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Critique de Nastasia-B


Nastasia-B
  17 juillet 2012
Milan Kundera a le talent de dépeindre nos sensations intimes et la plupart du temps inexprimables par le verbe. Tout le roman est bâti sur les différents ressentis des personnages, principalement deux couples.
Le personnage central, pivot de l'histoire où gravitent les autres est Tomas, chirurgien tchèque brillant, sceptique, désillusionné à propos du communisme et franchement hostile à partir de l'invasion russe de 1968, coureur de jupons invétéré. Tereza, sa femme photographe, qui elle est fidèle, et s'accroche à lui après avoir fuit sa mère et tout un pan de sa vie passée. Sabina, maîtresse en chef de Tomas, artiste peintre, hostile à toute forme d'ingérence dans la pensée et, a fortiori dans les actes comme le furent les chars russes et enfin, Franz, amant de Sabina, archétype de l'homme droit et fiable dont la relation adultère le torture, rappelant un peu le personnage de la modification de Butor.
Tous voient leur vie basculer au moment de l'invasion russe en Tchécoslovaquie en 1968 et dans les années de délation qui suivirent. Cet ouvrage rappelle la facture de la Plaisanterie, mais avec une tournure à la fois plus politique, un peu moins déprimante et probablement une dimension psychologique un peu plus prononcée.
Dans la première partie, l'auteur dresse avec une économie de mots mais un luxe de justesse et d'efficacité cet indescriptible état de "qui perd, perd" où l'on se sent mal seul et mal à deux, oscillant toujours d'une attente vers l'autre sans jamais réellement éprouver de mieux dans l'une ou l'autre situation. Cette première partie est aussi l'endroit d'une médaille à double face constituée par le couple Tomas-Tereza. Ainsi nous représente-t-il une certaine vision, une certaine perception d'événements au travers du prisme que constitue Tomas. Vous avez compris que la seconde partie sera l'envers de cette médaille, au travers du prisme de Tereza, toujours avec subtilité, toujours dans le ressenti difficilement exprimable. C'est un procédé que Kundera utilise tout au long du roman, si bien que certains lecteurs sont un peu désappointés par cette non avancée de l'action, puisque les événements nous sont déjà connus, seulement ils nous sont racontés aux travers d'autres yeux et c'est à mon sens le grand intérêt du roman.
Avec Tomas, l'auteur nous interroge sur la dualité entre la légèreté et la pesanteur, en nous faisant percevoir qu'il est bien difficile de se prononcer sur la valeur positive ou négative de cette opposition. Avec Tereza, qui passe des heures devant le miroir à essayer de voir son âme derrière son apparence corporelle, il examine la dualité entre le corps et l'âme. Les nécessités du corps et les hasards de l'âme, pourtant forcés de cohabiter au sein de l'être, non sans entraîner quelques discordes.
À partir de la troisième partie, Milan Kundera évoque plus précisément la politique, à savoir l'oppression communiste en Tchécoslovaquie. le thème pourrait en être l'incommunicabilité : celle des réfugiés politiques avec les étrangers, celle des opposants déclarés et des opposants intimes, celle des réfugiés avec les personnes restées au pays. Kundera ne dénonce pas nécessairement un régime, mais met le doigt sur le fait qu'un régime n'est rien d'autre qu'une somme de complaisances et de connivences qui font que des milliers, millions peut-être, d'hommes et de femmes contribuent à faire fonctionner un système liberticide.
Enfin, je m'autorise une petite spéculation car vous savez que Milan Kundera est un grand connaisseur de la littérature classique et qu'il a même abondamment écrit dessus. Je pense que le clin d'oeil qu'il nous fait dans son livre avec le nom du chien (Karénine) est en fait une reconnaissance de filiation entre lui et Tolstoï. En effet, le projet littéraire de "La Guerre et la Paix" pourrait très succinctement se résumer en "l'insoutenable légèreté des destinées individuelles prises dans le flot de l'histoire". Tolstoï aborde cette réflexion sous l'angle de l'événement historique de la campagne de Russie sous Napoléon, Kundera, sous celui de la révolution avortée en Tchécoslovaquie en 1968, mais dans les deux cas, les conclusions semblent les mêmes. le rouleau compresseur de l'histoire avance mais ne se soucie pas des individus, qui ont l'illusion de croire qu'ils font des choix alors que leurs choix ne sont rien, ne changent rien, auraient pu être tout autre sans modification sensible des résultats observés. le projet littéraire de Kundera est sûrement quelque peu différent, mais je pense qu'il peut être intéressant de le comparer au monument de Tolstoï.
Quoi qu'il en soit, L'insoutenable Légèreté de L'Être est, à n'en pas douter, l'un des plus grands romans mondiaux du XXème siècle finissant. Il est encore un peu tôt pour en juger, mais je gage que ce livre restera marquant pour des siècles. du moins c'est mon avis, insoutenablement léger.
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