AccueilMes livresAjouter des livres
Découvrir
LivresAuteursLecteursCritiquesCitationsListesQuizGroupesQuestions
Rejoignez Babelio pour découvrir vos prochaines lectures
ISBN : 2072689074
Éditeur : Gallimard (19/04/2018)

Note moyenne : 4.23/5 (sur 93 notes)
Résumé :
Lambeau, subst. masc. 1. Morceau d'étoffe, de papier, de matière souple, déchiré ou arraché, détaché du tout ou y attenant en partie. 2. Par analogie : morceau de chair ou de peau arrachée volontairement ou accidentellement. Lambeau sanglant ; lambeaux de chair et de sang. Juan, désespéré, le mordit à la joue, déchira un lambeau de chair qui découvrait sa mâchoire (Borel, Champavert, 1833, p. 55). 3. Chirurgie : segment de parties molles conservées lors de l'amputat... >Voir plus
Acheter ce livre sur

AmazonFnacPriceministerLeslibraires.frMomox
Critiques, Analyses et Avis (36) Voir plus Ajouter une critique
lucia-lilas
  26 avril 2018

Je ne lis pas de témoignages. Si j'ai souhaité lire le lambeau, c'est uniquement parce que je savais que ce texte avait une dimension littéraire. J'ai besoin du filtre de l'art pour m'intéresser au réel. Cela dit, je n'ai jamais pensé que l'art rendait le réel supportable. Bien au contraire. Au fond, ce que je recherche, c'est une lecture, une interprétation de ce réel à l'aune des événements vécus. Quels qu'ils soient. le monde doit se trouver incarné, sans cela, il ne m'intéresse pas.
J'ai donc commencé à lire le lambeau. J'ai peu dormi la première nuit. Je n'arrivais pas à me débarrasser de l'état de stupeur dans lequel le récit m'avait plongée. J'en parlais à des amis. Ils m'assuraient qu'eux ne liraient jamais ce texte. Je voulais aller jusqu'au bout mais j'avoue que les cent premières pages furent terribles. J'ai craint de ne pouvoir poursuivre.
J'ai eu alors l'idée de « croiser » le lambeau avec un autre texte que je possédais et que je n'avais pas encore lu : À contre-courant d'Antoine Choplin. C'est le récit d'une marche le long de l'Isère, de son point de confluence avec le Rhône jusqu'au glacier où elle prend sa source.
J'aime cet auteur, il m'est très familier, je me sens, avec lui, sur la même longueur d'onde. Dans ce récit, il raconte sa marche qu'il rattache à l'acte d'écrire, commente le paysage et les lumières changeantes qui l'enchantent.
J'ai donc, lâchement peut-être, régulièrement, c'est certain, abandonné Philippe Lançon dans sa chambre d'hôpital pour progresser auprès d'Antoine Choplin sur les sentiers longeant l'Isère.
Et en fait, contrairement à ce qu'on peut imaginer, plus j'avançais dans le livre de Philippe Lançon, moins je ressentais la nécessité de m'en échapper.
Était-ce parce qu'on allait vers la « cicatrisation des plaies », vers la « guérison » ?
Non, pas du tout.
Si je restais auprès de Philippe Lançon, c'est uniquement parce qu'il s'était tellement mis à nu que dorénavant, par extraordinaire, rien de ce qu'il disait ne m'était étranger, à moi qui n'avais évidemment jamais rien vécu de semblable. Car au fond, au-delà des événements dont il est question (ai-je le droit de dire « au-delà » dans la mesure où ils sont de l'ordre de l'expérience fondatrice, à l'origine même de ce qu'est devenu l'auteur), c'est la capacité même qu'a Philippe Lançon de se mettre à nu qui m'a saisie. Après de tels événements, on ne peut plus mentir ou se mentir. de la même façon, on fuit les paroles inutiles, le jeu social. Bas les masques. On est au-delà de la mascarade. Comme il le déclare à Proust dans une vigoureuse interpellation : «Mais arrête de jouer au plus fin, tu ne sais pas de quoi tu parles dans ta cage dorée, il te manque quelques degrés dans l'échelle du désastre pour arriver au moment où, sans être artiste, on ne ment plus ! »
Donc, plus je découvrais toute l'humanité de cet homme nu, parlant avec une sincérité absolue, moins je souhaitais le quitter. Non seulement je comprenais ce qu'il disait, mais il devenait un ami : je pleurais à l'évocation de sa douleur et de ses peurs (que faire d'autre?), j'avais envie de serrer dans mes bras et de consoler le petit garçon qu'il était redevenu, parfois même, je dois l'avouer, il m'exaspérait.
Tout en comprenant ses peurs, j'aurais aimé l'entraîner sur les bords de l'Isère, auprès d'Antoine Choplin, le sortir de là. Je les imaginais tous deux marchant et devisant sur l'art, goûtant ici et là l'envolée majestueuse d'une grue ou le spectacle des pentes escarpées d'une montagne.
C'est donc un homme nu que j'ai rencontré dans le lambeau, un homme comme on a rarement la possibilité d'en rencontrer, un homme, comme dirait Rousseau dans le préambule de ses Confessions, « dans toute la vérité de la nature » (même si Rousseau, on le sait, ne s'est pas gêné pour arranger cette nature, mais y a t-il rien de plus humain que cela ?)
Les Confessions s'ouvrent en effet sur une épigraphe tirée de la Satire III du poète latin Perse : « Intus, et in cute » (intérieurement et sous la peau). Il m'a semblé que, autant Rousseau échouait dans son projet de se révéler (mais on lui pardonne, on l'aime tellement), autant Philippe Lançon jouait le jeu - peut-être, sans en avoir vraiment le choix : « comment pourrais-je créer la moindre fiction alors que j'ai moi-même été avalé par une fiction ? »
Il lui fallait, afin de ne pas rester seul sur sa rive et rejoindre lentement le monde de ceux du dehors, analyser le nouveau rapport qu'il allait entretenir avec les autres en tentant de trouver un chemin qui ne pouvait passer que par une introspection, une réflexion vraie et sincère sur ce que les événements avaient fait de lui.
En effet, Philippe Lançon raconte la façon dont il a vécu cette rupture entre le monde d'avant et celui d'après, sa volonté de se protéger du monde du dehors et de rester, sans télévision ni radio, confiné dans sa chambre-cocon de l'hôpital « la chambre était mon royaume et nous y vivions hors du temps », avec une déesse veillant sur lui : sa chirurgienne Chloé, ses anges infirmières et ses gardes armés. Serge, l'infirmier anesthésiste, capable de trouver la veine où piquer et l'infirmière surnommée « La Marquise des anges » assez douée pour refaire clandestinement le VAC (Vacuum Assisted Closure) prennent dans la vie de l'auteur les premières places. le reste du monde est ailleurs, ce sont des étrangers.
Le jour de la grande marche, Philippe Lançon « n'est pas Charlie, [il est] Chloé ».
Quant aux autres, il s'en protège. « La vérité était que tout ce qui n'était pas présent dans cette chambre, là, sous mes yeux, s'éloignait. Je n'attendais rien de ceux qui n'étaient pas là. » « J'avais tissé mon cocon de petit prince patient, suintant, nourri par sonde et vaseliné autour d'un frère, de parents, de quelques amis et des soignants. Je ne voulais plus sortir du cocon, je m'en sentais incapable. La seule idée de quitter l'enceinte de l'hôpital m'effrayait. Ce n'était pas le lieu où j'étais tout-puissant ; c'était le lieu où mon expérience était vivable. »
Il fallait écrire pour dire la douleur, la souffrance, ne rien oublier de ce qui avait été vécu avant, récupérer tout ce qui était récupérable. Les souvenirs, les voyages, les rencontres. Les objets aussi. Si le téléphone portable, le petit sac noir, le bonnet rouille et le vélo vert étaient définitivement perdus, Blue note, le gros livre de jazz, serait retrouvé, abîmé, certes, mais là, et les souvenirs du monde d'avant reviendraient eux aussi, par bribes, pièces isolées d'un immense puzzle impossible à reconstituer à l'identique mais dont les bords finiraient un jour ou l'autre par coïncider, plus ou moins.
De toute façon, l'homme avait changé.
Le monde aussi d'ailleurs, et ce qui faisait rire une bande de grands potaches facétieux devenait presque tabou.
C'était comme ça.
Maintenant, tout ce qui serait vécu par l'auteur n'aurait de sens que par rapport à cette « expérience » terrible à laquelle il lui faudrait trouver un sens. Pas la comprendre. Comment peut-on comprendre l'incompréhensible ? Non, comprendre l'implication qu'elle aurait dans sa vie, l'orientation qu'elle lui donnerait. « Ce qui échappe à mon expérience, ce qui ne peut être traité par elle, ne m'intéresse pas : je n'ai rien à dire ni à penser de ce que je ne peux directement éprouver et décrire. »
Et un jour, peut-être, finir par l'accepter comme faisant partie de soi.
J'ai rencontré un homme. Désormais, rien de ce qu'il dit ne me fait plus peur.
Sa voix va me manquer comme celle d'un ami avec lequel on a passé du temps et qui a fini par rentrer chez lui. Je chercherai maintenant cette voix dans la presse, j'aimerais pouvoir la retrouver aussi dans la littérature et qu'il me parle encore de ses voyages, de ses lectures, des expos qu'il visite avec la sincérité, la sensibilité et la magnifique écriture qui est la sienne.
Ce serait bien de cheminer de nouveau à ses côtés.
Et de le retrouver.
Lien : http://lireaulit.blogspot.fr/
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          648
Kittiwake
  07 juillet 2018
De l'intime à l'universel, car ce récit bouleversant nous ramène à notre fragilité , filigrane qui se laisse oublier si souvent dans le tourbillon de nos occupations aussi indispensables que dérisoires.
Les attentats nous ont tous atteints, par leur injustice, par la profonde débilité d'exécuteurs sous influence, par ces vies brisées pour rien.
Philippe Lançon, c'est Libé, c'est Charlie, c'est une carrière brillante, et un talent d'écrivain, maintes fois attestés par de prestigieuses récompenses.
C'est aussi un matin de janvier, de ceux pour lesquels on se souvient de ce que nous étions en train de faire. Les jambes noires sont venues accomplir leur tâche morbide, nous privant à jamais d'une bande de trouble-fêtes particulièrement nécessaires dans une société toujours plus bâillonnée.
Le propos n'est pas le pardon, ou l'absence de pardon. C'est une magnanimité ou une rancoeur inutiles. de ces ombres massacrantes, ne subsistent des cauchemars et des angoisses lorsque la configuration des lieux rend l'irruption possible. C'est le parcours d'un survivant, miraculé, mais ô combien atteint dans sa chair et dans son esprit. Trois mois de supplices pour la bonne cause dans un service de stomatologie qui doit inventer pour reconstruire ces plaies de guerre, là où la routine rafistole les séquelles des cancers. le doublement patient subit de nombreuses interventions, dans un univers qui lui deviendra familier et dont il adoptera jusqu'au lexique, et constate l'impact de ce drame sur sa place et son rôle que ce soit dans une sphère privée ou professionnelle. Au-delà du journaliste reconnu, c'est en tant que victime que l'on s'adresse à lui.
C'est l'occasion d'une vibrant hommage aux équipes hospitalières, dont il saisit les limites humaines et celles que créent les restrictions budgétaires. Mais jamais malgré la douleur, la dépendance , les échecs, jamais il n'y aura d'hostilité dans les propos. Au contraire.
Le propos est dramatique, mais le ton général est loin d'être plaintif. Il s'agit avant tout de se reconstruire, au propre comme au figuré, sans s'éterniser sur un passé qui de toute façon ne demande pas la permission pour surgir au moment le plus inopportun, ni de se projeter dans un avenir incertain. Chaque jour se nourrit de ses échecs ou s'illumine de ses succès.
Deux alliés fondamentaux accompagnent Philippe Lançon de la chambre au bloc , en passant par les couloirs : Bach et la littérature, restreinte essentiellement à Proust, et Kafka :
« Bach et Kafka : l'un m'apportait la paix et l'autre une forme de modestie et de soumission ironique à l'angoisse. »
Lecture indispensable.

Lien : http://kittylamouette.blogsp..
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          400
montmartin
  18 mai 2018
La veille il est allé au théâtre, il a d'abord été reporter, il est devenu critique par hasard, il travaille à Libération et à Charlie, un petit journal désormais fauché, presque mort, une bande de copains, libres, insouciants il vient d'apprendre qu'il a été retenu pour enseigner la littérature un semestre à Princeton. Nous sommes le 7 janvier 2015. La rapidité du massacre, comme la lave qui a saisi les habitants de Pompéi, une petite salle saturée de sang, de corps emmêlés de poudre, la cervelle de Bernard Maris étalée à côté de lui. Cinq minutes d'horreur qui liquident tant d'années de souvenirs. A la place de son menton et de la partie droite de la lèvre inférieure, un cratère de chair détruite et pendante, un monstre, on ne distingue plus la chair de l'os, une bouillie.
Philippe Lançon nous raconte ses 282 jours d'hôpital protégés par quatre policiers armés, les multiples opérations, tant qu'il y a du bloc il y a de l'espoir. La douleur, il ne peut ni manger, ni boire, ni sourire, ni parler, il est comme un moine trappiste, il communique avec une ardoise et un feutre, il essaye de hiérarchiser ses maux, soutenu et accompagné par les soignants, les amis, la famille,Marilyn Gabriela, les femmes qu'il a aimées, les collègues, il est un élément d'une chaine humaine, celle des tisserands qui vont l'aider à refaire la tapisserie déchirée. Ses blessures sont aussi les leurs. Il est un blessé de guerre dans un pays en paix. Chloé, la chirurgienne, la branche à laquelle comme un naufragé il se raccroche et tout le personnel de l'assistance publique, des gens héroïques qui travaillent avec un matériel fatigué pour un maigre salaire et qui cachent leurs propres blessures. le patient est un vampire, il est égoïste, il n'a que très peu à offrir, tout est tourné vers son combat mental et chirurgical. Il a des sentiments pour ses amis, mais plus d'amour pour personne, il n'est plus possible de relancer la machine à aimer.
Nous partageons son quotidien et toutes les étapes de sa reconstruction, la greffe d'un péroné sur ce qui reste de mâchoire pour combler le déficit d'os. L'arrivée de la nuit, l'heure de l'angoisse où les souvenirs d'enfance et de jeunesse défilent alimentant les rêves ou les cauchemars attenants avec de faux souvenirs et la confusion, heureusement il y a la sonnette d'appel comme un doudou qui tranquillise la vie du patient. Six mois de rééducation à l'hôpital militaire des invalides. Entre les séances de Kiné, il écrit ses articles pour Libération et Charlie. Les livres lus, les films regardés dans la chambre, la musique de Bach, les premières sorties dans les jardins, au théâtre, au cinéma avec toujours deux policiers à ses côtés. le bonheur du premier aliment ingéré par la bouche, un simple yaourt après deux mois d'alimentation exclusivement par sonde, une renaissance , un retour vers la vie. L'inquiétude de devoir quitter l'hôpital, la liberté enfin de marcher seul, sans aide, sans policier, et puis lors d'un séjour à New York l'annonce de l'attaque au Bataclan, des morts, des blessés, et il sent que tout recommence. Et cette question qu'avons-nous manqué ? Que n'avons-nous pas su faire ? Philippe Lançon nous pose cette question, lui il n'a pas la réponse et les balles qu'il a reçues ne la lui donnent pas davantage.
Un livre très intime, parsemé de portraits puissants, les autres malades, tous rescapés d'une horreur, les soignants, les amis, Cabu, Wolinski, Tignous, son frère, ses grands-mères, jamais on n'a senti une telle proximité avec la douleur, l'auteur sait avec un talent rare nous faire pénétrer littéralement dans son corps brisé, mais aussi au coeur du service hospitalier français. Même si parfois on a l'impression de certaines longueurs, mais c'est du vécu de Lançon dont il s'agit, ce livre inclassable ne peut laisser indifférent ni pas sa forme, ni par son fonds.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          302
artemisia02
  04 juillet 2018
Un livre bouleversant qui retrace le parcours de son auteur, journaliste et écrivain, suite à l'attentat de Charlie Hebdo.
Il ne nous cache rien. Il raconte ce tragique évènement et son parcours de reconstruction sans concession.
Il nous livre ses pensées telles qu'elles lui arrivent : son incompréhension pendant que l'attentat se produit puis la réalité qui lui saute aux yeux.
Sa blessure au visage, une blessure de guerre qui va le transformer à tout jamais, et physiquement et psychologiquement.
Malgré la douleur et son état, il reste conscient de ce qui lui arrive et petit à petit il découvre ses propres dommages.
Nous suivons son parcours de plusieurs mois au sein de la Salpetriere et des Invalides. Il nous fait découvrir le monde hospitalier avec lequel il va vivre une partie capitale de sa vie de malade. Un personnel hospitalier, du simple aide soignant jusqu'aux chirurgiens, en passant par beaucoup d'autres métiers, formidables et indispensables. Grâce à ce livre, on peut se rendre compte de leurs dévouements, de leurs aides et de leurs actions.
L'auteur nous fait part de ses pensées , de ses réactions parfois incongrues, de ses doutes, de sa douleur, de ses attentes, de ses différents deuils ( de ses amis, de son visage...), de ses espoirs réalisables ou pas, de sa façon de gérer les évènements.
Un livre dur, en effet il décrit chacun de ses actes de reconstructions physiques avec leurs conséquences bonnes ou mauvaises, leurs échecs, leurs tentatives, les greffes réussies, compliquées, ratées.
Un témoignage bouleversant, touchant, à lire. Un livre dont je ne suis pas ressortie indemne et qui sera encore quelques temps dans mes pensées.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          260
ChatDuCheshire
  01 juillet 2018
Un témoignage sur un drame horrible, être victime d'un acte de guerre à un moment où celui-ci était encore largement imprévisible (Philippe Lançon collaborait certes à Charlie Hebdo mais il n'était pas dans la ligne de mire des islamistes, contrairement à Charb, par exemple), et une belle oeuvre littéraire sur le thème de la reconstruction physique et psychologique.
Philippe Lançon, journaliste culturel à Libération après avoir été reporter notamment de guerre (ses quelques flashes sur cette époque sont particulièrement intéressants tant ils révèlent que tous les ingrédients de la crise actuelle étaient présents en Irak au début des années 90) et collaborateur à Charlie Hebdo, se réveille un beau matin quelque peu indisposé par tout le battage fait autour du fameux "Soumission" de Houellebecq dont on devine, même s'il soutient l'oeuvre, qu'il entretient un sentiment mitigé à son endroit, et, presque sur un coup de tête, décide de se rendre à la conférence de rédaction de Charlie Hebdo avant de rejoindre les bureaux de Libération (quelle a été l'influence inconsciente de cette légère irritation à l'encontre de Houellebecq dans cette décision ? Charlie Hebdo représente tout sauf la soumission...).
Et son destin de basculer. La conférence se déroule comme d'habitude, entre plaisanteries plus ou moins salaces et propos plus sérieux comme une discussion autour de... "Soumission" de Houellebecq. Chacun sait comment cette réunion se terminera, Lançon étant probablement sauvé d'une mort certaine dans l'escalier de sortie par une inspiration subite de vouloir montrer à Cabu un livre de jazz qu'il avait emporté avec lui ce matin-là. Lançon échappera à la mort à bout portant mais le tiers inférieur de son visage fut emporté par les balles tirées dans la salle de réunion, faisant de lui désormais une "gueule cassée".
Dans ce livre Lançon revient longuement sur son parcours de vie et de journaliste qui débouchèrent sur sa présence, ce jour-là, à Charlie Hebdo, le récit de l'attentat (qui occupe un espace juste mais, heureusement, pas prépondérant dans le récit) et, surtout, sur son long parcours hospitalier (pas encore achevé à ce jour, le drame s'étant déroulé le 7 janvier 2015) de reconstruction.
Quel destin étrange... Je dois avouer que, sans doute comme beaucoup, je n'avais jamais encore entendu parler de Philippe Lançon avant d'avoir vent de ce livre. Je ne lis pas Charlie Hebdo et Libération seulement épisodiquement. Lors des innombrables reportages qui furent consacrés au drame, on évoqua surtout les morts - dont plusieurs étaient certes illustres - et guère les blessés. Sans doute cette discrétion fut-elle bénéfique aux blessés qui durant des mois vécurent sous protection policière (les deux policiers affectés à la garde de Lançon "campant" dans le couloir de l'hôpital et allant jusqu'à le suivre, beretta sur charlotte et chaussons, jusqu'au bloc opératoire qu'il fréquenta assidûment). Lançon, un héros de l'ombre, un rôle qu'on devine mal taillé pour l'homme, un séducteur habitué aux salons parisiens et à une vie sociale trépidante.
Il écrivit la chronique de son hospitalisation pour Charlie. Je ne suis pas sûre que j'aurais aimé suivre cette démarche, à chaud et tout de même et nécessairement très auto-centrée dans le cadre des colonnes d'un journal dont la rédaction avait été dévastée. Mais on devine bien sûr que la chose fut nécessaire à sa reconstruction.
Ce livre, par contre, écrit avec le recul et la perspective nécessaires, me semble pleinement justifié. C'est un beau cadeau que Philippe Lançon fait à la fois à la littérature, à lui-même (catharsis par l'écrit) et, surtout, à son lectorat car le ton est juste, sans aucun esprit vindicatif à l'encontre de ses agresseurs mais sincère et honnête dans le même temps. Ainsi Lançon a désormais du mal à réprimer un sentiment de panique lorsqu'il croise une personne "de type" arabe. Peu de gens, même victimes du terrorisme, le confessent tant c'est politiquement incorrect. Pourtant c'est humain et sortir de ce sentiment injustifié apparaît clairement comme faisant partie de son travail de reconstruction psychologique. Quant au récit de la reconstruction physique, notamment l'intégralité de sa machoire inférieure, il est impressionnant même lorsque l'on a une petite habitude du milieu hospitalier. On se rend compte à quel point cette chirurgie réparatrice est empirique même si bien sûr elle a fait d'immenses progrès à la faveur des guerres récentes. Lançon est suspendu aux "fumages" de ses greffes et autres fistules reproduisant à l'échelle minuscule le "trou" initial produit par les terroristes. Son récit est à la fois d'une précision... chirurgicale et évasif dans la mesure où rien ne peut lui être prédit avec certitude sur l'évolution de son état. L'auteur n'est d'ailleurs, à ma connaissance, apparu nulle part physiquement pour la promotion de son livre (en dehors d'émissions de radio non retransmises visuellement). On ne sait donc rien de son apparence actuelle sans trop connaître le pourquoi de cette discrétion. En effet il est beaucoup question d'acceptation et d'appropriation de ce "nouveau" physique dans le livre. Je suppose que le soustraire aujourd'hui de la sphère publique relève d'une démarche de prudence, tout à fait respectable au demeurant et peut-être aussi d'une certaine élégance, quoique je ne m'avancerai pas sur cette piste ne connaissant pas suffisamment l'auteur.
Le livre est traversé de fulgurances et de passages qui sont de petits bijoux d'écriture, suivant un rythme qui fait penser aux élancements que lui produisent ses nombreuses cicatrices et la musique qu'il écoute dans ses chambres d'hôpital, à la Salpêtrière et aux Invalides.
Le seul reproche que je lui ferais est un certain manque de linéarité ou, plutôt, un manque de repères dans sa non-linérarité. le récit se projette régulièrement en avant dans le temps ou revient en arrière et parfois on ne sait plus très bien où l'on en est dans la progression de l'auteur. Je suppose que cela n'indisposera pas un certain nombre de lecteurs mais, personnellement, cela m'a parfois un peu dérangée, ralentissant un peu le rythme d'une lecture passionnante.
Assurément pour moi l'un des livres majeurs de cette année 2018.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          130

critiques presse (5)
LePoint   04 mai 2018
« Ne vous fatiguez pas à lire des livres cette année […], donnez le Goncourt au Lambeau, le plus grand livre de l'année ! »
Lire la critique sur le site : LePoint
LePoint   26 avril 2018
Dans « Le Lambeau », le journaliste et écrivain rescapé de l'attentat de « Charlie Hebdo » fait de la littérature une assistance respiratoire.
Lire la critique sur le site : LePoint
LaLibreBelgique   24 avril 2018
Philippe Lançon, survivant de la tuerie à "Charlie Hebdo", "gueule cassée", raconte sa lente remontée à la vie. Un an, 17 opérations, un récit splendide de ses sentiments.
Lire la critique sur le site : LaLibreBelgique
LaCroix   23 avril 2018
Grièvement blessé dans l’attentat terroriste contre le journal satirique, Philippe Lançon livre un récit impressionnant de l’attaque et de l’enfer qui a suivi
Lire la critique sur le site : LaCroix
LeMonde   12 avril 2018
Philippe Lançon, miraculé de l’attentat contre « Charlie Hebdo », raconte dans « Le Lambeau » ce qu’il a vécu depuis janvier 2015. Magistral.
Lire la critique sur le site : LeMonde
Citations et extraits (55) Voir plus Ajouter une citation
gboss1976gboss1976   16 juillet 2018
En résumé, elle fait attention aux autres, tels qu'ils sont et dans la situation où ils sont. Ce n'est pas si fréquent.

Ma mâchoire détruite avait une gueule de métaphore et ce n'était pas plus mal que ça.

Nous en avions banalement conclu que l'horizon n'est pas fait pour être atteint.
Commenter  J’apprécie          00
PtitgateauPtitgateau   10 juillet 2018
C’est alors, ouvrant les yeux, j’ai vu la grande salle de réveil et sa lumière blafarde, entre jaune et vert, et, les baissant vers le pied de mon lit, au lieu de la rambarde en fer forgé et de la housse de couette, ce drap jaune inconnu sur lequel reposaient deux bras et deux mains bandés, il me fallu quelques secondes pour comprendre qu’il s’agissait des miens, dans ces secondes qui allaient au-delà du lit, tout le reste s’est engouffré, l’attentat et les minutes suivantes, et avec lui les cinquante et un ans d’une existence qui prenait fin ici, dans cette prise de conscience, à cet instant.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          200
Jean-DanielJean-Daniel   03 juillet 2018
Il m’avait fallu atterrir en cet endroit, dans cet état […] pour sentir ce que j’avais lu cent fois chez des auteurs sans tout à fait le comprendre : écrire est la meilleure manière de sortir de soi-même, quand bien même ne parlerait-on de rien d’autre que de soi.
Commenter  J’apprécie          170
Jean-DanielJean-Daniel   03 juillet 2018
Je parlais aux morts bien plus qu’aux vivants puisqu’en ces jours-là, je me sentais proche des premiers, et même un peu plus que proche : j’étais l’un d’eux.
Commenter  J’apprécie          80
Jean-DanielJean-Daniel   03 juillet 2018
Je ne pouvais pas éliminer la violence qui m’avait été faite […] Ce que je pouvais faire en revanche, c’était apprendre à vivre avec, l’apprivoiser, en recherchant, comme disait Kafka, ‘‘le plus de douceurs possibles’’. L’hôpital était devenu mon jardin…
Commenter  J’apprécie          10
Videos de Philippe Lançon (11) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Philippe Lançon
L'émission "Les coups de c?ur" des libraires est diffusée sur les Ondes de Sud Radio, chaque vendredi matin à 10h00. Valérie Expert vous donne rendez-vous avec Gérard Collard pour vous faire découvrir leurs passions du moment !
Gérard et vos libraires préférés vous transmettent leurs passions pour les livres, vous parlent de leurs coups de c?ur du moment et parfois, de leurs coups de gueule et Bien sûr TOUT Y PASSE : Polar, Roman, Bd, Art etc !!!!!!
Toujours à l'affut des dernières petites pépites littéraires ou encore, du roman, qui sera vous rendre heureux, vos librairies se donnent corps et coeur à leur passion, à votre passion, La Lecture et le plaisir de la partager !
Irezumi de Akimitsu Takagi et Mathilde Tamae-Bouhon aux éditions Folio policier https://www.lagriffenoire.com/109544-article_recherche-irezumi.html
Le pays que j'aime de Caterina Bonvicini et Lise Caillat aux éditions Folio https://www.lagriffenoire.com/109875-divers-litterature-le-pays-que-j-aime.html
Obscura de Régis Descott aux éditions Livre de Poche https://www.lagriffenoire.com/15117-poche-obscura.html
Chanson douce de Leïla Slimani aux éditions Folio https://www.lagriffenoire.com/114079-article_recherche-chanson-douce.html
Le lambeau de Philippe Lançon aux éditions Gallimard https://www.lagriffenoire.com/109311-poche-le-lambeau.html
Canicule de Jane Harper aux éditions Livre de Poche https://www.lagriffenoire.com/?fond=produit&id_produit=109545&id_rubrique=363
Sauvage (Suspense Crime) de Jane Harper aux éditions Calmann-Lévy https://www.lagriffenoire.com/?fond=produit&id_produit=109156&id_rubrique=363
Les lois du ciel de Grégoire Courtois aux éditions Folio Policier https://www.lagriffenoire.com/106848-divers-polar-les-lois-du-ciel.html
Moby-Dick ou le Cachalot de Herman Melville et Rockwell Kent aux éditions Gallimard - collection Quarto https://www.lagriffenoire.com/110386-divers-litterature-moby-dick-ou-le-cachalot.html
On se souvient du nom des assassins de Dominique Maisons aux éditions Points https://www.lagriffenoire.com/?fond=produit&id_produit=109543&id_rubrique=363
Les Cygnes de la Cinquième Avenue de Mélanie Benjamin aux éditions Livre de Poche https://www.lagriffenoire.com/103936-divers-litterature-les-cygnes-de-la-cinquieme-avenue.html
La culture décontractée !!!!! ABONNEZ-VOUS A NOTRE CHAINE YOUTUBE ! http://www.youtube.com/user/griffenoiretv/featured (merci) La boutique officielle : http://www.lagriffenoire.com
#soutenezpartagezcommentezlgn Merci pour votre soutien et votre amitié qui nous sont inestimables. @Gérard Collard @Jean-Edgar Casel
+ Lire la suite
autres livres classés : attentatsVoir plus
Acheter ce livre sur

AmazonFnacPriceministerLeslibraires.frMomox

Autres livres de Philippe Lançon (2) Voir plus




Quiz Voir plus

QUIZ LIBRE (titres à compléter)

John Irving : "Liberté pour les ......................"

ours
buveurs d'eau

12 questions
71 lecteurs ont répondu
Thèmes : roman , littérature , témoignageCréer un quiz sur ce livre
. .