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EAN : 9782714493484
Éditeur : Belfond (20/08/2020)

Note moyenne : 4.46/5 (sur 46 notes)
Résumé :
Je m’appelle Hildegard Müller. Ceci est mon journal.
Le Troisième Reich m’a enfantée. Je suis une oubliée de l’histoire. La seule race que les SS aient créée, c’est la race des orphelins.

Qui est Hildegard Müller ?

Le jour où il la rencontre, l’homme engagé pour écrire son histoire apprend qu’elle a 76 ans, qu’elle sait à peine lire, à peine écrire. Qu’elle ne connaît rien de ses parents, ne se souvient plus guère de son enfance... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (33) Voir plus Ajouter une critique
Kirzy
  22 septembre 2020
*** Rentrée littéraire 2020 #22 ***
La race des orphelins, c'est celle de ces enfants nés dans les Lebensborn, des maternités dans lesquelles les Nazis ont tenté de créer une « race supérieure » de Germains nordiques, des lieux sordides où des femmes racialement sélectionnées donnent la vie à des bébés blonds aux yeux bleus nés de rencontres furtives avec des SS avant de les abandonner au parti. Entre 9 et 12.000 enfants seraient nés dans des Lebensborn allemand, norvégien et même français ( le manoir de Lamorlaye dans l'Oise ). Près de 10.000 enfants aux caractéristiques physiques aryennes ont également été arrachés à leurs parents dans les territoires conquis par les Nazis pour être placés dans ces centres de germanisation.
C'est forcément très intéressant de voir comment un écrivain peut s'emparer d'un sujet aussi puissant et finalement méconnu ( les Nazis ont effacé toute trace de cette folie eugéniste à la fin de la guerre ), et l'occurence, le résultat est ici très impressionnant.
La race des orphelins se présente comme le journal de Hildegarde Müller, née dans un Lebensborn norvégien, aujourd'hui vieille femme en quête de son histoire qui est passé à la trappe de la grande Histoire. Oscar Lalo refuse une forme purement narrative pour faire le choix très pertinent d'un récit composé de bribes, de fragments, chacun sur une page, parfois juste quelques lignes. Cette économie de mots est remarquablement maitrisée, chaque mot à sa place. Ces mots hurlent la mémoire figée de la petite enfance inaccessible, crient les trous béants de ne pas connaître l'identité de ses parents. Les mots se répètent pour dire ils crient l'indicible et l'éternelle culpabilité d'être née de la volonté d'Hitler.
« Dans mon jeu de cartes, mon roi et ma reine ne valent rien. J'ai tout fait pour l'en guérir, pour divorcer de mes parents. Mais on m'oppose un vide juridique : on ne divorce pas du vide. On baigne dedans, comme dans une piscine sans eau.(...) Comme vous le savez, je n'ai pas de légendes à inscrire sous les photos de ma petite enfance. Normal : je n'ai pas de photos. Alors j'ai recours aux images et, tant qu'à faire, à des images absurdes. Ma naissance est absurde. Je suis née sans cordon. Ma piscine sans eau, c'est parce que je suis obligée de sortir d'un liquide amniotique qui n'existe pas. Une déplacée sans placenta. J'ai perdu les eaux. »
Ce roman court et intense sidère et prend aux tripes, et il le fait sans pathos aucun mais avec une charge émotionnelle qui semble pouvoir surgir à tout moment.
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Ladybirdy
  01 septembre 2020
Hildegard Müller est née dans un Lebensborg, conçue pour parfaire aux idées totalitaires d'Hitler durant le Troisième Reich. Elle fait partie de la race des orphelins. Conçue sans amour, née sans amour de parents fantômes, victime du nazisme, porteuse de la honte, du vide, de la culpabilité. Son prénom avec ce H lui fait horreur autant que sa langue autant que tout ce qu'elle porte dans son sang.
Elle fait appel à un scribe afin de l'aider à écrire son journal. Elle sait à peine lire et écrire alors elle donne les images, lui donnera les mots. Ensemble, ils vont extraire les métastases de sa mémoire, il lui lira Kafka le procès, il lui fera voir des films, ensemble images et mots vont s'amalgamer pour éclairer le mur des lamentations des orphelins du Lebensborn.
Véritable coup de coeur pour ce roman d'Oscar Lalo qui plonge dans les ténèbres de ce fait historique peu traité en littérature. Il le fait avec grande humanité à travers de petits textes page après page écrits avec verve, lyrisme et puissance littéraire. Les images affluent comme autant de bombes de l'horreur pour nous faire ressentir toute la souffrance de l'héroïne. Oscar Lalo jongle avec les mots sans jamais lasser mais toujours en procurant un torrent d'émotions. Un livre remarquable et brillantissime.
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hcdahlem
  24 septembre 2020
Coupable d'être née
C'est sans doute l'un des programmes les plus secrets des nazis qu'Oscar Lalo explore dans ce roman, celui des Lebensborn, où des femmes spécialement sélectionnées mettaient au monde des enfants de type aryen.
Pour son second roman, Oscar Lalo n'a pas cherché la facilité. La race des orphelins s'attaque à un dossier sensible, celui des Lebensborn, dont Wikipédia nous apprend qu'il s'agissait de centres conçus par Himmler où «des femmes considérées comme aryennes pouvaient concevoir des enfants avec des SS inconnus, puis accoucher anonymement dans le plus grand secret et remettre leur nouveau-né à la SS en vue de constituer l'élite du futur "Empire de mille ans"».
Hildegard Müller est née en 1943 dans l'un de ces centres. Elle éprouve aujourd'hui le besoin de «cracher sa vie irracontable» et convoque pour ce faire un «scribe» chargé de recueillir et mettre en forme son témoignage. Une tâche des plus ardues, car son dossier est surtout constitué de trous béants. Hildegard Müller ne sait pas grand chose de ses origines, sinon une date de naissance. «Issus de parents interdits, on est orphelins. On naît orphelins. Frappés du sceau de la trahison. Je suis une orpheline dont les parents sont restés lettre morte. Les mots ne peuvent pas vivre avec des lettres mortes.»
Car l'Allemagne, au sortir de la Guerre, a pris soin de faire disparaître les traces de cette folie eugéniste pour laquelle tout avait été pensé et planifié: «On avait droit aux meilleurs soins. Les meilleurs soins selon Himmler, c'est une infirmière après qu'on nous a arraché notre mère. Un plat protéiné dont il composait lui-même le menu. L'industrialisation de notre éducation. La rationalisation de cette industrie du bébé parfait. de l'amour mesurable, quantifiable, identifiable. Un amour théorique. Un oxymore.»
Ce qui fait la force et sans doute la réussite de ce roman, c'est son rythme, son découpage. Construit sur les réflexions d'Hildegard, il est fait de courts chapitres, la plupart n'excédant pas une page et reflétant la difficulté, le tragique de cette histoire: «Peu de lignes par page. Déjà un miracle qu'il y ait ces mots sur ces pages que vous tenez entre vos mains. Vous auriez pu tenir du vide. Mon histoire n'a pas de début. Pas de chapitres non plus. J'ai perdu mon enfance. Ma vie, ce vide.»
Et pourtant il faut bien vivre, essayer de remplir ce vide. Alors Hildegard choisit un mari, un Français qui partage avec elle un passé indéchiffrable. «Savoir que son conjoint n'en sait pas plus que soi est un réconfort. Nous savions notre enfance sans substance. Ensemble, notre passé nous tenait moins froid.» Mais ce passé, à l'heure où la mort rôde, ne peut pas se dissoudre dans un oubli qui signifierait que les bourreaux avaient gagné la partie. Comment dire «plus jamais ça» s'il n'y a pas eu de «ça»? Alors faute de pouvoir retracer le parcours d'Hildegard Müller, on peut essayer de trouver les traces de ses compagnons d'infortune, essayer de savoir ce que sont devenus les autres enfants des Lebensborn. Et tous les autres enfants victimes de guerres
Avec beaucoup de sensibilité et de pudeur, Oscar Lalo nous offre un livre poignant et percutant, un témoignage glaçant.

Lien : https://collectiondelivres.w..
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Eve-Yeshe
  27 septembre 2020
Hildegard Müller a été conçue dans un Lebensborn : une « maternité » où l'on choisissait les parents sur catalogue, pour qu'ils soient des Aryens, les plus purs possible : un père SS, une mère qui répond aux critères, choisie de préférence dans les pays nordiques, notamment la Norvège qui se rapproche le plus de la race pure comme la concevait la folie nazie, construite sur des légendes… On mesurait les parents sous toutes les formes, taille, la hauteur des pommettes (pour éviter toute possibilité de contamination par les Slaves !), la hauteur des oreilles, le nez… il fallait que ces bébés soient parfaits, blonds aux yeux bleus…
Hildegard décide à soixante-seize ans d'écrire son histoire. Elle a réussi à survivre, à se marier avec Olaf, issu comme elle d'un Lebensborn et avoir des enfants mais comme elle sait à peine lire et écrire, elle se confie à un scribe pour retranscrire ce qu'elle ressent.

Une image forte : ces enfants se sont retrouvés dans un couvent qui accueillaient aussi des enfants plus âgés qui avaient survécu à l'enfer des camps et perdu toute leur famille, et ce sont eux qui s'occupaient de ces bébés Lebensborn, leur donnaient le biberon…
J'ai bien aimé la construction du récit que nous livre Oscar Lalo, des petits chapitres, avec parfois des phrases qui se répètent, mais pas tout à fait à l'identique, comme si Hildegard cherchait le mot le plus approprié, la nuance, elle qui nous dit qu'elle sait à peine lire et écrire, qu'elle a appris avec ses enfants.
Un grand merci à NetGalley et aux éditions Belfond qui m'ont permis de découvrir ce livre ainsi que son auteur.
#LaRacedesorphelins #NetGalleyFrance
Lien : https://leslivresdeve.wordpr..
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Frederic524
  23 octobre 2020
Au coeur de cette rentrée littéraire 2020 d'une grande richesse, le roman d'Oscar Lalo « La race des Orphelins » paru aux Éditions Belfond (son second après « Les Contes défaits » en 2016), occupe une place de choix dans le coeur de ces lecteurs. Attardons nous quelque peu sur ce titre, le mot race est en minuscule tandis que celui d'Orphelins commence par une majuscule. Il s'agit ici de signifier que les nazis et leur barbarie n'ont réussis à créer qu'une seule race : celle des Orphelins. C'est un roman poignant, ténébreux, au style d'écriture remarquable. L'histoire qui nous est racontée est celle d'une femme âgée de soixante-seize ans se prénommant Hildegard Müller. Elle n'est sûr ni de son âge, ni de son prénom, encore moins de son nom et de son lieu de naissance. Hildegarde veut se confier « au scribe », nom donné à celui qui est chargé d'écrire cette histoire, son histoire, celle d'une enfant née dans une maternité SS appelée un « Lebensborn ». Il en existait 34 dont 9 en Norvège pendant la Seconde guerre mondiale. Elle ignore tout, ni où, ni quand elle est née. Probablement en 1943. La caractéristique principale des enfants des Lebensrom est de n'avoir été officiellement conçus par personne. Il y a une triple incertitude : la date de naissance, le lieu, l'identité des parents. Hildegard est une énigme, une inconnue et elle porte le poids d'un passé qui la hante. Elle n'a sa place nulle part. Les enfants Lebensrom n'étaient déclarés ni à la mairie, ni à l'église mais uniquement dans des registres qui ont tous été détruits par les bourreaux SS le 30 avril 1945, pendant que l'Allemagne entière brûlait en un gigantesque brasier. Hildegarde dit ainsi que le suicide d'Adolf Hitler tombe le jour de son autodafé. En cas d'adoption, le Reich ne fournissait à la famille d'accueil qu'un seul document, celui qui certifiait que les enfants étaient d'ascendance aryenne. C'est tout. le projet Lebensrom date de 1935 et il a été fondé par Himmler le chef de la SS. Son objectif ultime est à la mesure de la folie de ce régime : remplacer la race inférieure par la race supérieure. Oscar Lalo écrit : « la seule race que les SS aient créée est la race des orphelins ». Hildegard déteste l'initiale de son prénom : le H de Hitler, de Heinrich Himmler, de Heydrich, de Rudolf Hess, de Rudolf Höss. Une enfance volée doublée de la non reconnaissance après guerre de son statut de victime du nazisme. Ils étaient vus comme les fils et filles des nazis. Oscar Lalo écrit cette phrase sublime : « Votre enfance est une flamme étouffée mais jamais éteinte. C'est pour cela qu'elle vous brûle encore ». le roman nous plonge dans une réalité atroce, celle des pouponnières du Reich, celle des Lebensrom, un monde de sélection où les plus fragiles, ceux qui ne correspondaient pas aux idéaux nazis étaient impitoyablement euthanasiés. Comme un écho aux souffrances vécues aux mêmes moment par des millions d'hommes, de femmes, de vieillards et d'enfants gazés dans les camps d'exterminations nazis. Les carences affectives pour ces enfants des Lebensrom étaient incommensurables. C'était un puits sans fond, celui de l'absence totale d'amour maternel et paternel pour ces enfants victimes du nazisme. le retard au niveau psychique, intellectuel étaient criant car les nazis ne pensaient qu'à en faire la future chair à canon pour les garçons et pour les filles, les ventres qui donneront à leur tour des enfants en un maléfique dessein. C'est un sujet peu abordé par les historiens et encore moins par les romanciers et cela fait toute l'originalité du livre d'Oscar Lalo. On est remué, bouleversé, secoué par cette lecture qui nous parle d'un pan méconnu de la Seconde guerre mondiale. le roman est écrit comme un journal où chaque page exprime une idée de Hildegard. L'ensemble se lit très vite. Un fort joli roman sur la recherche de ces origines, l'absence, le manque affectif et la difficile construction de l'adulte qui doit se forger, grandir sans racine, sans amour. Je terminerais par ces mots d'Oscar Lalo, extrait de ce roman : « C'est ça la définition du totalitarisme : quand l'être humain devient superflu ». A découvrir. Un des romans phares de cette rentrée littéraire 2020.
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critiques presse (2)
LeSoir   21 septembre 2020
Avec « Les Contes défaits », son premier roman, Oscar Lalo nous avait âprement séduit. « La race des orphelins » nous affirme, implacablement, que le Suisse est de la trempe des grands écrivains.

Lire la critique sur le site : LeSoir
LeSoir   21 septembre 2020
Avec « Les Contes défaits », son premier roman, Oscar Lalo nous avait âprement séduit. « La race des orphelins » nous affirme, implacablement, que le Suisse est de la trempe des grands écrivains.

Lire la critique sur le site : LeSoir
Citations et extraits (54) Voir plus Ajouter une citation
SofiertSofiert   24 octobre 2020
La haine s'infiltre dans toutes les démocraties. Elles sont aussi fragiles qu'hier. Les causes sont semblables. La race refait surface. Avec sa sale gueule qui prétend que c'est l'autre qui a un sale faciès. Ca peut recommencer. Ca recommence. Ça a recommencé. En pire: pendant la Seconde guerre mondiale, les gens avaient perdu la tête. Aujourd’hui ils ont perdu le cœur.
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hcdahlemhcdahlem   24 septembre 2020
INCIPIT
Je m’appelle Hildegard Müller. Ceci est mon journal. Mon journal a de particulier que ça n’est pas moi qui l’écris. J’ai engagé un écrivain, un scribe ; un traducteur en quelque sorte. Il traduit ma vie en mots. Je parle, il écrit. J’espère qu’il est fidèle. Je me force à l’imaginer car ma vie m’a appris que les hommes ne sont pas fidèles. Alors je vérifie, le soir, quand il me lit ma vie. Si je ne comprends pas, on change. L’idée de ce journal est de comprendre. Je l’ai engagé parce qu’on m’a dit qu’il savait trouver les phrases pour expliquer ceux dont l’enfance s’est coincée très tôt, trop tôt. Pour l’instant, il pose les bonnes questions, c’est-à-dire qu’il n’en pose pas. Moi, je n’ai rien à déclarer. Je n’ai pas encore de bouche. J’ai juste besoin d’une main qui écoute. Une main qui saura écrire ce qu’elle a entendu. Même quand je ne dis rien. Une main qui sache écrire vite aussi, pour ne pas avoir à me faire répéter si les mots sortent. Une main courante. Pour témoigner.

Mon corps n’a pas de voix. Il a tout vécu mais je n’y ai pas accès. Mon corps me sait mais mon corps se tait. Lui aussi me traite comme une enfant. Toutes ces choses qu’il ne dit pas devant moi. Il les dit quand je dors. Parfois, ça me réveille. Alors, il fait semblant de dormir. Et je reste coincée dans ce rêve muet.

J’ai longtemps rêvé que l’histoire de ma naissance exhibe ses entrailles. Quelle que soit l’odeur qui en surgisse. La pire des puanteurs, c’est le silence. Il a fait de moi la figurante de ma vie. Même pas de la figuration intelligente, où l’actrice prononce au moins un ou deux mots. Non, figurante bête. Témoin muette. Cloîtrée dans les cellules de mon corps qui emprisonnent ma mémoire.

Je m’appelle Hildegard Müller. En fait, je crois que je ne m’appelle pas. Ce dont je suis certaine, c’est que mes parents biologiques ne m’ont pas donné ce prénom et que ce nom n’est pas le leur. À vrai dire, c’est tout ce que je sais d’eux.
J’ai soixante-seize ans. Je sais à peine lire et écrire. Je devais être la gloire de l’humanité. J’en suis la lie.

J’ai besoin, avant de mourir, de dire à mes enfants d’où ils viennent, même s’ils viennent de nulle part. Je me dois de leur raconter leur père et leur mère qui sont peut-être frère et sœur. Il paraît que non. Mais je ne crois plus personne. Personne ne m’a jamais crue.

Mon enquête est singulière. Elle patine et me piétine. À chaque fois que je trouve un indice, au lieu de progresser vers la lumière, je m’enfonce dans une nouvelle obscurité. À chaque fois que je crois avoir enfin compris comment j’ai vu le jour, je me prends une succession de nuits. Mes mille et une nuits, c’est pas un conte. Pourtant, j’ai besoin de cracher ma vie irracontable. Je l’ai en travers de la gorge.

J’ai demandé à un libraire le nom d’un écrivain qui sache traduire les silences et les nuits. Il m’a parlé d’un Suisse. Un conteur. Manque de pot : c’est un Suisse romand. Moi qui croyais que tous les Suisses parlaient allemand. Lui, le parle mal. Ça m’a énervée au début. Après, j’étais contente. Pendant qu’il cherche ses mots, moi j’ai du temps pour aller chercher les miens. Ils viennent de tellement loin.

J’appelle mon Scribe Suisse mon SS. J’ai besoin qu’il soit un monstre froid. Une machine. J’appuie sur PLAY et sa main bouge. Un piano mécanique. Sans musique. Un piano à mots. Je mélodise. Il harmonise. Il accompagne mon filet de voix. Il me fait résonner.

J’appelle mon Scribe Suisse mon SS. J’ai besoin de le redire. Pour ne pas m’attacher. Je ne veux pas m’attacher. Je pourrais. Il me respecte. Il me sourit parfois. Comme de la lumière dans ma cave. Je n’ai pas l’habitude.

Je m’appelle Hildegard Müller. Ceci est mon journal. Il y a eu le journal d’Anne Frank et maintenant il y a le journal d’Hildegard Müller. On me l’a lu, le sien. Nous parlons de la même chose. Nous sommes toutes les deux des enfants victimes du Troisième Reich.

Anne Frank écrivait en hollandais. Mon scribe écrit en français. Il y a quelque chose d’insoutenable à écrire en allemand. Je dois m’accoucher ailleurs. Le suisse romand, c’est bien. Du français plus neutre. Mon scribe est là pour me traduire. Pas pour m’écrire. Je ne veux pas être son personnage. Surtout pas un personnage de fiction. Un personnage de fiction est là pour faire rêver ou pour faire peur. J’ai eu trop peur dans ma langue paternelle. Je ne veux plus rêver en allemand. Je veux que mon scribe me traduise en vous. Qu’à un moment donné, vous vous disiez : j’aurais pu être elle.

J’ai fait le choix du français pour me désincarcérer de l’allemand. L’allemand est une langue qui a été torturée par les nazis. L’allemand est la langue des ordres, dont celui d’exterminer et celui de procréer. Beaucoup d’Allemands ont obéi aux deux. Comment, après ça, écrire en allemand la procréation et son cortège d’orphelins ? Comment, après ça, écrire en allemand l’extermination et son cimetière d’orphelins ? Mon scribe me lit « Todesfuge » (« Fugue de la mort »), de Paul Celan. Chaque mot me transperce. Il parle de moi, il parle de nous. Margarete, c’est moi. Sulamith, c’est Anne Frank.
Lait noir de l’aube nous te buvons la nuit
te buvons à midi et le matin nous te buvons le soir
nous buvons et buvons
un homme habite la maison Margarete tes cheveux d’or
tes cheveux cendre Sulamith il joue avec les serpents
Il crie jouez plus douce la mort la mort est un maître
[d’Allemagne
il crie plus sombres les archets et votre fumée montera
[vers le ciel
vous aurez une tombe alors dans les nuages où l’on
[n’est pas serré

Ma petite enfance est un nuage de cendres qui me cache le soleil. La blancheur de mon nuage ne sera jamais blanche. Elle sera toujours vert-de-gris. Sa consistance jamais cotonneuse. Elle sera toujours fumée. Le vert-de-gris est toxique. Mon nuage vert-de-gris plane au-dessus de ma tête où que je sois. Il est gonflé de toutes les larmes de ceux que j’étais censée remplacer. Mon nuage n’a jamais cessé de pleurer sur moi. Ses six millions de larmes ne cessent de me noyer.

Ma petite enfance est un nuage de cendres qui me cache le soleil. Le mur du silence aussi. Il continue de pousser autour de moi. Il justifie ma part d’ombre. Me plonge dans l’obscurité de ma naissance. M’empêche de voir le jour où j’ai vu le jour. Me fige dans le béton de mon éternelle culpabilité. Un béton armé par le Reich. Son armature m’étouffe. J’ai vu tomber le mur de Berlin. Mais mon mur du silence, il est toujours debout.

Sur le mur du silence, l’écriture est ma nécessité. Mais je sais à peine écrire. D’où mon scribe. Le premier jour : Racontez-moi votre vie. Je lui réponds je peux vous raconter ma non-vie. Alors on ne suivra aucun plan. Pour une Allemande, un plan c’est rassurant. Comment on va s’y prendre ? Il me répond c’est un état. Il cite Louis Jouvet : « Une phrase, c’est avant tout un état à atteindre. » Sans cela, il est impossible d’écrire l’enfance volée, violée et, dans votre cas, étouffée. C’est cela, me répète-t-il : votre enfance a été étouffée. Votre enfance est une flamme étouffée mais jamais éteinte. C’est pour ça qu’elle vous brûle encore.

Mon scribe s’est installé chez moi. Il a deux valises de livres. Il croit à la lecture pour ranimer ma mémoire. J’ai de quoi lire jusqu’à la fin de ma vie. Ça me rend heureuse. Même si le sujet de ses livres est plutôt sombre. Il dit que les livres sombres sont souvent lumineux. Il dit que la bibliothérapie et la luminothérapie c’est la même chose : une lampe frontale pour fouiller sa vie. Mais à la vitesse à laquelle je lis, il me faudra plusieurs vies. Ça tombe bien. J’ai envie d’en vivre plein d’autres.

Ma vie est un nœud qu’on ne voit pas. Je suis une détenue laissée en liberté. Une prévenue qu’on ne prévient de rien. Une accusée sans instruction, dans tous les sens du mot « instruction ». On me ressort toujours le même chef d’inculpation : fille de boche. Mais quand je hurle « Prouvez-le ! », on me répond : « La preuve, c’est vous ! » Je suis un élément à charge. Née coupable. Coupable d’avoir été conçue et abandonnée par un fantôme. Son drap serait noir. Toutes les pièces de mon dossier se conjuguent au conditionnel. Ma vie, c’est l’histoire du type qui aurait vu le type, qui aurait vu le type, qui aurait vu le type… Seule certitude : personne n’a vu le type au commencement de cette chaîne infernale. Le type que personne n’a vu était mon père. Au commencement était l’absence. Ma vie, c’est l’absence de début.

La vie, c’est les autres. Pas moi. On m’a souvent interdit leur accès. Sinon pour les surveiller et les trahir, mais ça j’y reviendrai. Ou pas. Je me suis toujours sentie du mauvais côté du rideau de fer. Cette paroi glacée m’entoure où que je sois. Ma vie est jonchée de totalitarismes. Les totalitarismes se suivent. Avec leurs certitudes en béton. Les certitudes des totalitarismes sont le terreau sur lequel poussent les orphelins.

Je suis une orpheline de guerre. J’ai besoin de faire la paix avec mon enfance. La petite. Qui aura duré trop longtemps. Qui dure toujours. Qui est dure toujours. Une orpheline aura toujours l’âge auquel elle a perdu ses parents. Je les ai perdus avant de naître.

Je ne suis pas la seule orpheline. Otto Frank, le père d’Anne, est orphelin de fille. De filles, avec deux s. Fille SS. Margot aussi a été assassinée. Orphelin de femme. Édith aussi. Assassinée. Orphelin d’amis. Hermann, Petronella, Peter et Albert. Tous assassinés. Il se remariera avec Fritzi, une déportée d’Auschwitz, orpheline de mari et de fils. Les orphelins s’unissent, parfois. Ils s’agrippent le cœur. Imbibés de leur solitude que personne ne comprend, ils se savent, les orphelins, ils se boivent. Ils se gouttent à gouttent. C’est leur bouche-à-bouche. Leur survie. La rosée de l’amour quand on n’y croyait plus.

L’amour entre ennemis, ça donne des bébés sales. Comme l’argent sale, après il faut les blanchir. À chaque guerre ses enfants traîtres. Wehrmachtskinder en Allemagne. Krigsbarn
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LadybirdyLadybirdy   31 août 2020
Je suis non seulement fille de l’Allemagne, mais je suis fille de Berlin. Comme Berlin, je suis une ville débris. Une ville dont on a bombardé la mémoire. Une ville dont on a rasé l’histoire. Je suis née ruine. Je respire la poussière. C’est difficile de se construire sur des gravats.
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hcdahlemhcdahlem   24 septembre 2020
Dans le cadre du plan Heu-Aktion, qui prévoyait de faire travailler les indésirables, des dizaines de milliers d’enfants furent déportés dans des industries d’armement. D‘autres indésirables servaient à expérimenter les effets de produits toxiques à Cieszyn ou au Medizinische Kinderheilanstalt à Lubliniec. D’autres étaient stérilisés. La plupart assassinés à Auschwitz ou dans les camps pour enfants de Dzierzaznia et Lódz. Une seule certitude: avec le Lebensborn Programm, quelle que soit l’issue de la sélection, on devenait indésirable. p. 94
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JulitlesmotsJulitlesmots   04 août 2020
Être considérée comme la fille d'Hitler, c'est comme avoir été violée par un impuissant. Un viol sans traces. Un viol par procuration puisque Hitler voulait tout, sauf se reproduire. Un viol commis non par un de ses hommes de main, mais par un de ses hommes de sexe. Un SexeS. Un homme qu'il rêve d'être. Sur lequel il a droit de vie ou de mort. La vie dont je vais résulter. La mort vers laquelle il va le renvoyer. En évitant d'avoir un enfant qui révélerait ses tares, Hitler se multiplie à l'infinie via ses régiments d'aryens triés sur le volet qui occulteront la supercherie.
Avec le Lebensborn programm, Hitler projetait de tirer sa puissance de son impuissance. Je suis née de cette inversion.
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25–09-20
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