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Critique de Pavlik


Pavlik
  17 novembre 2014
Il perdure, selon moi, trois frontières sur lesquelles butent encore la soif de conquête et de connaissance de l'humanité : l'espace, l'océan et le psychisme humain (qui sont, par ailleurs, trois thématiques très présentes dans la littérature de science-fiction). On peut contester aux penseurs des théories psychanalytiques d'avoir forgé des concepts sur la base de données empiriques incertaines, soumises à l'interprétation, mais on ne peut leur contester leur qualité de défricheur de territoires, jusque là inexplorés.
Par ailleurs, sans doute est-ce vrai pour toutes sciences, mais peut-être davantage en ce qui concerne la psychologie, les concepts et théories produits par la pensée humaine sont étroitement liés aux conditions (donc également à l'état d'esprit et aux traits psychologiques de leurs producteurs) dans lesquelles ils émergent. La conclusion qui s'impose serait donc qu'ils ne sont qu'un point de vue (hormis, peut-être, quelques lois fondamentales mises en exergue par les sciences dures) et que, par conséquent, comme le dit justement Mathieu Potte-Bonnevile "il n'y a de vérité, au sens strict du terme,que dans l'éclipse des maîtres".

Est-ce donc ce qu'a voulu faire Jung vis-à-vis de Freud ? Éclipser le maître ? On ne peut ignorer les désaccords qui existent entre eux (mais également le fait qu'une génération les sépare), si l'on veut pouvoir envisager l'oeuvre de Jung. Ce Psychologie de L'inconscient constitue, pour cela, un excellent support, car le psychanalyste suisse y expose les deux concepts majeurs qui l'éloigne de la pensée Freudienne "orthodoxe" : la volonté de puissance et l'inconscient collectif. Au moyen d'une écriture claire, aisément compréhensible, Jung s'emploie à expliciter ce qu'il croit être le fonctionnement de l'inconscient. On sent une volonté pédagogique évidente, que l'auteur juge vitale. En effet, si ce texte a été remanié à plusieurs reprises (1918, 1925, 1935, 1942, la présente édition étant la version définitive), il fut débuté en 1916, au beau milieu de la première guerre mondiale. Celle-ci semble avoir profondément marquée l'auteur, qui fait un lien explicite entre méconnaissance des mécanismes de l'inconscient et barbarie :"la psychologie des individus correspond à la psychologie des nations [...] Seule des modifications dans l'attitude des individus peuvent être à l'origine de changements dans la psychologie des nations".

A cette fin Jung ne part pas de zéro. Clairement redevable à Freud, (il sait en être un très bon exégète) il ne cache pas non plus ce qui les sépare, notamment la notion de "volonté de puissance", qu'il explicite dans le cadre de sa théorie générale des névroses. Cette partie est un des points forts de cet essai, bien construite, illustrée de cas cliniques parlants. Ainsi, si pour Freud le conflit inconscient (qui est la définition de la névrose) est d'origine sexuel, de manière systématique, ce n'est pas nécessairement le cas pour Jung, même s'il reconnait que cette origine symptomatique est souvent présente. Néanmoins, pour lui, de même qu'il existe un "instinct de conservation de l'espèce", doit exister également un "instinct de conservation de soi-même" qui s'exprime à travers une "volonté de puissance" (volonté qui peut, dans l'arsenal des possibles, utiliser la sexualité, pour parvenir à ses fins). Cet instinct est tout autant, pour lui, une cause de symptômes névrotiques est "rien ne permet de supposer que l'Eros est originel et que la volonté de puissance ne l'est point". le problème est que ce raisonnement, qui admet deux origines aux névroses, aboutit à une impasse. Prenant de la hauteur il propose, afin d'unifier cette théorie, le concept de "types psychologiques". Il n'en évoque ici que deux (il en identifie huit en tout) : l'introversion, qui porte l'individu davantage sur la question du sujet, et "prédispose" à être plus sensible à la volonté de puissance, et l'extraversion, qui oriente sur la questions des objets et, au contraire, favorise l'Eros comme cause possible d'une névrose.

En ce qui concerne toute la partie du livre traitant de l'inconscient collectif, concept très fortement rattaché à Jung, j'ai été moins convaincu. Si la notion d'archétype est intéressante, je ne l'ai pas trouvé clairement définie. Jung y associe des images, pensées, idées, bref toutes sortes de contenus inconscients, qui semblent être universels et intemporels et se transmettent de génération en génération. Ces contenus s'expriment au travers des mythes et religions et, s'ils peuvent être les supports de questions inconscientes personnelles, grâce à leur puissance évocatrice, ils ne sont pas liés à un individu en particulier, mais partagés par tous. L'idée de leurs autonomie est séduisante mais Jung ne s'appuie que sur très peu d'exemples concrets pour illustrer cette idée (hormis dans la religion catholique), préférant des formules du genre "de tous temps" ou " chez la plupart des peuples primitifs". Bref, il manque clairement une perspective anthropologique, venant appuyer cette théorie. Par ailleurs, les cas cliniques illustrant l'emploie des archétypes dans la cure analytique sont moins parlants que ceux illustrant sa théorie des névroses, parfois difficiles à suivre. Pour autant, je suis assez d'accord sur son insistance à considérer que l'irrationnel remplit une fonction dans l'équilibre psychique et "qu'on ne supporte sans dommage qu'un certain degré de civilisation". La Raison triomphante, née des Lumières, qui a engendré une très forte diminution des pratiques religieuses aboutit, pour lui, à créer un déséquilibre psychique collectif, qui ne peut engendrer que des catastrophes, telles qu'une guerre mondiale (encore qu'il se place, à travers cette analyse, dans une perspective très occidentale). Enfin, il évoque également dans cette partie, la notion d'énergie psychique, qu'il qualifie de libido (ce qui, pour Freud n'est que l'énergie sexuelle et que Jung nomme, lui, Eros). Celle-ci est à mettre en lien avec sa définition du fonctionnement général du psychisme, étant entendu comme un phénomène compensatoire entre des tendances ou pôles contraires, ce qui crée une tension, l'énergie étant le résultat de cette tension. Là encore, des concepts intéressants mais qui auraient mérités plus de développement.

Toutes ces critiques sur la brièveté de certains développements ou définitions est à relativiser, dans le sens ou Psychologie de l'Inconscient a été, je trouve, pensé comme un ouvrage généraliste, Jung renvoyant sans cesse sur ses autres essais, plus portés sur telle ou telle question. L'absence de perspective anthropologique, de même (ce qui est donc logique) qu'un certain ethnocentrisme "occidentalo-chrétien" sont, pour moi, les deux point faibles de cet essai qui demeure, néanmoins, une excellente introduction à l'oeuvre de Jung.
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