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EAN : 9782844859617
96 pages
Éditeur : Allia (06/02/2015)
4.32/5   118 notes
Résumé :
Enfin traduit en français le Bateau-usine est le chef d'oeuvre de Kobayashi Takiji. Ce classique décrit les conditions de vie inouïes des travailleurs à bord d'un navire pêchant le crabe dans les mers froides et dures, entre Japon et URSS. Exploités et humiliés, ces hommes découvrent la nécessité de l'union et de la révolte.
Réaliste et novateur, ce texte culte connut un succès international. Il rencontre aujourd'hui un regain d'intérêt, entraînant la sortie ... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (23) Voir plus Ajouter une critique
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HordeduContrevent
  10 juin 2021
« le bateau-usine » de Takiji Kobayashi m'a fait sombrer. J'ai appris en cours de lecture que cet écrivain était mort sous la torture du fait de ses écrits en 1933. Il avait à peine trente ans. Je l'ai fini encore plus bouleversée…
Ce livre fut censuré dès sa parution en 1929, avant d'être redécouvert et de devenir à la fin des années 2000 un best-seller au Japon, de devenir culte sur son île d'origine d'Hokkaido, la crise économique violente traversée par le pays et le manque de repère de la jeune génération japonaise expliquant sans doute cet engouement.
La littérature japonaise que je lis habituellement est tout en non-dit, en retenue, en délicatesse. Une écriture épurée, souvent onirique, où peu est dit mais beaucoup est deviné, en filigrane, presque entre les mots, dans certains silences. Là ce n'est pas du tout ça. Mais pas du tout. Ce livre m'a sauté à la gorge, tant il raconte crument et brutalement. Une claque !
Je n'ai jamais lu un livre en étant aussi oppressée, en ayant autant la nausée. Chaque image, chaque mot semble être placé là précisément pour produire cet effet, le but étant de faire sentir aux lecteurs combien les conditions de travail des gens que nous découvrons sont inacceptables, que la seule voie possible est de se rebeller. Ou de mourir. Une écriture implacable et sans échappatoire, qui ne nous épargne pas, pour que nous soyons obligés, nous lecteurs, d'être dans l'empathie. @Bobfutur parle d'un chef d'oeuvre prolétaire maritime. Onee de Germinal maritime. Ils ont tous deux trouvé les mots justes. C'est un livre qui dénonce en effet les dérives du capitalisme et la course effrénée à la productivité, qui montre comment des travailleurs, pourtant japonais, donc habituellement respectueux de l'ordre, en arrivent à l'envie de s'unir pour la rébellion. Car ils vivent, et nous vivons avec eux, un enfer.
Comment s'y prend l'auteur, Takiji Kobayashi, pour faire comprendre aussi brillamment au lecteur cette nécessité de la révolte ? Comment fait-il pour nous révolter nous-même tant nous devenons au fur et à mesure de la lecture écoeurés, abasourdis, terrassés ? En plongeant ses lecteurs dans les bateaux-usines, ces épaves retapées « telles des prostituées syphilitiques dissimulant habilement leurs disgrâces sous d'épais fards », ces vieux navires estropiés qui pêchent le crabe dans la mer de Kamtchatka et le met en conserve. En enfouissant le lecteur corps et âme bien profond dans le « merdier », cette « tanière » des pêcheurs et surtout en utilisant différentes figures de style permettant au fond et à la forme de s'épouser, de se servir l'un et l'autre, comme :
- de nombreuses métaphores et personnifications, souvent très sombres et imagées :
« La "tanière" des pêcheurs était éclairée de lampes en forme d'églantines. À cause du tabac et de la promiscuité, l'air était trouble et empestait ; le dortoir tout entier était un immense "merdier". Dans les couchettes, des êtres humains fourmillaient comme des asticots.»
« Toute la nuit, ils étaient persécutés par des poux, des puces, des punaises qui sortaient d'on ne sait où. Ils avaient beau inlassablement repousser leurs assauts, c'était sans fin. Debout dans les couchettes sombres et humides, ils voyaient aussitôt rappliquer des dizaines de puces qui leur grimpaient sur les jambes. C'était à se demander si leur propre corps n'était pas en train de pourrir, au bout du compte. Ca faisait une drôle d'impression quand même, d'être en quelque sorte devenu un cadavre en décomposition, rongé par la vermine.»
- Des répétitions incessantes sur la puanteur abjecte du « merdier », une odeur écoeurante d'entrailles de crabes, sur la crasse des lieux et à celle des travailleurs aux effluves pestilentielles, qui peu à peu infeste nos narines au fur et à mesure de la traversée :
« Avant de dormir, les hommes ôtaient leurs chemises de tricot ou de flanelle, rêches et informes à force d'être crasseuses. On aurait dit des calamars séchés. Ils les étalaient sur le poêle puis s'asseyaient tout autour, chacun soulevant un bout de vêtement, comme on le fait en famille avec la couverture de la table chauffante. Quand les vêtements étaient chauds, ils les secouaient. Des poux et des punaises tombaient alors sur le poêle avec un petit bruit sec et une odeur forte de chair humaine grillée ».
« Les hommes, eux, étaient contraints de rester enduits de jus de crabe pendant des jours et des jours. Pas étonnant qu'ils attirent des cohortes de poux et de punaises ».
- La mise en valeur des conditions de travail extrêmement difficiles de travailleurs jetables comme des mouchoirs, conditions de travail marquées par le froid, l'humidité, le manque de nourriture et l'impératif de productivité. Sans oublier la maladie, notamment le béribéri provoqué par le manque de vitamines B1. D'ailleurs les malades sont obligés de travailler et ensuite, par manque de temps, leurs éventuels cadavres sont laissés sur place plusieurs jours. Les chefs n'hésitent pas à mettre en oeuvre les pires pratiques pour obtenir de plus gros rendements de leurs salariés, que ceux-ci soient malades ou pas :
« L'intendant placarda aussi une affiche annonçant que ceux qui, à l'inverse, auraient le moins travaillé subiraient “la brûlure”. Il apposerait sur la chair nue une barre de fer chauffée au rouge. Dès lors, leurs journées de travail furent hantées par cette menace de la brûlure qui les suivait comme leur ombre et qu'ils ne pouvaient fuir nulle part. Les résultats sur la productivité furent spectaculaires ».
Ces conditions extrêmes sont l'occasion pour l'auteur de dénoncer le système capitaliste entretenu au maximum du fait de la rivalité géopolitique avec les russes où il s'agit de montrer qui est le plus fort sur une mer à la position stratégique exceptionnelle, et tant pis s'il y a des victimes humaines :
« C'est un duel entre eux et nous ! Et s'il arrivait que, – je dis bien ‘si' parce qu'évidemment c'est impossible –, si le Japon perdait, alors vous, fils de l'Empire, vous vous retrouveriez les couilles ballantes et n'auriez plus qu'à vous tailler le ventre avant d'aller finir au fond de la mer du Kamtchatka ».
La révolte se fera doucement, d'abord en ralentissant le rythme, imperceptiblement, afin de ne pas se faire prendre. En restant docile, en ne protestant pas mais en ralentissant la cadence de sorte que la production baisse ostensiblement. Puis en faisant front de façon unie, les ouvriers prenant conscience de leur nombre (autour de quatre cent) contre une poignée de « maîtres ». L'éclosion de ce mouvement est superbement décrite par l'auteur.
Un récit de mer militant extrêmement poignant et poétique sur un univers clos et oppressant, dans lequel l'écriture fait corps avec le fonds. Un véritable chef d'oeuvre qui me hantera longtemps ! Une lecture très éprouvante mais nécessaire !!
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LaBiblidOnee
  03 avril 2021
« C'est parti ! En route pour l'enfer ! »
Ainsi commence ce court roman de 160 pages, qui suffisent effectivement à vous y emmener.

Japon, 1929. Les « fiers navires glorieusement estropiés lors de la guerre russo-japonaise où ils avaient été bateau-hôpitaux ou convoyeurs de troupes, avaient après la guerre été mis au rebut comme des entrailles de poissons, et n'étaient plus aujourd'hui que l'ombre d'eux-mêmes ».

Aujourd'hui recyclés en bateaux-usine, ils servent les profits de patrons sans scrupules exploitant, comme des bêtes, le prolétariat extrêmement pauvre et soumis. Entassés dans « le merdier », ces dortoirs où les conditions de vies sont à vomir, les employés sont chargés de pêcher le crabe et de le mettre en boîte, dans des conditions météorologiques effroyables de la mer du Kamtchatka.

Sur ces cercueils flottants même pas rénovés, pour économiser chaque centime de l'entreprise, n'existe aucune humanité puisque les patrons ne les « considère[nt] pas comme des êtres humains », mais comme de la main d'oeuvre devant se sacrifier pour l'autosuffisance de la patrie et son honneur : des corps à martyriser quand les cadences sont jugées insuffisantes.

A peine nourris, malades, pourrissant vivants et parfois mourant dans leur foutre et leurs excréments, parmi les poux, les puces et les punaises, ils assistent avec écoeurement à la vie de château de l'équipage dirigeant.

Mais dans ce Germinal maritime, aussi cru que poétique, la colère gronde, même si le vent emporte sa rumeur. Si seulement, cette fois, on pouvait récolter ce l'on sème…

Comme l'a écrit, sur la première page de ce roman, le babelami que je remercie pour l'envoi, ce récit aussi noir que la couverture le laisse présager est « Dur mais nécessaire ». Si vous avez aimé A La Ligne, de Joseph Ponthus, ou Germinal, d'Emile Zola, vous ne pourrez que vous intéresser à ces bateaux-usines qui prouvent malheureusement, si cela était encore nécessaire, que l'homme peut-être une ordure avide de pouvoir et d'argent d'où qu'il vienne, et quelle que soit l'époque.
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bobfutur
  25 mars 2021
On considère souvent les Japonais comme un peuple dévoué, travailleur, structuré, respectueux; cette forme de vérité ferait presque oublier son histoire contestataire du XXème siècle, faite de grèves ouvrières et de révoltes étudiantes, avec l'année 1969 comme point culminant d'une quasi-décennie de luttes.
Je vous conseille vivement un plongeon dans ces évènements complexes, où des factions rivales reconnaissables à leurs casques de couleurs, chacune représentant une engeance politique, s'affrontaient à la police à l'aide de longues gaules. Je suis à la recherche de ce documentaire fascinant vu il y a quelques temps sur le sujet (j'ajouterai le lien sitôt trouvé).
Ce livre est bien un classique, merci Allia, ajoutant au passage un diamant à son catalogue.
La dernière phrase, de la fort intéressante postface d'Evelyne Lesigne-Audoly, est questionnante :
Au sujet de l'oeuvre de Kobayashi Takiji, elle écrit qu' « elle a conservé intacte sa puissance en dépit du passage du temps et du statut de classique auquel l'avaient condamnée les manuels scolaires, demeurant ainsi, aujourd'hui encore, un symbole. » Etre un classique, comme l'oeuvre de Zola par exemple, en retirerait du même coup l'aspect contestataire ? Un changement de paradigme doit-il être nécessairement issu de la marge ? C'est peut-être au final un piège de qualifier cette littérature de prolétarienne, voir de marxiste, comme pourrait l'être aujourd'hui la notion écologiste, comme si cela relevait de l'opinion…
L'opinion vient quand il y a débat, complexité. Pour ce qui est de l'exploitation insoutenable de l'Homme par l'Homme, de la Nature par l'Homme, de la planète toute entière, le débat est inacceptable. Les lois de la physique sont là. La morale peut même rester chez elle; s'en servir relève déjà d'une forme d'opinion, laissant la place aux réponses inactivantes.
L'indispensabilité de ce genre de livre est scellée par sa terrible beauté formelle, par la limpidité de son histoire, en plus de son importance historique dans la construction d'un humanisme international.
L'auteur y aurait sans doute ajouté une dimension « lorenzaccienne » s'il avait pu reprendre ce texte avec les années, si son destin n'avait rapidement tourné funeste. Dans le drame d' Alfred de Musset, la question du meurtre du tyran devient vacuité; inutile, car aussitôt remplacé par un autre, comme aurait pu l'être celui de l'ignoble intendant, que de prime abord le lecteur espère voir le corps passé par dessus bord. La fin n'en fait qu'un pion, dévoilant l'un des drames du système : cette pyramide hiérarchique déchargeant de ses responsabilités jusqu'à sa pointe acérée.
On évoquera pour finir un autre chef-d'oeuvre « prolétaire » maritime, lui sans aucun vernis romantique, le « Sans patrie ni frontières » de Jan Valtin, long et indispensable récit d'un marin agent-provocateur du Komintern, des désillusions de la révolution mondiale d'entre-deux-guerres, de l'humanisme farouche des gens de mer.
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Erik35
  12 novembre 2017
BIENVENUE DANS LE «MERDIER» !
Vous est-il déjà arrivé de découvrir un texte dans lequel chaque mot semble avoir si délibérément, si précautionneusement, si savamment choisi que l'ensemble vous semble à deux doigts de devoir, page après page, vous sauter à la figure ? Vous est-il souvent arrivé de lire ce genre de texte et d'en frémir d'autant plus que tout ce qui s'y trouve écrit est vrai dans son abjection, totalement véridique dans le récit terrible qui nous est donné de cette réalité, vérifié et vérifiable dans la presse de son époque, purement terrifiant humainement parlant ?
C'est exactement ce qu'il ressort de ce récit poignant. Et quel récit ! Ce témoignage indirect, précisons-le tout de même, son auteur, le japonais Takiji Kobayashi, ayant fait oeuvre de réécriture dans ce somptueux et presque insoutenable «Le bateau-usine». Réécriture, sans doute, mais tous les faits évoqués ici sont exacts, corroborés, tirés tant de la presse de son époque - parfois de simples entrefilets faisant aussi peu parler d'eux que possible, telles ces grèves jugées honteuses et indignes du peuple japonais, tellement vaillant, tellement courageux, tellement patriote, tellement... -, issus d'une enquêtes minutieuse de l'écrivain auprès de témoins aussi directs que possibles, dans les villages, auprès des syndicats, etc.
Ainsi, est-on très rapidement plongé dans cette ambiance de bagne n'ayant d'autre condamnation que celle de la misère et de la faim. Car tout l'art de Takiji Kobayashi réside dans cette écriture d'une violence à peine mesurée - puisque les faits eux-mêmes le sont, mais retranscrit avec un talent rare -, dont la dimension poétique n'est pas absente, textuellement, et qui apporte son lot de puissance évocatrice et de féroce beauté à l'ensemble. Qu'il évoque la peur incommensurable des pêcheur envoyés presque comme à l'abattoir en pleine tempête dans les eaux glacées du Kamtchatka ; qu'il dresse le portrait de cet homme à peine humain qu'est l'intendant Asakawa - un véritable garde-chiourme d'une violence à peine croyable, intraitable, complètement insensible envers son semblable, retors, mais qui peut se faire le plus mielleux, le plus hypocrite, le plus cauteleux des hommes dès qu'il s'adresse à un représentant des propriétaires ou de l'armée ; qu'il raconte comment de jeunes étudiants désargentés se sont fait avoir éhontément par cette promesse d'embauche accompagnée de quelques yens - moins que ce qui leur permet de rejoindre la flottille de pêche et qui finissent ainsi par tous s'endetter auprès des compagnie pour seulement pouvoir travailler, puisque désormais endettés ; qu'il décrive l'état de morbidité innommable dans laquelle est retrouvé un pêcheur mort d'un accès de béribéri (précisons que ce trouble est lié à une sous-alimentation et une carence en vitamine B1. Si la cause véritable n'en était pas encore connue à l'époque, on savait depuis la fin du siècle précédent qu'une alimentation plus complète que le seul riz blanc, un apport en orge, d'un peu de viande, entre autres, pouvait l'éviter...) et abandonné à son triste sort par ce fameux intendant ; qu'il nous décrive ce fameux «merdier» qu'est, tout simplement, le dortoir des ouvriers et des pêcheurs :
«La "tanière" des pêcheurs était éclairée de lampes en forme d'églantines. À cause du tabac et de la promiscuité, l'air était trouble et empestait ; le dortoir tout entier était un immense "merdier". Dans les couchettes, des êtres humains fourmillaient comme des asticots.»
pour, un peu plus tard, lorsque quelques semaines de campagne ont passé, nous décrire le grouillement de la vermine sur ces mêmes couches et sur les hommes...
Takiji Kobayashi ne nous épargne rien de cette espèce de cour des miracles embarquée, toute dévouée à un seul dieu : celui du Capitalisme, des propriétaires et des dividendes à reverser, tout en se servant, pour retourner les plus hésitants, les plus faibles, et sans vergogne, d'un imbécile et mortifère patriotisme que même les plus malheureux de ces hommes semblent devoir respecter, au moins jusqu'à un certain point. Car pour faire appliquer une discipline d'acier, des cadences infernales, des journées interminables de douze, treize, parfois quinze heures, en pleine tempête ou, au moins, par gros temps, le tout dans un état d'insalubrité et de malnutrition invraisemblable, les riches financiers s'en remettent à cet homme à poigne qu'est l'intendant. Sauf qu'à force de tirer sur la corde, les marins finissent peu à peu par prendre conscience du peu de cas qui est fait d'eux, mais aussi de leur relative puissance - ne sont-ils pas quelques trois ou quatre cent contre une poignée de "maîtres" ? - du moins, à partir du moment où ils comprennent qu'ils doivent montrer un front uni et aucune prise individuelle dans leur lutte pour un peu de justice, de reconnaissance, d'humanité dans le labeur et de nourriture, des changements semblent pouvoir apparaître.
Ce livre est dur, terriblement dur car si l'auteur fait de plusieurs faits et cas avérés de monstruosité dans ce monde méconnu de la pêche industrielle de l'époque une seule et même aventure, le dixième de ce qui y est conté ferait déjà frémir les âmes les plus sensibles et se révolter tout individu ayant quelque sens humain. Et pourtant, à y bien réfléchir, en est-il si différemment dans certains pays de notre monde d'aujourd'hui où des êtres humains, sous prétexte que leurs pays sont devenus les "usines du monde" (on pense au Bangladesh, à l'Inde, à la Chine malgré quelques progrès. Bientôt à un nombre grandissant de pays de l'Afrique sub-saharienne, etc) sont exploités, avilis, font plus d'heures, d'un labeur totalement déshumanisé, que beaucoup d'entre nous en quinze jours sous nos latitudes ? N'y a-t-il pas, sans en arriver à ces extrémités, la résurgence de ce que Engels appelait le lumpenprolétariat jusque dans nos pays occidentaux supposés riches, avec la multiplication des "petits boulots", des stages à tout faire et autres formations qui n'en ont parfois que le nom ?
Découverte étonnante, forte, de cette oeuvre d'un des grand représentants - avouons notre surprise de l'entrevoir - de ce qui fut baptisé "Littérature prolétarienne" par l'écrivain français Henri Poulaille (qu'il n'eût de cesse de diffuser) mais qui préexistait bien entendu dans des oeuvres venant du monde entier comme le passionnant "Le peuple d'en bas ( le peuple de l'abîme )" de Jack London, d'un "Même les orties fleurissent" (plus récent) du suédois Harry Martinson et bien entendu des textes immédiatement contemporains d'Henri Barbusse dont cet écrivain engagé du Japon d'entre deux guerre était un fervent lecteur. Cette littérature prolétarienne a donc, un court mais intense moment, existé dans ce Japon que l'on voit, pas forcément à tort, comme si respectueux des traditions, attaché même dans l'horreur à son empereur, facilement militariste et fiers de son armée (la scène où ces malheureux prolétaires comprennent que la troupe appelée par l'intendant ne vient pas pour les défendre contre les mauvais traitements subis mais au contraire pour les remettre, manu militari, au travail est éloquente à ce propos) et pour tout dire, relativement réactionnaire. Cette littérature aurait peut-être pu faire des petits, y compris politiquement, mais le pouvoir en place en décida, très vite et sans doute aussi en examinant le cas soviétique géographiquement très proche (les bâtiments de pêche s'approchent dangereusement, voire dépassent, la frontière maritime d'avec l'URSS, au risque d'être abordés ou coulés. Voir aussi à ce sujet l'expérience de Jack London dans ces eaux très poissonneuse mais gaillardement protégées) d'en couper, pour ainsi dire au sens strict, les têtes pensantes. Ce fut ainsi le cas du jeune Takiji Kobayashi qui fut questionné, torturé, assassiné par la police politique de l'Empereur. Il n'avait pas trente ans.
Etant l'une des têtes de proue de ce mouvement, celui-ci perdit très vite de sa force dans ce Japon de plus en plus militarisé, engagé dans une politique monstrueuse de colonisation à outrance dans toute sa sphère d'influence Pacifique, jusqu'à son engagement fatal dans la seconde guerre mondiale.
Cela ne fait que quelques décennies que l'oeuvre et le parcours singulier de cet écrivain de très grand talent est redécouverte dans son pays. La crise économique longue, dure, larvée que le pays connait après avoir eu quelques trente années de croissance phénoménale n'y est sans doute pas pour rien. L'écho que provoque la redécouverte de ces textes là-bas y est puissant. Signe des temps, c'est aussi maintenant que cet auteur connait un cycle jamais vu de premières traductions - comme en France - ou de retraduction - en Allemagne...-. Serait-ce à dire que ces ouvriers meurtris, esclavagisés de la fin des années vingt ont encore des choses à nous dire sur notre présent...? C'est, à tout le moins, fort possible !
Quoi qu'il en soit, "Le bateau-usine" est de ces ouvrages qui ne peuvent laisser indifférent.
Beau et terrible à la fois, ce "merdier" !
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MarianneL
  16 juin 2015
Intense et éprouvant, un huis-clos en mer d’une portée universelle.
Le deuxième roman de Kobayashi Takiji qui mourut torturé par la police en 1933 à l’âge de vingt-neuf ans, fut censuré dès sa parution en 1929, avant d’être redécouvert et de devenir à la fin des années 2000 un best-seller au Japon, porté par une nouvelle génération japonaise subissant à son tour une crise économique d’une grande violence.
Ce récit radical et cru, servi par une langue imagée et superbe, décrit l’univers clos d’un bateau-usine, symbole du système capitaliste, sur lequel 300 pêcheurs sont embarqués pour aller pêcher le crabe près de la péninsule du Kamtchatka. Ils vont se battre à bord contre le froid polaire et la tempête, et surtout contre l’oppression de patrons représentés par un intendant barbare, infiniment plus cruel que les flots déchaînés.
«Dans la mer d’Okhotsk, la couleur des eaux se changea brusquement en gris. Le froid piquant transperçait les vêtements des ouvriers, dont les lèvres étaient violettes. Plus l’air devenait froid, plus soufflait en bourrasque une neige fine, sèche comme du sel. Les hommes au travail sur le pont devaient se recroqueviller à plat ventre pour éviter les attaques des flocons qui venaient se planter dans les mains et les visages comme autant de minuscules éclats de verre. Les vagues qui léchaient le pont se figeaient aussitôt en une couche glissante. Les hommes tendaient des cordages d’un pont à l’autre et devaient s’y suspendre comme des langes pour travailler. L’intendant vitupérait en brandissant un gourdin à saumon.»
S’il forme un récit de mer impressionnant, la tempête dans laquelle ce navire-épave menace de se rompre à chaque vague et le froid cruel ne sont rien en comparaison des mauvais traitements que subissent les pêcheurs et les marins corvéables à merci, déshumanisés par l’exploitation, parfois «battus à mort, avec plus de mépris que les poux qu’on écrase». Dans cet enfer sur mer, cette main d’œuvre est volontairement recrutée d’origines très diverses, afin d’éviter toute action collective : paysans trop pauvres ou pionniers expropriés, travailleurs itinérants employés pour construire des routes ou des voies de chemin de fer dans les régions reculées d’Hokkaidō, étudiants ou enfants embarqués car leurs familles ne peuvent plus les nourrir.
«L’intendant estimait savoir mieux que ses hommes jusqu’à quelles extrémités on peut forcer le corps humain. – Une fois le travail terminé ils s’écroulaient sur leurs couchettes raides comme des pieux, laissant machinalement échapper un râle.
L’un des étudiants se souvint d’une représentation des enfers qu’il avait vue étant enfant dans un pavillon mal éclairé d’un temple bouddhique où sa grand-mère l’avait emmené. Avec ses yeux d’enfant, il avait cru voir des sortes de pythons rampants dans les marécages. C’était un tableau tout à fait similaire qu’il avait maintenant sous les yeux. – La fatigue du surmenage les empêchait paradoxalement de dormir. Au beau milieu de la nuit la pénombre du « merdier » était pleine de bruits. Il y avait des grincements de dents lugubres, stridents comme des coups de lame sur du verre, des gars qui parlaient en dormant, des cris soudains provoqués par les cauchemars.»
Récit militant qui appelle à la révolte et dit la nécessité d’une action collective, «Le bateau-usine», lecture indispensable, continue d’avoir une portée universelle au-delà de sa beauté brute et du choc de sa lecture.
Emblématique d’une forme de soumission aux intérêts économiques au détriment des intérêts humains, avec le capitaine soumis au bon vouloir de l’intendant qui refuse, au nom de l’efficacité économique, que le bateau se déroute pour porter secours à un chalutier en perdition, «Le bateau-usine» dénonce aussi la colonisation avec les excès du « développement » et de l’exploitation des travailleurs et paysans d’Hokkaido par le pouvoir central, et dénonce enfin la collusion d’intérêts entre les pouvoirs économique et militaire, au travers de l’alliance entre l’intendant et un navire de guerre japonais, sur fond de conflit russo-japonais.
«Toute la nuit, ils étaient persécutés par des poux, des puces, des punaises qui sortaient d’on ne sait où. Ils avaient beau inlassablement repousser leurs assauts, c’était sans fin. Debout dans les couchettes sombres et humides, ils voyaient aussitôt rappliquer des dizaines de puces qui leur grimpaient sur les jambes. C’était à se demander si leur propre corps n’était pas en train de pourrir, au bout du compte. Ca faisait une drôle d’impression quand même, d’être en quelque sorte devenu un cadavre en décomposition, rongé par la vermine.»
Retrouvez cette note de lecture, et toutes celles de Charybde 2 et 7 sur leur blog ici :
https://charybde2.wordpress.com/2015/06/16/note-de-lecture-le-bateau-usine-kobayashi-takiji/
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Citations et extraits (32) Voir plus Ajouter une citation
HordeduContreventHordeduContrevent   09 juin 2021
Pour consolider les parois des galeries, on superposait des pans de chair de mineurs, comme des tranches de thon rouge en sashimi.

L’éloignement des villes était, là aussi, un prétexte bien commode pour justifier les pires atrocités. Dans les chariots de charbon, on retrouvait parfois des pouces ou des auriculaires amalgamés au minerai.
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HordeduContreventHordeduContrevent   10 juin 2021
L’attente du cargo était plus obsédante encore que l’attente d’une femme. C’est que ce bateau était la seule chose qui ne sentait pas l’eau salée.
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HordeduContreventHordeduContrevent   10 juin 2021
Les palans de ce rafiot étaient aussi solides que des genoux nécrosés. De temps en temps, l’une des poulies se bloquait, tandis que l’autre continuait à laisser filer le câble. La chaloupe victime de ce palan éclopé se retrouvait alors pendue en oblique, comme un hareng fumé. Dans ce genre de cas, les pêcheurs postés en dessous couraient un grand risque s’ils ne réagissaient pas assez vite. – C’est précisément ce qui arriva ce matin-là. “Ah ! Attention !” cria quelqu’un. La chaloupe lui tomba en plein sur le crâne, enfonçant sa tête dans le tronc comme un pieu en terre.
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HordeduContreventHordeduContrevent   09 juin 2021
À Hokkaidô, chaque traverse de voie ferrée était taillée dans le cadavre bleui d’un travailleur. Ceci n’est pas une figure de style. Sur les chantiers portuaires, les travailleurs victimes du béribéri étaient ensevelis vivants dans les terres gagnées sur la mer. – Là-bas, on surnommait “pieuvres” les travailleurs. Les pieuvres, c’est bien connu, sont capables de manger un de leurs propres tentacules pour survivre. Comment trouver une image plus exacte ! Dans ces contrées, chacun pouvait sans vergogne se livrer à l’exploitation la plus “primitive”, et s’en mettre ainsi plein les poches.
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HordeduContreventHordeduContrevent   09 juin 2021
Leurs membres pendaient raides et gelés, pareils à de gros radis blancs. Chacun retournait vers sa couche comme un ver à soie à son casier, et se réfugiait dans le silence. Affalés sur le flanc, ils se tenaient aux montants en fer. Le bateau se secouait violemment comme un cheval qui se débat pour se débarrasser d’un taon accroché à son dos.
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