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ISBN : 2864329867
Éditeur : Verdier (23/08/2018)

Note moyenne : 3.86/5 (sur 11 notes)
Résumé :
Mai 1945, les troupes soviétiques hissent le drapeau rouge sur le toit du Reichstag, à Berlin. Trois années passent et partout dans les rues de Leningrad traînent des vétérans, héros déchus, patriotes aux bravoures affadies, des « rabroués de l’armée », une jeunesse physiquement injuriée qui ternit les lendemains de la victoire. Une partie de ces parasites sera reléguée à Valaam, une île de Carélie perdue sur le plus grand des lacs d’Europe.

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Critiques, Analyses et Avis (8) Voir plus Ajouter une critique
Floyd2408
  10 décembre 2018
Il y a toujours une histoire entre un roman et son lecteur, un lien invisible se tissant au premier regard avec la première de couverture, le titre tinte un appel, puis le bandeau quelque fois accroche par son jeu de mots ou une gravure, un dessin et enfin le Graal par le quatrième de couverture, un extrait, une petite amuse-bouche, un concentré élégant distillant l'excellence du roman. L'île aux troncs de Michel Jullien, au titre magnétique, au bandeau avec une image de la reproduction de peinture Je ne veux pas une nouvelle guerre par Gennady Dobrov 1974 sur l'affichage à l'exposition les Manuscrits de la guerre à Moscou et ce quatrième de couverture soufflant la dernière inspiration pour s'attacher au livre, les doigts serrés à cette édition Verdier, créative de belles pépites, cette couleur caractéristique de la couverture, orange-jaune, je suis dans cet espace-temps statique où mon esprit façonne déjà une évasion littéraire unique, une prose nouvelle à gargantuatiser sans modération, ce lien est là, L'île aux troncs s'invite dans ma bibliothèque pour un jour s'ouvrir à mon âme.
Michel Jullien est un peu énigmatique, alors j'arpente pour découvrir cet auteur, né en 1962, proche de Paris, a fait des études littéraires, a enseigné au Brésil, puis a travaillé dans l'édition pour ensuite s'est adonné à l'écriture, il est l'auteur de six romans aux éditions Verdier, comme Denise au Ventoux, prix Franz-Hessel 2018, Yparkho, prix de Tortoni 2015 et des livres sur sa passion la montagne, Mont-Blanc, premières ascensions, éditions du Mont-Blanc, 2012 puis Alpinisme et photographie : 1860-1940, co-écrit avec Pierre-Henry Frangne et Philippe Poncet, Amateur éditions, 2005.
Les premières pages sont une énumération étrange de personnes estropiées, tous sans jambes, un à un dans une cellule numéroté, ces hommes sont surnommés des samovary, une description minutieuse, tous posés là, vivant leur mutilation comme les pièces d'un jeu d'échec, une comparaison légère et volatile, de ces hommes deux êtres deviennent des irréductibles compagnons, unis de leur solitude imposée, sur cette île de Valaam, titre de ce chapitre, reclus dans un ancien monastère, l'un est la curiosité de l'île, Kotik, l'Amputé, « une guibole singleton », l'autre un samovar ordinaire, Piotr voisin de cellule de son camarade, une amitié de plus de dix ans, les unit, puis les souvenirs de Nathalia et de sa gloire. L'âme Russe s'infuse dans ces hommes, un poème de Pouchkine, Poltava ruisselle les lèvres humides d'un de ces êtres bannis, les accords d'Igor Netcheporenko, des Bateliers de la Volga fredonne l'atmosphère de cette île de Carélie, et, ses noms et prénoms aux consonances salves respirent ce pays de Fédor Dostoïevski et Alexandre Soljenitsyne. Cette île est une île dans l'île, très poupées russes ironise Michel Jullien, lorsqu'il décrit avec beaucoup de justesse ce lieu, l'aquarelle du paysage, le moustique engrenage de ce lieu perdu dans une bestialité primitive, une nature férocement inhumaine, libre de ces âmes mutilées, jonchant leur sol, inerte à la faune et flore ambiante. Pour ensuite définir cette île, comme le timbre-poste de l'Union soviétique, devenant la retraite de ces « rabougris de l'Armée rouge », pour les cacher, sans honte et honte de ces infirmes.
Petit à petit Michel Jullien distille un souffle historique à cette intrigue, des dates, des lieus, des combats où ces hommes, ces militaires soviétique, ces demis hommes de leur tares, de ce cadeau militaire, une décoration gravée à vie, une cicatrice dévorante pour devenir ces hommes troncs s'illusionnant d'une utopie comme des icônes perdues sur cette île perdue entre l'Islande et le froid, entre prison et bannissement, ces êtres au coeur d'adolescent frissonnent le temps dans l'alcool, les jeux de mains et surtout les songes.
Ces hommes marqués par la guerre jouent de leur sort avec une drôlerie face aux sorts que la guerre leur a offert, cette mutilation et de leur pays lâche, les abandonnant dans un « drôle d'îlot glacière », les bannissant de l'horreur de la guerre par les stigmates recueillis, au lieu de les chérir de leur bravoure et de leur sorts, ils deviennent des parias, des invisibles, des intouchables, pour laisser seulement la façade propre, nettoyer l'indicible pour devenir l'éclat du paraitre, la guerre propre sans conséquences, c'est une évolution de la vie de ce pays, les traces de cette guerre lointaine, les premiers essais de la bombe nucléaire, le 29 Août 1949, la lassitude gagne les villes comme Leningrad, aseptiser ses rues, les passants sont las de ces estropiés baignés dans l'alcool, et d'un coup de balais faire partir ce contingent d'amputés vers une destinée lointaine et proche , l'île de Valaam avec ce monastère vide du XVIe siècle, où nos deux compagnons Kotik et Piotr y résideront comme des fantômes d'anciens militaires.
Michel Jullien à travers l'épopée de ces deux militaires déchus de leur handicap, une Russie hostile à ses propres enfants combattants l'ennemi allemand, une Russie malade, des difficultés dans l'administration des vétérans, des hôpitaux vétustes, des jeunes hommes rongés par l'alcool, dévorés par une guerre qu'ils n'ont pas choisis. La traversée invisible de ces deux anti-héros, ce couple unique par leur physique, ce pantomime à quatre membres, une jambe, trois bras, errent dans leur pays de Moscou à Leningrad puis sur cette île Valaam pour se perdre dans leurs illusions perdues, l'un dans la natation sans eau, sur une chaise, l'autre dans la sculpture d'objets et de femmes plantureuses et surtout leur amour pour une aviatrice Natalia Fiodoravna Mekline. Tous les deux aiment cette jeune Russe avec ce portrait enfuit sous les aisselles de l'un d'eux, puis découvert chaque jour pour leur rituel journalier, leur amour stérile, échappant de leurs petites cervelles une idée féroce d'aller la rencontrer, dans sa ville de Loubny, un périple fou pour ces deux fous si attendrissant. Michel Jullien ouvre son roman dans un romanesque attendrissant avec ces deux hommes encore adolescents dans leur esprit et l'âme perdue dans cette guerre, les privant de leur innocence, sans les perdre dans une conviction mature malsaine. Petit à petit la prose juste de notre auteur dérive vers la vie atroce de ces soldats, puisant des informations sur la publication Grandeur et misère de l'armée rouge. Témoignages inédits (1945-1945) par Jean Lopez et Lasha Otkhmezuri, récoltant des témoignages des vétérans de l'Armée rouge, puis aussi avec le livre vérité de l'Archipel du Goulag de Soljenitsyne.
Ce court roman happe par sa force subtile, une découverte assez sombre de la Russie d'après-guerre, malmenant ces enfants de guerre, écho invisible à L'archipel du Goulag et à l'esprit Russe de ces auteurs comme Dostoïevski, Tolstoï que cite Notre auteur, lorsque nos deux estropiés perdus dans le froid ressemblent à deux de ces héros de Maître et serviteur, une nouvelle de Léon Tolstoï parue en 1895. Un roman courageux, fort bien écrit avec une âme tendre et amusante quelque fois, pour échapper à cet enfer, ces deux militaires restent des hommes touchants, inertes à leur sort, comme deux enfants.
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yv1
  28 septembre 2018
Île de Valaam, nord-ouest de la Russie, dès la fin de la seconde guerre mondiale, les éclopés, culs-de-jatte pour la grande majorité d'entre eux, y sont relégués, dans un ancien monastère, pour ne plus mendier dans les grandes villes du pays. Là, vivent Piotr et Kotik. Piotr est comme beaucoup de ses voisins, amputé des jambes. Kotik, lui, a encore une jambe, un privilégié donc, mais n'a qu'un bras, les deux membres restants du même côté.
C'est sur cette base historique que Michel Jullien construit le roman de ces deux hommes qui vouent un culte à l'aviatrice Natalia Mekline (1922-2005), héroïne de guerre.
Le livre débute par un travelling absolument génial de la communauté îlienne. Dans une langue un brin précieuse -j'ai dû aller chercher la définition de quelques mots : "bollard", "piédouche", "paisseau", "tronchet", "cauteleux", "mofettes", "bagotter", "higoumène", "soulte", "empeigne", "dessiller", "embrever"- et en même temps d'une grande modernité, de belles longues phrases déstructurées, très ponctuées, assemblant en elles parfois plusieurs idées, Michel Jullien parvient à faire naître de nombreuses images. J'en ai apprécié chaque mot, chaque tournure, que j'ai lus lentement pour n'en rien rater.
Puis, le romancier, dans sa deuxième partie, s'attarde sur le duo Piotr/Kotik, avant qu'ils n'arrivent à Valaam, leur amitié, leur force malgré leur jeunesse. Tout n'est pas dit, et il faut deviner des traits de caractère, des conséquences de leur situation de mutilés de guerre, Michel Jullien parie sur l'intelligence du lecteur. Il continue sur le même rythme, le même style littéraire, qui, parfois, induit quelques longueurs, car je le disais plus haut, pour bien en profiter, il faut tout lire, prendre son temps, ce ne sont pas des longueurs rédhibitoires, elles participent à la bonne compréhension de la vie des deux jeunes hommes dans le monastère.
Cent-vingt pages qui peuvent prendre un peu de temps (avec en prime un court dossier sur l'île de Valaam et Natalia Mekline), mais qui sont d'une grande beauté, qui peuvent déplaire, mais qui, lorsque le lecteur s'y retrouve lui donnent une grande joie, un plaisir de lecture indéniable. Sans doute y aura-t-il des critiques plus objectives, plus construites que ma recension, mais je me suis totalement, et dès le début , laissé emporter d'abord par cette écriture si particulière, si belle, puis par le contexte et enfin par Piotr et Kotik. Comment aurais-je pu résister à un texte qui débute comme ça -avec cette première phrase que j'ai relue plusieurs fois, me demandant pourquoi elle était construite ainsi et finalement la trouvant parfaite ?
"A ce point que, de bonne foi, on n'aurait pu prétendre à un hasard. En effet, on vit sortir un mutilé de sa cellule, héros de l'île parmi d'autres, diminué sous le fessier avec un déhanchement inoubliable, une espèce de pendule volontaire, le corps oscillant d'avant en arrière à chacun de ses pas qu'il effectuait sur les mains, agile, plutôt souple et sans que rien ne pesât, les épaules comme elles travaillent aux arceaux, un magnétisme terrien, à peine empesé, les deux bras enroulés dans un fichu de laine, les paumes servant de talon, le poignet efficace, en soutènement, actif, un grand moignon, à lui tout seul se balançant entre deux foulées, le buste qu'il envoyait au sol comme un plot, une potiche mobile avec un peu de poussière flottant autour des hanches à chaque nouvelle tombée, un bassin qui servait de bollard." (p.11)
Alors, comment résister ? Et la suite est aussi réjouissante. Vive la préciosité -des imparfaits du subjonctif, des mots peu usités, des tournures de phrases osées- dont je parlais plus haut lorsqu'elle sert un texte si beau.
Lien : http://www.lyvres.fr/
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Mascarpone
  24 novembre 2018
L'île aux troncs est l'histoire étirée en longueur de deux invalides de guerre. L'un est un "samovar", c'est à dire amputé des deux jambes, l'autre conserve une jambe et un bras, du même côté. Tous deux sont exilés avec une colonie d'autres samovars sur l'île de Valaam. On assiste sur un peu plus d'une centaine de pages à la longue litanie de leurs malheurs et de leur vie détruite, au raz du macadam d'abord, tout pendant qu'ils sont à Moscou, puis à Leningrad, au ras-du-sol ensuite lorsqu'ils sont à Valaam. Au milieu de ça, ils nourrissent une passion commune pour une aviatrice ukrainienne célèbre, "sorcière de la nuit" entre 1941 et 1945, et rêvent de la retrouver.
L'auteur a pris le soin en fin d'ouvrage d'inclure quelques précisions historiques sur l'île des samovars et sur Natalia Fiodorovna Mekline. Après lecture, je m'en serais finalement contentée, tant j'ai eu peine à arriver au bout de cette écriture chargée, bien qu'inventive, et des innombrables métaphores et synonymes employés pour raconter la vie tronquée de ces pauvres hommes.
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nathalie_MarketMarcel
  25 septembre 2018
Ce petit roman choisit de camper le grotesque, l'humain déformé, le tragique frôlant le clown, mais surtout l'amitié entre nos deux héros. Piotr n'a plus de jambes, il se déplace en s'appuyant sur ses mains, ou sur un fauteuil roulant. Il rêve de nager. Kotik, grand et mince, n'a qu'un bras et qu'une jambe, qu'une moitié du corps en somme. Il se souvient de l'époque où il était ambidextre. Ils carburent à la vodka et à tout ce qui contient un peu d'alcool, ont des rêves et des projets, mais surtout, ne se quittent pas.
Voilà un roman qui part des grandeurs et misères de l'URSS. Une note finale précise quelle est la part d'invention et la part de réalité dans ce tableau. Ces hommes troncs ressemblent à des samovars, c'est par ce petit nom qu'on les désigne. Tous les samovars et Kotik, le seul avec une homme, qui domine tout le monde en s'appuyant sur une béquille. Et puis la langue. Jullien s'en est donné à coeur joie, outrant, grimaçant, avec crudité et tendresse, peignant avec vivacité cette existence. de l'humour noir, de l'humour grinçant, de l'humour de potache, des bonnes blagues qui font les vieux amis dans un univers totalement surréaliste.
Lien : https://chezmarketmarcel.blo..
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cornelia-online
  07 février 2019
« L'île aux troncs » est un court roman de Michel Jullien, paru chez Verdier. Quoi, vous ne connaissez pas Michel Jullien ? Moi non plus, je n'en avais jamais entendu parler – avant la découverte de ce livre, qui brosse le portrait des ‘samovars', les vétérans russes de la Seconde Guerre Mondiale, amputés, déportés sur une petite île…un sujet tragique, presque sordide, traité dans un style absolument éblouissant.
Kotik et Piotr vivent avec leurs camarades d'infortune sur Valaam, une île plantée au coeur du Lac Ladoga, au Nord-Ouest de l'actuelle Russie. A l'un il manque deux jambes, à l'autre un bras et une jambe – ces deux-là sont inséparables et plutôt que de se laisser aller au désespoir, tirent leur énergie d'une bonne dose d'alcool et des projets qui les animent : d'abord, envoyer une lettre à Miterev, un haut-gradé censé influer favorablement sur leurs destinées, ensuite, aller retrouver la sublime Natalia, héroïne de l'aviation soviétique, ‘Sorcière de la nuit' qui à elle seule peuple tous leurs fantasmes.
J'ai littéralement adoré ce livre : le sujet, vous en conviendrez, est a priori d'une totale austérité. Or Michel Jullien transforme cet univers claudiquant, désespérant, en un lieu où foisonnent et palpitent les histoires – et quelles histoires ! On rit beaucoup et de bon coeur aux aventures passées, présentes et imaginées des deux compères, auxquels on s'attache comme à de vieux amis, sans compassion, avec juste ce qu'il faut de fraternité. le style est une pure merveille : certes, les phrases sont longues, mais il suffit de deux mots accolés pour générer des images d'une poésie ou d'une cocasserie irrésistibles.
Ce roman est une ode à l'amitié, et une leçon de courage et de survie, sans jamais pontifier. Un très grand et beau texte.Pour la suite, cliquez sur le lien !
Lien : https://bit.ly/2GdjG0V
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critiques presse (1)
LeMonde   07 septembre 2018
L’Ile aux troncs, en à peine plus de 100 pages enragées de précision esthétique et d’empathie charnelle, transforme une possible fable truculente en la vision carambolée d’une amitié défiant le mépris politique. Il était une fois deux grognards, cassés et cocasses.
Lire la critique sur le site : LeMonde
Citations et extraits (13) Voir plus Ajouter une citation
Charybde2Charybde2   01 septembre 2018
Bon choix doublé d’un autre avantage : Valaam fut rattaché à la nouvelle Finlande indépendante après la révolution de 17, tout un répit avant que l’archipel ne redevienne russe passé la guerre d’Hiver, si bien qu’il se trouvait sur l’île un monastère intact, comme désaffecté, préservé des bousillages soviétiques, sur pied, vaste, accueillant, vide de moines et de cénobites, d’higoumènes et d’ermites, havre aux allures moins inhospitalières que les pénitenciers, avec des enfilades de cellules à touche-touche, chacune leur lucarne occultée par du papier goudron, un beau réfectoire, sanitaires et cuisines à rafraîchir, là l’infirmerie, l’économat, ici un potager communautaire à bêcher sous soixante centimètres de croûte glaciaire (celui même où Sergueï Sokolov tirait l’inspiration de ses choux), le tout un peu délabré mais logeable, propre à engranger un essaim de renégats sans démérite, tous hommes-souches, des vétérans mal en point, glorieux et courts, des grandeurs fatiguées, à peu près tous héros, amochés. À l’heure du gruau, on les voyait sortir de leurs réduits individuels, traverser l’enceinte comme marchent les otaries sur le socle ferme, lorsqu’elles ne nagent plus.
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Charybde2Charybde2   01 septembre 2018
Pour asseoir son projet, l’utopie a besoin d’un petit bout de géographie, la première île qui se propose fait l’affaire, aussi réduite soit-elle. L’idéalisme s’occupe du reste : figer l’endroit, abolir ses limites, façonner un anti-domaine, un lieu carcéral à ciel ouvert. Puis, en cantonnant des groupes humains dans des mondes circonscrits, l’utopie promène une loupe sur l’idéal qu’elle veut décrire : elle accuse des manies. Isolées en terre finie, les sociétés coupées du reste se distinguent peu ou prou par leurs tics, grossis, qu’ils soient politiques (More), idéologiques (Campanella), à visées scientifiques (Bacon), esthétiques (Charles Sorel) ou qu’ils annoncent de prochaines fomentations sociales à la veille d’une révolution (Marivaux). Chaque utopie isole une lubie dans un vase clos, l’éprouvette. Elle échantillonne, elle réduit le territoire et, partant, elle majore les représentations, elle attige ce sur quoi elle fait foi de se pencher, à cheval sur la farce et le modèle, la satire et la règle, le mythe et le pamphlet, la charge et l’idée-force. Sa lentille se déplace entre le grand dessein et l’ironie. En ce sens Valaam a des airs d’utopie.
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Charybde2Charybde2   01 septembre 2018
Et le travelling des hommes-souches se prolongeait, nouveau foyer, vingt-deuxième cellule, voici justement celle d’après, la vingt-troisième, celle de Pavel Tchechnev devant laquelle on parlait bas, Pavel des petits soins qui apportait la gêne, l’oeil comme les chiens voudraient savoir pleurer, la plus navrante figure de l’île, parmi les plus malheureux combattants de l’Union soviétique, le corps diminué mais l’âme fichée d’un chagrin comme aucun patriote, aucun rescapé, un sapeur, un engagé pour qui les quatre années de feu s’étaient prolongées d’un petit temps additionnel après la paix, Tchechnev des brigades de démineurs. Retour de Berlin, ceux-là encore avaient opéré sur des routes, dans des usines rompues ou sur des voies de chemin de fer, certains au bout du compte avaient tâté un engin explosif endormi depuis la victoire, passé le 9 mai 45, une semaine, deux, parfois six mois plus tard, inconsolables, des amputés de la paix, éplorés mutilés, hachés longtemps après le cessez-le-feu. La colonie avait le sien, Pavel Tchechnev de la vingt-troisième cellule, cuisant déveinard, suprême infirme plus totémique que quiconque en l’île.
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Floyd2408Floyd2408   27 novembre 2018
L'indéniable cohésion d'ensemble tenait à la réduction du territoire comme au nivellement des hôtes : tous affichaient un passé de fraîche date partage, héros, quels qu'ils fussent, soldats sans préalable, sans ardoise, tous avaient combattu, leur état le disait, injuriés au même ordre, charitablement déplacés pour leurs mérites au Rotary-Club de Valaam, cette languette de Carélie lacustre calée au septentrion du froid, une île décentrée sur le plus vaste des lacs d'Europe, une flaque en longueur sur la carte louchant vers l'Arctique.
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nathalie_MarketMarcelnathalie_MarketMarcel   25 septembre 2018
Le plus souvent, ils serraient quelques litres de réserve si bien que chacun aurait pu s’étancher pour son propre compte, à son rythme, mais il y avait ceci entre eux de rituel : se repasser la bouteille, ce geste, téter la même et, peut-être, attiser l’envie en voyant faire le buveur en face, s’imaginer boire toujours en regardant le litre diminuer dans la gorge de l’autre ou encore, anticiper la fin du litre avec déjà l’idée d’entamer le suivant, faire baisser la gnôle, se foutre des dernières gouttes – c’est pourquoi ils fracassaient souvent le contenant avant que la bouteille ne fût vide.
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