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EAN : 9782878582345
154 pages
Viviane Hamy (28/04/2006)
3.96/5   93 notes
Résumé :
« C’est là que m’est arrivée cette chose qu’il serait dommage de ne pas vous raconter. Après tout, je peux mourir à n’importe quel moment, un vaisseau capillaire qui se rompt dans le cerveau, ou le cœur, et personne d’autre que moi, j’en suis sûr, ne pourra jamais vivre une chose pareille. »
Dans ce choix de nouvelles, Deszö Kosztolányi met en scène son propre double, Kornél Esti. Avec un humour pince-sans-rire teinté d’un certain pessimisme, il raconte le Bu... >Voir plus
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KORNEL ESTI OU L'ANARCHISTE DÉLICAT

Petit chef d'oeuvre d'humour noir et lumineux tout à la fois, Dezsö Kosztolànyi donne la pleine mesure de son talent dans ces onze nouvelles où il met en scène sont quasi alter ego, un certain Kornel Esti. Personnage tendrement anarchiste, décalé, portant un regard sévère mais sans aménité sur le monde qui l'entoure et sur la société de la Budapest des années 30, ce double pas tout à fait exact - plus justement rêvé, idéalisé de lui-même - nous entraîne dans de petites scénettes en tout point parfaites tant elles sont rythmées, élégantes, crédibles jusque dans le plus incroyable, désespérées, sans doute, mais avec juste ce qu'il faut de distance, de raffinement, d'ironie pour ne pas sombrer dans un humour plus sombre, plus violemment cynique. Sans trop se tromper, on trouvera sans doute une certaine communauté d'esprit avec l'auteur tchèque un peu plus proche de nous dans le temps, Milan Kundera. On songera aussi, pour l'humour, à un Marcel Aymé et autre Alphonse Allais. Et bien que contemporain de Franz Kafka, l'originalité de Dezsö Kosztolànyi le place plutôt du côté de la poésie du monde, même parfaitement absurde et insensé, que de l'épouvante moderne dressée et exprimée par l'immense auteur de la Métamorphose.

Anarchiste, le double de cet écrivain, poète, essayiste, traducteur, chroniqueur (etc !) des années de l'entre deux guerres, reconnu à sa juste valeur aussi bien dans son pays, la Hongrie, que par un Thomas Mann qui préfacera même l'un de ses ouvrages, il l'est assurément. Mais d'un anarchisme sans programme, sans violence inutile, sans ire ni revendication. Son message, s'il y en a un, est bien plus subtil, qui offre à notre regard la perversion du monde, les ambiguïté de nos sociétés, les malheurs que nous savons si bien provoquer nous-mêmes. Une bien belle leçon et des instants de pure grâce dont on redemanderait bien encore plus d'une page !

Ci-après, un très bref résumé des onze nouvelles constituant ce recueil publié une première fois en 1994 aux éditions Viviane Hamy. Pour être parfaitement précis, cet ouvrage est une sélection parmi toutes les nouvelles dans lesquelles on peut retrouver ce fameux Kornel Esti. L'ensemble représente en réalité deux ouvrages plus longs : "Kornel Esti" et "Les Aventures de Kornel Esti".

► le traducteur cleptomane : En compagnie d'amis, Kornel Esti évoque le souvenir de poètes et d'auteurs disparus. La discussion dérive sur le destin étrange et tragique du traducteur et ancien ami Gallus dont le drame -ainsi que le sournois vice - était d'être cleptomane. Finissant par se faire attraper, il est condamné à deux ans de prison. Son ami Kornel se démène pour lui retrouver du travail et fini par lui obtenir la traduction d'un polar sans intérêt et peu payé mais toujours mieux que rien. Hélas, notre homme est à ce point sous l'empire de son vice que sa traduction en pâti à chaque lignes. Ainsi disparaissent, du texte original vers la traduction, des dizaines de bijoux, des milliers de livres-sterling, des valises, des montres-gousset, jusqu'aux fenêtres et aux cheminées des châteaux décrits... Quand ce ne sont pas les châteaux tout entiers qui s'engouffrent dans les abîmes de cet esprit fin mais dévoyé ! Impossible, dès lors, et malgré la grande finesse du reste de la version, de payer le moindre sous à ce bien étrange traducteur dont notre narrateur finira par perdre totalement la trace.

► L'argent : où, comment se débarrasser discrètement d'une somme de deux millions de Marks dont on a hérité, dont on ne veut pas, parce lorsque l'on se prétend poète, à Budapest, on ne peut raisonnablement pas être argenté. Kornel Esti est absolument définitif sur ce point : «Écoute, un poète riche, chez nous ? C'est une pure absurdité. À Budapest, quiconque aura un tant soit peu d'argent, on se le représentera toujours bête comme une courge.» Mais de comprendre aussi très vite que se débarrasser peu à peu et régulièrement d'une telle somme, sans la dépenser et en ne faisant confiance qu'au seul hasard mais sans jamais se faire repérer, ce n'est, contrairement à ce qu'il semblerait, pas du tout un mince affaire... Et l'on risque même de se faire pincer comme un vulgaire... voleur !

► le contrôleur bulgare : où Kornel Esti parvient à tenir une conversation avec un contrôleur de train de nuit, tout au long de celle-ci, et sans pourtant connaître plus de deux ou trois mots -dont le "non" et le "oui" - dans cette langue.

► La ville franche : Kornel Esti eût aimer pouvoir habiter une telle ville, où la franchise va si loin que nul mensonge ne peut y séjourner, pas même sous forme de bienséance ni de courtoisie de base ; une ville dans laquelle les commerçant annoncent la couleur sur la mauvaise qualité ou le peu d'intérêts de leurs articles ; une ville où les médecins ne se force même pas à reconnaître leur ignorance face à la maladie ; une ville d'où l'on se fait exclure si l'on remercie trop diligemment par habitude polie...

► La disparition : L'histoire d'un homme, énorme, qui pourtant disparaît mystérieusement et sans explication possible ; que l'on regrette vivement, dont on plaint la triste destinée et les mauvaises affaires... Jusqu'à sa réapparition tout aussi saugrenue, et le rejet par ses anciens amis qui s'ensuit.

► le pharmacien et lui : où comment un insomniaque tâche de guérir de son trouble en se procurant chez un pharmacien cacochyme un remède contre la toux ainsi qu'un anti-transpirant puissant...

► Misère : l'histoire d'une descente aux enfers d'un poète de plus en plus désargenté, de plus en plus miséreux mais auquel ses proches font de moins en moins attention, sont de moins en moins sensible, au fur et à mesure de sa chute.

► le manuscrit : être critique littéraire et donner son avis, aussi subtil que complet sur un livre dont on n'a pas ouvert la première page - mais dont on connait l'autrice, d'un ennui fatal - peut s'avérer devenir un exercice des plus jubilatoires et profitables...

► le président : Il n'est pas donné à tout le monde d'être un model de présidence d'une association culturelle organisant colloques, lectures et autre conférences. Celui que Kornel Esti nous présente-là est doté d'un don exceptionnel : il s'endort à l'instant même où il a achevé la présentation de son invité, parvient à ne jamais sombrer au point de s'étaler sur le bureau devant lui et se réveille invariablement quelques instants avant la fin de l'intervention du causeur. Mais les temps changent, et la jeunesse qui pense toujours tout savoir et mieux faire que ses illustres anciens fait souffler un vent de révolte contre cet homme pourtant débonnaire...

► le chapeau : C'est le récit du décès, atroce et accidentel, du chapeau melon de Kornel Esti tandis que ce dernier traversait une route. de se souvenir de son couvre-chef comme s'il évoquait une personne connue.

► La dernière lecture : où Kornel Esti raconte les péripéties presque kafkaïennes qu'il vit dans l'hôtel où il est venu faire une lecture de ses textes... Et qui pourrait bien s'avérer la dernière...
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11 nouvelles de différentes longueurs. J'en ai aimé le côté humour noir, les histoires en quelque sorte inversées ou décalées. Elles nous montrent souvent l'absurdité de nos codes de la société. Comment, par la traduction d'un roman, devenir voleur ? Comment dilapider de l'argent qu'on ne veut pas ? Comment faire croire qu'on comprend une langue étrangère ? Comment grossir la clientèle de son magasin ? Comment faire pour que les autres s'aperçoivent de votre présence ? Comment dormir tranquille ? Comment rire sur du tragique ? Comment dormir en réunion et se faire apprécier ? Comment faire le deuil de son chapeau ? Comment un médecin soigne sans ausculter ? Réponses en lisant les aventures de Kornél Esti. Merci à Erik35 et Bookycooky qui, par leurs critiques, m'ont fait découvrir un singulier auteur.
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Un cleptomane incurable qui dérobe même des objets dans les textes qu'il traduit, réduisant le nombre de chandeliers dans une pièce, ou le montant que contient un portefeuille ; un heureux héritier qui veut vivre comme avant et qui n'arrive pas à gaspiller son argent ; un critique littéraire qui parvient à donner une analyse complète et brillante d'un livre qu'il n'a pas lu ; un président de conférence qui s'endort après avoir présenté l'interlocuteur du jour, et se réveille juste à temps pour chanter ses louanges.

Chacune des onze nouvelles nous surprend, nous bouscule, nous amuse, nous charme. Cet ouvrage est une petite perle à déguster sans modération !
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Le titre de cette nouvelle me semblait plein de promesses, et je ne me suis pas trompée, ce recueil a été un coup de coeur. Ce bouquin dénombre onze nouvelles, qui ont toutes pour personnage principal Kornél Esti. Bien d'autres nouvelles, non inclues dans ce recueil, complètent ce tableau qui suit les aventures de ce personnage singulier qu'est Kornél Esti. Vous les trouverez publiées chez les Éditions Cambourakis, affiliées aux Éditions Actes Sud, qui d'ailleurs font un tacle en règle à leur collègue pour le choix des nouvelles totalement subjectif et a priori peu respectueux de l'oeuvre d'origine. Ils affirment sur leur site que son oeuvre comptait 18 chapitres et relevait davantage de l'ordre du roman, certes épars, que du recueil de nouvelles. Bref si vous voulez lire la totalité des nouvelles, allez donc voir du côté de cette édition de Kornél Esti, qui a le mérite de publier une oeuvre plus conforme à la publication d'origine. En outre, le site vous propose même le pdf gratuitement! Pour en revenir à l'objet de cet article, c'est en 1933, trois ans avant sa mort, que Dezső Kosztolányi publie l'histoire de Kornél Esti, alors même qu'il est touché par la maladie.

Le recueil est assez court, à peine 150 pages, pourtant il contient onze nouvelles, certaines très brèves, longues d'à peine deux ou trois pages, d'autres plus longues. Toutes ont en un commun, un premier narrateur, dont nous ignorons tout si ce n'est le fait qu'il est écrivain et qui évolue au sein d'un groupe d'autres compagnons d'armes artistes, dont la voix unique est portée par Kornél Esti, second narrateur, qui est cependant le prédominant. Ce dernier serait, selon Péter Ádám, l'un des traducteurs et auteur de la postface de mon édition, un double de notre homme de lettres hongrois, travailleur acharné, mais solitaire invétéré contrairement à notre Kornél Esti.

Ces nouvelles se présentent toutes sous le même schéma: le premier narrateur s'efface bien vite au profit de Kornél Esti qui prend et monopolise la parole. Il se met alors à exposer un épisode incongru dont il a été témoin, ou dont il a pris part, qui prête quelquefois à rire, ou qui amènent à compatir au sort des personnages. le ton est volontairement trompeur, facétieux, presque badin, à la fois désopilant et insolite, on s'y laisse prendre, évidemment, à cette légèreté affectée. Mais on comprend très vite que cette indolence révèle plus qu'elle ne dissimule une propension à révéler cette fatalité qui colle à la peau de ces personnages, au destin inéluctablement scellé. Bien souvent le rire provoqué par l'auteur cache des sentiments autrement plus profonds, une sensation de malaise perturbante, persistante, car le rire n'est jamais gratuit avec l'auteur. L'humain est l'essence même de ces nouvelles: ses vertus, ses vices, surtout les vices, sa singularité, ses contradictions, ses déviances, ses passions, qui l'entraînent souvent au bout de lui-même, aux frontières de son existence, au fin fond de la ville – Budapest – lorsque il est trop tard pour une autre chance, cette deuxième, troisième ou même dernière chance. Dezső Kosztolányi, par le biais de Kornél Esti relève, passe à la loupe, étudie les incohérences du caractère des hommes, fait état de sa nature profondément contradictoire, ce qui fait de lui un être inconstant, puisqu'il n'a même pas la force de ses convictions pour lui. Ce sont des portraits sans concessions, ou même si l'homme peut être coupable de cupidité, sa méchanceté, de malice, le narrateur lui-mêle désabusé, spectateur à la fois conscient et blasé de ces faiblesses, ne s'abaisse jamais à condamner ses congénères, n'émet jamais de jugement ou critique péremptoire et blessant à son prochain, bien au contraire. Et c'est cette manière de procéder, que j'ai apprécié, il ne cherche pas à condamner les individus, tel n'est pas son rôle d'ailleurs mais au contraire il essaie de les réhabiliter au sein de sa société, que sa condition d'écrivain lui a permis d'observer inlassablement, de disséquer, de la coucher par écrit afin de la comprendre. Il ne condamne jamais, il ne fait jamais que d'essayer de débrouiller et comprendre des esprits complexes, difficilement saisissables.

À côté de cela, on note une réflexion en filigrane, constituée par une somme d'observations, sur la condition d'écrivain, qui n'est pas sans nous rappeler cette image de poète maudit. Nos deux narrateurs sont issus de ce cercle d'écrivains qui évoluent principalement entre eux, voués à vivre chichement, loin de toute considération financière, seule la démarche littéraire prédomine. Comme si les possessions pécuniaires et matérielles ne pouvaient qu'être nuisible à l'auteur, l'argent annihilant toute capacité créative, comme si les choses futiles et le dispensable faisaient obstacle à leur capacité créative, leur inspiration ne pouvant que prendre source dans un ascétisme financier certain. La littérature a ses exigences, incompatibles pour l'auteur avec le désir de possessions, le confort et le luxe. Elle a besoin d'espace pour naître et croître, que l'excès de confort ne permettrait pas. L'auteur distingue ce groupe, poètes et écrivains, de ce qu'il nomme « romancier » au début de la nouvelle le Manuscrit. Il est évident que l'auteur à travers ses deux narrateurs se plaît à jouer avec les mots et le langage, y prend un plaisir non dissimulé, aime jouer avec leur pouvoir, les investis d'une forme de sacralisation qui les rend presque palpables. L'art du bon mot, celui de la beauté, y est célébré, ce don de l'écriture, du style, de l'aptitude à communiquer, de cette capacité à créer: une nouvelle forme de langage, transmettre la beauté d'un texte, à créer des liens entre des êtres qui n'avaient rien en commun pour pouvoir se lier. de ce fait, les nouvelles se complètent parfaitement les unes les autres, L'une célébrant la beauté de la traduction, l'autre dénigrant l'inanité d'une soupe littéraire confectionnée à partir d'une somme grotesque et insensée de mots. Encenser la beauté d'un texte, c'est aussi célébrer leur raison d'être écrivain. Celui qui a le don et la sensibilité pour créer, ou recréer dans le cas d'une traduction, une oeuvre, qui a 1 autre fonction que de vivre pour elle-même. À travers la nouvelle La ville franche il nous rend compte du fait que la vérité nue, franche, sans filtre va souvent mal avec ce pouvoir. L'obligation de travestir, de cacher, d'enlever, ou d'enjoliver est souvent souhaitable pour rendre cette réalité supportable, vivable. Ceci notamment à travers l'Art, qui permet de sublimer la vérité, dans le bien ou le mal mais aussi à une forme de travail sur les mots, sur cette vérité.

On assiste à une expérimentation jouissive du langage, sur l'homme, ses conséquences sans jamais sombrer dans la moquerie. le narrateur démontre ses différentes manipulations, ses différents exercices, absence de langage, les mots sont au centre de tout, ils consument les hommes comme ils les nourrissent, ils les font vivre. Tour à tour, le langage condamne son homme, réconforte son prochain, épargne, chaque nouvelle est comme une nouvelle expérience, une expérimentation à chaque fois différente, quelquefois absurde, improbable, de cette capacité à aligner les mots. Visiter toujours les cas linguistiques, explorer les situations linguistiques qui deviennent des anecdotes littéraires, démontrer la capacité du héros à se jouer de la langue. Je pense ici à la nouvelle le contrôleur bulgare, où le héros parvient à établir une forme de communication, unilatérale certes, avec ce contrôleur alors qu'il ne parle pas un mot de bulgare! Avec sa nouvelle le Président, la plus longue de tout le recueil, on atteint même avec cette figure sacrée de l'homme, qui a consacré sa vie à la littérature, et qui continue à lui dévouer ses journées, ce président, ce Baron Wilhelm Friedrich Eduard von Wüstenfeld, respecté par tout le Darmstadt, l'Hesse littéraire, alors même qu'il dort lors des conférences qu'il préside, se réveillant à l'exact moment des conclusions. Une sorte de voix de la sagesse ultime enfin trouvée après une vie de labeur dévouée à son art.

Il y a bien sûr eu des nouvelles qui ont eu ma préférence, je pense notamment à la toute première du recueil, le traducteur cleptomane mais aussi à L'argent, le contrôleur bulgare, La ville franche, le manuscrit. Les autres ne sont pas de moindre qualité mais je me suis particulièrement régalée en les lisant, en découvrant leur chute, en me prenant au jeu du narrateur qui entretient minutieusement le suspens en repoussant malicieusement le moment ou celle-ci intervient. Il va sans dire que j'ai très envie de découvrir le reste de ces nouvelles et que je vais sans doute m'acheter l'édition complète.

Avec un goût de Mitteleuropa, entre Stefan Zweig, Thomas Mann et Franz Kafka, embrase cette capitale éblouissante qui vit ses dernières heures de paix, ses meilleures heures, avant la guerre, où les instants volés de cet entre-soi littéraire, où la langue, l'imagination vit son âge d'or, où les écrivains se réunissent, dans cette espèce d'entre soi privilégié, sélectif aux membres sont soigneusement choisis, dans les salons particuliers du café Vipéra ou au café Torpedo Budapest dans les nouvelles, qui se nomment en réalité le palais New-York. Là où l'auteur a écrit certaines de ses oeuvres, dans ces cafés qui ont vu naître et fleurit toute la vie littéraire hongroise. Nostalgie qui nous frappe, moins par la tristesse d'une époque révolue que par cette richesse et ce rayonnement culturel, qui ont laissé des traces encore suffisamment rémanentes pour que le lecteur les perçoive et s'en nourrisse.

C'est vraiment un superbe recueil, que j'ai lu avidement avec délectation, même s'il y a onze nouvelles, j'aurais sans hésitation lu le double avec autant de plaisir. On y retrouve pèle-mêle des figures que l'on connait déjà mais que l'on découvre celle de l'écrivain perdu, maudit, incompris, par le monde extérieur, qui ne vit et respire que littérature, en bref, le livre d'un grand écrivain qui parle de lui-même, qui parle Littérature par le biais de son double spirituel. On aura du mal à trouver meilleur hommage au langage, à la littérature, que ces nouvelles, qui célèbre ses pouvoirs, et sa faculté a agir sur l'existence, a fortiori sa faculté à changer la vie des individus, pour le meilleur, quelquefois pour le pire. de superbes textes d'un talentueux auteur.






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Quand, au hasard d'une recherche dans une bibliothèque, visage en biais pour lire la tranche des livres, on trouve un petit ouvrage « le traducteur cleptomane » écrit par un inconnu, on ne peut être qu'intrigué. Quelques lignes au hasard….et de suite cette impression de tenir en main quelques heures de plaisir, quelques heures de découverte..L'envie d'en lire plus
Onze petites nouvelles, onze petits bonheurs, onze petites occasions de sourire de notre monde. Écrites il y a plus de quatre-vingt ans elles restent, malgré tout, toutes intemporelles. Elle sont toutes là pour nous faire sourire de notre monde, des comportements humains, de notre rapport à l'argent. Toutes choses qui ne varient pas avec le temps.

Qui n'a pas connu, un jour ou l'autre, un président de conférence ou de séance qui somnole pendant la conférence et arrive à faire l'éloge du conférencier. Et si les commerçants affichaient « Vêtements chers et de mauvaise qualité. Prière de marchander car on vous gruge »....Comment détruire un texte quand on est à la fois traducteur et cleptomane incorrigible ?
Déjantées, fantasques ou fantastiques, ces nouvelles pince-sans-rire, repoussant parfois les limites de l'absurde rappellent souvent l'humour d'Alphonse Allais, de Philippe Geluk, de Coluche, de Marcel Aymé…Pardon pour ces apparentements
Peut-être la découverte de l'humour hongrois
« Les Francais filent «à l'anglaise» et les Anglais «à la française». Il existe toutefois une autre sorte de disparition, et, sans pour autant flatter à l'excès, partialité qui se comprendrait, notre vanité nationale, nous pouvons dire qu'elle est, cette sorte là, notre spécialité. Si quelqu'un qui n'a pas d'emploi, pas de travail, qui en a plus qu'assez de ne pas manger à sa faim, quitte sa famille, et les plaisirs qu'elle représente, et si du haut d'un pont, cinq ou six kilos de pierres dans les poches, il se jette tout droit dans la Danube, ou s'il plonge du cinquième étage, la tête la première, sur les dalles de la cour intérieure, alors il disparaît celui-là, «à la hongroise». »(P. 65)
Quelques heures de sourire assuré et de philosophie aussi
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Citations et extraits (30) Voir plus Ajouter une citation
Pendant quelques minutes, j'ai été seul dans le salon du Torpedo. Berta, la marchande de pain, est entrée. Je lui ai acheté un petit pain et je l'ai embrassée sur la bouche. Une seconde avant, je n'avais pas la moindre idée que j'agirais de la sorte. Elle non plus. C'est pourquoi c'était beau. Ce baiser, personne ne l'a organisé. Organiserait-on un baiser, il donnerait un mariage, un devoir aigre et sans saveur. Les guerres et les révolutions sont également organisées, aussi sont-elles monstrueusement laides et abjectes. Une rixe au couteau dans la rue, le meurtre à chaud d'une épouse, le massacre parfait d'une famille, c'est beaucoup plus humain. La littérature aussi, c'est l'organisation qui la tue, le copinage, le corporatisme, la critique-maison qui écrit «quelques lignes chaleureuses» sur l'âne en chef de l'écurie. Mais un écrivain qui, dans un café, à proximité des waters, sur une petite table en zinc, gribouille des vers qu'on ne publiera jamais, celui-là sera toujours un saint. L'humanité, les exemples le prouvent, a été menée à la ruine, au sang, à l'ordure, par ceux qui se sont enthousiasmés pour la cause publique, qui ont pris au sérieux leur mission, qui avec ardeur, avec probité, ont veillé, alors que les bienfaiteurs ont été ceux qui ne se sont occupés que de leurs propres affaires, qui ont failli à leur devoir, les indifférents, les dormeurs. Le mal n'est pas que le monde soit gouverné avec si peu de sagesse. Le mal est que, si peu que ce soit, il soit gouverné.
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— Écoute, un poète riche, chez nous ? C'est une pure absurdité. À Budapest, quiconque aura un tant soit peu d'argent, on se le représentera toujours bête comme une courge. S'il a de l'argent, qu'a-t-il à faire de jugeote, de sentiment, d'imagination ? Telle est la sanction qu'on prend contre lui. Cette ville, elle est excessivement intelligente. Et par là même excessivement stupide. Elle refuse d'admettre que la nature est une païenne, qui dispense ses faveurs sur un monde échappant à tout calcul, et non pas par miséricorde. À Byron, qui était lord et plusieurs fois millionnaire, personne ici n'aurait reconnu la moindre bribe de talent. Ici, la dignité du génie est répartie en tant que dédommagement, en tant qu'aumône, à ceux qui ne possèdent rien d'autre, aux crève-la-faim, aux malades, aux persécutés, aux morts vivants ou aux morts véritables.
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Les frères Goncourt, dans leur journal, parlent d'une femme qui, au cours d'un voyage en diligence, raconte à l'une de ses amies, qu'elle n'a pas vue depuis longtemps, l'histoire poignante de sa famille. Son père avait été abattu à coups de fusil, sa mère s'était noyée, son mari était mort dans un incendie, il ne lui était resté qu'un enfant, qui vivait en Égypte, et dernièrement, cet enfant se baignait dans le Nil, comme tant d'autres fois, tout enjoué et sans méfiance, quand un crocodile a nagé vers lui. Mais la femme n'a pas pu aller plus loin dans son récit. Les passagers, qui jusqu'alors l'avaient écoutée avec une profonde commisération, n'ont pas pu attendre la fin, pas pu attendre que le crocodile ouvre sa gueule horrible et happe l'enfant, et, bien qu'ils aient su, eux aussi, que mot pour mot ce qu'ils entendaient était vrai, ils ont d'un coup tous éclaté d'un rire tonitruant. Mais oui, mes amis. Il y a une limite à tout. Et trop, c'est trop.
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À la vitrine d'une librairie, avec leurs bandes-annonces en couleurs, les nouveautés faisaient elles-mêmes leur propre article :
"Rogaton illisible... La dernière oeuvre du vieil écrivain gâteux, pas un seul exemplaire vendu à ce jour... Les poèmes les plus maniérés, les plus indigestes d'Erwin Râle."
— Incroyable, ai-je fait ahuri. Et on achète ça ?
— Pourquoi diable on ne les achèterait pas ?
— Et on les lit ?
— Chez vous, on ne lit pas de choses de ce genre, peut-être ?
— Tu as raison. Mais au moins la présentation est toute différente.
— Je te le répète : c'est ici la ville de la connaissance de soi. Si quelqu'un a clairement conscience qu'il a le goût mauvais, qu'il aime la rhétorique ronflante, tout ce qui est sans valeur, vide, prétentieux, il achètera les poèmes d'Erwin Râle et il ne pourra pas être déçu, attendu que ces poèmes répondront à ses exigences. Le tout n'est qu'affaire de tactique.
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Mais la majeure partie de l'humanité se compose d'incorrigibles benêts, pleins de préjugés pédantesques et de pudibonderies. Au bout d'un certain temps, à lui aussi on a cherché à nuire. Les poètes, ce sont eux surtout qui ont intrigué contre lui, ces détraqués vindicatifs qui jouent les bons apôtres, mais qui, dès qu'ils sont deux, en dévorent jusqu'à l'os un troisième, les poètes qui chantent la pureté, la propreté, et qui évitent jusqu'aux abords d'une salle de bain, les poètes qui quémandent à tout le monde, au coin de la rue, même aux mendiants, rien qu'un peu de renom, rien qu'un peu d'amour, rien qu'une petite statue, rien que l'aumône par les mortels de l'immortalité, ces jean-foutre, ces onanistes envieux et blêmes qui vendent leur âme pour une seule rime, pour une seule épithète, qui étalent au marché leurs plus intimes secrets, qui tirent profit de la mort même de leurs parents, de leurs enfants, qui des années plus tard, lors d'une "nuit inspirée", violent leur sépulture, ouvrent leur cercueil et, avec la lanterne sourde de la vanité, cherchent à tâtons les "émotions", comme les pilleurs de tombes les dents en or et les bijoux, pour passer ensuite aux aveux en pleurnichant, ces nécrophiles, ces mères maquerelles. Excusez-moi, mais je les déteste.
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Dezso Kosztolanyi. Anna la douce.
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