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Olivier Le Lay (Traducteur)
EAN : 9782072998584
Gallimard (04/04/2024)
4.43/5   21 notes
Résumé :
Jakob est un jeune agriculteur qui exploite la ferme familiale en Haute-Autriche. Dépassant ses premières réticences, il accueille Katja, une artiste qui se découvre une passion pour son métier ; peu à peu, ils vont s’apprivoiser et fonder une famille.
Mais cette union et cette apparente stabilité ne résolvent pas les sombres questions qui traversent Jakob de longue date : celle de la difficulté quotidienne de la vie rurale, celle du pesant héritage de l’hist... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (12) Voir plus Ajouter une critique
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Une fresque agricole sombre et acérée, étrange et singulière…

Je découvre Reinhard Kaiser-Mühlecker, auteur autrichien dont les deux livres traduits en français il y a quelques années, Lilas rouges et Lilas noirs, aux belles éditions Verdier, avaient été auréolés d'une certaine reconnaissance tant ces livres-monde marquaient la nouvelle génération littéraire autrichienne. Ces deux livres traitaient en effet du délicat sujet de l'héritage du nazisme aux générations actuelles et son impact sur celles-ci.
Avant de découvrir ces deux livres, je me suis intéressée à son dernier opus traduit en français, Braconnages, moins volumineux donc plus accessible pour découvrir en quelques jours une plume, un univers, une ambiance. Et me faire une idée. le mot qui me vient à l'esprit, ce livre désormais refermé, est le mot finesse…Finesse d'analyse des âmes et finesse dans l'écriture avec cette plume sombre et tranchante, cette langue somptueuse. Il n'y a rien d'évident, de claquant, de trivial, tout est délicat et subtil tant dans le fond que dans la forme. du grand art, cette fresque agricole est menée de main de maitre !


Dès les premières lignes, la beauté teintée de tension nous cueille. Dès l'incipit en effet, cette aube sale, image forte d'une génération héritière d'une histoire lourde à porter pour laquelle la destinée sera toujours entachée, mais aussi quelques pages plus loin, cette traque du chien fugueur, révélateur de la violence en tapinois chez le personnage principal dans la tête duquel nous sommes, Jacob, fugue canine qui mettra également un point final au livre, mettent en valeur une plume au service de l'histoire qui se veut tout en subtilité, en silences, en petits détails dans lesquels se cache bel et bien le diable. Sans parler de ce geste suicidaire entre les deux passages, Jacob ayant l'habitude, chaque matin, de porter à sa tempe le pistolet hérité de son grand-père, pistolet vide de balle, pour entendre le clac et imaginer le geste fatal, un bruit qui « l'accompagne depuis une dizaine d'années, au point d'être devenu la note fondamentale de sa vie », une scène qui résonne tant avec les suicides d'agriculteurs dont on parle beaucoup dans les médias…

Tout est symboles, toute est signes indicibles, nous le comprenons à la toute fin du livre au point de vouloir faire quelques retours en arrière pour mieux comprendre. Ces traques, me semble-t-il, symbolisent ainsi la recherche de Jacob vers sa facette la plus sombre, traques qui mettent mal à l'aise le lecteur se demandant jusqu'à où Jacob est prêt à aller…

« Bien que le chant de la rivière fût feutré – c'était un clapotement, plutôt -, il était assez puissant pour qu'elle ne l'entendit point. Pas après pas, il progressa dans l'onde qui fusait sous lui. Les galets polis par le courant, recouverts tantôt d'algues, tantôt de mousses, étaient lisses et glissants, agréables au toucher, et c'est à peine si, de loin en loin, il marchait sur quelque chose d'un peu pointu ; il n'arrivait toujours pas à distinguer ce que c'était, car les rayons de soleil qui filtraient à travers les frondaisons des arbres, ou, plutôt, le couvert ajouré des broussailles, faisaient scintiller la surface de l'eau, de sorte que, ébloui, il avançait à l'aveugle et devait redoubler de vigilance. Landa n'était plus très loin maintenant. Quelques mètres à peine. Il touchait au but. Deux, trois respirations encore. Jakob dénoua le noeud qu'il avait fait dans la laisse, fit un dernier pas et tendit la main vers la chienne, mais, avant qu'il ait pu la saisir, l'arête vive d'une pierre s'enfonça dans son pied avec une violence si soudaine qu'il poussa un gémissement, et, bien que la douleur ne le retînt pas de continuer, ce léger contretemps suffit à la chienne pour s'enfuir d'un preste bond de côté. Alors, elle s'ébroua longuement, comme si elle savait qu'elle avait tout son temps, que Jakob était trop lent, ou incapable d'accélérer la cadence, parce que son pied lui faisait mal et que l'eau devenait plus profonde ; et, comme s'il ne s'était rien passé, comme si, un instant plus tôt il ne l'avait pas encore rappelée à lui d'un mot tranchant, elle s'en fut ».

Haute-Autriche, Jacob Fischer est un jeune chef d'exploitation agricole, taiseux et besogneux, qui vit dans la ferme familiale au bord de l'autoroute, avec sa mère, sans cesse rivée sur son téléphone portable, son père fantasque aux réactions surprenantes, voire infantiles (il a ainsi vendu une grande partie de leurs terres et de leurs matériels, actes irresponsables selon Jacob), et une grand-mère matriarche qui détient l'argent de la famille (« l'argent des juifs ») et qui semble surveiller ce petit-fils qui ressemble tant au grand-père décédé, prometteur malgré la déliquescence de cette ferme. Son frère Alexander dont il se sent proche, vit en ville, sous l'emprise d'une femme veuve, Lilo. Sa soeur, Louisa, représente tout ce qu'il déteste : les commérages, l'instabilité, la fainéantise, le nombrilisme. Il est le seul à avoir repris le flambeau. Voilà les membres de la famille tels que les voit Jacob dans la tête de laquelle le lecteur est plongé. Ce regard sans concession interroge sur les signes que les membres d'un groupe renvoient et la façon dont ces signes sont interprétés. Cet aspect-là est magistralement appréhendé.

Nous découvrons le quotidien de ce jeune agriculteur, ses espoirs et ses déboires au fil des élevages tentés, sa solitude et sa misère sociale, avec comme seuls moments de détente les soirées au lit à boire des bières tout en matant les profils de femme sur Tinder dans une forme d'apathie et de vide émotionnel. Jusqu'au jour où débarque dans sa vie la déterminée Katja qui va transformer sa vie, lui apportant l'amour, la naissance d'un enfant et le succès de l'exploitation, tant cette femme, pourtant artiste, se révèle être particulièrement pragmatique, faisant des choix judicieux pour la ferme qui devient également sienne. Il remporte même le prix de la meilleure ferme de l'année.
Tout semble désormais réussir à Jacob dont le geste suicidaire n'est plus qu'un souvenir…Mais on ne décide pas toujours de ce dont on hérite, de nos gènes, héritage qui va progressivement le mener dans la tourmente puis à sa perte. Notamment la paranoïa et la méfiance : Katja, comme les chiens, ne sont-ils pas là pour braconner, chasser ses biens, prendre, utiliser et partir ?


Comme dans Lilas rouges et Lilas noirs, la question de l'héritage se pose dans ce livre. On la sent symboliquement avec ce pistolet qui ouvre le livre, on en touche toute la profondeur avec cette allusion à « l'argent des juifs » que détient la grand-mère qui crée une sorte de malaise générationnelle dont la fortune est basée sur des spoliations devenues tabous. On le devine dans le poids des tares transmises implacablement de génération en génération contre lesquelles il est difficile de lutter.
J'ai aimé la façon dont est approchée la question de la condition agricole à travers ce personnage que nous avons parfois du mal à comprendre mais dont on ressent toute la détresse. le courage, la ténacité le disputent à la perte de contrôle et aux bouffées de violence.
Reinhard Kaiser-Mühlecker est sans concession, il nous dit tout des travers de son héros quitte à malmener son lecteur, on ressent notamment à quel point il peut être délicat de trouver sa place au sein d'un groupe, au sein de la famille. La terre et les silences semblent labourer Jacob, le plonger et le noyer dans la profondeur des sillons, quand les mots labourent le lecteur tant cette fresque est perturbante, singulière, étrange et oppressante.
Je suis désormais prête à aller cueillir une brassée de Lilas pour retrouver la fragrance sauvage et âpre de l'univers de cet auteur vraiment talentueux !


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Jouer à la roulette russe à l'aube du jour et de sa vie adulte, en discerner le « bruit morne et ennuyeux » du clac après «la sensation de volupté et d'apaisement » procurée par le contact avec le métal à peine froid, voilà une entrée dans ce roman symboliquement forte même si l'on ne pourra pas prétendre que ça augure d'une indéfectible envie de vivre chez Jakob. On pourra juste évoquer sa bonne étoile depuis tant d'années, « aussi peu probable que si, lors d'un lancer de dés, on ne tombait jamais, si fort qu'on s'évertuât, sur le six, ou sur le un, jamais sur un chiffre précis, jamais sur celui qu'on attendait ». À moins que l'on pense à estimer la violence consubstantielle de Jakob, qu'il semble prêt à retourner contre lui-même,.
Et pourtant, voilà un jeune homme pas vraiment du genre à tergiverser dans l'inertie au sein de sa ferme familiale qui tremble du fracas incessant de l'autoroute, il ne rechigne pas à la besogne, fourmille même d'idées et de projets, tente les bassins de truites avant de s'en remettre à leur location au vu des aléas piscivores, s'éreinte dans l'élevage de poulets et dans la poursuite de sa chienne. Sa réputation n'est plus à faire dans cette région de Haute-Autriche en pénurie de main-d'oeuvre, qui lui permet même d'arrondir ses fins de mois. C'est dans ce contexte qu'il croisera Katja, jeune femme qu'il aurait pu connaître sur Tinder avant de l'ignorer comme à son habitude, mais qui « lui était apparue devant la bicoque du concierge, attablée devant un bloc de papier à dessin et une poignée de crayons de tailles inégales, l'ongle du pouce entre les dents, le nez pointant en l'air...»

La tension est aux aguets dans ce roman, à petites touches subtiles de mal-être et d'infirmité chez Jakob à ne pas savoir aimer, de silences, de secret ou de liens avariés au sein de sa famille avec « un père à demi-dément et une mère pendue à son portable », mais aussi (et surtout ?) d'une lignée agricole et d'un héritage aux relents historiques de malaise. Après les somptueux « Lilas noir » et « Lilas rouge », Reinhard Kaiser-Mühlecker écrit de nouveau un roman rural, fluide et passionnant, à la dramaturgie sous-jacente prête à jaillir d'un geyser de violence, qui questionne de nouveau l'héritage du nazisme, sans doute de manière plus suggestive cette fois. Un roman puissant et souvent beau, aux allures de grand et à la saveur d'une littérature classique, de celle qui laisse des traces à la fois sûres pour ce qui est de sa puissance évocatrice ou sa valeur, et incertaines quant aux questions qui peuvent continuer de vriller dans la tête du lecteur.

"Lorsque leurs yeux s'étaient rencontrés, il avait senti, face à ce regard habité d'une cruauté dont il ne l'aurait pas crue capable, un frisson glacé lui courir le long du dos, et dans le même temps c'était comme s'il s'était soudain affranchi de la force qui le terrassait, et qu'elle se fût transmise à Katja; qu'elle l'eût délesté de son fardeau. Jamais auparavant il n'avait partagé avec quelqu'un un moment tel que celui-là, et il lui sembla qu'il venait de lire au fond de son âme"
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Librairie Chantelivre-10 avril 2024

**Coup de coeur étonnant et déroutant, à la fois ...

Trouvaille inédite au fil de mes flâneries éparpillées et régulières en librairie...et j'en suis enchantée, tant, que j'ai aussitôt noté une lecture d'un texte antérieur de cet écrivain autrichien à lire ensuite" Lilas rouge" ( Verdier,2021 )

Revenons aux sujets principaux de ce roman: l'écrivain s'attelle à la description détaillée d'un milieu qui lui est particulièrement familier puisqu'il y est né et continue d'y être immergé directement quotidiennement; je voulais nommer le monde agricole....

Le personnage principal, Jacob, jeune agriculteur exploite la ferme familiale en Haute- Autriche. Passant outre quelque méfiance et réticence, il accueille Katja, une jeune artiste en recherche, qui lui exprime très vite une vraie curiosité pour son métier, si dévalorisé habituellement...

Peu à peu, un véritable attachement va naître entre ces deux êtres aux univers si lointains...jusqu'à fonder une famille, et réaliser de nombreux projets en symbiose, sur l'exploitation familiale de Jakob...

Katja va se révéler très dynamique et "moteur" de leur " tandem" de jeunes exploitants , car étant en quête d'un travail, elle se propose très rapidement comme aide, à l'essai..et elle va se montrer aussi énergique, efficace qu'entreprenante..!

Restent que ces deux- là ont leurs propres fantômes, sombres questionnements: pour Jakob, la difficulté quotidienne du monde de la terre, du tempérament taiseux et fataliste des paysans, se justifiant aussi par leur vie difficile entre isolement et manque réel de reconnaissance des " gens de la ville"...( ....mal- être bien proche de celui des paysans de France et sûrement des paysans du monde entier)...Katja prend plaisir à ce travail concret de la terre, en ayant aussi trouvé une sécurité amoureus auprès
de Jakob, mais elle a aussi besoin de peindre, de s'exprimer par son art, de voir des gens...de s'extérioriser...

Comme je l'exprimais précédemment, ce sont deux univers aux antipodes, qui, habituellement, ne se rencontrent quasiment jamais, et surtout, ont peu de chances de se comprendre !

Au- delà du côté " taiseux" du monde paysan, il y a comme une profonde " incommunicabilité" entre le monde de la ville et le monde de la terre...comme pour nos deux sympathiques personnages: Jakob et katja ...

"Il fut étonné qu'elle employât le " vous ".C'était comme si elle savait que, dans les familles de paysans, le rapport à la propriété n'est pas le même qu'ailleurs.D'une certaine façon, les biens n'y appartiennent pas à une personne en particulier, mais à tous les membres de la famille, à tous ceux qui vivent et travaillent sous le même toit- et aussi à tous ceux qui sont déjà dans la tombe, et à ceux qui ne sont pas encore venus au monde.L'avait-elle compris intuitivement, alors qu'elle n'était pas issue d'un milieu d'agriculteurs ?"

Au-delà du sujet de notre fort sympathique couple d'agriculteurs, il y a l'universelle incommunicabilité entre les humains, d'autant lorsqu'ils appartiennent à des univers, qui, ordinairement ne se croisent pas et ne peuvent donc pas se mélanger ....

Une lecture captivante...qui au-delà du pays, du monde de la terre décrit, traite de l'universelle difficulté de vivre, de communiquer avec l'Autre, de s'adapter ou pas à " un destin", lié aux racines !

Un très beau texte, d'une qualité rare, qui vous laisse avec deux fois plus de questions, que lorsque vous l'avez débuté !!


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Quelle heureuse découverte que celle de ce jeune écrivain autrichien Reinhard Kaiser-Mühlecker grâce à lilas rouge et à lilas noir (saga d'une famille paysanne sur 4 générations ) , parus dans la traduction française chez Verdier respectivement en 2021 et en 2023 , pour moi un chef d'oeuvre rédigé alors que l'auteur n'avait que 30 ans !
" Braconnages" sorti en français en librairie le 4.04.2024 m'a tout autant captivée par le fond et par la langue dont la traduction fait ressortir la beauté et la justesse des termes décrivant la nature , le travail agricole ou fouillant les tréfonds de l'âme humaine...Il s'agit à nouveau d'une famille paysanne en Haute Autriche ( région natale de l'auteur-agriculteur qui y vit) , à Rosental ( cf les 2 lilas , d'ailleurs l'arrière petit-fils Ferdinand Goldberger est mentionné parmi les agriculteurs) mais l'histoire cette fois est actuelle et tourne autour de Jakob Fischer jeune agriculteur solitaire et plutôt dépressif, peu loquace dont le père Bert a vendu lopin après lopin à des voisins alors que la famille est riche...
Le roman s'ouvre et se termine par les chiens de la ferme ensauvagés devenus prédateurs , Landa et Axel , symbolisant le retour à la barbarie que Jakob a échoué à endiguer , n'ayant pas réussi à les domestiquer. D'ailleurs le titre en allemand " Wilderer" signifie braconneur / braconnage , le verbe wildern : braconner , chasser , das Wild : le gibier et l'adjectif wild : sauvage.
Jakob porte le poids du passé et du présent : ce père peu ou mal aimant éloigné des préoccupations agricoles aux idées farfelues , sa grand-mère veuve et riche qu'il nomme " la vieille" dont la fortune remonte à l'époque nazie , le travail épuisant de la terre avec ses échecs , sa solitude , ses colères enfouies dont il se méfie ou qu'il craint de ne pouvoir contrôler , sa soeur Luisa son contraire et qu'il déteste...
Jakob prend pourtant en main sa destinée . Peut-il lutter contre ce qui le détermine ? Il se demande d'ailleurs ce qu'il serait advenu s'il était né ailleurs . Il n'a guère le temps ni l'envie de chercher une compagne , va cependant sur Tinder...jusqu'au jour où Katja vient à lui presque malgré lui. Elle s'installe comme artiste en résidence dans le village. L'incroyable se produit , une brèche s'ouvre dans sa vie . Devient-elle cette lumière pour lui à tout jamais ? Il découvre qu'elle est différente de ce qu'il imaginait, bien que citadine et artiste elle ne lui parle pas de manière condescendante , s'intéresse à sa vie qui est le travail agricole. Ils s'apprivoisent...finissent par se marier et avoir un bébé , Marlon. Ils dirigent ensemble le train de culture ,regardent vers l'avenir , grâce à elle l'exploitation prospère et lui aussi développe ses talents d' éleveur...
En apparence tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes , Katja peut même partir à Hambourg durant 3 mois en résidence d'artiste-peintre. Il prend alors 2 saisonniers roumains dont Kostja...Les vieux démons de Jakob ont-ils vraiment disparu ? L'auteur montre de manière talentueuse les fissures , les failles toujours possibles sans les nommer directement mais aussi la grâce présente même dans le plus infime comme ce "petit poisson en peluche posé sur le siège passager". Jakob en réalité devient-il un autre homme ?
Une oeuvre magnifique que l'on garde en soi pas seulement sur l'agriculture , la nature , les animaux mais aussi et surtout sur la complexité , les fractures et le sublime de l'âme humaine.
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J'avoue faire assez peu d'incursions en littérature autrichienne ou allemande contemporaine mais j'étais curieuse de découvrir ce jeune auteur dont les précédents romans, Lilas noir et Lilas rouge ont suscité des critiques très positives.

Alors cap sur la Haute-Autriche et la ferme familiale que le jeune Jakob, seul membre de la fratrie impliqué, doué et passionné tente de maintenir à flots. Les difficultés ne manquent pas, le père a fait des choix hasardeux et peu heureux, la grand-mère rechigne à financer de nouveaux projets, les expérimentations de Jakob peinent à convaincre et le contraignent à des travaux d'appoints pour assurer sa survie. Lorsqu'il rencontre Katja, jeune artiste en résidence dans le village, il est d'abord surpris de l'intérêt qu'elle lui porte puis conquis par son enthousiasme et ses idées pour l'exploitation. Les voilà bientôt installés ensemble. Leur association fait merveille, un enfant naît, l'activité se développe, Jakob commence à se demander si la chance n'aurait pas tourné pour de bon. Mais le passif familial est là, sournois, invisible, indélébile.

A travers la personnalité de Jakob, simple en apparence, torturé à l'intérieur affleure un héritage de violences à l'échelle de tout un pays dont les stigmates imprègnent encore la société. le romancier tisse un récit dense ancré dans une atmosphère à l'équilibre précaire, où une menace semble planer même dans les moments de liesse et ce dès les premières pages, saisissantes. Il parvient à entremêler l'exploration des failles de ses personnages à une profondeur de champ qui va bien au-delà de l'étude des difficultés du monde agricole. Tout en suggestions habiles, il guide le lecteur à travers les couches accumulées des non-dits et des comportements déviants. Les différentes nuances de Jakob en font un personnage marquant, tantôt déroutant, dérangeant ou émouvant. Dont l'aura de mystère reste intacte, ce qui n'est pas le moindre intérêt de ce roman puissant et troublant. L'étoffe des grands.
Lien : http://www.motspourmots.fr/2..
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critiques presse (2)
LaLibreBelgique
29 mai 2024
Dans la campagne autrichienne, un homme mutique butte contre les limites de son silence.
Lire la critique sur le site : LaLibreBelgique
LeMonde
19 avril 2024
Après « Lilas rouge » et « Lilas noir », l'écrivain livre une variation mélancolique sur son thème littéraire, le legs silencieux du nazisme en Autriche.
Lire la critique sur le site : LeMonde
Citations et extraits (15) Voir plus Ajouter une citation
Les vertus de l’oisiveté, dont on vous rebattait les oreilles à la radio… Connards. Avait-il le temps de paresser, lui ? Du matin au soir il s’affairait dehors, bottes aux pieds. Ce n’est qu’à l’instant du coucher, quand, étendu dans son lit, bière en main, trop fourbu pour se livrer à une quelconque autre activité, il surfait un peu sur Tinder ou suivait d’un œil morne une série qu’il s’octroyait, peut-être, un moment d’oisiveté. Mais ce que ces imbéciles de la radio mettaient sous ce mot était différent, il était question de loisirs créatifs, de pause culturelle et de ce genre de choses, toutes nobles occupations que Jakob, et les gens comme lui, qui gagnaient leur pain à la sueur de leur visage et pour qui la société n’avait eu depuis toujours qu’un mépris goguenard, quand ce n’était pas, comme depuis peu, une hostilité critique, parce qu’ils détruisaient censément la nature, déréglaient le climat et autres fadaises du même acabit, ne pouvaient s’offrir ce luxe. Il sentit une vague de colère sourdre en lui, et changea de programme.
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Un soir, par ces chaleurs qui ne fléchissaient pas au déclin du soleil, ils étaient allés s’asseoir devant la maison, sous le noyer, après avoir rentré la paille d’avoine, et, tenant en main leurs bouteilles de bière glacée dont le verre s’embuait, ils buvaient. Katja semblait ne pas trop se ressentir des efforts accomplis. Elle avait déjà tenté plusieurs fois d’engager la conversation, sans succès, puis avait abandonné. Il soufflait une brise légère qui faisait chanter le feuillage du noyer ; la lumière qui tombait des branches était vert d’eau. Katja inclina la tête contre l’épaule de Jakob, et lui, comme toujours en ces instants, enroula un bras autour d’elle. Dans le lointain, un porc, sans doute mordu ou pincé par l’un de ses congénères, jeta un cri soudain, et le regard de Jakob courut jusqu’à l’étable avant de se perdre de nouveau parmi les herbes du pré.
« Je sais que tu ne les aimes pas, dit Katja.
— C’est l’odeur, répliqua-t-il. Un vrai supplice. Aussi curieux que cela puisse paraître, les fientes de poulet ne me font rien. Mais ces cochons… Je n’ai pas plus tôt mis le pied dans l’étable qu’il me vient comme une envie de dégueuler.
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Le jour pointait ; il ne devait guère être plus de quatre heures. Un court instant, il pensa qu’il était peut-être plus tard, et qu’un ciel gris voilait les campagnes, mais le bulletin météorologique n’avait pas annoncé de recul de l’anticyclone installé sur la région depuis des semaines.
Dans le demi-jour qui régnait dans la pièce, l’air vibrait d’un mouvement impalpable, car les feuilles du tilleul, qui effleuraient la vitre, remuaient un peu. Une brise légère s’était levée. Un changement de temps s’amorçait-il donc malgré tout ?
(Incipit)
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Car ces maudits Russes pouvaient mettre le monde à feu et à sang: Jakob ne souhaiterait plus qu'une guerre éclatât, et jamais plus il n'éprouverait plus ce désir. Deux vies qui avaient connu le même point de départ, avant d'emprunter des trajectoires très différentes, venaient de se rejoindre, et à présent elles avançaient de front, sur la même route de terre, ou de poussière, ou de cailloutis, ou de sable, sans qu'on pût entrevoir le chemin. Il n'y avait ni vainqueurs ni vaincus; il n'y avait que cette route.

( p.360)
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'' Alors comme ça tu es agriculteur ? J'imagine que ce doit être passionnant"
Passionnant ? Décidément , ces gens-là ne savaient pas de quoi ils parlaient. En même temps , Jakob se sentit flatté. Il n'ignorait pas, après tout , que le regard que la société portait sur les paysans n'était guère bienveillant, et qu'on ne voulait rien avoir à faire avec eux. Les discours creux que l'on tenait depuis peu à la radio au sujet de la sécurité d'approvisionnement et de la nécessité de préserver les sols n'y avaient au fond rien changé. Une fois encore il ne répondit pas. Mais elle se montra tenace :
"si j'avais la possibilité de tout recommencer à zéro , je suivrais une formation d'agricultrice."
Ce message l'ulcéra. Il la revoyait en pensée, assise au grand soleil par le plus rayonnant des matins d'été , oisive , les yeux dans le vague , un doigt dans la bouche.
"il me semble qu'il n'est pas trop tard. Tu es encore jeune , que je sache !
- J'ai vingt-sept ans. Je ne suis plus dans ma prime jeunesse. Et je crois qu'il n'est pas si facile de changer de vie. J'entends : de rompre vraiment avec les liens qui nous attachent au passé." p.74/75
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Video de Reinhard Kaiser-Mühlecker (1) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Reinhard Kaiser-Mühlecker
Découvert en France avec les somptueux "Lilas rouge" et "Lilas noir", Reinhard Kaiser-Mühlecker nous offre ici un puissant roman sur la condition agricole aujourd'hui et l'inconvénient d'être né.
"Braconnages" nous invite à parcourir les plaines de l'Autriche comme celles de l'âme déchirée de ses personnages.
Quelles sont ses sources d'inspiration ? Quelles expériences et influences ont façonné son imaginaire et son style ?
Quelques mots sur le livre :
Jakob est un jeune agriculteur qui exploite la ferme familiale en Haute-Autriche. Dépassant ses premières réticences, il accueille Katja, une artiste qui se découvre une passion pour son métier ; peu à peu, ils vont s'apprivoiser et fonder une famille.
Mais cette union et cette apparente stabilité ne résolvent pas les sombres questions qui traversent Jakob de longue date : celle de la difficulté quotidienne de la vie rurale, celle du pesant héritage de l'histoire de son pays, celle du silence et de l'incommunicabilité. La violence enfouie en Jakob menace sans cesse de ressurgir en s'abattant sur ses terres, sur les autres, et sur lui-même.
Traduit de l'allemand (Autriche) par Olivier le Lay.
Vidéo réalisée en collaboration avec l'agence de communication culturelle Inpresario Habillage par Hélène Starck Un grand merci à la Librairie Gallimard qui a servi de décor au tournage
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