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Critique de brumaire


brumaire
  27 juin 2017
Je ne suis pas un familier de Philip Kerr. Imaginez qu'avant de lire Prague Fatale j'étais persuadé qu'il était de nationalité allemande... C'est en lisant une critique d'un de ses bouquins par Big Mamy de Babelio (qui tient cet auteur en haute estime), que j'ai sauté le pas.
Donc Philip Kerr est bien anglais et cela se voit immédiatement dans le ton de l'écrit. Sarcastique et teinté d'humour noir. Si tant est que l'on puisse faire de l'humour avec le nazisme et ses oeuvres...C'est d'ailleurs la principale critique que je ferai à ce livre. Il met le lecteur mal à l'aise, en porte-à-faux. Bernie Gunther le flic cabossé de la Kripo qui mène les enquêtes de Prague Fatale n'est certes pas un perdreau de l'année mais il m'a semblé difficile de m'identifier à lui alors qu'il représente, quand même, le camp du Bien.
Son parcours ne plaide pas pour lui, nous qui savons maintenant les atrocités commises à l'est lors de la progression de la Wermacht. Dans le récit il revient justement de "là-bas" , il ne nous explique pas ce qu'il a du y faire mais ses nuits sont hantées par l'idée du suicide ; on s'imagine....
Certes l'on comprend immédiatement que Bernie n'est pas Nazi pour un sous. Il n'a pas pris sa carte au Parti. Il fulmine contre les décisions de ses supérieurs, il méprise les apparatchiks , les "faisans dorés" qui se pavanent dans le luxe et le stupre. Il n'empêche , il oeuvre toujours dans la Kripo. Accessoirement , et cela n'est pas le dessein du livre, sa position interpelle. Qu'aurions nous fait à sa place, à l'époque, dans une même position ? c'est très facile de transposer à la France : Vichy, la guerre d'Algérie...Moi qui compte dans ma famille quelques traineurs de sabres, je pourrai vous faire en quelques lignes un topo dont je sais par coeur les éléments pour les avoir trop entendus dans les dîners de famille . Eléments qui se résument souvent (trop ?) à cette phrase : " il fallait bien vivre".
Pour revenir au corps du livre , Bernie Gunther de retour de missions à l'est, donc, est confronté à deux meurtres commis à Berlin. Alors qu'il tente de les élucider il est convoqué à Prague par Reinhard Heydrich le nouveau "protecteur" de la Bohême-Moravie totalement inféodée à Berlin. Heydrich veut avoir près de lui un policier efficace ( c'est la réputation de Bernie Gunther) et totalement dévoué. Là aussi un trouble m'a saisi. Philip Kerr fait dialoguer Gunther et Heydrich et j'ai trouvé la situation pour le moins étrange. En 1943 , le second de Himmler (c'est ce qu'était Heydrich) aurait-il pu faire confiance à un policier aussi mal noté, aussi nostalgique du régime de Weimar, disons tout le net, à un démocrate ? Mais bon, admettons.... (moi j'aurais plutôt pensé a l'envoi immédiat à Dachau au sortir de l'entretien...).
Introduit dans le sein des seins du quartier général de Heydrich près de Prague,Bernie Gunther est donc chargé d'élucider le meurtre d'un capitaine SS. C'est "Dix petits nègres" chez les nazis ou " le mystère de la chambre jaune " chez les fachos ; le meurtre ayant été commis dans une chambre fermée à clef ! L'occasion pour l'excellent Philip Kerr de nous montrer une superbe galerie de monstres en cohabitation forcée, puisque notre Bernie Gunther a haute main sur l'enquête et la totale confiance du Chef ! (là encore qu'un simple commissaire de la Kripo puisse avoir autorité sur des sommités nazies de la SS me paraît....curieux. ). Mais ne boudons pas notre plaisir en ergotant sur la vraisemblance de l'intrigue. Kerr fait montre dans ces chapitres d'une belle connaissance de l'époque et du milieu. En effet , même si Bernie Gunther est une "création" de Kerr, tous les autres personnages du roman sont des personnages "ayant réellement existé". C'est à une petite étude sociologique du petit milieu des "happy few" nazis que se livre l'auteur. Il nous fait son Pinson-Charlot quoi....
D'où les descriptions croquignolesques des rivalités d'amour propre de ces messieurs, les jalousies recuites, les haines, les amours "défendues" aussi par la "morale" SS et pourtant bien présentes dans ce milieu de beaux mâles ! Ah on en apprend de belles ! Pourrai-je un jour pardonner à Kerr d'avoir contribuer à déboulonner l'idole de mes vingt ans ? Elisabeth Schwarkopf. Mais oui Elisabeth Schwarkopf , la grande diva allemande, la reine du festival d'Aix en Provence, la "Maréchale" du Chevalier à la Rose de Richard Strauss....la blonde allemande d'après-guerre épouse de Walter Legge le grand producteur anglais de chez EMI....
Hé bien Philip Kerr nous le dit tout net : elle a couché pour réussir ! Si. Et pas avec n'importe qui , avec le "boucher" de la Pologne" : Hans Franck. Celui qui devait prendre la succession de von Neurath à Prague mais qui a été évincé par Heydrich (d'où HAINE ! ). Bien sûr je savais que ,comme nombre d'artistes allemands, Elisabeth Schwarkopf n'était pas blanc-blanc ; elle a pris d'office sa carte au parti nazi même si d'autres se sont plus impliqué dans l'idéologie (n'est-ce-pas Mr Karajan...) . Mais coucher avec Hans Franck ! et peut-être même d'après Kerr, avec Goebbels himself ! j'ai bien envie de réduire en miettes tous mes vieux vinyles....
Mais ne nous égarons pas. Revenons à nos nazis.
Je ne développerai pas plus avant l'intrigue du roman, et ceci pour deux raisons. D'abord parce que j'ai trop tendance à sortir des rails de la narration pure, et secundo parce que celle ci (l'intrigue) sans être compliquée fait intervenir moult rebondissements , et cela ne se fait pas de vendre la mèche d'un roman policier.
Sachez simplement, et ceci est de notoriété publique, que Heydrich décédera des suites d'un attentat commis par la résistance tchèque et que Bernie Gunther , une fois le fameux crime élucidé ( que de coups de théatre ! ), sera rappelé à Prague pour enquêter sur les circonstances réelles de la mort de Heydrich ! car ses proches soupçonnent quelques envieux dignitaires nazis d'avoir "hâté" le trépas du Reichprotector en l'empoisonnant. C'est une thèse que défendent d'ailleurs certains historiens. Bernie a tôt fait de botter en touche en reprenant le premier train pour Berlin. A trop s'approcher du panier de crabes on risque la morsure des pinces....

Un polar très original donc, dont l'époque et le milieu sont les principaux atouts. Je lirai certainement d'autres Philip Kerr. Comme je l'écrivais au début de cette page j'ai ressenti durant presque toute la lecture un malaise diffus (rassurez vous je n'ai pas consulté...) en ce sens que Kerr nous montre les dignitaires SS comme des hommes "normaux" . Reste à définir ce qu'est la "normalité". Je ne dirai pas que j'étais à deux doigts d'empathie avec certains des copains d'Heydrich, mais....Kerr dessine quelques portraits nuancés d'officiers nazis dont, hélas, pourraient se saisir quelques satanés révisionnistes. ( vous voyez bien qu'ILS n'étaient pas tous comme ça...). Mais ceci est une autre histoire et nous emporterait trop loin. Contentons nous de recommander cet excellent polar crépusculaire.
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