thème qui me barbe au-delà de 100 pages.
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Citations et extraits (29) Voir plus Ajouter une citation
En entrant dans cette caserne, en voyant ces murs, ces bâtiments, en découvrant ces centaines de visages inconnus, ces manières de parler tellement différentes de la mienne, dès la première minute, j’ai compris que j’étais seul, irrémédiablement seul, que je serais à jamais seul, que chaque être humain est misérablement seul. (p 62)
Je prends conscience qu’on ne choisit ni ses parents, ni son enfance, ni ce qui en découle, ni ce qu’on est. Mais ce que le hasard et les circonstances m’ont attribué, et qui n’est pas forcément pour me convenir, dois-je le combattre, ou m’y soumettre ? Ces questions qui viennent de surgir en moi, je devine qu’elles ne me lâcheront plus. Ainsi non seulement suis-je seul, dramatiquement seul, mais encore, il ne m’est pas accordé de choisir la vie qui pourrait répondre à mes désirs. Mes pas, ces pas que je ne peux diriger, où vont-ils me conduire ? Vers quels pays ? Quelles rencontres ? Quels abîmes ? (p 66)
(Un professeur parlant aux élèves de son expérience en camp de concentration) : « La première de ces conclusions, fort banale, procède d’un simple constat. Elle peut s’énoncer ainsi : en toute bonne conscience, l’homme est capable d’infliger à d’autres hommes les choses les plus terribles, les plus atroces. En les écrasant et les humiliant, en les contraignant à perdre toute dignité et à se mépriser eux-mêmes, il vise à tuer leur âme, à les transformer en loques, en déchets puants et repoussants, de sorte qu’à la fin, hébétés, vidés de toute humanité, ne se reconnaissant plus le droit de vivre, ils en viennent à être des victimes consentantes, à collaborer avec la machine de mort qui travaille à les anéantir.
Mais il faut aussi savoir qu’à l’opposé, l’homme peut faire montre d’un dévouement, d’une générosité, d’un héroïsme absolument admirables. Lors de mon prochain cours, je vous raconterai comment des déportés n’hésitèrent pas à mettre leur vie en jeu pour venir en aide à un camarade. […] Donc, lorsque devenus adultes, vous chercherez à sonder ce mystère qu’est l’être humain, à vous faire une juste idée de ce que nous sommes, il vous faudra ne pas perdre de vue que nous avons au moins deux versants. […]
La seconde conclusion à laquelle je suis parvenu, non moins banale que la première, est également née d’un constat. Un constat qui m’a amené à découvrir que l’homme possède des ressources de courage, de ténacité, d’énergie absolument insoupçonnables. Aux prises avec les pires circonstances, prisonnier des situations les plus désespérées, il trouve en lui les moyens de se rendre quasiment invincible, de déjouer ce qui est conçu pour l’avilir et l’éliminer. S’il veut, il peut surmonter souffrance et désespoir. S’il veut, il peut même vaincre sa peur de la mort. Et lorsqu’il est affranchi de cette peur, il possède une force et une liberté qui lui permettent de tout défier, tout affronter.
Au maquis, j’avais un grand ami, […]. Un jour, alors que nous étions traqués par les Allemands et que nous grelottions, enfouis dans la neige, je maugréais, maudissais cette vie que nous menions. […] Il me rappela à l’ordre, puis conclut, comme s’il émettait une évidence : ‘Si on sait s’y prendre, on peut être heureux même en enfer.’ Cette réflexion, je ne l’ai jamais oubliée. Non plus que ce regard qu’il avait eu. Un regard vibrant de défi, de force, de joie, d’une détermination farouche, qui m’avait immédiatement regonflé. » (p 112-115)
˗ Monsieur, pourquoi Dieu a-t-il permis qu’il y ait des camps de concentration ?
[…]
˗ Si ta question s’adresse non au professeur, mais à l’homme que je suis, je me sentirai autorisé à te dire que, selon moi, Dieu n’existe pas. Depuis le fond des âges, l’homme est dans un tel effroi face à la vie, la mort, l’immensité de l’univers et de ce qu’il ignore, qu’il a éprouvé le besoin d’imaginer un père tout-puissant, un père qui a pour rôle de le guider, le protéger, le consoler, un père qu’il ne cesse d’implorer et à qui il demande de dispenser largement bonheur, réussite, richesse, un père qui lui assure qu’après avoir été jeté en terre, il ressuscitera, puis jouira d’une existence et d’une félicité éternelles. Tout cela est si puéril, si dérisoire. Comment l’homme peut-il pareillement se leurrer, fonder sa vie sur un tel tour de passe-passe, croire en un Dieu qui est le produit de sa propre invention ? Cela est pour moi un mystère. D’ailleurs, que Dieu existe ou non, quelle importance ! En revanche, ce qui importe au plus haut point, c’est ce que nous sommes, et la manière dont nous nous conduisons avec autrui.. Cet autre moi-même, mon semblable, est-ce que je le respecte, le traite en égal, fais preuve de rectitude dans mes rapports avec lui ? Ou au contraire, est-ce que je ne cherche pas, subtilement ou non, à le dominer et l’exploiter ? A l’abaisser et l’humilier ? Ces questions, vous aurez à vous les poser cent fois le jour et tout au long de votre existence. (p 116-117)
Moi, pour que je ne sois pas toujours à me faire des reproches et à me mépriser, pour que je travaille bien en classe, j’ai besoin qu’un adulte me marque de l’intérêt, se préoccupe de mes résultats, me donne de l’amitié. (p 145)
J’écoute cette voix qui me parle avec insistance, me ressasse depuis quelques heures toujours les mêmes mots. C’est un ensemble de trois courtes phrases qui se rapportent à ce que je préfère laisser enfoui au fond de moi. Soudain, à peine l’envie m’en est-elle venue, je décide de graver ces phrases dans le bois du bat-flanc. […] L’enfant que le père a chassé n’a plus de route. Là-bas loin dans la montagne du fond de sa tombe la mère appelle. Inlassablement de sa bouche écrasée le fils la supplie d’accorder enfin son pardon. (p 196, 198)
Mais, avait poursuivi notre professeur, dans l’hypothèse où Dieu n’existerait pas, il ne faudrait pas commettre l’erreur de considérer que tout est permis. L’exigence morale est en chacun et il incombe à chacun de lui obéir. Et pourquoi ne serions-nous pas capables de mener des vies authentiquement morales sans l’espoir d’obtenir une rétribution dans l’au-delà ? Bien des croyants s’efforcent d’être irréprochables, mais uniquement par égoïsme, pour s’assurer un profit, gagner la vie éternelle. Il n’y a là ni plus ni moins qu’une sorte de marchandage, et ce marchandage est profondément immoral. (p 246)
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(...) selon moi, Dieu n'existe pas. Depuis le fond des âges, l'homme est dans un tel effroi face à la vie, à la mort, l'immensité de l'univers et de ce qu'il ignore, qu'il a éprouvé le besoin d'imaginer un père tout-puissant, un père qui a pour rôle de le guider, le protéger, le consoler, un père qu'il ne cesse d'implorer et à qui il demande de dispenser largement bonheur, réussite, richesse, un père qui lui assure qu'après avoir été jeté en terre, il ressuscitera, puis jouira d'une existence et d'une félicité éternelles. Tout cela est si puéril, si dérisoire. Comment l'homme eut-il pareillement se leurrer, fonder sa vie sur un tel tour de passe-passe, croire en Dieu qui est le produit de sa propre invention ? Cela est pour moi un mystère. (p.116-117)
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J'affectionnais particulièrement deux exercices. Le premier consistait à demeurer immobile et à observer longuement tout ce qui se trouvait dans mon champ de vision. Puis je fermais les yeux et devais me rappeler et me décrire tout ce que j'avais observé. Le second exercice était un peu semblable à celui-ci. Mais au lieu de porter mon regard sur ce qui m'entourait, je gardais les paupières closes et me racontais ce que je ressentais, ou ce qui me passait par la tête. (...) Parfois, je cessais de me parler, et une histoire se développait, qui m'entraînait fort loin, en des villes et des pays dont les noms me faisaient rêver.
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Je rampe jusqu'à me trouver entre deux fenêtres, me mets sur le dos, croise les mains derrière la nuque et contemple les étoiles. Leur diversité ne m'avait jamais frappé, et cette nuit, j'en fais la découverte. Certaines sont minuscules, d'autres plus grosses qu'une mirabelle, certaines paraissent ineffablement éloignées, d'autres toutes proches, certaines émettent un
rayon uniforme, d'autres vivent et palpitent, semblent lancer des appels, forcent mon esprit à s'interroger sur leur multitude, sur l'énigme de la vie, sur l'origine et l'étrangeté de cet univers dont l'immensité m'épouvante et m'écrase. Car ces espaces infinis, criblés d'étoiles, qui descendent en moi et m'émerveillent, m'amènent à me sentir désaccordé, inconsistant, vain, nul, m'emplissent de honte, me donnent le désir de me retirer de l'existence.
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Je me figurais que pour s'aimer, un homme et une femme devaient se cacher dans le noir, être étendus sur un lit, et mon étonnement est sans bornes d'avoir découvert qu'ils peuvent s'étreindre le jour et dans la campagne. Que cet acte ait pu être commis en pleine lumière et en dehors d'une pièce close, augmente encore mon tourment. (...) A coup sûr, Dieu nous aura vus. Terrible sera le châtiment. (p.42-43)
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Videos de Charles Juliet (31) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Charles Juliet
Avec Marc Alexandre Oho Bambe, Nassuf Djailani, Olivier Adam, Bruno Doucey, Laura Lutard, Katerina Apostolopoulou, Sofía Karámpali Farhat & Murielle Szac Accompagnés de Caroline Benz au piano
Prononcez le mot Frontières et vous aurez aussitôt deux types de représentations à l'esprit. La première renvoie à l'image des postes de douane, des bornes, des murs, des barbelés, des lignes de séparation entre États que l'on traverse parfois au risque de sa vie. L'autre nous entraîne dans la géographie symbolique de l'existence humaine : frontières entre les vivants et les morts, entre réel et imaginaire, entre soi et l'autre, sans oublier ces seuils que l'on franchit jusqu'à son dernier souffle. La poésie n'est pas étrangère à tout cela. Qu'elle naisse des conflits frontaliers, en Ukraine ou ailleurs, ou explore les confins de l'âme humaine, elle sait tenir ensemble ce qui divise. Géopolitique et géopoétique se mêlent dans cette anthologie où cent douze poètes, hommes et femmes en équilibre sur la ligne de partage des nombres, franchissent les frontières leurs papiers à la main.
112 poètes parmi lesquels :
Chawki Abdelamir, Olivier Adam, Maram al-Masri, Katerina Apostolopoulou, Margaret Atwood, Nawel Ben Kraïem, Tanella Boni, Katia Bouchoueva, Giorgio Caproni, Marianne Catzaras, Roja Chamankar, Mah Chong-gi, Laetitia Cuvelier, Louis-Philippe Dalembert, Najwan Darwish, Flora Aurima Devatine, Estelle Dumortier, Mireille Fargier-Caruso, Sabine Huynh, Imasango, Charles Juliet, Sofía Karámpali Farhat, Aurélia Lassaque, Bernard Lavilliers, Perrine le Querrec, Laura Lutard, Yvon le Men, Jidi Majia, Anna Malihon, Hala Mohammad, James Noël, Marc Alexandre Oho Bambe, Marie Pavlenko, Paola Pigani, Florentine Rey, Yannis Ritsos, Sapho, Jean-Pierre Siméon, Pierre Soletti, Fabienne Swiatly, Murielle Szac, Laura Tirandaz, André Velter, Anne Waldman, Eom Won-tae, Lubov Yakymtchouk, Ella Yevtouchenko…
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