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Critique de Horizon_du_plomb


Horizon_du_plomb
  10 mai 2019
«  Nous ne savions pas ce que personne ne pouvait nier.  »

« Autrement dit, la présence de celui-ci, durant la première année de l'expérience économique en Irak, n'avait été qu'un mirage — il y avait eu non pas un gouvernement, mais un simple entonnoir par où s'engouffraient l'argent des contribuables américains et les pétrodollars irakiens, au profit des sociétés étrangères, en marge de toute loi. À cet égard, l'Irak fut l'expression la plus extrême de la contre-révolution anti-étatiste — un État « coquille vide » ou, comme les tribunaux finirent par l'établir, il n'y avait pas d'État du tout. »

Je me souviens d'un jeu de rôle « Cyberpunk 2020 » auquel j'ai joué dans les années nonante (le cyberpunk date des années 80). Comme les analystes nous le prédisaient déjà pour le futur, les états n'existaient plus et avaient laissé place aux corporates (multinationales dont les omniprésentes firmes pharmaceutiques) qui étaient protégés par des milices cyberaméliorées tandis que les pauvres étaient relégués dans la misère et la pollution ou dans le cyberespace où régnaient les hackers. Ce n'est pas ce monde imaginaire que nous décrit Klein dans son livre mais c'est bien le nôtre et il n'est pas si différent. Ce livre est effrayant, choquant, mais capital.

«  Le meilleur moment pour investir, c'est quand il y a encore du sang sur le sol.  »

« À certains égards, les récits touchant la corruption et les portes à tambour donnent une fausse impression : ils laissent en effet entendre qu'il existe une ligne de démarcation nette entre l'État et le complexe du capitalisme du désastre, alors que cette dernière s'est depuis longtemps estompée. » (Pareil évidemment pour les scandales financiers en épouvantail)

Le livre va directement au cœur des choses. Il va nous expliquer les nouvelles façons qu'a trouvé le capitalisme sauvage pour trouver de nouveaux marchés et assurer sa croissance, en faisant table rase du passé tout en créant des gouffres d'inégalités. Il nous montre aussi cette dystopie où la politique, c'est le profit, les privatisations et les dérèglements. Évidemment, on va nous parler copinages, trafics d'influence, conflits d'intérêt, le tout enrobé d'experts en communication aux lexiques impressionnants. Klein parle des techniques d'économie mais tout cela reste très abordable et n'équivaut pas à des cours poussés en économie (que j'ai aussi eu à l'université pendant deux ans et je peux confirmer l'endoctrinement qu'on peut y avoir comme pour l'école de Chicago. Je me souviens encore de ce professeur d'histoire économique qui nous faisait lire le Capital [dans lequel Marx explique bien la nécessité d'idéologues justifiant le système], prétendait que l'Afrique était le dernier continent en friche pour les marchés, tout en montrant dans son cours que le capitalisme avait besoin de la démocratie pour être pleinement opérationnel).

« L'aveuglement néocolonial est un thème récurrent de la guerre contre le terrorisme. »

«  C'est un fil continu — ceux qui ont dépossédé les Indiens de leurs terres continuent de nous opprimer en nous imposant des structures féodales. (…) Il faut se rappeler que l'oligarchie elle-même est sous la tutelle des mêmes monopoles — Ford Motors, Monsanto, Philip Morris. C'est la structure qu'il faut changer. C'est ça que je suis venu dire. Voilà tout. »

Ce qui est à la fois fascinant et effrayant, c'est qu'on a l'impression générale de voir l'émergence d'un esclavagisme moderne sous couvert de gestion de crises et pouvoir spéciaux, bref d'une nouvelle idéologie qui se justifie pour « préserver la société ». On peut d'ailleurs aussi se demander à quel point cette attitude de « nouveaux marchés » complètement inhumains n'est pas que le prolongement d'un post-colonialisme généralisé, y compris à l'intérieur de nos pays par l'émergence de nouvelles frontières.

« Jour après jour, il paie des entrepreneurs privés chargés d'élaborer des projets détaillés de reconstruction de 25 pays différents, du Venezuela à l'Iran, qui risquent, pour une raison ou une autre, d'être la cible des foudres destructrices des États-Unis. » « Dans des « contrats pré-signés », on trouve déjà le nom d'entreprises et d'experts-conseils prêts à entrer en action aux premiers signes d'un désastre. Pour l'administration Bush, il s'agit d'une évolution naturelle : après s'être arrogé le droit de causer une destruction illimitée par mesure de précaution, elle réclame celui de créer la reconstruction préemptive — rebâtir des endroits qui n'ont pas encore été détruits. »

Sur la partie en Amérique Latine, j'ai aimé comme l'auteure ose remettre à sa place l'implication d'Amnesty International. La partie sur le Sri Lanka m'a rappelé mes lectures récentes de « Wave » et « Jours barbares ».

« Sous la gouverne du Likoud, l'État d'Israël se présenta comme un État sécuritaire modèle à la fine pointe de la technologie, occupé depuis des décennies à se défendre contre les menaces arabes et musulmanes — bref, comme un vaste showroom. »

Mention spéciale à l'histoire revisitée d'Israël: « état apartheid au désastre permanent » qui n'est pas sans évoquer des dystopies spéculatives et leurs effrayantes potentialités futures. Je réfléchissais d'ailleurs en me disant que si on considère le système comme un vase clos, une crise globale favorise les comportements d'entraide presque par sélection naturelle mais je me suis rendu compte que si l'évacuation de la planète était nécessaire, ce serait sans doute les nantis qui auraient leurs tickets, hypothèse qui contredit la prédominance du facteur entraide.

«  Si pour l'essentiel nos élites politiques et économiques font preuve d'un grand optimisme dans le dossier du réchauffement climatique, c'est peut-être parce qu'elles sont raisonnablement certaines d'échapper elles-mêmes à la plupart des inconvénients. »

Quelque part, ce livre n'a rien de neuf, la peur est un moteur de l'activité humaine mais on (ou du moins la majorité de la pyramide des richesses) oublie trop souvent le point de vue du (très) riche, qui se satisfait trop vite de ses richesses, en veut toujours plus, mais surtout craint la masse des « pauvres » qu'il perçoit tellement différents que presque comme une « race » différente, un masse rapace qui ne voudrait que prendre ce qui lui appartient, qui ne serait pas capable de s'élever « comme le riche l'a fait » et donc serait naturellement destinée à trimer, souffrir. Ce point de vue ploutocrate, cette idéologie nombriliste, est sans doute à la base de la plupart des comportements sans scrupules des néolibéraux.

« L'avantage principal, c'est que l'ALBA (L'Alliance bolivarienne pour les Amériques ) est essentiellement un régime de troc en vertu duquel les pays participants décident eux-mêmes de la valeur des produits ou des services au lieu de laisser les traders de New York de Chicago ou de Londres fixer les prix à leur place. »

La conclusion du livre rappelle beaucoup « Rêver l'obscur ». L'auteure esquisse des solutions qui passent toutes par le lien (et donc la mémoire collective), des actes directs qui participent à la démocratie au quotidien, donnent le pouvoir aux gens sur place, qui connaissent au mieux leurs intérêts, les responsabilisent et leur redonnent confiance. Certains appellent cela résilience.

Selon moi, indépendamment de la tendance politique du lecteur et même s'il lui prendra sans doute du temps, ce livre fait tout simplement partie des livres à avoir lu une fois dans sa vie. Certaines dystopies hollywoodiennes ont un succès fou auprès des ados, on devrait probablement leur faire lire plus sur le capitalisme (du pain et des jeux disaient-ils).

«  Ce qu'il faut, c'est changer la formation des hommes.  »
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