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Critique de Otlet


Otlet
  11 décembre 2018
Farmdale, New Jersey, été 1958. Meg Loughlin, une adolescente d'une douzaine d'années, et sa petite soeur Susan viennent de perdre leurs parents dans un accident. Elles sont confiées à la garde de leur tante Ruth Chandler, qui élève seul ses trois fils depuis que son mari les a abandonnés. Meg commence à se lier d'amitié avec David Moran, le fils des voisins et narrateur de l'histoire. Rapidement, des tensions apparaissent entre la jeune fille et sa tante qui ne semble jamais satisfaite par l'attitude de sa nièce. La situation se dégrade. Les disputes deviennent punitions, les punitions, humiliations. Bientôt, Ruth et ses enfants séquestrent Meg dans l'abri-atomique de leur maison et entreprennent de la torturer ...  

Inspiré d'un fait divers sordide, l'assassinat de Sylvia Likens survenu dans l'Indiana en 1965, mais transposé à la fin des années 50 dans le New Jersey où Ketchum a passé son enfance, le roman lorgne également vers l'excellente nouvelle de Stephen King, le Corps (publiée dans le recueil Différentes Saisons et adaptée au cinéma en 1986, par Rob Reiner, sous le titre Stand By Me) et l'incontournable Sa Majesté des mouches de William Golding. A la première, il empreinte le cadre - la petite bourgade américaine a priori bien tranquille des 50's - et le choix de la narration (David revient trente ans plus tard sur les événements tragiques dont il a été témoin durant l'été de ses douze ans). Au second, il reprend la thématique des enfants capables, lorsqu'ils sont livrés à eux-même, de sombrer lentement dans la barbarie, avec cette différence capitale que chez Ketchum ils agissent sous l'autorité de leur propre mère et que le narrateur assiste passivement (ou presque) à leurs actes de torture.

Ketchum voulait révéler la part d'ombre de l'Amérique d'Eisenhower : "une époque d'étranges refoulements, de secrets, d'hystérie [...] une époque bizarre où le grand abcès qu'était devenu l'Amérique menaçait de crever à tout instant." Tout ce refoulement et cette hystérie, il l'incarne dans le personnage de Ruth Chandler, dont on comprend que les aspirations ont été lentement brisées par une société qui, sans se l'avouer, relègue la femme au rang de "maillon faible de l'espèce". Lorsque sa route croise celle de la jeune, belle, gentille, intelligente, brillante ... Meg Loughlin, Ruth se prend dans la face l'image de l'adolescente pleine de promesses jamais concrétisées qu'elle a été (ou a rêvée d'être) et sa raison, déjà bien entamée par la rancoeur et l'alcool, finit par vaciller. En torturant Meg, elle laisse libre cours à toutes ses frustrastions et n'a d'autre alternative que de détruire quelque chose de beau. Mais en instrumentalisant ses fils - puis leurs ami(e)s - pour accomplir cette destruction morale et physique de l'adolescente (Ketchum explique dans la postface qu'il a volontairement adouci les sévices subis par Sylvia Likens, toutefois, les scènes de tortures décrites dans le roman n'en restent pas moins extrêmes), Ruth devient le révélateur d'un autre malaise de la société : celui de la responsabilité des enfants face à l'autorité des adultes et à la pression du groupe.

Cette prise de conscience progressive nous est transmise par le narrateur, David Moran, le boy next door... Un gamin bien sous tous rapports. Il y a certainement en lui un peu de Jack Ketchum et, par extension, un peu de nous-même. Ses initiales "D.M." correspondent d'ailleurs à celles du vrai nom de l'auteur, Dallas Mayr, manière sans doute de renforcer l'identification et de nous demander : "Je ne sais pas si j'aurais agi différemment, si j'avais été à sa place. Et vous qu'auriez-vous fait ?" David a le béguin pour Meg, mais il appartient à un groupe d'amis et respecte l'autorité de Ruth Chandler qu'il connait depuis toujours. Tiraillé entre son désir d'aider la jeune fille et sa volonté de ne pas trahir les siens, il se réfugie derrière l'irresponsabilité dans laquelle la société enferme les mineurs et qu'il résume parfaitement dans l'épilogue : "Aux yeux de la loi, nous étions innocents par définition. Nous ne pouvions pas être tenus responsables de nos actes, comme si tout individu de moins de dix-huits ans souffrait légalement de démence et d'incapacité à distinguer le bien du mal. [...] Cela me parut plutôt étrange, mais comme on nous privait des droits des adultes, j'imagine qu'il semblait tout à fait naturel de nous exclure de leurs responsabilités." Sans jamais devenir bourreau, David reste, pendant presque tout le roman, le témoin passif des tortures infligées à Meg. Il s'interroge néanmoins sur le glissement progressif de la situation du bien vers le mal et remet lentement en cause les décisions de celle qui, aux yeux des enfants, incarne l'autorité suprême et la responsabilité : l'adulte (et la mère de famille), Ruth Chandler. Lorsque David trouve finalement le courage d'affronter Goliath, il sera trop tard pour sauver l'innoncence qui était en lui et qui lui fera défaut dans sa vie d'adulte, si l'on en juge par le bilan qu'il en dresse dans le prologue ...

Roman malsain (ce n'est pas forcément péjoratif) dont l'écriture sèche sert admirablement le propos qu'elle illustre, Une Fille comme les autres a le mérite de ne jamais s'abaisser à une débauche de violence gratuite (ce que l'on pouvait craindre compte tenu du sujet). A ne pas mettre entre toutes les mains, mais à lire si l'on se sent prêt à explorer sa propre part d'ombre.              

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