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Paul Lequesne (Traducteur)
EAN : 9782867465291
427 pages
Liana Lévi (05/01/2010)
3.59/5   205 notes
Résumé :
Avez-vous déjà entendu parler de "l'antifrousse" ? Ce breuvage made in Ukraine qui permet de vaincre sa timidité, de triompher de ses ennemis, de surmonter toutes les épreuves. Un remède pour lequel on tuerait père et mère, n'est-ce pas ? Mais là, c'est son inventeur, un estimable pharmacien de Kiev, qui est assassiné. Ensuite ?`Ensuite tout se complique. Dans cette fable échevelée, les chats ressuscitent, un somnambules se fait suivre la nuit, un député ambitieux e... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (30) Voir plus Ajouter une critique
3,59

sur 205 notes
Ночной молочник
Traduction : Paul Lequesne

Se risquer dans le monde d'Andreï Kourkov, c'est un peu comme si, dans une impulsion similaire à celle d'Alice, on suivait le fameux Lapin blanc s'engouffrant en quatrième vitesse dans son terrier magique. Bien sûr, l'univers dépeint par l'écrivain ukrainien n'a pas, en apparence, grand chose à voir avec celui de Lewis Carroll. Mais ce n'est là, répétons-le, qu'apparence.

Insoucieux d'un monde victorien qu'il n'appréciait pas particulièrement, un monde plein d'interdits et de non-dits, l'Anglais rêveur, qui ne trouvait d'autre exutoire que dans l'absolu des mathématiques, a façonné de toutes pièces un récit hautement onirique et poétique, peuplé de petites filles désobéissantes et aventureuses, d'adultes complètement à la masse ou alors tournés en ridicule et de créatures fantasmagoriques issus des comptines de la nursery ou, tel l'inoubliable Jabberwock, de son propre imaginaire échevelé. Chez Carroll, la Reine de Coeur, devant qui tout le monde tremble et pourtant à qui tout le monde désobéit, ne rêve que de couper les têtes, y compris celle d'une enfant comme Alice, tandis que, derrière le Miroir, les Reines rouge et blanche se révèlent infiniment poseuses et superficielles. Bref, si le rêve est bien là, il peut très vite virer au cauchemar - ce qu'ont très bien compris les créateurs du jeu vidéo "Alice Madness Return" par exemple ou un créateur de génie comme Tim Burton.

Chez Kourkov, né un siècle et près de trente ans plus tard que Carroll, non dans un Empire monarchiste en plein essor mais dans un empire communiste et athée déjà sur le déclin, le choix pour l'écrivain reste le même : ou bien un récit réaliste où la tragédie l'emportera, ou bien un récit louchant fortement vers l'onirisme sans gommer pour autant les ombres du paysage, et usant en outre des ficelles léguées à l'imagination par le développement antérieur de mouvements littéraires et poétiques comme le surréalisme. Les motivations aussi sont les mêmes : échapper à un univers oppressant, le recréer en dénonçant par l'excès tout ce qui, dans ce monde imposé, va de travers.

Si la mélancolie slave affecte - ou rehausse, c'est selon - le binôme du "Pingouin", Kourkov la laisse carrément tomber dans "Laitier de Nuit". Il faut dire qu'il a changé d'animal-héros puisqu'il a choisi pour ce livre un chat de gouttière dénommé Mourik (un clin d'oeil au célébrissime Chat du Cheshire ? Wink ) qu'il pousse même la malice jusqu'à doubler pour les besoins de l'intrigue. Or, le symbolisme du chat est évidemment bien différent de celui du pingouin : plus riche pour nos contrées que la banquise ne recouvre pas encore et aussi plus mystérieux, pour ne pas dire plus occulte.

Pour les amoureux des chats - dont je suis - je précise que, en dépit de ce que le lecteur (et le maître de Mourik lui-même) en pensent à certains moments délicats de l'histoire, il n'arrive absolument rien à Mourik et à son acolyte, que l'on retrouve tous les deux en excellente forme à la fin du roman, en train de se partager de l'esturgeon. Toutes les morts enregistrée dans "Laitier de nuit" ne concerne que cette espèce irrémédiablement vouée au Mal et à l'Incohérence, la seule capable de tuer pour le plaisir ou pour l'argent : la race humaine. Car un doute demeure sur le sort réservé au chien-pisteur du maître-chien Dima, porté disparu corps et bien à un certain moment mais sur l'heureuse survie duquel on peut s'interroger.

Quant à l'histoire elle-même ...

En gros, sachez que Dima et deux bagagistes de l'aéroport de Kiev repèrent une valise contenant sans doute de la drogue. Dans l'espoir de se faire un peu d'argent - les salaires en Ukraine ne sont pas des plus élevés - ils escamotent donc la petite valise noire qui, ouverte, révèle toute une collection d'ampoules recelant non de la poudre mais un liquide. Invité à absorber le contenu de l'une des ampoules, Mourik, le chat bien-aimé de Dima et de son épouse, décède. En tous cas, il ne respire plus et son coeur ne bat plus. Afin de ne pas faire de peine à sa femme, Dima se débarrasse comme il peut du cadavre de son chat. Et, le chagrin de son épouse ne se calmant pas, il se procure même une sorte de jumeau de Mourik. Sa femme, Valia, tombe dans le piège et est toute heureuse d'avoir retrouvé son Mourik. Seulement, au bout de quelques semaines, retour du vrai Mourik à la porte de le maison. Maigre, affamé, pelé et suffisamment plein de courage pour se jeter sur le pittbull que le voisin aime à expédier faire ses besoins dans le jardin de Dima. Pas de doute : c'est bien Mourik, revenu d'entre les morts. Mais est-il vraiment mort ce jour-là, après avoir bu la drogue inconnue ? ...

A cette intrigue centrale déjà plutôt délirante, s'ajoutent les mésaventures d'Irina, fille-mère qui vend son trop-plein de lait maternel à un mystérieux organisme de Kiev, les interrogations perplexes d'un garde du corps convaincu de somnambulisme et les allées et venues très agitées de la veuve d'un pharmacien qui tient à conserver le cadavre de son mari, momifié, dans son salon. (Précisons que le pharmacien travaillait, pour le compte de mystérieux commanditaires, sur toutes sortes d'expériences, dont la création d'une drogue destinée à rendre - peut-être - plus courageux.) le tout avance, recule, s'entremêle, comme dans une espèce de polka frappée de folie mais le lecteur, bien loin de juger l'ensemble impossible ou lassant, se cramponne et veut à tous prix savoir où et comment tous ces agités finiront par trouver la clef de leurs interrogations et, pour certains, de leurs actes.

L'humour, un humour jubilatoire et chaleureux, domine l'intégralité du récit, même dans ses instants les plus sombres ou les plus périlleux - réponse de Kourkov à la maléfique Reine de Coeur de Carroll. Pour vous glisser plus ou moins timidement dans l'univers d'Andreï Kourkov, "Laitier de Nuit" constitue une porte d'entrée de première qualité. Ce n'est peut-être pas un "grand" roman mais, dans sa folie apparente et avec sa tendresse ironique, il témoigne bien des problèmes rencontrés par la société ukrainienne après l'effondrement de l'URSS et de sa tentative pour survivre, vaille que vaille. Car, sous la loufoquerie de l'histoire, courent toujours des hommes de main capables d'intimider, voire de liquider un tel ou un tel pour de l'argent. A l'ombre du totalitarisme déchu, dont l'énorme statue déboulonnée traîne encore à terre, fleurissent non pas une mais plusieurs organisations mafieuses, auxquelles les politiciens eux-mêmes sont susceptibles d'appartenir ...

"Laitier de Nuit" : un très agréable moment de lecture. A renouveler avec d'autres romans de son auteur, Andreï Kourkov.
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Ma deuxième lecture d'un roman de Kourkov, ce magnifique écrivain ukrainien resté au pays malgré cette guerre insensée et terrible que fait, à l'Ukraine, la Russie de Poutine.
Et ceci après avoir apprécié le burlesque, l'humour et le cynisme de L'ami du défunt, et en attendant de lire Les abeilles grises et le pingouin.

Laitier de nuit, ce n'est pas la vie nocturne d'une coopérative laitière ordinaire, ici, le lait qui est collecté est d'origine humaine, et sert, comme pour tout lactarium, à aider les femmes en difficulté d'allaitement de leur progéniture, mais aussi à d'autres usages moins orthodoxes (et sans rapport avec la religion, quoique…)

J'ai beaucoup aimé ce récit choral, dans lequel se superposent les trois histoires de 3 couples vivant à Kiev ou dans les environs, et autour desquels tournent plusieurs personnages hauts en couleur, histoires qui ont plusieurs accroches communes, mais pourtant les protagonistes de ces histoires ne se rencontrent jamais, sauf, à la fin du roman, certains d'entre eux.
Au début, c'est parfois difficile de s'y retrouver, et d'ailleurs aussi ça doit aussi le cas pour l'auteur, puisque j'ai débusqué une erreur de prénom, à vous de trouver la page. Et d'ailleurs, il écrit avec malice :
« Ainsi la présente histoire avait-elle commencé un nuit d'hiver pour se poursuivre jusqu'à ce jour. Mais nous n'en connaissons pour le moment que le début. le temps que vous la lisiez jusqu'à la fin, son dénouement n'en sera plus que le milieu. Il est impossible de suivre les histoires, une vie n'y suffirait pas. Mais au moins sait-on une chose: par quoi tout a commencé. »
Mais, en réalité, et très vite, on s'y fait, et on suit sans problème les aventures de Dima et Valia, de Sermion et Veronika, et enfin celle d'Irina et de son inénarrable mère Choura, auquelle se joint plus tard le gentil Yegor. Et puis une incroyable galerie de personnages, dont un chat, en fait deux.

Je ne raconte pas ces histoires, mais sachez que c'est burlesque, absurde, mêlé de fantastique, mais que tout le récit nous livre une description sans concession de la vie d'une capitale, Kiev, et de l'Ukraine, à une époque post-soviétique, post- révolution « orange « mais avant les événements de la grande contestation de 2014, et de cette funeste guerre de 2022.
Un monde gagné par la corruption et les magouilles de toutes sortes, avec quelques-uns démesurément riches et le reste, une population très pauvre.
Mais où l'on perçoit une immense solidarité entre les gens.
Et un éloge de la nuit, je n'en dis pas plus.

Un récit très touchant, on sent que l'auteur a de l'empathie pour ses personnages qu'ils rend profondément attachants.

Un récit au lait, au lait.
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Veronika a demandé à son voisin Igor de suivre son mari Semion, dont la vie nocturne semble très agitée, bien que ce dernier n'en ait aucune conscience…étant somnambule. Mais une nuit alors que le pharmacien est assassiné, il rentre avec des taches suspectes sur ses vêtements.
Dima est vigile à l'aéroport. Avec son chien il traque les bagages suspects. Jusqu'au jour où il tombe sur une mallette contenant des ampoules d'une étrange substance. L'effet sur son chat Mourik ayant été fatal à l'animal, il lui faut le remplacer sous peine de drame conjugal. Ce qu'il parvient à faire sans difficulté mais Mourik décide de ressusciter…
Irina se lève tôt tous les matins pour aller vendre son lait maternel à Kiev. Sa mère garde son bébé Iassia, qu'elle élève seule, comme beaucoup d'autres jeunes filles pauvres. Mais ce lait semble être l'objet de sombres trafics et bientôt Yegor, agent de sécurité, vient se porter à son secours…

Ces trois histoires apparemment sans liens entre elles vont se croiser, et peu à peu tisser la trame d'un récit unique.
Veronika devient amie avec Daria, la veuve du pharmacien qui décide de faire embaumer son mari et de l'installer dans son salon. Semion décharge chaque nuit des bidons de lait dans un orphelinat pour un député, Guennadi Illitch qui lui propose de devenir son assistant. Il découvre qu'il est membre d'une église sectaire, l'Ambassade de la Lune, véritable société secrète. Irina accepte d'arrêter ce travail et Yegor lui confie un autre nourrisson…qui était promis à Semion et Veronika. Mais comme les chats, les bébés se monnaient, et un autre est trouvé.
Derrière cet univers loufoque, Andreï Kourkov dénonce une société profondément corrompue, adoucie par la générosité des femmes et de quelques hommes. Heureusement que liqueur d'ortie, vodka et cognac coulent à flots pour adoucir la rigueur de l'hiver et du régime politique. Encore une fois conquise par l'univers kourkovien !
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Laitier de nuit est un ouvrage atypique : l'éventail des personnages est vaste et coloré. le maître-chien qui travaille à l'aéroport de Kiev, et qui entretient une relation particulière avec son chat, Mourik, qui lui-même est revenu à la vie ; la mère célibataire, la fille-mère comme on l'appelle car elle n'a pas de mari, qui prend tous les matins le bus qui rallie son village à la capitale ; la veuve du pharmacien qui refuse de clore l'histoire avec son mari, et la fait durer de la manière la plus improbable qui soit… Et quelques autres encore…

Tous ces personnages, aux origines différentes, qui finissent par se croiser au gré de l'humeur du destin, et qui, effet domino oblige, influenceront la vie des autres… Tous ces personnages m'ont touchée à leur manière, me faisant passer de l'attendrissement à l'énervement en moins de temps qu'il ne faut pour passer à la page suivante.

Chaque chapitre nous fait pénétrer dans leur intimité : nous rejoignons Irina au village, ou Dima sur son lieu de travail ou dans son garage. Dans chacun de ces chapitres, le burlesque pointe le bout de son nez nous plongeant dans des situations tellement improbables, incongrues, mais paradoxalement tellement cohérentes.

« Ai-je bien lu ? », « C'est vraiment çà ? », voici quelques questions récurrentes qui ont jalonné ma lecture. Et le cynisme de l'auteur de reprendre le dessus, et moi de ne pouvoir réfréner cette lecture, portrait au vitriol de l'Ukraine, cette « fille-mère » comme l'appelle l'un des personnages, ce pays en construction après son indépendance de 1991.

Malgré les difficultés de la vie, la corruption, la part importante de la religion, c'est un pays au peuple attachant qui nous est livré, parce que, comme le dit un conducteur, le « jour où les gens ne s'entraideront plus, j'irai moi-même me flanquer à la flotte. Peut-être que tu me tireras de l'eau ce jour-là ! Qui sait ?! »
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Je vous vois venir. Avec pareil titre, vous imaginez déjà des scènes bucoliques de traite de vaches et de livraison de lait. Vous n'y êtes pas du tout : le Laitier de nuit de Kourkov est l'histoire, entre autres personnages, du livreur d'un trafic de lait humain. Et à défaut d'être bucolique, c'est drôle pour qui aime quand ça grince.
La construction du récit n'est en soi pas d'une originalité folle : des personnages que rien ne devrait amener à se rencontrer se croisent au fil de scènes surréalistes et pourtant crédibles si on veut bien considérer que la réalité a souvent tendance à aller bien plus loin que la fiction. Andreï Kourkov perpétue une longue tradition littéraire slave : la tragédie absolue et néanmoins burlesque. Il ne manque jamais de tendresse pour ses personnages, mais ça ne l'empêche nullement de leur faire traverser des situations d'une gravité extrême afin de mieux porter un regard éminemment cynique sur la société ukrainienne post-révolution orange. La corruption est absolument partout et les lubies des puissants sont payées, d'une façon ou d'une autre, par les plus démunis.
L'écriture est simple et efficace, à l'exact inverse de la société ukrainienne qu'il nous donne à voir et sert à merveille cette non moins fort slave résignation qui n'interdit pas un certain optimisme fataliste.
Sans être un chef d'oeuvre, Laitier de nuit est un roman social instructif et plaisant, bien loin des tendances nombrilistes et niaiseuses qu'on rencontre beaucoup trop de nos jours dans la littérature de chez nous.
Ça gratte et ça pique et c'est exactement pour ça que c'est bien.
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Citations et extraits (27) Voir plus Ajouter une citation
[...] ... Durant les dix premières minutes de route, le prêtre se tint silencieux sur la banquette arrière.

- "Dieu nous a enseigné de partager avec les pauvres, n'est-ce pas ?" demanda-t-il soudain d'une belle voix de baryton, cependant que bourdonnait en fond sonore le programme de "Chansons."

Volodka [second garde du corps de Guennadi Ilitch et camarade de Semion] coupa aussitôt la radio et regarda dans le rétroviseur.

- "Eh ! bien, moi, je vous le dis, il faut partager avec les pauvres," répéta le prêtre. "Parce que les pauvres sont toujours en plus grand nombre et que, lorsqu'on est en plus grand nombre, on représente une force.

- Mais pourquoi nous parlez-vous des pauvres ?" s'enquit poliment Semion.

- "Oh ! juste comme ça, pour me disposer à la bonté," bâilla le prêtre.

Et comme il bâillait, la voiture s'emplit d'une odeur de bon cognac.

- "Comment trouvez-vous l'église de Guennadi Ilitch ?" demanda Semion qui avait perçu la senteur de l'alcool.

- "C'est une belle église, imposante. Elle n'a qu'un seul défaut. Elle n'a pas de paroissiens ! A part Guennadi Ilitch, personne n'y va à la messe.

- Mais lui, il y va ?" s'exclama Semion, surpris.

- "Oui. Il n'a appelé qu'une seule fois pour annuler. Au moins, ça m'a évité de me déplacer pour rien."

Semion tenta d'imaginer la scène : Guennadi Ilitch, tout seul, debout au milieu de l'immense église [qu'il avait fait construire], et devant lui le père Onoufri prononçant son sermon.

- "Des églises sans paroisse, comme ça, nous en avons pas mal aujourd'hui," poursuivit le prêtre. "Beaucoup de députés s'en font construire près de leur maison de campagne, des fonctionnaires aussi. Tant mieux, après tout ! Un député est un mortel et, à sa mort, que feront ses enfants ? Ils offriront l'église au peuple en mémoire de leur père chéri ... " [...]
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Dima se sentit davantage intéressé par un couple de perroquets dodus logés dans une belle et vaste cage. Après cinq bonnes minutes passées à observer ces oiseaux qu’on eût dit doués d’intelligence, il lui fallut bien revenir à son problème initial. Il alla faire un tour du côté de la ligne de tramway, au-delà de l’enceinte du marché. Aux dires de la vieille aux chats siamois, il y avait là des SDF qui pour trois hryvnia vous vendaient « n’importe quel bâtard à poil gris ». À ces mots, Dima avait tout de suite pensé à Mourik. Mais ce jour-là aucun SDF trafiquant de chats de gouttière n’était visible derrière la clôture du marché. Et pour finir, Dima, transi jusqu’à la moelle, se retrouva devant une femme aperçue auparavant, chaussée de grosses bottes et vêtue d’une chaude pelisse de paysanne, aux pieds de laquelle, dans un panier posé sur l’asphalte, plusieurs chatons gris se blottissaient sous un morceau de couverture.
- C’est d’un grand gris que j’aurais besoin, déclara Dima dans un soupir.
- Grand comment ? s’enquit la femme emmitouflée.
Dima écarta les mains pour indiquer la taille approximative de Mourik. Puis il expliqua en quoi consistait son problème. Il parla du chagrin de sa femme et de la photographie du chat dans son cadre endeuillé d’un ruban noir.
- Oh ! moi-même, quand ma Torchonette est passée sous une voiture, j’ai frisé l’infarctus ! s’exclama la femme en levant les bras au ciel. Votre femme a de la chance d’avoir un mari comme vous ! Le mien m’a traitée d’idiote durant trois semaines d’affilée !
Dima goûta le compliment. Il faillit débiner l’époux indélicat, histoire de prolonger la conversation, mais se retint à temps : il venait de remarquer qu’une lueur s’était allumée dans les yeux de la femme.
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[...]... - "Bien !" soupira le député, une fois installé à la table de Semion. "Ecoute ! J'ai viré mon assistant. Je voudrais te proposer sa place. Ca ne changera rien pour toi [Semion lui sert déjà de garde du corps] sinon que tu toucheras plus d'argent, sorti de la caisse de l'Assemblée, et non plus de ma poche. Tu n'auras qu'à présenter là-bas ton livret de travail, et en échange tu recevras une carte. Pour toi, ça veut dire des honneurs, une expérience professionnelle, du respect, et moi, ça me fait plaisir !

- D'accord !" répondit Semion.

Guennadi Ilitch sourit et commanda un verre de cognac.

- "Guennadi Ilitch, peut-être avez-vous entendu parler d'un médicament "rajeunisseur" importé d'Allemagne ?" demanda Semion à voix basse.

Le député éclata de rire et posa sur son lieutenant un regard amusé.

- "Un médicament ? Mais les médicaments, c'est de la chimie ! Or, la chimie, ça fait crever les gens plutôt que les rajeunir ! La jeunesse, on la retrouve grâce à autre chose.

- Et grâce à quoi ?

- Grâce aux produits laitiers frais", déclara Guennadi Ilitch, toujours le sourire aux lèvres, puis, adoptant soudain le chuchotement, il ajouta : "Et le meilleur de tous, c'est le lait maternel ! Fini le temps des lactariums pour les gosses. A présent, ils sont pour les adultes ! Et pour les dames, ce sont les "restos-hormones" Ne me demande pas ce qu'on leur sert au menu, je n'ai pas envie de dégueuler ! Ma femme aussi est adepte de ces trucs-là. Elle va sur les quarante-cinq berges mais je peux te dire que ce qu'elle a sur le cul, c'est de la peau de bébé. Et sans chimie, sans chirurgie ... Mais pourquoi demandes-tu ça ? Tu as l'intention de te lancer dans la politique ?

- Pourquoi la politique ?" dit Semion, interloqué.

- "Eh ! bien parce que, en politique, le plus important, c'est d'avoir un teint de jeune fille, une mine de porcelet bien nourri au sens naturel du terme. C'est pour les gens comme ça qu'on vote le mieux." ... [...]
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Resté seul, Semion mit un long moment à achever son cognac. Tout en sirotant l'alcool, il réfléchit au pharmacien qui soit avait été tué, soit n'avait jamais existé. Il pensa à sa femme qui malgré tout s'était liée d'amitié avec la veuve de ce pharmacien. Il pensa au lait maternel que les politiciens devaient boire pour avoir une chance d'être élus. Et puis finalement, Semion cessa de penser, car toutes ses réflexions, qu'on les mît ensemble ou qu'on les considérât une par une, pouvaient prétendre à être qualifiées de délire de fou. Or il ne se tenait pas pour fou.
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Il est des histoires qui commencent un beau jour et jamais ne s’achèvent. Elles en sont tout bonnement incapables. Parce-que leur commencement engendre des dizaines d’autres histoires
indépendantes qui ont chacune leur prolongement. C’est comme le choc d’un gravier contre le pare-brise d’une voiture: au point d’impact se dessine une multitude de lézardes, et à chaque ornière rencontrée sur la route, l’une ou l’autre progresse et s’allonge. Ainsi la présente histoire avait-elle commencé une nuit d’hiver pour se poursuivre jusqu’à ce jour. Mais nous n’en connaissons pour le moment que le début. Le temps que vous la lisiez jusqu’à la fin, son dénouement n’en sera plus que le milieu. Il est impossible de suivre les histoires, une vie n’y suffirait pas. Mais au moins sait-on une chose: par quoi tout a commencé. Là, ça se passait à Kiev, une nuit, au coin de la rue Streletskaïa et du boulevard de Iaroslav, juste à deux pas de l’hôtel Radisson, à cet angle même de rue où, aujourd’hui encore, un inconnu abandonne chaque soir son Hummer rose. À dire vrai, tout commença même dans l’étroit passage subsistant entre ledit Hummer, garé en partie sur le trottoir, et le mur du café Au Bon Rillon ouvert depuis assez peu de temps, un an peut-être, tout au plus.
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