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Joëlle Dufeuilly (Traducteur)
EAN : 9782366240610
280 pages
Éditeur : Cambourakis (16/10/2013)
4.26/5   72 notes
Résumé :
Petit historien employé dans un poussiéreux centre d'archives de province, Korim, tenaillé par une mélancolie confinant à la folie, découvre un jour un manuscrit oublié là depuis des décennies. D'une force poétique bouleversante, celui-ci relate l'éternelle errance de quatre figures angéliques poursuivies sur Terre et à travers l'Histoire par l'extension inexorable du règne de la violence. Pénétré par la vulnérabilité de ces personnages, Korim se donne pour but de ... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (12) Voir plus Ajouter une critique
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Creisification
  20 mai 2021
C'est une véritable prouesse littéraire qu'accomplit László Krasznahorkai avec GUERRE & GUERRE, oeuvre ambitieuse, entreprise totalement démesurée dont le propos est, à la limite, aussi insensé que celui poursuivi dans l'obscur manuscrit exhumé par Korim, personnage central du roman, à savoir : réussir à «écrire la réalité en boucle jusqu'à la folie».
Par Zeus ! Par quels satanés mots serait-on capables, pas simplement d'écrire comme on le fait d'habitude, «sur» ou «à partir de» la réalité, mais d'«écrire la réalité»?!
Selon la formule consacrée par Saussure, un signe linguistique, prenons par l'exemple le mot «arbre», serait constitué par la rencontre entre un signifiant, «arbre» ici, prononcé ou écrit, peu importe la langue choisie («tree», «árvore», «árbol»...), et d'autre part un signifié, c'est-à-dire un organisme, ou bien un objet, un être ou un concept, désignés par le signifiant, en l'occurrence l'«arbre» réel. Aurions-nous néanmoins fait véritablement avancer les choses avec une telle formule ? Serions-nous pour autant en mesure de circonscrire concrètement le «signifié», la chose en soi, le réel même de l'arbre? Qu'est-ce qu'un arbre, en fin de compte sinon la description qu'on peut en faire à l'aide d'autres...mots et signifiants ? Force donc de conclure que la langue ne permettrait guère d'avoir un accès direct aux choses et à la réalité. Gertrude Stein avait peut-être raison: «un arbre est un arbre, est un arbre»!
La folie, comme on le sait, aurait par contre le pouvoir de transformer les mots en choses et, en chosifiant la langue, de supprimer du même coup toutes les conventions illusoires qui bercent notre supposée lucidité discursive et font croire à cette illusion que les mots s'ajusteraient bel et bien à la réalité qui nous entoure. C'est ainsi, par exemple, que si vous cherchiez à raisonner quelqu'un en proie à une bouffée délirante en lui demandant «de bien se tenir et de faire un effort pour garder les pieds sur terre», vous ne devriez pas être étonnés si, en réponse, votre interlocuteur enlevait promptement chaussures et chaussettes et allait illico se poster pieds nus sur le parterre le plus proche!!
Combien de poètes visionnaires, n'est-ce pas, combien de magiciens de tous bords, de prophètes et d'alchimistes n'auront essayé en vain d'arracher le voile au réel avec des mots ou des formules langagières, en pure perte la plupart du temps, parfois jusqu'à y laisser leur raison, voire même leur peau ? A part Dieu peut-être, à qui il aurait suffi de «d'avoir dit» pour que ce «fût», et pour lequel «le verbe s'était fait chair » ! - ...m'enfin, comme dirait Prévert: «Notre Père qui est aux cieux, restez-y»!!
László Krasznahorkai, que je découvre avec GUERRE & GUERRE illustre dans tous les cas, avec beaucoup de panache, ce que nous autres, lecteurs occasionnels ou fêlés de littérature, savons tous parfaitement reconnaître: quand un écrivain trouve le ton juste et adapté à son propos, ravis de pouvoir nous laisser aller et tomber tout jugement critique ou principe de réalité, naturellement disposés à croire en des vérités mensongères, aussi bien qu'en des mensonges vrais, prêts à prendre des vessies pour des lanternes et à suivre jusqu'au bout l'auteur dans sa quête de créer du sens et d'ordonner le chaos, piégés volontaires et consentants éclairés enclins à accepter cette part d'imposture que tout exercice brillant du verbe littéraire comporterait. «The rest is silence».
Le jour précis de son quarante-quatrième anniversaire, Korim, historien et modeste fonctionnaire des archives municipales d'une ville de province hongroise, menant une vie de grand solitaire, prend subitement conscience d'un profond sentiment d'étrangeté, aussi bien à l'égard de sa propre vie que de la complexité opaque du monde qui l'entoure. Aussi, commencera-t-il à être assailli régulièrement par la désagréable impression qu'il va perdre sa tête, pas au sens figuré, mais «qu'il s'agissait concrètement de sa tête, laquelle allait malheureusement se dissocier du cou». de plus en plus isolé, esquivé par ses collègues et voisins en raison de ses propos et de ses bizarreries, Korim rentrera progressivement dans un état dépressif et dangereusement suicidaire. Tombant entretemps et par hasard, au centre des archives où il travaille, sur un étrange manuscrit dont l'origine, la provenance et l'auteur étaient inconnus, fasciné par le contenu de ce texte hermétique et mystérieux qu'il lit et relit incessamment, «le seul et unique document important qui soit jamais parvenu entre ses mains d'archiviste», Korim prendra une grande décision : celle de tout quitter, d'abandonner définitivement la place que le destin lui avait assigné, et de partir au «centre du monde» afin de «faire part de l'existence de ce trésor au monde entier ». C'est ainsi que, ayant songé dans un premier temps «à se retirer du monde sans faire de bruit», Korim se convertira en créateur de sens, «en heureux inventeur d'un trésor» à léguer à l'humanité.
Parallèlement au périple qu'il entamera alors, le conduisant jusqu'au «centre du monde», the Big Apple - New York, bien sûr ! -, le contenu de l'énigmatique manuscrit sera progressivement dévoilé au lecteur. Deux récits poursuivis par l'auteur d'un seul et même tenant, dans une langue convulsive, délicieusement méandrique et en même temps d'une extrême concision ; narration claire et parfaitement intelligible, quoique déclinée en de très longues phrases, munies cependant d'une ponctuation savante et toujours très respectueuse du souffle du lecteur. Comme si l'ambition de l'écriture, à la fois celle suggérée par le manuscrit mystérieux, mais aussi celle du roman lui-même, narrant les péripéties de Korim, consistait à pouvoir engendrer en miroir une même et unique «phrase monstrueuse et infernale qui engloutirait tout». «(...) Ici la langue se rebellait, cessait de remplir sa fonction originelle, une phrase débutait, et ne voulait plus s'arrêter, non pas...disons, parce qu'elle tombait en chute libre dans un abîme, autrement dit, par impuissance, non, c'était le produit d'une forme de rigueur insensée, comme si des forces démoniaques s'étaient libérées en elle, pour l'entraîner, un fait plutôt inhabituel et contraire à leur nature, vers la discipline(...)».
Le génie de László Krasznahorkai ne consisterait-il pas, après tout, me suis-je demandé, à réussir à se plier lui-même à ce principe radical ayant permis à son personnage d'accéder à une nouvelle compréhension du monde, prônant que « la justesse d'un raisonnement aussi remarquable fût-il, ne dépendait pas de son exactitude ou de son inexactitude (...) mais de sa beauté, laquelle nous incitait à croire en sa véracité(..)» ?
GUERRE & GUERRE est un roman prodigieusement intelligent, prodiguement savant et métaphysique, vertigineusement circulaire et symbolique, magistralement beau, givré et habité !
Last but not least, dans une intrigante postface, László Krasznahorkai, s'adressant à son «cher lecteur solitaire, fatigué et sensible», l'invite tout de même à contourner provisoirement la terrible perspective de la chute et du point final, l'incitant à poursuivre une lecture complémentaire à GUERRE & GUERRELa Venue d'Isaïe»), clôturant le tout par un sibyllin: «Tu sais pourquoi».
Évidemment !
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MarianneL
  04 novembre 2013
Est-ce l'histoire d'un ange, ou bien celle d'un fou ?
Korim, historien dans le service d'Archives d'une petite ville au sud de Budapest est frappé à quarante quatre ans par une évidence : le fait qu'il ne comprend rien au monde, qui lui semblait pourtant clair jusque là, une réalité si complexe qu'elle devient soudainement totalement illisible. Il commence à avoir des maux de tête, à être frappé d'amnésie, et a l'impression – au sens propre – qu'il va perdre la tête, que celle-ci va se détacher de son corps.
Malgré tout, cette vie vidée de sens, et l'impossibilité de comprendre le monde lui procure une grande liberté, et la découverte d'un manuscrit anonyme dans les archives de sa ville va lui donner un destin : se rendre dans ce qui est pour lui le centre de ce monde, New-York, pour que ce texte, qui l'a bouleversé et qu'il ne cesse de relire, devienne accessible au plus grand nombre, avant de pouvoir lui-même en finir avec la vie.
« l'idée lui était soudain venue de retranscrire le manuscrit dans la mémoire créée par des milliards d'ordinateurs, laquelle, face à l'amnésie généralisée de l'humanité, était devenue une île provisoire d'éternité… »
Cet homme innocent, qui sur son chemin se livre sans arrière-pensées, et semble toujours à la merci d'un passant habité de mauvaises intentions, avance vers son destin, le partage de ce manuscrit, que l'on découvre tandis qu'il le résume à la compagne du hongrois qui l'héberge à New-York. Ecoutant le récit, mais écrasée par la violence de sa vie quotidienne, elle reste immobile, telle une statue de marbre qui lui montre son dos, imperturbable face à l'histoire de quatre hommes, eux aussi des anges, témoins de la violence sans fin et de l'effondrement du monde, et rapporteurs de l'incroyable ingéniosité des créations humaines, une fiction énigmatique et pour Korim d'une beauté sans égal.
Évoquant Kafka, Borges et Boulgakov, Guerre & Guerre est un roman vertigineux, opaque, qu'on a l'impression de lire dans un état d'hypnose, qui nous accule face à un monde violent et désespérant impossible à comprendre, mais qui nous montre aussi, par l'étrangeté du texte et l'effroyable richesse de la pensée, que la fiction est plus forte que la réalité. Comme le manuscrit découvert par Korim, on pourra sans doute relire Guerre & Guerre des dizaines de fois avant d'en percer tous les mystères, un roman qui réussit «à retranscrire l'insoutenable tension entre le monumental et son tout petit créateur».
«…depuis qu'il avait réalisé, une prise de conscience radicale et capitale pour lui qui avait pris forme au cours des derniers mois, que l'Histoire constituait la preuve, si ce n'était la plus affligeante, du moins la plus amusante, de l'impossible accès à la vérité, tout ce qu'il avait, en tant qu'historien local, accompli afin d'éclaircir, d'établir, de perpétuer, et de protéger cette Histoire, lui avait en réalité permis d'accéder à un état de liberté exceptionnel, car lorsqu'il fut en mesure d'affirmer que les sources de cette Histoire – dont l'origine était aléatoire et la finalité souvent traitée avec cynisme – constituaient un singulier mélange de souvenirs et de vérités, de connaissances réelles ou fictives du passé, d'erreurs, de mensonges, d'exagérations, d'extrapolations, de fidélité ou d'infidélité aux dates et données chiffrées, d'interprétations justes ou erronées, de suggestion, de subjectivité, alors, son travail aux archives, ou, comme ils disaient là-bas, le classement méthodique des documents, quel que soit le type de classification, devint la liberté même, puisque peu importait la nature de son travail, peu importait qu'il s'occupât de classement courant, intermédiaire, ou particulier, peu importait la matière à inventorier, quoi qu'il fît, quelle que soit la section de ces près de deux mille mètres de labyrinthe de documents qu'il eût à traiter, il se contentait simplement de maintenir l'Histoire en vie, pourrait-on dire, mais s'il passait toujours à côté de la vérité, le fait d'en être conscient lui apporta une assurance totale, une sérénité, une stabilité, voire même, dans un certain sens, une forme d'invulnérabilité, c'était comme si, après avoir reconnu que son travail était inutile puisque dénué de sens, ce manque d'intérêt et de sens recelait une mystérieuse et incomparable douceur…»
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Hammerklavier
  02 décembre 2013
Surement le livre le moins facile de L'auteur.
Kraznahorkai emploie dans ses différents ouvrages un ton relativement "détaché" de ce qu'il raconte. Il nous raconte ses histoires un peu à la manière d'un conte, encré dans une réalité que l'on pressent mais que l'on nous dit pas, permettant à ses histoires de devenir pratiquement intemporelle et pouvant prendre place partout et surtout dans le coeur du lecteur, où qu'il soit, sans besoin de se projetter dans un ailleurs autre que sois-même, et dans lesquelles la tristesse, la mélancolie ont un rôle à jouer comme rempart à la violence, la duperie, l'égoisme, et permettant de porter sur le monde un regard plus perçant, pour reveler le beau qu'il porte en lui.
Guerre et guerre et son prologue la venue d'Isaie, poussent loin cette forme de narration.
Le livre est le cheminement d'un homme, Korim, rejoignant le centre du monde, New York, pour y livrer un message aux hommes. Il s'avère que le centre du monde aurait pu être partout, mais Korim comprend qu'il s'agit de New York. A New York, dans l'appartement et le quotidien relativement misérable d'un traducteur hongrois et de sa femme où il est hébergé, Korim est confronté a l'incompréhension. Incompréhension superficielle tout d'abord par la simple barrière du langage mais aussi, une incompréhension plus profonde, amenant à la desctruction de toute entreprise, et qui semble d'une façon plus totale provenir d'un "ordre du monde".
Il y a dans ce livre, d'une part le problème de la communication et d'autre part d'une façon plus complexe, ou disons alors poétique, celui de l'image intérieur (la représentation = compréhension mélée d'émotion) à exprimer. D'une part est le message que Korim veut livrer, et qui existe, écrit sur un parchemin retrouvé apr ses soins au centre des archives d'histoire d'une petite ville hongroise et qui l'a bouleversé. Ce parchemin et son message pourrait etre recopié, traduit, pour pouvoir etre lu par tous, mais le récit nous raconte que cela ne se joue pas là. D'autre part est, d'une façon poétique et complexe, Korim lui-même qui porte en lui ce message. Et ce n'est pas le message sur un bout de papier qui importe, mais d'avantage la rencontre, message + Korim, d'ou nait une volonté, celle de la transmission, c'est a dire le partage et la construction.
Le message que souhaite nous livrer Korim est incarné dans l'histoire d'un groupe de quatre homme, fuyant la destruction au travers de l'Histoire.
Difficile d'aller plus loin je crois dans la description des péripéties de ces quatres hommes, car cela touche a quelque chose de plus diffus que de simples symboles sur un morceau de papier. c'est une mise en garde, un pressentiment, une fatalité peut etre, en même temps qu'un témoignage de l'excellence, du beau, du noble. C'est le monde tournant et avançant, de l'aube au crépuscule, c'est la construction et la destruction, les mythes annéantit par le temps et les hommes eux même et renaissant dans la mémoire collective.
Bon c'est un peu diffus ce que j'écris là, mais ma lecture est encore un peu fraiche, et une relecture ne serait pas de trop je crois. Beaucoup de chose sont abordé, et surtout les échelles sont difficile à cerner, embrassant la pensé intime et l'universel à la fois, developpé dans de large phrase, qui rebondissent d'époque en époque, de détail en généralité, de langage en langage, de Korim a la femme du traducteur et jusqu'a chacun de ces quatres personnages fuyant la guerre et la destruction au travers de l'Histoire.

Dans mes lectures de cet auteur, je me demandais ce qui pouvait lier entre eux des livres comme le Tango de Satan/Mélancolie de la resistance et le lumineux "au nord par une montagne, a l'est par...". On reconnaissait le style de l'auteur bien sur, mais les point de vue y sont tres différents. Dans les premiers livres, c'est une vue de "l'intérieur des hommes", pris au piège dans la boue et les petite ambitions, où la réalité du Monde se métamorphose en le reflet des personnage qui l'habitent , dans "au nord par une montagne..." c'est au contraire un monde détaché de la pensé individuelle, sans réel personnage que le strict minimum, c'est à dire un corps déambulant pour percevoir et ressentir et tenter de comprendre l'impossible, c'est a dire le Monde (et ressentir la menace qui le parcour).
Peut etre que Guerre et guerre se situe quelque part entre ces deux points de vue.

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Ingannmic
  09 mars 2016
Le jour de son quarante-quatrième anniversaire, Korim réalise brutalement qu'il ne comprend rien au monde... Cette foudroyante révélation bouleverse tout son système de pensée, fait éclater ses certitudes, au point d'acquérir la conviction qu'il va en perdre la tête, au sens propre du terme. A la fois complètement déstabilisé, mais admettant avoir toujours été atteint d'une tristesse profonde bien qu'inconsciente provoquée par l'état de ce monde qui aurait perdu toute sa noblesse et sa beauté -si tant est qu'il ait un jour été noble et beau-, Korim entame une intense réflexion sur les motifs de cette perte.
Cet historien travaille aux archives d'une petite ville hongroise du sud de Budapest. Il y découvre par hasard le manuscrit d'un anonyme dont la beauté le sidère et le pénètre. Persuadé que ce texte est la réponse à ce qui le torture depuis ses quarante-quatre ans -trouver un moyen de rendre au monde sa noblesse, ce qui ne pourra se faire que si les hommes retrouvent leur foi en cette noblesse-, il n'a plus dès lors qu'une obsession : le diffuser à l'attention du plus grand nombre. S'étant débarrassé de tous ses biens, lui qui n'a jamais quitté sa province hongroise part à New York -qu'il considère comme le centre du monde-, pour y mener à bien la mission qui, ainsi qu'il l'a décidé, constituera le dernier épisode de sa vie.
Cela fait longtemps qu'un roman ne m'avait émue et éblouie à ce point. Grâce en premier lieu à cet étrange héros que constitue Korim, qui alimente le récit de son délire étonnamment bien construit, déroulé en une logorrhée où se mêle démence et poésie, créant une atmosphère à la fois onirique et inquiétante. Embarqué aux côtés de l'archiviste dans son projet à la fois absurde et magnifique, le lecteur apprend peu à peu à cerner toute la complexité de cet homme obstiné et paranoïaque, qui fait pourtant parfois preuve d'une déconcertante ingénuité en se livrant sans réserve à de parfaits inconnus (parmi lesquels de jeunes voyous, une hôtesse de l'air à la beauté époustouflante, et bien d'autres encore...), auxquels il explique, convaincu de la limpidité de ses arguments, ses desseins et le cheminement spirituel qui l'y a mené. Des échanges qui s'ensuivent -ses interlocuteurs considérant cet homme d'allure miteuse à la physionomie de gnome comme un fou inoffensif-, émanent une profonde solitude, liée à l'impossibilité de comprendre l'autre, ou de se faire comprendre de lui.
Mieux que le connaître, on finit par s'identifier complètement à cet homme que la beauté tragique d'un manuscrit touche à son insu jusqu'au fond de son âme, au point de le hanter. Car même lorsque Korim ne comprend pas le sens de ce texte difficile, il en ressent tout de même la poésie, s'émerveille de l'osmose qu'a su créer son auteur entre le fond et la forme, et conçoit intuitivement qu'il y a dans la complexité même du style un message à décoder. Nous voilà ainsi plongés dans un jeu de miroirs, prenant connaissance, par la voix de l'historien hongrois, du contenu du manuscrit, ouvrage symbolique à l'ineffable tristesse, mettant en scène quatre personnages se définissant eux-mêmes comme des "fugitifs obsessionnels", que l'on retrouve à divers moments décisifs de l'Histoire, où ils sont à chaque fois confrontés à l'énigmatique et menaçant Mastemann. Ces hommes fuient, plus que la guerre, son omniprésence et son universalité, mais leur quête infinie d'un lieu paisible semble vaine...
"Guerre et guerre" est un roman à la dimension hypnotique, qui se lit en apnée, dont l'écriture, en un flux ininterrompu, nous investit avec force. On y évolue dans une sorte de brume, celle de l'esprit de Korim pour qui le monde alentour prend des allures menaçantes ou énigmatiques, comme si, en inadapté de ce monde, il n'avait pas toutes les clés pour le comprendre. A moins que ce ne soit lui qui ait tout compris ?
Récit magnifique, fortement émouvant, sur la douloureuse nostalgie d'une paix que le monde n'a jamais connue, et sur le pouvoir de la littérature, qui permet parfois de l'entrapercevoir, "Guerre et guerre" est un incontournable...
Lien : http://bookin-inganmic.blogs..
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oblo
  29 avril 2016
Györgi Korim est archiviste, il a quarante-quatre ans et vit à deux cent kilomètres au sud de Budapest. Un jour, il découvre un manuscrit qui se révèle pour lui extraordinaire, et qu'il lui faut absolument non seulement partager avec le monde, mais plus encore offrir à ce texte l'éternité qu'il mérite. Pour cela, Korim se dit qu'il doit le faire au centre du monde, New York donc, pour enfin livrer au monde et aux hommes cette histoire de quatre hommes – ou quatre anges – qui errent à travers l'espace et le temps à la recherche d'une paix durable. Mais, parce qu'ils sont plongés dans l'histoire humaine, leur quête est infinie et vouée à l'échec puisque l'auteur de ce manuscrit « avait envoyé les quatre hommes dans le monde réel, dans l'Histoire, c'est-à-dire dans l'état de guerre permanent … ».
Sans cesse revient alors, dans le récit, la figure quasi satanique de Mastemann, annonciateur de la mort à venir qui se réjouit de la destinée inéluctable de l'humanité, condamnée à chercher l'affrontement, le combat, la guerre, même quand elle semble vivre dans un paradis terrestre. Sa présence – celle de Mastemann – intrigue, effraie et attire en même temps. Toutefois, il est sans cesse oublié par les quatre hommes ou anges – appelés Kasser, Falke, Bengazza et Toot – qui parcourent donc le monde à la poursuite des symboles du génie humain, de cette capacité fondamentale et essentielle à créer le beau.
Korim est ébahi par la poésie de ce texte. Plus encore, il a le sentiment que le transmettre et l'offrir à l'humanité est une obligation pour lui. En cela il est un prophète improvisé, réceptacle du message d'un dieu absent qu'il faut porter au monde. Mais Korim n'a rien d'un prophète : il fait à tous ceux qu'il croise l'impression d'être un homme étrange, qui évoque toute sa vie à qui veut l'entendre, et même à qui ne veut pas, qui intrigue par son apparence qui hésite entre celle du clochard et celle du comptable de province, qui suscite aussi bien l'indifférence que la sympathie.
Dans sa volonté de révéler ce message, Korim parle sans cesse. En cela l'écriture de Krasznahorkai tente de rendre ce débit ininterrompu par des phrases longues de plusieurs pages, entrecoupées de virgules, dans lesquelles les dialogues s'insèrent sans guillemets ni tirets, et dans lesquelles l'on passe sans transition du récit des actions de Korim à la relation du manuscrit. de la même façon, pour Korim, dans sa volonté de tout dire, il s'agit aussi de se faire comprendre. Or, Korim ne parle que le hongrois, guère audible dans cette vaste tour de Babel qu'est le monde et qu'est New York. Les tentatives pour Korim de se faire comprendre – user notamment d'un guide de conversation – sont relativement inutiles ; du moins existent-elles.
Ainsi Guerre et guerre apparaît comme une sorte de refuge littéraire et poétique d'un monde sans cesse assailli par la puissance terrifiante de la violence et de l'argent – thèmes liés dans l'Histoire –, lequel monde n'est finalement que la répétition ubuesque du triste état de l'humanité. le livre est-il un avertissement ? La mise en mot de la déchéance empêchera-t-elle cette dernière ? Rien n'est, évidemment, moins sûr.
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critiques presse (2)
Actualitte   06 mai 2019
Paru en 1999, Guerre et guerre, quatrième roman de l’écrivain et scénariste hongrois László Krasznahorkai n’a, a priori, rien pour plaire, et c’est peut-être pour cela qu’il est si beau et si puissant.
Lire la critique sur le site : Actualitte
Liberation   23 décembre 2013
Il est difficile d’évaluer le message transmis par Guerre et guerre, mais le roman est aussi envoûtant que dérangeant. La beauté des livres de Krasznahorkai, du Tango de satan à Thésée universel, commence à nous être familière. Elle continue à faire peur.
Lire la critique sur le site : Liberation
Citations et extraits (15) Voir plus Ajouter une citation
sterster   10 novembre 2013
Les phrases étaient structurées, les mots, les signes de ponctuation, points, virgules, étaient bien en place, et pourtant, dit Korim en recommençant à effectuer des mouvements de rotation de la tête, tout ce qui se passait dans la dernière partie pouvait se résumer en un seul mot : effondrement, effondrement, effondrement, collapse, collapse, collapse, car les phrases semblaient être devenues folles, une fois lancées, elles passaient à la vitesse supérieure, s'emballaient, et se mettaient à courir à une vitesse effrénée, crazy rush, il n'était pas un puriste de la langue académique hongroise, dit-il en se désignant, loin s'en fallait, il s'exprimait lui aussi en comprimant, en écrasant les mots comme un rouleau compresseur afin de tout condenser en une seule phrase, et en une seule longue et profonde respiration, il en était parfaitement conscient, mais ce qui se passait dans le sixième chapitre, the sixth chapter, était tout à fait différent, car, ici, la langue se rebellait, cessait de remplir sa fonction originelle, une phrase débutait, et ne voulait plus s'arrêter, non pas...disons, parce qu'elle tombait en chute libre dans un abîme, autrement dit, par impuissance, non, c'était le produit d'une forme de rigueur insensée, comme si des forces démoniaques s'étaient libérées en elle, pour l'entraîner, un fait plutôt inhabituel et contraire à leur nature, vers la discipline, the discipline, ici, dans le manuscrit, en fait, dit Korim à la femme, une phrase interminable se présentait, et elle se démenait pour être la plus précise et la plus suggestive possible, recourant à tout ce que la langue permettait et ne permettait pas, les mots affluaient dans les phrases et s'enchevêtraient, se télescopaient, mais pas à la façon d'un carambolage sur la voie publique, non, plutôt comme dans un puzzle, dont la résolution était vitale, se retrouvaient accolés dans une promiscuité dense, concentrée, fermée, étouffante, oui, c'était bien cela, fit Korim en hochant la tête, c'était comme si chaque phrase, all the sentences, était d'une importance capitale, une question de vie ou de mort, life and death, et suivait un rythme vertigineux, et ce qui était décrit, construit, développé, exposé, était si complexe, so complicated, qu'on n'y comprenait rien, oui, déclara Korim, et il avait vraiment bien fait de lui révéler l'essentiel, car la Rome du sixième chapitre était d'une complexité atroce, et c'était cela l'essentiel, et le fait que le manuscrit, une fois cette complexité atroce installée, devenait vraiment illisible, illisible et dans le même temps d'une beauté incroyable, il l'avait déjà ressenti au tout début, quand, dans le lointain centre des archives de la lointaine Hongrie, en des temps qui lui semblaient antédiluviens, il était - comme il le lui avait déjà raconté - arrivé pour la première fois à la fin du manuscrit, et il avait eu beau le lire et le relire, Dieu sait combien de fois, cette sensation n'avait pas changé et aujourd'hui encore, il le trouvait à la fois incompréhensible et magnifique, inapprehensible and beautiful, quant au contenu du texte, la seule chose qu'il avait réussi à déchiffrer lors de sa première tentative était qu'ils se tenaient devant l'une des portes fortifiées d'Aurelianus, la porte Appia, pour être précis, à une centaine de mètres à l'extérieur des fortifications, autour d'un petit sanctuaire en pierre, et qu'ils regardaient la route, la Via Appia, qui traçait une ligne droite depuis le Sud, et devant cette porte Appia, il ne se passait rien, c'était l'automne, ou le début du printemps, difficile à dire, la porte était abaissée, on ne distinguait des gardes que leurs deux visages à travers les meurtrières de la salle des manoeuvres, autour d'eux s'étendait la plaine, envahie de mauvaises herbes, près de la porte se trouvait la fontaine, avec quelques cisarii, voilà, c'était à peu près tout ce qu'il avait réussi à extrapoler du dernier chapitre, cela et puis, fit Korim en avançant les lèvres, que tout, tout était atrocement compliqué.
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nadejdanadejda   06 novembre 2013
Kasser fit alors remarquer qu'il n'existait rien de plus beau qu'un coucher de soleil sur les montagnes et la mer, le coucher de soleil, ce merveilleux jeu de lumières dans le ciel s'assombrissant, cette somptueuse incarnation de la transition et de la permanence, la sublime tragédie, poursuivit Falke, de toute transition et de toute permanence, un spectacle grandiose, une merveilleuse fresque représentant quelque chose qui n'existait pas mais illustrait à sa façon l'évanescence, la finitude, la disparition, l'extinction, et l'entrée en scène solennelle des couleurs, intervint Kasser, cette époustouflante célébration du rouge, du lilas, du jaune, du brun, du bleu, du blanc, l'aspect démoniaque de ce ciel peint, c'était tout cela, tout cela, et bien d'autres choses encore, reprit Falke, car il fallait aussi évoquer les milliers de frissons que le spectacle évoquait chez celui qui le contemplait, l'émotion intense qui le saisissait immanquablement, un crépuscule, dit Kasser, incarnait la beauté emplie d'espoir des adieux, l'image éblouissante du départ, de l'éloignement, de l'entrée dans l'obscurité, mais aussi la promesse assurée du calme, du repos, et du sommeil imminent, c'était tout cela à la fois, et combien d'autres choses encore, remarqua Falke, oui, combien d'autres choses encore, renchérit Kasser (...) III, 6 Toute la Crète p 111
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Alice_Alice_   15 octobre 2016
C'était arrivé brutalement, sans le moindre signe avant-coureur, sans aucun préambule, la prise de conscience l'avait frappé et terriblement affligé le jour précis de son quarante-quatrième anniversaire, exactement comme ils lui étaient tombés dessus, tous les sept, au milieu de la passerelle, dit-il, de façon aussi soudaine qu'imprévisible, il était assis au bord d'une rivière - un endroit où il allait de temps en temps -, car il n'avait aucune envie de rentrer dans son appartement vide le jour de son anniversaire, et là, mais vraiment subitement, il s'était aperçu que Dieu du ciel! il ne comprenait rien, que doux Jésus! il ne pigeait rien du tout, que nom d'un chien! il ne comprenait pas le monde, et il fut effaré par cette façon de formuler les choses, par ce niveau de banalité, de cliché, de naïveté, oui, mais le fait est qu'il se trouva horriblement stupide à quarante-quatre ans, un triple idiot qui avait cru pendant quarante-quatre ans comprendre le monde, alors qu'en fait, reconnut-il alors au bord de la rivière, non seulement il ne comprenait pas le monde mais il ne comprenait rien à rien, et le pire dans tout cela était qu'il avait cru, durant quarante-quatre années, le comprendre, ce fut cela le pire en cette soirée d'anniversaire, seul au bord de cette rivière, d'autant plus qu'il ne résultait pas de cette révélation que bon, très bien, maintenant il comprenait tout, non, il ne venait pas d'acquérir un nouveau savoir en échange d'un ancien savoir, mais se trouvait confronté à une épouvantable complexité, et à partir de cet instant, dès qu'il pensa au monde - et ce soir-là, il y pensa intensément et se tortura l'esprit, sans résultat - cette complexité devint de plus en plus opaque, et il pressentit alors que cette complexité incarnait l'essence même de ce monde qu'il tentait si désespérément de comprendre, que le monde ne faisait qu'un avec sa propre complexité, voilà où il aboutit, et il ne baissa pas les bras lorsque, quelques jours plus tard, les problèmes avec sa tête commencèrent.
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WilkinsonWilkinson   01 juin 2015
"[...] il avait réalisé , tout en observant l'extraordinaire complexité des choses, que si le monde n'existait pas, toute la pensée humaine s'y référant était, elle, bien existante, et qu'il n'existait qu'ainsi, dans des milliers de variantes : dans les milliers de projections de l'esprit humain le décrivant, lui, le monde, et puisque, dit-il, il existait en tant que mot, en tant que Verbe flottant au-dessus des eaux, il était évident qu'exprimer telle opinion, émettre une hypothèse ou un choix n'avaient aucun sens, il ne fallait pas choisir mais accepter, il ne fallait pas faire le bon ou le mauvais choix mais admettre que rien ne dépendait de nous, accepter que la justesse d'un raisonnement, aussi remarquable fût-il, ne dépendait pas de son exactitude ou de son inexactitude, puisqu'il n'y avait aucun modèle de référence auquel le mesurer, mais de sa beauté, laquelle nous incitait à croire en sa véracité, voilà ce qui s'était passé entre le soir de son anniversaire et la centième étape de sa réflexion, voilà, fit Korim, ce qui lui était arrivé, il avait compris la force incommensurable de la foi, et donné une nouvelle interprétation à ce que les anciens savaient, à savoir que le monde était et subsistait par la foi en son existence et qu'il périrait avec la perte de cette foi"
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sterster   04 novembre 2013
La civilisation minoenne, dit Korim, le Minautore, Thésée, Ariane et le labyrinthe, mille cinq cent ans de paix unique, tant de beauté, d'énergie, de sensibilité, la hache à double tranchant, et les céramiques de Kamarès, les déesses de l'opium, et les grottes sacrées, le berceau de la civilisation européenne, comme on dit, l'âge d'or, le quinzième siècle et ensuite Théra, dit-il d'une voix amère, les Mycéniens et les hordes d'Achéens, la destruction totale, aussi incompréhensible que douloureuse, voilà tout ce que nous savons Mademoiselle, et puis il se tut, souleva les jambes pour lui permettre de passer son balai sous la table, et la femme, juste avant de continuer vers la porte et sans doute pour le remercier d'avoir gentiment soulevé les pieds, lui dit d'une toute petite voix, avec un accent prononcé :"jó", c'est-à-dire, "bien", en hongrois, après quoi elle se dirigea vers la porte, balaya soigneusement tous les coins et recoins, rassembla les détritus, qu'elle poussa avec son balai sur la pelle, puis elle alla ouvrir la lucarne de ventilation, et jeta le tout, qui se dispersa dans le vent, dans le ciel, entre les misérables toits et les cheminées décrépites, et, lorsqu'il referma la lucarne, on entendit une boîte de conserve vide heurter le mur dans sa chute, et puis le bruit s'évanouit progressivement, dans le vent, dans le ciel, entre les toits et les cheminées.
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Laszlo Krasznahorkai - Seiobo est descendue sur terre
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