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Natalia Zaremba-Huzsvai (Traducteur)Charles Zaremba (Traducteur)
ISBN : 274274598X
Éditeur : Actes Sud (03/11/2003)

Note moyenne : 3.87/5 (sur 100 notes)
Résumé :
C'est pour l'enfant auquel il n'a jamais voulu donner naissance qu'Imre Kertész prononce ici le kaddish - la prière des morts de la religion juive. D'une densité et d'une véhémence peu communes, ce monologue intérieur est le récit d'une existence confisquée par le souvenir de la tragédie concentrationnaire. Proférée du fond de la plus extrême souffrance, la magnifique oraison funèbre affirme l'impossibilité d'assumer le don de la vie dans un monde définitivement tra... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (18) Voir plus Ajouter une critique
Herve-Lionel
  17 avril 2015
N°895– Avril 2015
KADDISH POUR L'ENFANT QUI NE NAITRA PAS -Imre Kertész Actes Sud.
Traduit du hongrois par Nathalia er Charles Zaremba.
Le kaddish, ce n'est pas comme on le dit souvent la prière des morts mais des endeuillés. Ainsi le titre prend-il tout son sens dans la mesure où l'auteur, refusant d'avoir un enfant, est endeuillé par sa propre décision.
D'abord, il s'agit d'un soliloque, c'est à dire d'une réflexion face à soi-même couchée sur le papier par le truchement de l'écriture, une manière de fixer les choses. le narrateur qui est juif est un traducteur qui a renoncé à être écrivain et qui entame une conversation avec M. Oblàth, un philosophe qui lui demande innocemment s'il a des enfants. Sa réponse est un « Non » catégorique à son interlocuteur et cela le bouleverse au point que, dans la nuit qui suit, il se remet à écrire, c'est à dire fixer ce soliloque sur la page blanche, avec pour thème cette négation. Cette conversation « entre deux intellectuels moyens » tourne donc autour d'un enfant qui aurait pu naître mais qui ne naîtra pas, une inexistence qui est le prélude à « son auto-liquidation consciente »,  le premier coup de pelle à cette tombe qu'il creuse pour lui dans les nuages avec sa plume! Bien entendu, cette réflexion intime sollicite sa mémoire et c'est tout naturellement qu'il évoque sa femme dont il est séparé depuis. Il refait à l'envers le chemin de leur amour, de leur bonheur qui bien que « considéré comme une obligation » ne fut pas au rendez-vous à cause de cet enfant qu'il lui refusa mais aussi cette impossibilité d'écrire ce roman qu'il portait en lui et qu'elle espérait comme la consécration de leur union. En réalité pour lui l'écriture était la marque de sa souffrance (suivant l'expression communément admise « je souffre donc j'écris ») et non la conséquence de sa liberté, et donc incompatible avec l'expression alors que pour elle, elle était symbole de la réussite littéraire. Il revient sur cet épisode de la liberté quand il évoque l'attitude de celui qu'il appelle « Monsieur l'instituteur »qu'il rencontre quand ils sont ensemble dans un wagon à bestiaux que les emporte vers les camps. le narrateur, alors adolescent, est incapable de bouger, immobilisé par la douleur. Cet homme s'est chargé de lui apporter sa portion de nourriture mais disparaît un moment, happé par la foule. le narrateur suppose qu'il se l'est appropriée pour augmenter ses chances de survie mais il réapparaît et la lui apporte, s'indignant de son étonnement. Il n'était pas obligé de faire ce geste qui illustre sa liberté intérieure et va à l'encontre de sa propre survie. L'auteur y voit même la marque de l'illogisme. Pour lui-même, le narrateur revendique sa liberté d'écrivain en refusant par avance toute intrusion dans son travail. Ainsi la propriété d'un logement. Il en va de même pour l'amour qui d'ordinaire est plutôt un moteur de la création artistique. Au contraire, à ses yeux, il est le symbole de l'attachement, l'inverse de la liberté qui pour lui est la seule source de création littéraire. C'est que, pour lui, l'écriture n'est pas exactement le reflet de la vie, sa façon d'écrire ce texte en est la manifestation et peut parfaitement, comme il le dit lui-même, être une fuite. Il y avait donc, au départ une contradiction (peut-être inavouable) dans leur union. Il avait bien tenté de l'exprimer en explorant son enfance dans une nouvelle mais ce fut un échec. de plus, pour lui, sa judéité reste quelque chose de laquelle il est prisonnier. Son épouse qui est juive et dont les parents eux-mêmes ont connu Auschwitz comptait sur lui, sur son écriture, pour se libérer de ce poids, alors que lui entendait faire cette démarche en solitaire. En outre, il lui a refusé cet enfant dont la femme qu'elle est avait envie sans doute parce qu'on ne pouvait pas donner raisonnablement la vie après avoir vécu l'Holocauste. Il ne le pouvait pas non plus à cause de ce mariage raté auquel il met cependant fin. du coup il est lui « le mauvais juif » par rapport à cette « belle juive », de 15 ans sa cadette qui fut son épouse. Il n'empêche, cette liberté qu'il revendique en tant qu'écrivain se manifeste pleinement dans ce « non » opposé à la fois à Oblàth et à son épouse.
Ainsi, peut-on imaginer que ce kaddish s'adresse aux vivants en leur enjoignant de vivre malgré tout. S'il avait eu cet enfant, l'auteur aurait, d'une certaine façon prolongé sa propre existence, mais peut-on vivre et transmettre la vie dans un monde qui a enfanté Auschwitz? Comment croire à la beauté et à la grandeur de cette humanité quand on a assisté à sa si profonde déchéance? L'auteur sait qu'il peut avoir un enfant mais le refuse pour provoquer une prise de conscience et un acte de mémoire dans une société si encline à l'oubli, pour l'inciter à se souvenir des martyrs qui ont payé de leur vie le seul fait d'être juif et qu'il est indispensable d'en garder la mémoire pour que cela en se reproduise pas. Ce texte est pourtant une sorte de prière, solitaire, longue et tortueuse, qui se conclue par un « amen ». Il est une longue négation de la vie qui ne peut être vécue pareillement après les horreurs des camps. Il adresse cette prière à Dieu comme une excuse de ne pas pouvoir jouir pleinement de la vie qu'Il lui a donnée à cause de ce qu'il a vécu et de cette paternité qu'il refuse. J'ai personnellement lu ce livre avec les yeux d'un désenchanté et je suis, moi aussi, bien enclin, moi aussi, à désespérer de cette humanité que les philosophes nous ont présenté souvent comme humaine et humaniste.
Le texte est dense, labyrinthique, douloureux, la phrase est longue, pesante, désarticulée, disloquée, écartelée en multiples digressions, ce qui n'en facilite pas la lecture. Qu'est -ce à dire ? Cela veut-il montrer l'intensité de la souffrance ou au contraire la difficultés de s'exprimer [avec ce texte il dit creuser sa propre tombe « dans les nuages », son « auto-liquidation »] Je choisis d'y lire une sorte d'attirance vers la mort de celui qui n'est pas vraiment sorti d'Auschwitz et qui n'en sortira jamais, une sorte d'accomplissement de sa judéité dans la mort. Il a connu l'horreur des camps [et aussi la joug soviétique en Hongrie après la guerre] et puise dans cette mémoire qui nourrit sa réflexion jusqu'à désirer la mort à la fois terme normal de la vie mais ici vécue comme une libération de la souffrance pour celui qui traîne sa vie comme un fardeau. Cela me rappelle le suicide de Romain Gary, laissant pour toute explication ces quelques mots « Je me suis enfin exprimé complètement ». Ainsi me semble -t-il que ce kaddish est certes pour Dieu, pour cet enfant qui en naîtra pas de lui mais aussi et peut-être surtout pour lui, pour obtenir cette paix dont parle cette prière et qui est impossible!
J'avoue avoir lu ce livre parce qu'il fallait sans doute avoir eu connaissance de ce texte, de ce message exprimé par un écrivain majeur et couronné par le Prix Nobel en 2002. Il est animé des mêmes angoisses à la fois sur le destin des juifs, sur l'horreur de la Shoah et sans doute aussi sur la culpabilité d'y avoir survécu. J'ai bien conscience que mon commentaire est largement en-deçà de ce qu'à voulu ou pu exprimer l'auteur, que je n'ai peut-être rien compris et qu'il peut parfaitement être contesté.
©Hervé GAUTIER – Avril 2015 - http://hervegautier.e-monsite.com
Lien : http://hervegautier.e-monsit..
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Pasoa
  27 mai 2016
"Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas" est un très beau livre.
C'est le récit autobiographique d'un homme qui ne parvint jamais à sortir d'une enfance emprunte d'une profonde solitude et à se défaire de l'expérience tragique de l'enfermement dans le camp d'Auschwitz.
Il l'écrit souvent, il ne vit pas, il survit. L'écriture fut pour lui lui un acte nécessaire mais qu'il lui aura procuré une souffrance quasi insupportable. Comme son épouse lorsqu'elle vivait à ses côtés, en lisant ce livre, j'ai ressenti envers son auteur de la compassion, de la bienveillance qui se sont peu à peu transformées en impatience, en colère et en découragement.
Ce récit remarquable ne cesse de nous interroger sur le thème de la souffrance d'autrui : jusqu'où sommes-nous capables de l'entendre, de l'accepter, d'y répondre mais aussi de nous en détacher ?
Endurer ou refuser la souffrance de l'autre, il semble qu'il soit difficile de s'en tenir à une seule attitude tant elle peut avoir de résonances en nous.
Imre Kertesz nous livre beaucoup de lui-même dans ce court récit mais nous apprend également beaucoup de nous-mêmes.
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isabellelemest
  30 janvier 2013
Un court texte douloureux fait de très longues phrases, entrecoupées de digressions multiples, qui tente d'exprimer comment le narrateur, rescapé d'Auschwitz, ne peut qu'opposer qu'un non désespéré et définitif au désir de sa compagne d'avoir un enfant. Après les camps, il peut encore survivre et même aimer, mais procréer jamais. Pourquoi lancer un nouvel être dans un monde désormais privé d'espoir ? Quel futur imaginer pour lui, autre que de désolation ? le narrateur touche au noeud du problème : avec Auschwitz sont mortes en lui la confiance dans ses semblables, l'envie de vivre, de se projeter dans l'avenir. D'où cette prière des morts pour un enfant qui ne verra jamais le jour.
Un texte difficile à lire, où la souffrance s'exprime dans une spirale jamais refermée de phrases lentes et interminables, comme l'enfer moral vécu par le narrateur/auteur.
Ce texte est devenu un monologue théâtral, et on ne peut que saluer la performance de l'acteur portant un tel texte, apparemment impossible à mémoriser, pendant toute la durée du spectacle.
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djathi
  28 mai 2016
Non !
C'est par ce cri du coeur .ou du non coeur . que commence ce texte magnifique , exigeant , écrit comme un seul souffle , une sorte d'explusion , une naissance dans le refus de celle-ci .
C'est une douleur vitale qui n'a pas d'autres choix que l'écriture pour pouvoir continuer à être , car qu'adviendrait-il de celui-ci qui serait oblige d'exister en dehors de cette tâche obligatoire que constitue son travail d'écrivain ?
Pour faire simple , Kertesz sait que sa seule voie de salut se trouve dans l'écriture même si , à travers cette présence à la vie il ne fait que "continuer à creuser la tombe que d'autres ont commencé à creusé pour moi ".
Non !
C'est la prise de conscience soudaine , au hasard d'une conversation son interlocuteur lui demanda innocemment s'il avait des enfants .C'est Kertesz qui s'entend répondre instinctivement , c'est la longue et sinueuse réflexion d'un homme qui n'a pas d'autres choix que de refuser la paternité et qui monologue intérieurement pour nous livrer cette "prière" , ce Kaddish pour l'enfant qui ne naitra pas , parce que il est impossible de revivre l'indicible , l'invivable pourtant vécu à travers cette naissance .
Non !
Et ce non réveille toutes les négations qui constituent les piliers de la personnalité d'Imre Kertesz, rescapé des camps , écrivain mis à l'index par le régime totalitaire Hongrois , jeune garçon soumis à" la dictature chaleureuse" du père , juif qui n'en fut un qu'à travers Auschtwiz , et aujourd'hui face à lui même , c'est ce non qui traduit au mieux sa puissance de vie qui lui fait refuser instinctivement ce que l'instinct de survie dicte à l'homme "en temps normal" : la procréation pour continuer à vivre au delà du temps qui nous est imparti individuellement . Compliqué tout cela ? Il est vrai que l'écrivain est un phénomène de complexité ,formidablement traduit par une écriture sinueuse qui dévide tel un écheveau tous les fils qui permettent d'élaborer une construction fidèle à une logique de pensée où rien n'est laissé au hasard .
Kertesz écrit , Kertesz se regarde écrire , Kertesz s'appropie l'histoire et traduit l'intraduisible de l'absurde .
Ce Non , scandé tout au long de cette minitieuse introspection n'est rien d'autre qu'un cri d'amour , un enfantement et une invitation à regarder l'horizon .
Au fil de mes lectures de cet écrivain si singulier , le voile se lève et m'apparait alors un homme profondément généreux , secrêtement tapi dans ce qu'il appelle "ma vérité à moi ,et même si c'est une erreur, oui , seule mon erreur est ma vie " .
J'ai beaucoup aimé ce texte : un texte qui résonne comme un chant douloureux et lancinant , qui se fait fleuve et vous inonde d'une mélopée d'amour extraordinaire pour qui fera l'effort de lecture .
J'aime Kertész.Oui.
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JeanPierreV
  01 mars 2018
Dans son livre "Un autre : Chroniques d'une métamorphose" Imre Kertész se disait "marqué" à la fois par sa déportation à Auschwitz et par la vie sous le joug soviétique dans la Hongrie d'après guerre.
"Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas" confirme, si besoin était, la souffrance morale vécue par cet auteur...une souffrance, un traumatisme, qui lui interdisent d'envisager sereinement l'avenir, qui ne lui donnent pas le droit d'avoir un enfant, d'être père, avec tout que cela comporte comme responsabilités
Ayant côtoyé la mort, il ne peut transmettre la vie, et de ce fait, refuse tout enfant à son épouse.Une épouse qui l'abandonnera et le laissera seul.
Le texte est doublement difficile.
Difficile tout d'abord, car il nous permet de vivre l'état d'esprit de l'auteur, cette blessure définitive de l'âme, cette nouvelle personnalité. Un poids sur les épaules qui l'immobilise, et perturbe son comportement pour le reste de ses jours. "Cet homme, que ses parents ont élevé dans le plus strict esprit chrétien, dans la bigoterie", découvrit sa judéité à Auschwitz. On perçoit, en lui, l'homme broyé par ces deux expériences totalitaires successives. Ces réalisations humaines, Auschwitz et le communisme, posent toutes deux un problème philosophique à l'humanité parce qu'elles ont eu lieu, parce que l'Homme les a conçues. Il tente de les décortiquer. Depuis, définitivement condamné à revivre Auschwitz, il avoue qu'il lui est impossible d'écrire sur le bonheur : "on ne peut pas guérir d'Auschwitz, personne ne peut se remettre de la maladie d'Auschwitz". Et pourtant, certains hommes lui ont permis de conserver espoir en l'Humanité : on ne peut qu'être troublé, comme il l'a été, par l'attitude de cet instituteur qui garda sa portion de nourriture, à l'auteur malade, couché sur un brancard. D'autres l'auraient accaparé sans vergogne. La subtilité de cette approche philosophique n'est pas toujours facile à appréhender.
Difficile aussi, car le texte sans paragraphe est fait de longues phrases souvent pesantes comportant de nombreuses digressions.
Pour ces deux raisons conjointes , il est souvent nécessaire d'effectuer des relectures complètes de paragraphes ou de phrases afin de s'en imprégner, et d'espérer comprendre la pensée de l'auteur.
Celui-ci reste écrasé par ce passé, et adulte, il en arrive même à se sous-estimer "moi, je suis écrivain et traducteur, et je ne vais pas me ridiculiser en me réclamant des géants qui furent de véritables écrivains et -parfois - de véritables traducteurs, parce que je suis suffisamment ridicule sans cela, avec mon métier" - rappelons qu'il reçut le Prix Nobel - et à nous préciser son rapport avec la littérature qui lui permet de prolonger cette souffrance permanente : "il s'avéra qu'en écrivant, je cherchais la souffrance la plus aiguë possible, à la limite de insupportable, vraisemblablement parce que la souffrance est la vérité"
On se souviendra qu'il fut déporté à l'age de 15 ans, son enfance s'achevait. Ce fait est le seul qui permet de mieux comprendre la gravité de cette obsession, les conditions d'écriture de ce texte complexe, ce refus de transmettre la vie :
«Non !» – je ne pourrais jamais être le père, le destin, le dieu d'un autre être,
«Non !» – jamais ne peut arriver à un autre enfant ce qui m'est arrivé dans mon enfance,
«Non !» – criait, hurlait en moi quelque chose, il est impossible que cela, c'est-à-dire l'enfance, lui arrive – t'arrive

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Citations et extraits (18) Voir plus Ajouter une citation
PasoaPasoa   27 mai 2016
Elle dit que je l'avais terrassée avec mon esprit, puis que j'avais éveillé en elle la compassion et qu'après avoir éveillé sa compassion, je l'avais transformée en auditrice, en auditrice de mon enfance terrible et de mes histoires abominables et quand elle avait voulu devenir partie prenante de mes histoires pour me sortir de l'impasse qu'elles représentaient, de ce bourbier, de cette vase, et me conduire vers elle, vers son amour, pour qu'ensuite nous sortions ensemble de ce marais et le laissions pour toujours derrière nous comme le mauvais souvenir d'une maladie : alors j'avais soudain lâché sa main (c'est ainsi que s'exprima ma femme) et j'avais pris mes jambes à mon cou pour retourner dans le marais, et elle n'avait plus la force, dit ma femme, de me suivre une deuxième fois, et qui sait combien de fois encore, pour me ressortir de là. Car il semblait, dit ma femme, que je ne voulais même pas me dégager de là, à l'évidence, il n'existait pas pour moi de chemin menant hors de ma terrible enfance et de mes histoires abominables, quoi qu'elle fît, dit ma femme, et même si elle sacrifiait sa vie pour moi, elle savait, elle voyait qu'elle le ferait pour rien, en vain. Quand nous étions tombés l'un sur l'autre (ma femme employa ce mot), il lui avait semblé que je lui apprenais à vivre, ensuite elle avait vu avec horreur quelle force destructrice il y avait en moi et qu'à mes côtés ce n'était pas la vie qui l'attendait, mais la destruction. La conscience morbide, dit ma femme, voilà la cause, c'était une conscience morbide et empoisonnée, répétait-elle encore et encore, empoisonnée pour toujours, une conscience nocive et contagieuse que, dit ma femme, il faut faire disparaître, oui, dit ma femme, il faut s'en libérer, s'en détacher si on veut vivre et elle avait décidé, répéta-t-elle, qu'elle voulait vivre.
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sylviesylvie   09 mars 2010
et je suis toujours là, bien que je ne sache pas pourquoi, par hasard, de la même façon que je suis né, je ne suis pas plus complice de ma survie que de ma venue au monde, bon d'accord, la survie recèle un tout petit peu plus de honte, surtout si on a fait tout son possible pour survivre : mais c'est tout, rien de plus, je n'ai pas pu donner dans l'apitoiement général de la survie et la démagogie bravache, mon dieu ! on est de toute façon un peu coupable, c'est tout, j'ai survécu donc je suis, pensais-je, non, je ne pensais rien, simplement j'étais, tout simplement comme un survivant...
...qui ne sent pas la nécessité de justifier sa survie, d'assigner un but à sa survie, oui, de transformer sa survie en un triomphe...
...réel, le seul possible qui serait -aurait été-, la survie prolongée et multipliée de cette existence, et donc de la mienne dans mes descendants, de mon descendant, en toi, non, je n'y pensais pas, je ne pensais pas devoir y penser, jusqu'à ce que cela me tombe dessus, une nuit,
et que la question se dresse devant moi...
...La question, oui, aurais-tu été une petite fille aux yeux sombres ? le nez couvert de pâles taches de rousseur ? ou bien un garçon têtu ? avec des yeux joyeux et durs comme des cailloux gris-bleu ? oui, ma vie considérée comme possibilité de ton existence, ou tout simplement considérée, sévèrement, tristement, sans colère ni espoir, comme on considère un objet."
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chartelchartel   28 juillet 2008
"Non !"- cria, hurla en moi quelque chose, immédiatement, tout de suite, lorsque ma femme (qui ne l’est d’ailleurs plus depuis longtemps) orienta la conversation vers lui – vers toi – et mon cri a mis de longues années à s’apaiser, oui, pour ne laisser qu’un mal de vivre mélancolique, comme la furie d’Odin au cours du fameux adieu, jusqu’à ce que, émergeant des brumes du son mourant des instruments à cordes, lentement et malicieusement, comme une maladie latente, une question se dessine en moi, et cette question, c’est toi, ou pour être plus précis, c’est moi remis en question à travers toi, ou pour être encore plus précis […] : mon existence considérée comme la possibilité de ton être, c’est-à-dire que je suis un assassin, si on veut pousser la précision jusqu’au bout, jusqu’à l’absurde, et c’est possible avec un minimum de masochisme, puisque, Dieu merci, il est trop tard, il sera toujours trop tard, tu n’es pas là, alors que moi, je me sens en parfaite sécurité, puisqu’en disant non, j’ai tout détruit, tout réduit en poussière, surtout mon mariage éphémère et malheureux.
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bibliovegevorebibliovegevore   17 août 2015
Elle dit que je l’avais terrassée avec mon esprit, puis que j’avais éveillé en elle la compassion et qu’après avoir éveillé sa compassion, je l’avais transformée en auditrice, en auditrice de mon enfance terrible et de mes histoires abominables, et quand elle avait voulu devenir partie prenante de mes histoires pour me sortir de l’impasse qu’elles représentaient, de ce bourbier, de cette vase, et me conduire vers elle, vers son amour, pour qu’ensuite nous sortions ensemble de ce marais et le laissions pour toujours derrière nous comme le mauvaise souvenir d’une maladie : alors j’avais soudain lâché sa main (c’est ainsi que s’exprima ma femme) et j’avais pris mes jambes à mon cou pour retourner dans le marais, et elle n’avait plus la force, dit ma femme, de me suivre une deuxième fois, et qui sait combien de fois encore, pour me ressortir de là.
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chapochapichapochapi   24 août 2010
s'il m'arrivait une fois, une seule fois dans ma vie, de vivre durant un instant au rythme des fonctions detoxatives de mes reins et de mon foie, des fonctions péristaltiques de mon estomac et de mes intestins, aspiratoires et expiratoires de mes poumons, systoliques et diastoliques de mon coeur, ainsi que des échanges constants d emon cerveau avec l'extérieur, de la figuration des pensées abstraites de mon esprit, et aussi de la conscience pure de ma conscience de tout et d emoi-même, et la présence obligatoire et néanmoins clémente de mon âme transcendante : si pendant un seul instant je me voyais, connaisais, possédais ainsi moi-même, tandis qu'il ne saurait être bien sûr être question ni d epropriétaire ni de propriété, alors peut-être se réaliserait tout simplement mon identité qui ne s'est jamais, jamais réalisée ; si donc un seul de ces instants irréalisables se réalisait, cela ferait peut-être disparaître mon "sentiment d'altérité", cela m'apprendrait à savoir, et je saurais seulement alors ce qu'être signifie.
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