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EAN : 9782916130415
51 pages
Editions du Chemin de Fer (29/03/2012)
3.3/5   15 notes
Résumé :
"Gordana n’a pas trente ans. Son corps sue l’adversité et la fatigue ancienne. Le monde lui résiste : rien ne lui fut donné, ni à elle ni à celles et ceux qui l’ont précédés, l’ont fabriquée et jetée là, en caisse 4, au Franprix du numéro 93 de la rue du Rendez-Vous dans le 12ème arrondissement de Paris. Le corps de Gordana, sa voix, son accent, son prénom, son maintien, viennent de loin, des frontières refusées, des exils forcés, des saccages de l’histoire qui écra... >Voir plus
Critiques, Analyses et Avis (7) Voir plus Ajouter une critique
«A Paris, dans le métro, pendant quarante ans ou presque, j'ai attrapé des visages, des silhouettes de femmes ou d'hommes que je ne reverrais pas, et j'ai brodé, j'ai caracolé en dedans, à fond, mine de rien entre Bel-Air et Pasteur, ligne six, aller et retour cinq fois par semaine, comme d'autres eussent crayonné, penchés sur un carnet à spirales.»

Désormais à la retraite, c'est dans ce que l'on imagine être une supérette de quartier, lieu sans beaucoup de charme, que sévit l'imagination de la narratrice qui fantasme quotidiennement sur Gordana, une caissière qui ne vient pas de la campagne mais d'un pays «à l'est de l'Est». Elle est épiée, décortiquée, ouverte au scalpel, épinglée par cette espionne qui la scrute et en jouit, une cliente discrète, comme les autres, en apparence.

«Le corps de Gordana, sa voix, son accent, son prénom, son maintien viennent de loin, des frontières refusées, des exils forcés, des saccages de l'histoire qui écrase les vies à grands coups de traités plus ou moins hâtivement ficelés»
Est-elle si éloignée De Claire dans «Les Pays» Gordana qui «calcule et s'économise, d'instinct pour durer, tenir, surmonter» ?

Et pour accompagner ce texte court mais dense qui fait travailler aussi l'imagination du lecteur, les peintures fortes de Nihâl Marth, qui suggèrent, sans montrer son visage, de quelle pâte est faite celle qui hante ce livre et ceux qui la croisent.

Allez visiter le site des éditions du Chemin de fer qui proposent de bien beaux petits livres qui savent mettre en valeur des textes d'écrivains rares et les artistes peintres qui les illuminent
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Gordona, c'est une caissière de supermarché. Une cliente retraitée lui invente une vie, comme elle le fait pour un fidèle client du vendredi.
le livre en lui-même, d'abord, est petit, très joli, fort bien illustré par Nihâl Marth, une peintre turque. Tout petit bémol, les pages qui suivent le texte, bibliographie et renseignements sur l'auteur et l'illustrateur, sont sur un fond gris sombre, difficiles à lire.
Une maison d'édition que je ne connaissais pas, Les éditions du chemin de fer. Ils semblent spécialisés dans les nouvelles ou très courts romans, tous illustrés. et en consultant leur site (très bien fait de surcroît) je sens que je vais passer une commande.
Mais revenons au contenu. Marie-Hélène Lafon, encore une fois, nous offre de beaux portraits de personnages, auxquels on s'attache, et qu'on croit voir et connaitre.
Le vocabulaire est toujours très bien choisi. J'aime bien sa manière d'utiliser des mots peu usités comme « matutinal, ludion, salmigondis, adamantin…. »
Quant à son style, il me ravit toujours autant. S'y mêlent rigueur, sensibilité, humour, authenticité.
Comme quoi, un tout petit livre peut faire passer un bon moment de bonheur littéraire.
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J'aime l'acuité du regard de Marie-Hélène Lafon. Cette façon de relever les petits détails chez les inconnus qu'elle croise, pour leur inventer des vies. Pas forcément éloignées de la leur. Pas forcément meilleures.
A partir de photos échappées d'un portefeuille, d'une main tendue comme un appel, d'une musique de supermarché qui ramollit le coeur et fait remonter des souvenirs anciens, ce sont «ces vies minuscules» ( Pierre Michon ) que l'auteure aime décrire. Ces vies qui échappent la plupart du temps au regard, tant elles se font discrètes.
J'ai retrouvé dans ce livre, la sensibilité et la poésie du superbe «Mo» paru en 2005 chez Buchet Chastel, et j'ai découvert les peintures de l'artiste turque Nihâl Martli.
Après «Un matin de grand silence» de Eric Pessan et Marc Desgrandchamps, et «Gordana», tout m'incite à poursuivre mon exploration du catalogue des «éditions du Chemin de Fer», que j'ai rajouté à la liste de mes «petits éditeurs» préférés.
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L'inconditionnelle que je suis des textes de Marie-Hélène Lafon (Les derniers indiens, L'annonce, Les pays, Joseph,) a été ravie par ce petit livre très soigné illustré grâce aux reproductions des peintures délicates de Nihâl Marth.
J'ai retrouvé l'écriture travaillée, ouvragée de Marie-Hélène Lafon, une écriture ciselée qui tente d'aller au coeur des gens, de pénétrer leurs silences et leurs non-dits.
La narratrice, Jeanne, retraitée, observe une hôtesse à la caisse 4 du Franprix, 93 rue du Rendez-Vous, douzième arrondissement. Elle scrute cette femme, Gordana, que les gens ne voient pas, pressés qu'ils sont de récupérer leur monnaie et de ranger leurs courses.
Elle dit ce qu'elle voit : la couleur des cheveux, la forme du cou et des seins. « Et que dire des seins. La blouse fermée n'y suffirait pas. Ils abondent. Ils échappent à l'entendement ; ni chastes, ni turgescents ; on ne saurait ni les qualifier, ni les contenir, ni les résumer. Les seins de Gordana ne pardonnent pas, ils dépassent la mesure, franchissent les limites, ne nous épargnent pas, ne nous épargnent rien, ne ménagent personne, heurtent les sensibilités des spectateurs, sèment la zizanie, n'ont aucun respect ni aucune éducation. Ils ne souffrent ni dissidence ni résistance. Ils vous ôtent toute contenance… » Véritable morceau d'anthologie que cette évocation des seins de Gordana !
Ce corps qui souffre dans une position inconfortable des heures durant est celui d'une fille de l'Est, certainement. La narratrice tente d'aller au-delà pour voir et comprendre ce qui se passe derrière l'épaisse carapace des corps.
Et puis, quand elle ne sait pas, elle imagine, brode, fabule et se fait romancière : « J'ai l'oeil, je n'oublie à peu près rien ; ce que j'ai oublié, je l'invente. »
Lorsqu'un homme se présente à la caisse, la narratrice lui donne un nom, une fonction, le met en scène. Grâce au conditionnel qui autorise tout, elle se laisse aller : « L'homme habiterait seul, après un divorce, il aurait quarante-deux ans et pas d'enfants. » Elle précise : « J'invente presque tout de cet homme, je sais son roman par coeur, je le déroule. »
Elle avoue que chaque jour, elle « brode », « mine de rien, entre Bel-Air et Pasteur ; ligne six, aller et retour cinq fois par semaine, comme d'autres eussent crayonné, penchés sur un carnet à spirales. » Et plus elle parle des autres, plus elle se découvre elle-même.
Un texte magnifique sur une femme anonyme, mutique, mystérieuse, de celles que l'on croise chaque jour sans lever la tête, un texte sur les possibilités d'un récit, sur le travail d'un romancier…
Marie-Hélène Lafon nous apprend à voir le monde en le nommant : ses mots, sa phrase ont quelque chose d'organique. D'ailleurs, elle a un rapport « physique » aux mots. L'écriture est un « corps à corps ». Sa langue est sensuelle, charnelle. Celle qui se dit « une travailleuse du verbe » traduit le monde en mots. Elle les utilise comme des bêches, des pioches, des pelles et elle défriche, creuse, retourne, déterre, passe au tamis. Elle se sert des mots pour explorer le monde mais aussi pour le « contenir ». (C'est certainement son livre Chantiers, éditions des Busclats, 2015, qui m'a le plus éclairée sur son écriture). Sa phrase est physique, rythmée, cadencée. le mot se goûte, il est juste, précis. Un autre ne conviendrait pas. Parfois, elle a recours à l'étymologie, la racine, qui dit plus de choses, ou bien elle décortique l'expression toute faite, en tire tout son jus, la met en perspective.
Comme je l'ai dit au début, j'aime le travail de Marie-Hélène Lafon et… je prends tout !
Vivement son prochain livre…

Lien : http://lireaulit.blogspot.fr/
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D'abord, oui, c'est un livre dont on tire une belle jouissance avant même de l'avoir lu, un bel objet éditorial, le rabat, le choix des couleurs, les tableaux de Nihal Marth qui alternent avec le texte.

Ensuite, c'est une nouvelle, donc, avec moi, assez dangereux. C'est vrai que ce qui peut paraitre un tour de force, faire vivre trois personnes en si peu de pages, moi, m'a paru plutôt frustrant, comme un éparpillement inabouti.

Il n'en demeure pas moins que j'ai retrouvé avec plaisir Marie-Hélène Lafon, sa prose tirée au cordeau, son oeil sans apitoiement mais pleine d'humanité sur les petits de ce monde, les obscurs qui, comme les autres, ont leur histoire, qui sont si nombreux et pourtant si inaperçus.
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Citations et extraits (1) Ajouter une citation
Si j’osais, si j’osais vraiment, si j’avais moins de peur et davantage de force, on ne passerait pas par les histoires, le roman la nouvelle, on n’aurait pas besoin de ces détours et méandres charnus, on ne raconterait rien et le blanc monterait sur la page jusqu’à la noyer de silence. On ferait ça, on serait à l'os de l'étymologie, dans le poème des choses nues et réveillées, le vent, les arbres, le ciel, les nuages, la rivière, les odeurs, le feu, la nuit, les saisons. Il s’agirait de restituer un monde, de le donner à voir, mais aussi à entendre, écouter, deviner, humer, flairer, sentir, goûter, toucher, embrasser, à pleins bras, de toute sa peau, page à page pas à pas, comme on marche, et ma place serait là, enfoncée dans les pays et dans la rumination lente du verbe.
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Vidéo de Marie-Hélène Lafon
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