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EAN : 9782330165383
352 pages
Actes Sud (04/05/2022)
3.96/5   1244 notes
Résumé :
1984. Cléo, treize ans, qui vit entre ses parents une existence modeste en banlieue parisienne, se voit un jour proposer d'obtenir une bourse, délivrée par une mystérieuse Fondation, pour réaliser son rêve : devenir danseuse de modern jazz. Mais c'est un piège, sexuel, monnayable, qui se referme sur elle et dans lequel elle va entraîner d'autres collégiennes.

2019. Un fichier de photos est retrouvé sur le net, la police lance un appel à témoins à cell... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (279) Voir plus Ajouter une critique
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Kirzy
  02 décembre 2020
*** rentrée littéraire 2020 #41 ***
Cela aurait pu être un récit, classique, à la première personne, celui d'une adolescente victime de viol. Chavirer est tellement plus que cela, tellement plus subtil.
La construction peut décontenancer ceux qui aiment les récits linéaires. Ici, la narration est comme des bouts de miroirs éclatés, des aller retours permanents racontant Cléo à travers le regard de ceux qui l'ont bien connu, aimé ou juste croisé. Comme si Cléo ne pouvait se raconter elle-même, comme si elle ne s'autorisait pas à le faire depuis son agression.
Cléo a été victime d'un réseau de prédateur piégeant des jeunes filles en leur promettant des bourses pour poursuivre un rêve artistique ou sportif. Nul suspense. Tout est clair dès le premier chapitre. On comprend le piège avant que Cléo n'y tombe, on la voit avancer dans l'abyme. le sujet pourrait amener à un manichéisme facile, désignant les monstres et faisant du lecteur un procureur. Ce n'est jamais la cas et c'est sans doute toute la force et la beauté de ce roman que d'avancer dans une zone grise où bourreaux et victimes semblent se confondre.
Cléo ne se voit pas comme une victime. Car elle n'a pas su dire non à son prédateur , elle n'a pas su faire le geste qui aurait pu la protéger. Elle n'a pas crié. Elle a honte de s'être laisser faire tout en ayant aussi honte de ne pas s'être « détendue », comme on lui en enjoignait de la faire pendant l'acte. Cléo est une « mauvaise » victime en somme. Et Lola Lafon sait dire toute la complexité de son personnage, qui, de victime à glisser vers la complicité en jouant le rôle de rabatteuse, complice de ce qui l'a détruit. J'ai rarement lu un roman aussi profond sur la banalité du mal, sur les minuscules complicités qui mènent au désastre intime.
Surtout, l'auteure fait le choix très intelligent de suivre son héroïne sur le temps long de la victime, de 13 à 48 ans. Elle traverse ainsi ses multiples identités, d'adolescente, jeune femme, amoureuse, épouse et mère, permettant de développer toutes les facettes de la culpabilité, de la honte et du pardon au cours d'une vie. Magnifiques sont les descriptions du métier de danseuse dans les années 1980 : Cléo danse dans l'émission Champs-Elysées, avec comme mission de faire oublier les soucis des téléspectateurs, de toujours sourire alors qu'elle vit elle-même à l'ombre des douleurs du passé.
Chavirer, c'est vaciller mais de pas faire naufrage. « A défaut du pardon, laisse venir l'oubli ». Lors d'une interview, Lola Lafon a cité Musset, elle ne pouvait trouver mieux pour accompagner la lecture de son remarquable roman qui laisse affleurer une émotion très fine, très humaine, à hauteur de mots.
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Christophe_bj
  14 septembre 2020
Cléo a treize ans et vit à Fontenay-sous-Bois. Elle a un rêve, comme beaucoup d'autres jeunes filles : devenir danseuse. Elle va tomber dans les rets de Cathy, qui travaille pour une mystérieuse fondation Galatée et lui fait miroiter une bourse et une brillante carrière pour peu qu'elle satisfasse aux exigences d'un jury uniquement composé d'hommes vieillissants. C'est en fait un piège qui va se refermer sur elle et empoisonner toute sa vie. ● le projet de Lola Lafon est louable et son livre est écrit avec une très belle plume. Mais l'éclatement de la narration et de la temporalité est tel que le récit est très confus. de nouveaux personnages ne cessent d'être introduits, et l'histoire se recentre sur eux de façon très déconcertante, si bien que lorsqu'à la fin on revient sur Cléo pour enfin savoir ce qu'elle est devenue, on s'est lassé de ces détours et on n'a qu'une envie : arriver au terme de ce récit désordonné. le sujet du roman méritait un autre traitement.
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Kittiwake
  05 octobre 2020
Pour Cléo, 13 ans, la danse c'est un moyen de sortir du cadre étriqué de sa vie en banlieue parisienne. C'est aussi pouvoir se rêver autre, sur les marches d'un podium, dans la lumière. Et c'est ce que lui laisse entrevoir Cathy, cette élégante femme qui lui promet un avenir à la hauteur des dons qu'elle a repéré et lui propose donc de tenter de remporter une bourse, délivrée par la fondation Galatée. le leurre est trop tentant, et le piège se referme sur l'ado, qui se retrouve entre les mains de pervers pédophiles. Loin de remporter le jackpot, elle est maintenue dans le circuit, avec espoir à la clé, à condition de présenter à Cathy d'autres gamines dignes du challenge..
Cléo vivra finalement de la danse, ou plutôt survivra, car les paillettes masquent une situation précaire et sans avenir assuré. Et c'est sans compter avec le poids du remords.
C'est la colère qui domine quand on parcourt ces lignes. Si la fondation Galatée est née de l'imagination de l'auteur, ce type de pratiques scandaleuses n'est pas un fable et on a juste envie de hurler pour conspuer les bourreaux et complices d'une telle ignominie.
Multipliant les points de vue, et croisant les destins, des années 90 à nos jours, Lola Lafon écrit un roman poignant avec en filigrane la question du pardon lorsque l'oubli est impossible.
Lien : https://kittylamouette.blogs..
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michfred
  09 novembre 2020
J'ai une petite tendresse pour Lola Laffon, son air de punkette mi-farouche, mi-bravache. J'aime ses luttes, ses colères, sa plume pointue et ses traits qui blessent comme un caillou.
J'avais aimé le très rimbaldien Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s'annonce- tout noir de poésie rebelle, et j'avais adoré La petite communiste qui ne souriait jamais, plus abouti, serré comme un poing vengeur,  précis comme un trait d'arbalète,  à l'os, pas un mot de trop, taillé à vif comme un silex.
 Puis j'ai lu Mercy, Mary, Patty, et j'ai trouvé qu'elle se perdait.
Dans des afféteries de construction, dans un jeu d'emboîtements de récits qu'elle maitrisait mal, l'essentiel était brouillé,  la fraîcheur fanée, le tranchant émoussé. Mauvaise pioche ou vraie fausse route?
Chavirer semble, hélas,  confirmer la deuxième hypothèse.
Chavirer, c'est l'histoire de Cléo,  petite danseuse de banlieue prise au piège d'un réseau pédophile,  (masqué derrière une fondation fantôme qui fait miroiter une bourse- à- réaliser -les- rêves à des petites nymphettes de treize ans),  Cléo qui , de victime, devient recruteuse pour cette fondation fantoche, plaisamment appelée Galatée...
Doublement victime et doublement honteuse.
Il y avait là un sujet non pas original -c'est vraiment dans l'air du temps, hélas!- mais où Lola Laffon, danseuse, féministe, rebelle, pouvait retrouver sa force frondeuse, son art de la frappe.
Eh bien non : le récit se noie dans de courts chapitres superficiels où on suit,   à travers les yeux de personnages secondaires,  tous très  proches du cliché ( le meilleur copain du collège, juif et intello,  la petite amie,  lesbienne et anar, la vieille habilleuse de revue,  maternelle et effacée, et j'en passe...), ce que l'héroïne, rongée par la culpabilité,  semble avoir éprouvé des décennies durant, après cette manipulation destructrice....
En réalité, on ne sonde rien, ni ces personnages terriblement convenus, ni cette héroïne murée dans le silence et une sorte de déni. Ça dure, ça dure,  l'émotion disparaît très vite et  même l' intérêt se lasse et se perd. Reste une belle langue, mais qui ne suffit pas à masquer le vide créé par cette structure,  aussi artificielle que creuse.
Reviens nous, Lola! Retrouve ta poésie noire, ta fronde de David, ton mordant. Et arrête de courir derrière les recettes des romans à la mode! A force de Chavirer, on se noie,  même avec ton talent!
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djdri25
  07 octobre 2020
Cléo, 13 ans, est inscrite à la MJC de son quartier, elle rêve comme beaucoup de jeunes filles des années 1980-1990, de devenir danseuse de modern jazz. Elle y fait la rencontre d'une certaine Cathy représentante de la « fondation » Galatée censée aider des adolescents disposant de capacités exceptionnelles en leur offrant une bourse. Elle fait cette rencontre pour le meilleur, c'est ce qu'elle croit dans un premier temps, mais c'est surtout le pire que cette femme amène dans son sillage.
Le personnage de Cléo est celui d'une jeune fille qui se sent insignifiante au sein de sa famille d'abord ; elle est issue d'un milieu médiocre étriqué, en repli et qui manque vraisemblablement de lumière. Elle ne rencontre pas non plus un franc succès auprès du groupe social représenté dans le roman par le collège et le lycée. Ce manque d'écoute, de reconnaissance, de visibilité va servir sur un plateau les desseins de la « fondation » Galatée. Cathy et sa « fondation » s'immiscent dans sa vie au bon moment. Dans le mythe, Galatée est la statue que Pygmalion façonne à sa manière et dont il tombe amoureux.
La jeune fille est immédiatement éblouie par cette femme et les promesses de gloire qu'elle lui fait miroiter ; Cathy représente la classe, le luxe, l'emmène dans des lieux chics, fastueux et connus du tout Paris et du show business, elle la couvre de cadeaux et d'argent, elle lui fait découvrir tout un univers des paillettes qui participeront à son aveuglement. Tout ceci se fait avec l'assentiment des parents, la jeune fille est dès lors lancée dans la gueule du loup, un réseau de prostitution. Elle est nue face à ces prédateurs, sans bouclier. Tout le monde autour d'elle ferme les yeux.
Les déjeuners auxquels elle est invitée et l'appartement dans lequel elle est accueillie avec d'autres filles sont glauques, la prestation devant le jury ne vient jamais, la bourse elle-même lui est refusée, peut-être plus tard lui promet-on. Pire encore, elle est elle-même chargée par Galatée de recruter d'autres jeunes filles venant de milieux modestes bien sûr ! Et cela plait bien à Cléo qui devient ainsi une vraie vedette au collège. Elle devient une « Cathy » mais culpabilise fortement lorsqu'elle enrôle Betty, l'une de ses amis et d'autres aussi, dans cette galère, elle aide à construire tout un réseau de jeunes filles qu'on mène à l'abattoir. Cette culpabilité va la hanter, elle se transformera en un sentiment envahissant qui fera surgir la question lancinante de l'impossible pardon même à l'âge adulte car ce pardon selon la narratrice ne peut défaire le passé. Puisqu'il s'agit de danse, le corps malmené est lui aussi mise en scène, il souffre tout autant que les esprits, on doit le réparer. Tout est cassé.
Le mérite du roman de Lola Lafon est de pouvoir mettre en lumière des événements dramatiques, sous la forme d'une fiction avec des allers-retours entre passé, présent, futur et toute une galerie de personnages précisément construits gravitant autour de Cléo et mettant en cause le personnage qu'elle incarne ou ses actes passés, chacun à sa manière. Ce sont des amis qui la quittent lorsqu'ils apprennent le scandale qui l'entoure, des amants de passage en lien avec le show business, un(e) grand amour de jeunesse qui ne lui ressemble pas, elle est militante, cultivée, féministe, elle met en cause son rôle de recruteuse mais aussi le silence sur l'affaire et les dommages subis pat les victimes. Les professionnels avec qui elle travaille ont un comportement ambigu, amis parfois mais pas toujours solidaires quand il faut oser parler et agir. Sa famille descendante, notamment sa fille qui admire mais pointe aussi parfois du doigt sa participation en tant que danseuse à l'émission de Drucker.
Ce qui permet de développer ces personnages, leur manière de penser, c'est la construction particulière de ce roman dans lequel chacun des chapitres se centre sur un personnage en entremêlant les époques et les discours. le fil de la narration peut échapper au lecteur : le récit n'est pas linéaire, le lecteur doit reconstituer un puzzle défait. C'est une narration éclatée. Comme si tout avait volé en éclat autour du personnage de Cléo et de ses camarades et que la romancière nous donnait l'occasion de reconstruire les choses en accompagnant Cléo et les autres personnages à chaque chapitre.
Il n'y a pas que le destin des individus qui vacille, c'est toute une société qui chavire ; A Carpentras on profane des tombes, les discours des politiques dénigrent certaines « minorités », les grévistes contestent le pouvoir établi. Les professionnels de la danse font circuler des pétitions dénonçant leurs conditions de travail au sein du showbiz. Bien d'autres événements déstabilisants des années 1980-1990 sont dépeints et construisent la toile de fond du roman.
Ces paroles, ces actes sociaux extériorisant la souffrance sont à l'unisson de ce que vivent de l'intérieur les personnages blessés. A un moment donné la parole doit surgir car c'est le silence qu'on impose aux victimes, qu'elles s'imposent elles-mêmes qui a permis toutes ces destructions et machinations. Les femmes mettront plus de 30 ans après les faits pour s'exprimer sur ce que la « fondation leur a fait subir. » le silence a été aidé par l'indifférence. Ce livre est aussi une réflexion sur le consentement.
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critiques presse (10)
Actualitte   01 février 2021
Chavirer de Lola Lafon fait partie des 36 titres de la dernière rentrée littéraire sélectionnés par les libraires pour le Prix Libraires en Seine 2021. Un grand roman sensible et juste, physique et social, efficace et bouleversant.
Lire la critique sur le site : Actualitte
LeJournaldeQuebec   19 octobre 2020
La Française Lola Lafon est en lice pour plusieurs prix littéraires prestigieux cet automne, avec Chavirer, son nouveau roman.
Lire la critique sur le site : LeJournaldeQuebec
LaCroix   30 septembre 2020
À 13 ans, Cléo a été recrutée par des prédateurs sexuels, avant de devenir rabatteuse à son tour. Un roman sur la culpabilité, la honte, le pardon.
Lire la critique sur le site : LaCroix
LeDevoir   22 septembre 2020
Avec «Chavirer», l’autrice française aborde avec finesse et hauteur violences sexuelles et choc des classes.

Lire la critique sur le site : LeDevoir
LaPresse   17 septembre 2020
Huit mois après Le consentement, de Vanessa Springora, c’est au tour de Lola Lafon de nous entraîner dans les bas-fonds du mouvement #metoo avec son magnifique roman Chavirer.
Lire la critique sur le site : LaPresse
LeMonde   16 septembre 2020
Autour du consentement, des remords et du pardon, l’écrivaine Lola Lafon livre « Chavirer ».

Lire la critique sur le site : LeMonde
LeSoir   16 septembre 2020
Avec « Chavirer », Lola Lafon donne un roman terrible mais nuancé où la prédation sexuelle se nourrit de promesses non tenues.
Lire la critique sur le site : LeSoir
Actualitte   20 août 2020
Dans la continuité de #MeToo, ou encore de l’affaire Gabriel Matzneff, la littérature se déploie autour de ces thématiques. Le dernier roman de Lola Lafon, Chavirer, navigue précisément entre pouvoir et arts, dans le monde de la danse. Des jeunes filles, en proie à des prédateurs, dans un contexte trop particulier.
Lire la critique sur le site : Actualitte
Culturebox   20 août 2020
Dans le sillage de #MeToo et de l'affaire Matzneff, Lola Lafon décortique les mécanismes d'une prédation organisée.
Lire la critique sur le site : Culturebox
LesInrocks   18 août 2020
Avec Chavirer, Lola Lafon met en scène une jeune danseuse abusée par des adultes. Un roman choral et politique.
Lire la critique sur le site : LesInrocks
Citations et extraits (237) Voir plus Ajouter une citation
Charybde2Charybde2   13 septembre 2020
Elle avait traversé tant de décors, des apparences, une vie de nuit et de recommencements. Elle savait tout des réinventions. Elle connaissait les coulisses de tant de théâtres, leur odeur boisée, ces couloirs tortueux où les danseuses se bousculaient, les murs roses et râpés de loges sans fenêtre au lino terni, ces miroirs encadrés d’ampoules, les coiffeuses sur lesquelles une habilleuse disposait son costume, épinglé d’une note de papier : CLÉO.
Un string crème, une paire de collants chair à enfiler sous les résilles, un soutien-gorge semé de perles et de sequins, les gants ivoire jusqu’au coude et les sandales à talons renforcées d’un élastique corail sur le cou-de-pied.
Cléo arrivait avant les autres, elle aimait ce temps-là où personne ne s’affairait encore autour d’elle. Ce silence plat à peine troublé des voix des techniciens qui vérifiaient la bonne marche des éclairages sur scène. Elle ôtait ses vêtements de ville, enfilait un pantalon de survêtement, puis, torse nu, assise face au miroir, entamait ce processus qui la verrait disparaître.
Une demi-heure pour s’effacer : elle versait le fond de teint Porcelaine 0.1 au creux de sa paume, en imprégnait l’éponge en latex, le beige annulait le rose de ses lèvres, le mauve tremblant des paupières, les taches de rousseur sur le haut de ses joues, les veinules des poignets, la cicatrice de son opération de l’appendicite, la tache de naissance sur sa cuisse, un grain de beauté sur le sein gauche. Il fallait demander de l’aide à une autre danseuse pour le dos, les fesses.
Le maquilleur-coiffeur passait à 18 heures, la taille ceinte d’une pochette débordant de pinceaux, il repoudrait le front de l’une, appliquait de l’anticernes sur le bouton d’une autre, retraçant le tremblé d’un trait d’eye-liner ; son souffle mentholé et tranquille caressait les joues, le son caoutchouteux de la gomme qu’il mâchait en permanence tenait lieu de berceuse, les filles somnolaient dans une brume de laque. À 19 heures, le visage de nuit de Cléo était celui de toutes les autres danseuses : une anonyme aux faux cils fournis par la maison, aux joues rosies de fuchsia, aux yeux sauvagement agrandis de noir, des nacres sur les pommettes jusqu’à l’arcade sourcilière. (…)
Cléo et les autres aimaient les deviner derrière le rideau, interprétant le moindre éternuement ou raclement de gorge des spectateurs : tiens, ils étaient nerveux, ce soir.
À peine descendus du car – ils venaient de Dijon, de Rodez, de l’aéroport -, ils prenaient place dans un brouhaha de collégiens, éblouis de reflets, ceux des verres de cristal disposés sur leur table, du cuivre des seaux à champagne, ils s’émerveillaient de la rose blanche dans la transparence d’un vase, de l’empressement des serveurs, des banquettes rouges et des nappes blanches, du marbre veiné du grand escalier. Les hommes lissaient leur pantalon froissé par le voyage, les femmes étaient passées chez le coiffeur pour l’occasion. Les billets rangés dans le portefeuille étaient un cadeau d’anniversaire, un cadeau de mariage, achetés de longue date : une somme qu’on ne dépenserait qu’une fois dans sa vie. L’obscurité se faisait dans la salle, ils l’accueillaient avec des chuchotements ravis, elle dissoudrait soucis, dettes et solitudes. Chaque soir, lorsque Cléo entrait sur scène, la chaleur poussiéreuse des projecteurs la surprenait jusqu’au creux des reins.
Les danseuses surgissaient, parcourues d’un fil de grâce et de cambrure, les bras ouverts, légèrement arrondis, elles redéfinissaient l’horizon, une ligne endiamantée de sourires identiques et laqués, un ensemble de jambes ordonnées, une exubérance froufroutante et pailletée.
À la sortie du théâtre, les spectateurs les croisaient sans les reconnaître, des jeunes filles pâlottes et fatiguées aux cheveux ternis de laque.
+ Lire la suite
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BenedicteNBenedicteN   30 août 2020
Ce n’est pas ce à quoi on nous oblige qui nous détruit, mais ce à quoi nous consentons qui nous ébrèche ; ces hontes minuscules de consentir à renforcer ce qu’on dénonce : j’achète des objets dont je n’ignore pas qu’ils sont fabriqués par des esclaves, je me rends en vacances dans une dictature aux belles plages ensoleillées. Je vais à l’anniversaire d’un harceleur qui me produit. Nous sommes traversés de ces hontes, un tourbillon qui, peu à peu, nous creuse et nous vide. N’avoir rien dit, rien fait. Avoir dit oui parce qu’on ne savait pas dire non.
+ Lire la suite
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Marylou26Marylou26   14 septembre 2020
... ce n’est pas ce à quoi on nous oblige qui nous détruit, mais ce à quoi nous consentons qui nous ébrèche; ces hontes minuscules, de consentir journellement à renforcer ce qu’on dénonce: j’achète des objets dont je n’ignore pas qu’ils sont fabriqués par des esclaves, je me rends en vacances dans une dictature aux belles plages ensoleillées. Je vais à l’anniversaire d’un harceleur qui me produit. Nous sommes traversés de ces hontes, un tourbillon qui, peu à peu, nous creuse et nous vide. N’avoir rien dit. Rien fait. Avoir dit oui parce qu’on ne savait pas dire non.
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le_Bisonle_Bison   20 décembre 2021
L'obscurité se faisait dans la salle, ils l'accueillaient avec des chuchotements ravis, elle dissoudrait soucis, dettes et solitudes. Chaque soir, lorsque Cléo entrait sur scène, la chaleur poussiéreuse des projecteurs la surprenait jusqu'au creux des reins.
Les danseuses surgissaient, parcourues d'un fil de grâce et de cambrure, les bras ouverts, légèrement arrondis, elles redéfinissaient l'horizon, une ligne endiamantée de sourires identiques et laqués, un ensemble de jambes ordonnées, une exubérance froufroutante et pailletée.
A la sortie du théâtre, les spectateurs les croisaient sans les reconnaître, des jeunes filles pâlottes et fatiguées aux cheveux ternis de laque.
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le_Bisonle_Bison   02 novembre 2021
Sa tante : l'accroc voyant sur une robe, la tache qui perdurait. Celle d'une histoire. Toutes les familles étaient tissées d'histoires, qu'un chœur de vies perpétuait. Les histoires-sédiments cimentaient le clan plus sûrement que les naissances et les anniversaires, ces évocations du jour où, de la fois où...
Mais la famille d'Anton était tressée d'une histoire qu'on n'évoquait pas. Pas parce qu'on l'avait oubliée, mais parce que tous la connaissaient. L'histoire était un élément du décor, on savait ne pas s'y cogner. Une histoire trouée de silences embarrassés, dont sa tante était l'actrice principale, même si le rôle qu'elle y tenait était flou, presque effacé.
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Videos de Lola Lafon (61) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Lola Lafon
📚 ARTE Book Club, c’est votre club de lecture par ARTE avec Redek et Pierrot de la chaîne Le Mock.
📚 Pour cette saison, nous avons eu à cœur de vous offrir un nouveau format, une analyse de l’œuvre et cela pour vous donner des clés de lecture. Ainsi dans cette vidéo, vous verrez Redek et Pierrot rendre compte de leur lecture, un résumé pop de l’œuvre et une lecture de Vinora Epp.
Nous espérons que ce nouveau format vous accompagnera dans la lecture de cette œuvre éblouissante qu’est « Chavirer » de Lola Lafon
🔴 Le direct aura lieu sur cette chaîne le 17/06 à 20h20 avec comme invitées Myriam Leroy et Laure Salmona.
Pour aller plus loin, nous vous invitons à écouter : Bookmakers de Richard Gaitet, réalisé par Samuel Hirsch avec Lola Lafon https://www.youtube.com/watch?v=9wfAsWOGdhw&t=0s
A nous rejoindre sur le discord : https://discord.gg/jUmTk4h5
A visiter la chaîne de Redek et Pierrot : https://www.youtube.com/channel/UC2XIqez2q8sk2bd8YcAok5Q
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