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Morgane Saysana (Traducteur)
EAN : 9782290253977
612 pages
J'ai Lu (25/08/2021)
4.05/5   49 notes
Résumé :
Une frontière, un passage ou un carrefour : tout n’est qu’une question de point de vue. Kapka Kassabova les explore tous.

Quand Kapka Kassabova retourne en Bulgarie, son pays natal, pour la première fois depuis vingt-cinq ans, c’est à la frontière avec la Turquie et la Grèce qu’elle se rend. Une zone inaccessible lorsqu’elle était enfant et que la guerre froide battait son plein, un carrefour qui grouillait de militaires et d’espions.

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Critiques, Analyses et Avis (16) Voir plus Ajouter une critique
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Bookycooky
  29 août 2021
Toujours dans les Balkans j'entreprends un voyage avec Kapka Kassabova, aux frontières de son pays d'origine la Bulgarie, "Là où la Bulgarie, la Grèce et la Turquie convergent et divergent… ". Ces frontières, principales lignes de démarcation pour échapper au joug du communisme au temps de la Guerre Froide, devenues aujourd'hui les principaux lieux de passage des migrants vers l'Union européenne.
Elle débute son voyage en 1984, dans la Bulgarie communiste, qu'elle appelle "une prison en plein air", sur une plage à Strandja , une région frontalière avec la Turquie. En 1992 la famille immigre en Nouvelle Zélande suite à la chute du communisme, elle y retournera 30 ans plus tard en 2014 alors que l'ère post-communiste, coincée entre le désastre laissé par les communistes et le pillage présent des nouveaux capitalistes , des ex-communistes recyclés, n'arrive pas à trouver un nouveau souffle.
En choisissant de commencer son périple par cette chaîne de montagne frontalière,
"forêt ancestrale qui foisonne d'ombres et vit hors du temps ", Kapka part à la recherche de l'inconnu, dans ces régions particulières où la frontière est une zone chargée d'histoires et de mystère, vibrant d'une énergie à haute tension, d'histoires souvent criminelles, d'outre-tombe, et même surnaturelles . Son chemin va notamment croiser les croyances païennes qui y subsistent, dont les adorateurs du Feu qui marchent sur les braises ardentes durant les cérémonies, l'histoire de la voyante du coin dont s'enticha même les VIPs communistes de l'époque, les boules et disques de feu si commun dans la région que les gens les acceptent comme une loi de la nature.....Elle continue son voyage de l'autre côté de la frontière turco-bulgare à Edirne, en Turquie où elle va se retrouver dans un autre monde, pourtant pas si différent que celui du "komshu"( voisin en turc ).....
Divers rencontres extrêmement intéressantes, Grecs, Bulgares, Turcs, Pomaks, espions, contrebandiers, botanistes , gardes frontières à la retraite, réfugiés syriens et irakiens kurdes....illuminent ce voyage aux confins de l'Europe, "qui toujours échappent à la vue du grand public ", peuplés de personnes qui " ont peut-être quelque chose à nous apprendre sur les limbes ". Les limbes, un état de l'au-delà situé aux marges de l'enfer, auquel Kassabova se réfère à un moment donné de son voyage. Alors qu'elle va quitter Svilengrad, ville frontalière bulgare, du balcon de sa chambre la nuit humant l'odeur du lilas, pensant aux âmes brisées des camps de réfugiés présents et tout à côté les joueurs des casinos qui s'acharnent sur les machines à sous, se demande avec étonnement, "Comment en sommes nous arrivés là?".
Un livre extrêmement intéressant où L Histoire rencontre le Présent à travers mythes et légendes , souvenirs et quête intime. Une approche pour mieux appréhender notre Monde d'aujourd'hui vide de tout idéologie et de tout rêves d'un Monde meilleur. Pourtant son message de la fin est claire, impossible de renoncer à l'Espoir , vu qu'il faut continuer à vivre et réinventer nos vies à la lueur des nouvelles conditions de Guerres, de Pandémie, d'Immigration massive et de nouvelles identités. Écrit originalement en anglais d'une langue de toute beauté, non dénuée d'humour, et chargée d'émotions, que ce soit à travers les descriptions de paysages , la générosité d'un réfugié kurde, l'amour du rom musulman Tako pour un monastère qu'il garde et chérit gratuitement ou l'histoire de Selvet la gardienne de phare. Un livre fascinant qui fait réfléchir sur les nombreux préjugés établis sur les sujets qu'il aborde, que je vous invite à découvrir sans tarder.
Prix du Livre de voyage Nicolas Bouvier 2020, amplement mérité.
"La vraie vie des hommes et des femmes est celle qu'on ne voit pas ".
"Mes voyages nourrissent une géographie intime ; je veux raconter des lieux, mais avant tout des gens, et faire ressurgir une mémoire ".
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Tempsdelecture
  10 octobre 2020
Nous voilà donc aux croisements de la Bulgarie, de la Grèce et de la Turquie, là où prend fin l'Europe, où commence l'Asie, lieux témoins de civilisations bien disparues, les Thraces, qui continuent de marquer de leur empreinte le monde actuel. Ce n'est pas pour rien que les montagnes et collines bulgares sont gorgées de chercheurs de trésor. le livre est divisé en quatre grandes parties, qui reflètent l'itinéraire de son voyage. Chaque chapitre est précédé d'une page qui se réfère à un élément typique de la région qu'elle visite, on y retrouve par exemple la voie romaine via pontica, le klyon (« Sobriquet donné par les soldats patrouillant la frontière bulgare au mur de barbelés électrifiés qui parcourait la forêt »), la fleur rosa domescana ou encore Conte des deux royaumes. Élément, qu'elle prendra soin d'expliquer dans le chapitre suivant, qui s'épanche véritablement sur le voyage de l'auteure bulgare. le tout est précédé d'une carte de la région et d'une préface dont elle est l'auteure.
Kapka Kassabova n'a pas choisi Sofia, où elle a grandi, pour ancrer son récit mais une région plus méridionale, plus énigmatique et obscure, plus opaque, des zones dont l'accès était impossible alors qu'elle résidait encore en Bulgarie. Mais ce n'est pas une simple histoire de retrouvailles, de son enfance ou de son pays natal. Il est davantage question pour Kapka Kassabova de pouvoir, enfin, découvrir ces régions et ces frontières, inaccessibles auparavant, qui ont été témoins des flux incessants de population et ces individus, fruits d'une mixité culturelle unique, afin d'essayer de capter la nature de ces régions poreuses. Ce ne sont pas seulement des lieux et des villages qu'elle explore, ce sont aussi des personnes, des familles, des villages, des histoires, tous oubliés, qu'elle perçoit et relate. Ces endroits où terre et cieux se rejoignent, berceaux mythiques de civilisations disparues, de cultes anciens, lieux ou les frères ennemis se touchent, séparés par des fils barbelés disgracieux et acrimonieux qui portent encore la trace de la blessure de ceux qui ont voulu les franchir.
C'est un récit fort, en découvertes, en émotions, en culture aussi, qui a mon sens a réussi à capter la richesse de ces populations et de ces humains, de cette culture mixte et complexe, composite et panachée, entre bulgares, turcs et grecs, entre culte païen, orthodoxe, et islam, entre thraces et pomaks, qui ont donné aux lieux leur identité. Et plus son récit avance, plus Kapka Kassabova se perd dans le mystère qui entoure ces frontières et ces montagnes, le premier chapitre traite de la Riviera rouge ou se regroupent touristes de tous poils alors qu'elle achève son périple par des endroits absolument confidentiels. La vérité n'est pas une, elle est disparate et se trouve dans les histoires toutes personnelles de ces chacuns, que l'auteure recueille précieusement, à l'écoute des êtres dont elle croise le chemin et qui se confient volontiers, comme s'ils ne pouvaient se confier totalement et sincèrement qu'à elle, uniquement.
L'auteure réussit à reconstituer les lieux qu'elle traverse dans leur dimension atemporelle, à la fois, dans leur présent qu'elle ne fait que traverser le temps de quelques jours, mais aussi dans leur passé, à travers les anciennes peuplades Thraces, les pomaks, ces slaves musulmans, qui ont été ballotés d'un pays à l'autre ou autres flux de population à la convenance des politiques nationalistes de tout bord. J'ai été surprise, ravie et transportée par la richesse de ces cultures que je ne connaissais absolument pas, de ces individus esseulés, de son écriture qui réussit à donner une dimension romanesque à cette épopée solitaire.
Quand je parle d'épopée, le mot ne me semble pas trop fort. Traversant monts et montagnes, vallées, plaines, routes turques, grecques, bulgares, elle fait la rencontre de lieux qui n'ont plus d'âge, ce qu'elle appelle le Village-dans-la-Vallée (elle précise avoir modifié certains noms propres afin de préserver la sérénité des habitants) apparaît comme un lieu irréel ou les figures mythologiques apparaissent à travers fables et légendes, croyances et superstitions. Après tout, nous ne sommes pas loin de la Grèce, et peut-être de sa mythologie ancrée à la terre, aux éléments. J'ai été frappée par nombre des cultes païens qui sont encore pratiqués dans ces lieux retirés, comme si le temps, et ses afflictions, n'avait eu aucune emprise sur eux.
C'est un récit, dense, qui mêle histoire, le communisme et ses méfaits tiennent une bonne place, ethnologie, témoignage personnels, qui nous amène à comprendre à quel point le régime imposé par les Soviétiques a ébranlé ces populations dans leur vie quotidienne, la Bulgarie profondément agraire a subi une industrialisation massive et agressive, à une collectivisation imposée, d'où malgré tout les populations ont réussi à garder, on le constate avec bonheur, leur identité profonde.
lElle réussit à insuffler à son récit la dose de mystère pour que l'on ne puisse s'en lasser, je pense notamment à l'évocation de ces de touristes mystérieusement portés disparus, et évidemment jamais retrouvés, entre 1961 et 1989. Où le pouvoir spécial qui l'englobe, dans les montagnes, de ces forces obscures et mystiques, qui ont agit sur elle le temps d'une visite, qui s'écourte brutalement. C'est dans un ou plutôt des mondes à part, avec leur propre réalité, que Kapka Kassabova nous fait pénétrer, où les lois physiques prosaïques et cartésiennes sont abolies par la puissance des croyances, qui se transmettent de génération en génération. Et l'auteure s'adapte et s'intègre aux autochtones pour mieux comprendre leurs us, celles qui régissent leur vie, celles de la nature, de la forêt, de la montagne, ces territoires vierges, jamais explorés par l'homme, témoins d'une innocence originelle, dieux intouchables.
Mais ces lieux ne seraient pas ce qu'ils sont s'ils ne refermaient pas l'histoire mouvementé des peuples qui les ont occupés mais aussi parcourus et traversés, sillonnés de part et d'autres. Ces lisières faites de no man's land sont des endroits stratégiques, où se croisent les populations. Et les inimitiés sont tenaces, les mêmes qui sont rejetés ici, le sont également là-bas: gitans, rom, peu importe le nom qu'on lui donne. L'auteure dépeint ce visage inédit de cette Bulgarie, lieu mystérieux, moins touristique et connu que ses voisins turcs et grecs, mais tout aussi riche culturellement et ethnologiquement, place centrale, lieu de transition, de transit est/ouest, terre d'exiles, terre d'échanges. Et la richesse de ce livre c'est aussi les voix de ces personnes qui sont issues de ce mélange des frontières, à la fois bulgares mais aussi turques, grecs et turcs, ce mélange inimitable de langues, de cultes. de leurs ressemblances, leurs dissemblances, des rejets, des purges – la purge ethnique des turcs ou des kurdes. C'est autant de guides qui l'emmènent dans les recoins de ces lisières, en Bulgarie, en Grèce et en Turquie, autant d'histoires différentes, autant de drames personnels, de cultures différentes, de mélanges ethniques différents, de découvertes de l'histoire de ces lisières sous un prisme nouveau, de l'impossibilité de définir l'endroit, et de ses habitants.

Et puis de façon redondante surgissent ici et là les réfugiés syriens tels des spectres, réfugiés malheureux et désespérés qui transitent par la Turquie et la Bulgarie pour rejoindre l'Union Européenne. Les flux de refugiés anciens et actuels, kurdes et syriens, des fuites, des venues, des rencontres des religions, inextinguibles reflètent la malédiction qui touche ces frontières, condamnées à voir, impuissantes, les gens fuir leur nation d'origine.
Je n'aurais pas assez de bons mots, je crois, pour vous parler du récit de voyage de Kapka Kassabova à la lisière du présent et du passé, d'ici et d'ailleurs. Outre les qualités littéraires indéniables de l'auteure, elle a parfaitement su déchiffrer les couleurs de ces mondes, les enjeux politiques, religieux, ethniques qui entourent ses populations. Tant de découvertes, tant de choses à dire sur ce livre, tant de rencontres touchantes d'hommes, de femmes, broyés par le système soviétique, par les engeances nationalistes de part et d'autres, aux lisières d'un monde passé et présent. Un livre, à mon sens, indispensable pour essayer de comprendre la Bulgarie et ses voisines Grecque et Turque.


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MELANYA
  26 décembre 2021
Ayant déjà publié une chronique pour « L'écho du lac » de Kapka Kassabova, écrivaine bulgare, je ne pouvais pas ne pas parler de « Lisière », un livre qui a eu le Prix Nicolas Bouvier (2020).
Elle est née et a grandi à Sofia, jusqu'à ce que sa famille quitte le pays après la chute du Mur de Berlin. A présent, elle vit en Ecosse et se consacre à l'écriture. « Lisière » a aussi reçu plusieurs prix au Royaume-Uni et la presse a été unanime.
« Ce livre est dédié à celles et ceux qui n'ont pas réussi à passer de l'autre côté, jadis et maintenant »
Dans « Lisière » (Éditions Marchialy), » un voyage aux confins de l'Europe », l'auteure retourne dans sa terre natale qu'elle n'avait pas vue depuis vingt-cinq ans. Elle y mêle son histoire personnelle - des faits historiques et géographiques afin de livrer ses réflexions sur cette terre.
« Lisière » est en même temps, le récit d'une immersion dans les coulisses de l'Europe – un regard neuf sur la crise des migrants. On peut dire qu'il se situe à mi-chemin entre les ouvrages de Ryszard Kapuściński ainsi que de Svetlana Alexievitch.
Avec cet ouvrage, l'auteure fait parler une géographie agitée en donnant la parole aux « petites voix « d'une région frontalière des Balkans. Un ouvrage bouleversant qui rappelle la puissance narrative des littératures du réel. Elle explore les fondrières, les hameaux abandonnés. Un livre impressionnant à la gloire des chamans, ces gardiens de la mémoire.
C'est le récit d'un voyage passionnant, une épopée aux confins de l'Europe – des territoires inconnus où convergent (et divergent) la Bulgarie, la Grèce et la Turquie.
Quand elle évoque Strandja, au lieu de dire « frontière », elle préfère utiliser le terme « impasse ». Elle décrit des rites païens ayant toujours existé dans certains villages de montagnes et elle s'appuie sur des références mythologiques afin de mieux décrire l'âme d'un peuple (ou d'un lieu).
Avec « Lisière », Kapka Kassabova a ainsi intégré son ouvrage dans les sciences humaines mais en se revendiquant d'une tradition didactique (avec les nombreuses définitions de termes bulgares, turcs ou grecs en apportant ainsi, un éclairage socio-culturel et politique (entre autres).
Il y aurait tellement d'autres éléments à ajouter, ne serait-que » celui des migrants (il est important), que je ne peux que conclure en disant que si elle a eu aussi le prix Nicolas Bouvier, c'est qu'il était plus que mérité.

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VincentGloeckler
  26 avril 2020
A l'image des bijoux de l'ancienne Thrace, dont il est souvent question dans le récit, voilà un vrai trésor d'orfèvrerie littéraire, peut-être le « pavé de l'année », comme avaient pu l'être, il y a très longtemps, Cent ans de solitude, ou, en 2019, Tous sauf moi de Francesca Melandri… Bien sûr, d'autres livres récents retiennent le coeur et l'esprit, mais Lisière, de l'écrivaine, aujourd'hui écossaise, d'origine bulgare Kapka Kassabova, vous séduit d'emblée comme un bel objet, avec une extraordinaire couverture au paysage expressionniste en noir et blanc, révélant une bourgade nichée au creux d'une montagne au ciel tourmenté – une image annonçant le « village-dans-la-vallée » aux habitants pittoresques, principal lieu de séjour de l'auteure, au cours de ses aventures dans la région -, avec aussi (et remercions les jeunes éditions Marchialy d'attacher toujours autant d'importance à l'aspect physique du livre, pratiquant le métier éditorial en artiste plasticien !) un beau souci de la présentation typographique, et une forme matérielle, même un poids du livre, qui vous font penser qu'il est bien là, maintenant lové dans vos mains, et qu'il les quittera difficilement… Et c'est bien ce qui se passera, tant le texte de Kapka Kassabova, avec ses quasi 500 pages aux lignes serrées d'une élégante mais minuscule police, vous donne l'envie qu'il ne s'achève jamais, tant vous avez l'impression d'être, au fil de la lecture, un compagnon muet de son périple, sans cesse ébahi, ou mieux, ébloui par les tours et détours de sa plume, autant que par les détails des endroits qu'elle décrit ou le rythme allègre des conversations qu'elle rapporte. Lisière est un récit de retour au pays natal, un voyage d'exploration à la fois géographique et mémorielle, la traque fascinante du « génie » d'un lieu. Kapka Kassabova, née à Sofia en 1973, a quitté la Bulgarie avec sa famille peu après la chute du Mur de Berlin. Elle a quelquefois fréquenté au cours de périodes estivales de son enfance et de son adolescence cette région des trois frontières, aux confins de la Bulgarie, de la Grèce et de la Turquie, entre Mer Egée et Mer Noire, Thrace et Balkans, massif de la Standja et montagnes des Rhodopes, entre Europe et Asie… Lorsqu'elle décide d'y revenir au milieu des années 2010, c'est pour tenter de comprendre le charme puissant que cette terre exerçait déjà sur elle, autant que pour questionner ces incarnations multiples de la notion de « frontière » - de la sympathique « lisière » du titre aux brutaux barbelés jalonnant l'horizon des autochtones ou des nomades – qu'elle propose. de la Thrace antique, amoureuse de belle orfèvrerie – ce qui donne l'occasion, comme en témoigne fréquemment le récit de Kapak Kassabova, à de multiples chasseurs de trésors de trouer comme un gruyère l'ancien territoire de cette civilisation ! - aux marches orientales de l'Europe contemporaine, la région a été remodelée en permanence par des conflits nationalistes, religieux, économiques ou idéologiques, entraînant guerres sanglantes, exodes massifs de populations, chantiers infinis de construction de murs, de citadelles, de camps, jusqu'à ceux où l'on parque les réfugiés d'aujourd'hui, en provenance du Proche-Orient ou de l'Afrique, en attente d'un Occident qui refuse leur présence. Et l'auteure évoque avec un grand art du conte et beaucoup d'humour tout l'absurde de ces déplacements ethniques et de ces exclusions, ou du climat d'espionnite de la Guerre froide – avec les croquignolesques, mais d'issue souvent tragique, tentatives d' « évasions » d'allemands ou de tchèques du bloc de l'Est par des frontières faussement jugées plus perméables que celles du Mur -, en même temps qu'elle nous enchante quand elle relate ses rencontres avec les autochtones, bulgares, grecs ou turcs, pomaques ou gitans, gens de peu de biens et d'ambition, mais de pensée vive et de grand coeur, au regard souvent désabusé, mais à l'esprit frondeur et à la langue bien pendue. le récit de ce voyage, commencé et achevé dans la « Stranja étoilée » - à l'image de ce temps circulaire de « l'éternel retour », dont, après Mircea Eliade, l'auteure révèle les traces dans la conception du monde des descendants actuels des Thraces -, peut-être la plus attachante des régions de ce bout oriental de l'Europe, est construit à chaque étape à partir de l'évocation d'un mot du cru (noms des sources et fontaines, « couloirs », « komshulak » ou voisinage, « tabac », la principale culture locale…) et de ses connotations des trois côtés des frontières, comme si la réalité naissait décidément du langage, un langage cosmopolite et magique, nourri des sortilèges qui imprègnent cette terre et dont l'auteure célèbre la puissance au fil des pages. Et nous voici, lecteur, aussi informé du triste sort que notre Europe réserve aux nouveaux nomades forcés de l'Orient, qu'ensorcelé par les forces mystérieuses de ces forêts et montagnes qui semblent refuser de laisser repartir le visiteur, définitivement conquis, en tout cas, par le merveilleux talent littéraire de Kapka Kassabova !
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Perlaa
  29 septembre 2020
Bulgare, Kapka revient de son exil écossais pour un voyage très personnel. Elle nous entraîne au sud-est de l'Europe dans l'antique Thrace, son pays natal. Une zone qui s'articule autour de 3 frontières, bulgare, grecque, turque. Une zone militarisée à l'époque de la guerre froide dans des montagnes difficiles d'accès, la Strandja bulgare, les Rhodopes grecques ou la plaine turque. Kapka voyage seule à travers ces trois pays et multiplie les rencontres. Des vies minuscules portant en elles l'histoire riche (trop riche !) de la région. Ziko, le passeur ambigu et magnétique, Zora, la veuve exilée résiliente, Tako, le zélé gardien improvisé d'un monastère en ruines et tant d'autres belles personnes qui pratiquent le « komschulak », cet esprit de bon voisinage qui « vous aide à ne pas sombrer dans la folie ».
Des familles grecques ayant fui Smyrne et sa région en 1923, des musulmans de Bulgarie expulsés en 1989 vers la Turquie proche ou encore de Bosnie, des Européens du bloc de l'Est, on évoque même ces Allemands venant jusqu'en Bulgarie pour tenter de fuir par l'est, des gitans, partout indésirables. Tant de vies mêlées et déplacées sur ce territoire qu'on se perd parfois. Marquée par les drames et l'isolement une région qui ne se relève pas. Elle se dépeuple et les villages tombent dans l'abandon, les (derniers ?) survivants enferment en eux la marque des traumatismes passés et présents.
On glisse d'un chapitre à l'autre de l'histoire des Thraces, à l'occupation ottomane, des guerres balkaniques du début du XXème siècle, à la guerre froide, de la chute du rideau de fer à la crise des migrants empruntant ce couloir, sorte de porte dérobée de l'Europe. « Les couloirs utilisés pendant la guerre froide restent les mêmes. Seul le sens de circulation a changé ». Au-delà du rappel de l'histoire omniprésente c'est un cheminement individuel, Kapka teinte le récit de ses souvenirs, de ses jugements et de ses angoisses. On ressent la pression qu'elle se met. Elle nous associe à ses démarches pour retrouver l'âme mystique de ce pays. Elle veut renouer avec les forces obscures venues de la montagne, de l'eau, du feu qui alimentent les peurs et les espoirs des survivants.
La lecture est aisée et on se laisse guider d'un village à l'autre. Un bémol toutefois sur le parti-pris de franciser les noms de lieux. Que vient faire ici ce Village-dans-la Vallée ou ce Village-où-l'on-vit-pour-l'éternité ? Oui le récit de voyage lent permet de comprendre le jeu des influences de ce pays esquinté et oublié. On est toujours au carrefour du quotidien, de l'histoire et de la mythologie. le charme opère.
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Citations et extraits (35) Voir plus Ajouter une citation
REINETTE55REINETTE55   16 janvier 2022
L'armée est partie, enfin, dit M Karadeniz, mais maintenant, c'est au tour des réfugiés. Ils traversent le village à pied. Quand on les voit franchir les montagnes à pied dépouillés de tout, on comprend ce que nos ancêtres ont enduré. Et on se demande : mais quand est-ce que ça va s'arrêter ?
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BookycookyBookycooky   26 août 2021
Ayshe and her sisters didn’t speak Turkish. They only found out they were ‘Turks’ when the police knocked on their door –impossible not to think of yellow stars. The exodus of three hundred and forty thousand people with families, futures, and sometimes bodies broken by their own State was the largest movement of people in Europe since World War II. And it happened in peacetime.

Ayshe et ses sœurs ne parlaient pas turc. Elles apprirent qu'elles étaient turques quand la police frappa à leur porte- comment ne pas penser aux étoiles jaunes. L'exode de 340000 personnes avec familles, futures et même les corps brisés par leur propre État a été le plus grand mouvement d'expulsion en Europe depuis la Seconde Guerre Mondiale. Et cela arriva en temps de paix.

*340000 turcs vivant depuis des siècles en Bulgarie furent expulsés de force par le gouvernement bulgare, suite à la chute du communisme et le peu qu'ils possédaient ne leur fut pas permis d'emporter avec.
.
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BookycookyBookycooky   29 août 2021
In Bulgaria, even more than the ethnic Turks, the Pomaks were seen as having a double identity –they were Slavs or ethnic Bulgars anyway, but also of Islam. The more self-pitying students of history insist that the word Pomak comes from the old Slavic word pomachen, tortured (by the Ottomans). Another deconstruction of the word fancies that it comes from pomagach, or helper (to the Ottomans).
Whatever the truth, the bigger picture was this: large swathes of Ottoman Europe took Islam by choice, and the reasons covered anything from paying less tax to escaping persecution by the Orthodox Church if you were unlucky enough to be a heretical sect, like the Bogomils.

En Bulgarie, plus que les turcs ethniques, les Pomaks étaient considérés comme un peuple à double identité - Il étaient slaves ou bulgares ethniques, mais musulmans. Les étudiants en Histoire qui s'apitoient sur eux-mêmes insistent que le mot pomak vient de l'ancien slave pomachen, qui signifie torturé ( par les ottomans). Une autre explication est qu'ils dérivent de pomagach, ou aide ( aux ottomans ),
Quelque soit la vérité, la vraie explication est que : une grande partie de l'Ottoman Européen choisirent l'islam de leur propre gré, pour divers raisons qui peuvent aller du but de payer moins de taxes qu'échapper au joug de l'Eglise Orthodoxe, et si malchanceux à celui des sectes hérétiques comme les Bogomils.
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BookycookyBookycooky   22 août 2021
The house was an ordinary, run-down village affair with a low stone fence, rubber galoshes in the doorway, and cardboard in place of a broken window. The garden whispered with roses and small early apples that fill your mouth with bitterness when you bite into them. Home-made plum brandy fermented in hundred-litre tubs by the outdoor tap. The woody smell of the bulbous sweet bull’s heart tomatoes hit me from the gate when I reached in to open it.
La maison était une bicoque décrépite, avec une basse palissade en pierre, des galoches en caoutchouc devant la porte, et un morceau de carton fixant une vitre cassée. Le jardin murmurait avec des roses et des pommes nouvelles dont un morceau croqué laissait un goût amer dans la bouche. De l'eau de vie de prune fait maison fermentait dans des tubes de cent litres à côté du robinet du jardin. Le parfum boiseux des tomates cœur de bœuf bulbeuses me frappa dés la porte du jardin quand j'avançais pour l'ouvrir.
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BookycookyBookycooky   28 août 2021
Come on, time to see Bayezid.’
We were off to see not the sultan, but the complex after his name, where one of the first medical schools of the Islamic world had thrived. There was a curious section for the treatment of mental illness. At a time when in Europe they were shackling the mentally ill to the floor, here they treated them with water, flowers, and music.
‘Isn’t that something? And then you hear Balkan people whine The Turks this, the Turks that.

“ Vient, on va voir Beyazıd*”
Nous nous sommes mise en marche pour voir , non le sultan, mais le complexe qui porte son nom, où s’érigea une des premières écoles de médecine du monde islamique. Ici il y avait un curieux département pour les maladies mentales. A l’heure où en Europe on traitait le malade mental on l’attachant à terre, ici on les traitait avec de l'eau, des fleurs et de la musique.
« Incroyable non ? » Et après on écoute les gens des Balkans se lamenter, les turcs sont comme-ceci, sont comme cela
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