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Michel Lee Landa (Traducteur)
EAN : 9782081218758
332 pages
Flammarion (08/09/2008)
4.05/5   65 notes
Résumé :

“Le propos est simple : élucider le paradoxe qui veut que la contestation des valeurs bourgeoises débouche sur le renforcement inégalé de cette classe sociale. (…) Il n’est pas un théoricien qui n’ait été influencé par ces analyses au cours des vingt dernières années.” Pascal Bruckner, Le Nouvel Observateur.
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Critiques, Analyses et Avis (8) Voir plus Ajouter une critique
Succédant à la publication du livre « Un refuge dans un monde impitoyable » (1977) qui montrait que l'importance de la famille ne cessait de décliner depuis un siècle, « La culture du narcissisme » (1979) explore les changements psychologiques induit par la modification progressive de la nature du référent de notre civilisation. La plupart des transformations analysées dans ce livre, qu'elles se déroulent dans la sphère psychologique individuelle, familiale, scolaire ou professionnelle, semblent avoir pour origine commune la modification progressive du référent de l'autorité (royauté, prêtrise, patriarcat) vers une nouvelle forme qui en constitue l'usurpation (oligarchie bureaucratique).


Cette transformation du référent de l'autorité accompagne le développement de la société industrielle et l'essor de l'économie dite capitaliste. Comme le précise Christopher Lasch, son intention n'est pas de dénoncer « une vaste conspiration contre nos libertés » car « toutes ces actions ont été entreprises en pleine lumière et, dans l'ensemble, avec de bonnes intentions. » Il s'agit d'un changement de l'ordination signifiante sous laquelle vécurent puis naquirent des hommes qui, tout en ayant été désiré des hommes eux-mêmes, n'est pas sans susciter ensuite des conséquences par eux inattendues. Tel est le désir.


Les valeurs et les modes de fonctionnement utiles dans une société du manque deviennent obsolètes à l'ère de l'abondance. Des injonctions sociétales inédites prennent progressivement place, qui remplacent le souci de la modération par l'injonction à répondre davantage aux assauts de ses pulsions. Alors qu'au début du siècle dernier, Freud recevait en analyse des individus fortement réprimés, la structure psychologique dominante se transforme progressivement. Il s'agit de celle de l'homme hypermoderne qui est de moins en moins névrosé mais qui, perverti dès le plus jeune âge par des incitations et des allusions répétées à la nécessité de jouir sans entrave, peut même entrer en des moments psychotiques qui ont été repérés par d'autres sous les désignations de pathologies du pré-schizophrène ou de cas-limite. La « libération » propre à ces temps, localisés aux années 1970, correspond donc en réalité à une régression symbolique qui se réalise à l'envers de la résolution du complexe d'Oedipe, ses trois temps étant successivement constitués la structure incorporée du langage de la psychose (indistinction, règne du réel), de la perversion (relation duelle et scopique, règne de l'imaginaire) puis de la névrose (tentative d'établir une relation trine dans le règne du symbolique).


Plutôt que de parler d'individus hypermodernes, Christopher Lasch préfère parler de personnalités narcissiques, de « Narcisses contemporains ». Il en profite pour mettre fin aux confusions qui règnent autour de cette notion. Non seulement celle-ci est souvent confondue avec l'égocentrisme, encourageant les analyses qui confondent la cause et l'effet et qui attribuent à un culte de la sphère privée une évolution qui relève en réalité de sa désintégration mais de plus, le terme de narcissisme, banalisé et vidé de son sens, se trouve souvent dévoyé.


La psychanalyse distingue un narcissisme primaire d'un narcissisme secondaire. le narcissisme primaire se constitue avant que le sujet ne puisse se reconnaître comme image objectivée, et donc comme potentiel objet pour un autre objet, et il vise au rassemblement des différentes sensations corporelles en un ensemble unifié. Ce rassemblement s'établit sous l'influence de la parole maternelle qui, une fois les besoins apaisés, continue de parler à son enfant pour leur plaisir. Ces moments au cours desquels la parole maternelle se soutient des états de satisfaction du corps propre sont les fondements les plus anciens du narcissisme. Ils fixent une image du corps dans le sens où la découverte symbolique d'une parole où se soutient non le besoin mais le désir permet une mobilisation d'organes privilégiée. le narcissisme secondaire intervient lors de la phase du miroir : l'objet n'est plus alors un ensemble d'organes mais le moi lui-même qui peut se constituer d'une manière d'autant moins contrainte que le narcissisme primaire aura été assuré de ses fondements. Si le narcissisme primaire est défaillant, erratique, le moi du second temps narcissique devra trouver compensation dans l'intériorisation d'un surmoi tyrannique. le credo de la libération des moeurs par la diffusion du mantra « il est interdit d'interdire » conduit donc à terme à des résultats opposés à ceux qui étaient initialement recherchés :

« […] le déclin de l'autorité, institutionnalisée dans une société ostensiblement permissive, ne conduit pas à un « déclin du surmoi » chez l'individu. Il encourage, au contraire, le développement d'un surmoi sévère et punisseur qui, en l'absence d'interdictions sociales faisant autorité, tire la plus grande part de son énergie des impulsions agressives et destructrices émanant du ça. »


Le surmoi des Narcisses est peut-être excessivement développé et tyrannique, mais leur moi est au contraire rapiécé, flottant sur le fil des générations sans savoir où se trouve vraiment sa place, et s'il existe même une place à laquelle se raccrocher. Une crise spirituelle est en cours, remarque Christopher Lasch : la déliquescence du symbolique semble ne pouvoir se résoudre autrement que par l'espoir d'un millénarisme religieux technologique qui poursuivrait le travail de « déclin du sens du temps historique – et en particulier l'érosion de tout intérêt sérieux pour la postérité ». Incapable de s'identifier à sa postérité (parce que celle-ci pense n'avoir plus rien de valable à transmettre), incapable de participer au mouvement historique (parce que seules les qualités de l'immédiateté sont valorisées), le Narcisse contemporain ne sait plus vraiment de quoi il est constitué, quel est le désir qui le maintient en vie et qui confère à son existence sa saveur particulière. Contrairement à l'usage communément admis de l'expression de personnalité narcissique, celle-ci ne désigne pas une personnalité possédée par l'amour de soi ; elle désigne plutôt l'expérience « d'un sentiment d'inauthenticité et de vide intérieur » qui peut certes susciter des comportements autocentrés à l'extrême – par besoin de se ressaisir d'une image toujours susceptible de disparition. Soumis aux aléas d'un surmoi tyrannique et d'un moi fantomatique, le Narcisse contemporain oscille entre rêves de grandeurs et aspirations démentes, entre désespoir et abattement profond. Ses moyens psychologiques sont infiniment inférieurs aux fins qu'il se propose et dans la disjonction qui se produit, entre rêve et réalité, c'est bien souvent la réalité qui pâtit.


Christopher Lasch décrit les principaux domaines de la vie qui, s'ordinant à une nouvelle primauté signifiante impulsée par une génération, se transforment et finissent par formater les générations suivantes, pour peu qu'il ne leur soit jamais fait connaissance des modalités de vie antérieures. Dans le monde professionnel, le travail est subordonné à son corollaire, la consommation. le monde politique se spectacularise, la vérité devenant une valeur moindre remplacée par la crédibilité. Les événements de la vie moderne eux-mêmes tombent en déliquescence, devenus images d'images sans référent, devenus événements isolés, insolites, sans veille et sans lendemain, comme l'écrivait Walter Benjamin lorsqu'il faisait remarquer « qu'une faculté qui nous semblait inaliénable, la mieux assurée de toutes nous fait maintenant défaut : la faculté d'échanger nos expériences ». Dans la vie familiale, les principes de l'éducation sont devenus de plus en plus mous, favorisant le désengagement éthique des parents au profit d'un sentimentalisme laissé au hasard et entérinant le transfert des compétences parentales vers l'institution. « Or, l'amour sans discipline n'est pas suffisant pour assurer la continuité entre les générations dont dépend toute culture » et au contraire « cela favorisera le développement d'un surmoi sévère et punitif fondé, en grande partie, sur des images archaïques des parents, jointes à des images d'un moi grandiose. Dans ces conditions, le surmoi consiste en introjections parentales au lieu d'identifications. Il présente au moi un idéal démesuré de la réussite et de la renommée, et il le condamne avec une extrême férocité si celui-ci ne parvient pas à l'atteindre – d'où les violentes oscillations dans l'estime de soi que l'on trouve si souvent dans le narcissisme pathologique ». Les relations entre les sexes perdent de leur sens dans l'atomisme consommatoire et dans le dénigrement des vertus associées au travail et à la famille. le temps de la vieillesse ne peut survenir. « Dans une société où la plupart des gens ont du mal à accumuler expériences et connaissances (sans parler d'argent) en prévision de leur vieillesse, les spécialistes de la « croissance » règlent le problème en incitant ceux qui ont dépassé la quarantaine à se détacher de leur passé, à entamer de nouvelles carrières, à se remarier (« divorce créatif »), à se trouver de nouveaux violons d'Ingres, à voyager sans bagage et à ne s'arrêter nulle part. Ce n'est pas un moyen de croître, mais d'organiser sa mise hors d'usage. »


Le nouveau signifiant qui a commencé à régner dans le monde occidental après la seconde guerre mondiale (et dont témoigne très bien par exemple Herbert Marcuse dans Eros et Civilisation) cherche l'avènement d'un nouveau paternalisme dont le nom serait : bureaucratie. « le nouveau paternalisme n'a pas remplacé la dépendance personnelle par une rationalité bureaucratique, comme presque tous les théoriciens de la modernisation (à commencer par Max Weber) l'ont cru, mais bien par une nouvelle forme de sujétion à la bureaucratie. » Cette bureaucratie s'empare de fonctions de plus en plus larges autrefois dévolues au cercle de la vie personnelle, ceci dans un souci d'uniformisation. Diantre ! commençons-nous naïvement à penser : nous pourrons nous amuser tandis que nous délèguerons les tâches usantes à quelque institution. « En prolongeant le sentiment de dépendance jusque dans l'âge adulte, la société moderne favorise le développement de modes narcissiques atténués chez des gens qui, en d'autres circonstances, auraient peut-être accepté les limites inévitables de leur liberté et de leur pouvoir personnels – limites inhérentes à la condition humaine – en développant leurs compétences en tant que parents et travailleurs. »


Christopher Lasch écrira plus tard, dans une postface publiée en 1991 : « Notre meilleur espoir de maturité émotionnelle semble […] dépendre du fait que nous reconnaissons avoir besoin de personnes qui restent cependant distinctes de nous-mêmes et refusent de se soumettre à nos caprices, du fait que nous reconnaissons être dépendants d'elles ». Pour nous extraire de la domination du nouveau signifiant qui s'est mis à courir les rues avec une vigueur toute renforcée depuis quelques décennies, Christopher Lasch nous invite à commencer par prendre de la distance avec certains des fantasmes qu'il engendre et qui contribuent à en renforcer le règne, tel par exemple le fantasme de l'homme qui se réaliserait lui-même en toute indépendance – fantasme transhumaniste par excellence. Au contraire, l'homme dépend de tout : il dépend des circonstances, il dépend des autres, il dépend même des mots, c'est dire. le narcissisme redevient juste lorsque chacun se reconnaît comme inscrit dans une lignée être biologique, culturelle, sociale, dont il est responsable et qu'il responsabilise à son tour. Si les chimères peuvent parfois être utiles pour se procurer un frisson d'évasion, dans le fond, nous les abandonnerions sans hésiter si un peu de vie non médiée pouvait nous éclater à la figure par surprise.
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Publié initialement en 1979, cet essai passionnant de Christopher Lasch n'est pas du tout une analyse de plus de l'égocentrisme ou de l'égoïsme, mais une étude de la façon dont l'évolution de la société et de la culture américaine, en particulier depuis les années soixante avec le règne des sociétés multinationales et le culte de la consommation, ont contribué à transformer la structure de la personnalité de l'homme américain - et par extension occidental -, avec des traits de caractère narcissiques de plus en plus développés (narcissique devant être compris au sens psychanalytique du terme).

Dans un monde perçu comme un endroit dangereux et terrifiant, avec la menace nucléaire, l'épuisement des ressources naturelles, le désastre écologique annoncé, croire en l'avenir est devenu difficile, d'autant plus que les medias, rapportant de manière arbitraire les désastres du monde, renforcent le sentiment d'insécurité et de discontinuité de l'histoire.
En parallèle, la perte d'expertise et d'autonomie de l'individu dans le travail avec le développement des grandes entreprises, la compétition accrue dans le travail (où ce qui compte désormais est moins la compétence que l'habileté dans les relations interpersonnelles), le déclin de l'autorité parentale en partie usurpée par l'école et surtout par les grands moyens de communication, l'érosion de la transmission et du lien avec le passé, la prolifération des images dans notre «société du spectacle», le développement d'une civilisation dominée par les apparences, le culte de la consommation, les désirs infantiles stimulés par la publicité, créent une faille béante entre le vide d'une routine quotidienne largement vide de sens et la frustration née de désirs de consommation et de gratification immédiate impossibles à assouvir.

«De fait, le narcissisme semble représenter la meilleure manière d'endurer les tensions et anxiétés de la vie moderne.»

Avec l'érosion de la crédibilité des figures d'autorité, et en particulier la figure paternelle, avec l'envahissement de la sphère privée par les forces de domination organisées, le nouveau Narcisse - soumis aux pressions de la peur de vieillir et de mourir, de la fascination pour la célébrité, à l'obsession de sa propre représentation, soumis à la peur de la compétition, au déclin de l'esprit de jeu, à la détérioration des relations entre hommes et femmes, et à la banalité de la vie quotidienne - vit dans un état de désir inquiet et perpétuellement inassouvi ; il est assailli par l'anxiété et par un sentiment d'inauthenticité et de vide intérieur, et se refugie dans un détachement cynique pour être moins vulnérable à ces pressions qui l'assaillent.

«Vivre dans l'instant, et pour soi-même, devient la préoccupation dominante.»

Voici en quelques mots un début d'aperçu (très partiel) de cet essai extrêmement riche, toujours très pertinent et sainement dérangeant, qui dresse un portrait pessimiste de l'homme occidental contemporain ayant renoncé à transformer le monde, avec une critique en creux d'une gauche américaine qui se trompe de cible, et de mouvements radicaux n'ayant pas cessé de mener des batailles périmées, face à un capitalisme particulièrement agile pour récupérer et exploiter toute frustration et désir potentiel que recouvre un combat, y compris ceux des mouvements contestataires.
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La préface de ce livre le place sous l'invocation de Marx et de Freud, références obligées d'un intellectuel de gauche des années 70, un rapprochement que certains percevront avec amusement. Il annonce que le monde américain vit une crise où « la société bourgeoise semble avoir épuisé sa réserve d'idées créatrices » ; que « la crise politique du capitalisme reflète une crise générale de la culture occidentale » ; que « celle-ci, dans sa décadence, a poussé la logique de l'individualisme jusqu'à l'extrême de la lutte de tous contre tous, et la poursuite du bonheur jusqu'à l'impasse d'une obsession narcissique de l'individu par lui-même ».

Admettons, avec le regard de 1979, la proximité d'une crise du capitalisme, et voyons dans cette crise la responsabilité du narcissisme. Les premiers chapitres évoquent l'Adam Américain, le Moi impérial, l'Âge thérapeutique, « l'homme psychologique de notre temps », le repli sur la sphère privée, etc. Mais le narcissisme ? On attend la définition annoncée p 65 : « Il importe d'être précis sur le plan théorique concernant le narcissisme, d'abord parce que l'idée peut être facilement manipulée à des fins moralisantes, mais aussi parce que le considérer comme synonyme de tout ce qui est égoïste et désagréable contredit l'évidence historique. Les hommes ont toujours été égoïstes, et les groupes toujours ethnocentriques ; on ne gagne rien à affubler ces traits d'un masque psychiatrique ». Mais non, pas de définition. On va lire des attaques contre le flou des autres usagers du narcissisme et décliner ses variants : narcissisme primaire, secondaire, tertiaire, narcissisme de l'enfant et du malade, narcissisme selon Freud et Durkheim, personnalité narcissique de notre temps. Rien de précis ne vient et pour simplifier, le narcissisme et sa culture sont remplacés par le Narcisse, au masculin singulier majuscule. Ce dernier trouve le succès partout : « Si Narcisse attire l'attention des psychiatres pour certaines raisons, ce sont ces mêmes raisons qui lui font atteindre des positions en vue, non seulement dans les mouvements “de prise de conscience” et dans les autres mouvements religieux ou parareligieux, mais aussi dans les grandes entreprises, les organisations politiques et la bureaucratie gouvernementale » (p 81).
Il y a beaucoup à lire, de bonnes pages et d'autres peu convaincantes, sur l'évolution capitaliste de la présentation des névroses, sur « publicité et propagande », la politique comme spectacle, le sport et l'industrie du divertissement, l'éducation comme marchandise, ou la révolution sexuelle : « Le célèbre rapport Master et Johnson sur la sexualité féminine ne fait qu'accroître cette angoisse : les femmes y sont présentées comme sexuellement insatiables, dotées d'une capacité orgasmique telle qu'elles paraissent littéralement infatigables » (p 306). En réalité, le livre de ces auteurs (La réponse sexuelle), précis et quantitatif, décrit l'absence de phase réfractaire chez la femme et non une sexualité insatiable. La déformation de Lasch rappelle le débat sur la jouissance rapporté — avec humour chez les anciens — dans la légende de Tirésias. Mêmes déformations sur le féminisme où se confirme que Narcisse, « rongé par ses propres appétits », est un homme. D'autres chapitres sont surprenants : le capitalisme comme paternalisme (p 343) : « La plupart des méfaits discutés dans ce livre ont pour origine une nouvelle forme de paternalisme, qui s'est développée sur les ruines de l'ancienne, celle des rois, des prêtres, des pères autoritaires, des esclavagistes, et des grands propriétaires terriens ». Voilà qui met la transition culturelle plutôt loin en arrière. Surprenante aussi sa conception de l'authenticité (ibidem) : le capitalisme « a donné naissance à une nouvelle culture, la culture narcissique de notre temps, qui interprète l'individualisme prédateur de l'Adam américain dans un jargon à résonances thérapeutiques ; celui-ci vante le solipsisme plutôt que l'individualisme, et justifie l'absorption en soi-même comme “une prise de conscience” révélant une véritable “authenticité”. Ou encore la peur de vieillir : “Pour les Américains, le 40e anniversaire symbolise le début de la fin”.

Lasch surprend par sa méthode plus que par sa thèse. On attend d'un historien contemporain ou d'un sociologue des faits, généralement datés et quantifiés. On ne trouve rien de précis dans ce livre. Les citations sont nombreuses mais concernent généralement les personnes (name dropping) sans référence à leurs écrits. On y trouve aussi des notes de bas de page et de fin de livre, et encore des italiques, des guillemets, puis des phrases en retrait et petits caractères dont on ne sait si elles sont la pensée de l'auteur ou des extraits de ses lectures. Mon édition (Champs Essais 2006) est suivie d'une postface apologétique de 20 pages, datée de 1991, où Lasch se défend d'avoir écrit une jérémiade et revient sur sa thèse sans apporter de nouvelle précision. de fait, pour que le narcissisme soit la cause unique de si nombreuses conséquences, il est préférable qu'il soit vaguement défini.

Bref, je suis déçu par cette lecture et ne la recommande pas. Mon erreur était de prendre Lasch pour un historien sociologue et son livre pour un argumentaire. C'est un chroniqueur prolixe, ce qu'on appelle en 2020 un influenceur. Un sujet voisin est traité avec brio en deux fois moins de pages par Charles Taylor, où “Le malaise de la modernité” remplace “La culture du narcissisme” avec trois thèmes dominants, l'individualisme, la technologie et la bureaucratie, suivis d'une éthique de la représentation de soi.
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Pour comprendre comment une société profondément malade affecte psychologiquement un individu, « La culture du Narcissisme » est un ouvrage essentiel. le caractère actuel de l'oeuvre est par ailleurs à peine croyable : écrit en 1979, il aurait pu être publié hier !
Ce livre met des mots sur la personnalité de l'individu narcissique moderne, en retraçant l'évolution pris par la société capitaliste de consommation contemporaine. Il permet de diagnostiquer les maux qui habitent chacun d'entre nous, et ce n'est pas une introspection des plus agréables. Je dresserai ici le portrait psychologique de l'individu narcissique laschien.
Narcisse est caractérisé par son repli dans la sphère privé et personnel : il ne voit le monde qu'en fonction de lui-même. Les synonymes du narcissisme au sens de Lasch sont égocentrisme et individualisme.
Ainsi, il est radicalement déraciné, et à un rapport au temps particulier. Alors qu'autrefois, les gens avaient conscience de leur héritage et de leur appartenance, et qu'ils prenaient à coeur leur devoir de transmission à la postérité, Narcisse est complètement détaché de l'Histoire, sa vie est une singularité temporelle et sa perception du temps est discontinu. Il ne se sent ni lié au passé, ni au futur. Il est profondément nihiliste, car il ne croit souvent en rien qui le transcende : ni une religion, ni une cause, ni une idée, ni une philosophie.
Par conséquent, il a une peur maladive de vieillir, et encore plus de mourir. Il entretient un culte de la jeunesse et du changement, et a horreur de la maturité et de la stabilité. le développement et la mobilité sont au centre de ses préoccupations, par peur de la stagnation.
Narcisse se place dans une optique de conservation et de protection personnelle absolue. Ainsi, il a beaucoup de mal à s'engager pleinement dans quoi que ce soit, notamment dans les relations amicales et amoureuses. Les relations interpersonnelles qu'il entretient servent uniquement ses intérêts, à savoir principalement la reconnaissance et l'admiration. Il craint la dépendance et la trahison. Cette protection de soi passe également par l'impossibilité du « lâcher-prise » qu'on peut trouver via l'art, la religion ou la sexualité.
Narcisse est individualiste, agit et pense en fonction de ses intérêts. Produit de la société de la consommation, il est insatiable et vit pour voir ses besoins immédiatement satisfaits. Il recherche la reconnaissance et l'admiration d'autrui, d'où une fascination pour la célébrité.
Narcisse observe une surveillance accrue et anxieuse de lui-même, joue un rôle superficiel en société, porte une attention maladive aux détails de son caractère (ce qui n'est, selon l'auteur, pas équivalent, à une auto-analyse calme de soi).
Face à une perte de sens dans son travail et dans sa vie quotidienne, Narcisse tente d'échapper à l'inauthenticité de sa vie par le détachement ironique, la désinvolture et la démythification, tout en ne changeant rien à leur condition. Cette distanciation rassure Narcisse et le conforte dans sa supériorité et sa sophistication intellectuel face à un environnement qui, dans les faits, le domine complètement.
Narcisse est avant tout profondément nihiliste : il ne croit plus en rien. Les progrès scientifiques ont permis progressivement d'expliquer l'inexplicable, et ont entrainé dans le même temps le déclin de la religion (« Dieu est mort », disait Nietzsche au XIXe siècle). Plus récemment, le sens de la patrie et de l'attachement à l'histoire a drastiquement chuté, et très peu d'occidentaux seraient aujourd'hui prêts à sacrifier leur vie au nom d'une nation plus grande qu'eux. La famille et les communautés se disloquent également : autrefois plusieurs générations cohabitaient dans une grande demeure, située dans un village où tous les habitants entretenaient des liens forts ; désormais, les générations les plus anciennes meurent à petit feu dans des maisons de retraite, les plus jeunes partent étudier ailleurs, et les parents divorcent de plus en plus. Narcisse, ne pouvant plus s'attacher à quelques croyances ou principes que ce soit, se replie sur sa propre personne, et cherche à tout prix à affirmer au monde entier qu'il existe, dernière certitude à laquelle il peut se raccrocher.
Lasch n'incrimine pas l'individu moderne : il condamne la société et le sens pris par l'Histoire. L'individu est déterminé par les conditions objectives et matérielles, et ne peut échapper aux évolutions socio-économico-culturelles lorsque sa personnalité se construit. Lasch ne donne pas véritablement de remède à ces maux contemporains, excepté à la fin du livre : « Les meilleures défenses contre les terreurs de l'existence sont les conforts simples de l'amour, du travail et de la vie familiale qui nous relient à un monde indépendant de nos désirs et répondant pourtant à nos besoins. » (p.388), mais ces remèdes sont justement ceux desquels Narcisse est privée par sa pathologie. La première étape de la guérison est certainement la compréhension et l'acceptation des symptômes.
J'exprimerai néanmoins quelques réserves sur les analyses psychanalytiques de l'auteur, que j'ai souvent mal digéré (l'enfant narcissique a peur de sa mère car elle aurait castré son père avec son « vagin plein de dents » …). Je tiens également à signaler que j'ai préféré la première partie de l'ouvrage à la seconde. Dans la seconde partie, Lasch rejette en bloc l'Etat providence et l'intrusion de l'Etat dans les moeurs, ce qui s'entend tout à fait, mais critique parallèlement l'incitation à la pratique sportive et au soin ; critiques qui, selon moi, sont infondées et n'aboutissent pas forcément à la dégradation de la famille dépeinte par l'auteur.
Cet ouvrage reste néanmoins un coup de coeur, pour avoir changé mon regard sur la société, sur les individus modernes, sur moi. L'auteur signe de merveilleuses pages sur le déracinement historique, la peur de vieillir, la société de consommation, le travail, le marquis de Sade et la société du désir.
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Alors là, une véritable claque... découvert via une chaine Youtube philo, je suis tombé sur une véritable bombe.

Christopher Lasch explique (toujours de manière précise et sourcée) l'origine du malaise contemporain. Freud avait entamé ce travail dans "Malaise dans la civilisation", Christopher Lasch finit le boulot avec un pamphlet de sociologie historique absolument explosif.

Il y présente un portrait qui peut faire peur, car on s'y reconnait tous un peu : Narcisse, c'est un peu chacun de nous.

Comment sommes-nous devenus si centrés sur nous-mêmes, désinvestis du groupe et névrosés ?

C'est ce que Christopher Lasch nous propose de comprendre.

Un essai brillant, à lire et à relire.
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Citations et extraits (21) Voir plus Ajouter une citation
La critique de la “privatisation”, bien qu’elle continue à maintenir en éveil le besoin d’une existence plus communautaire, devient fallacieuse alors que diminue la possibilité d’une authentique vie privée. Il se peut qu’à l’instar de ses prédécesseurs, l’Américain contemporain se montre incapable d’établir aucune sorte de vie commune, mais les tendances à la concentration de la société industrielle moderne n’en ont pas moins sapé son isolement. Ayant livré ses compétences techniques aux grandes entreprises, il ne peut plus pourvoir lui-même à ses besoins matériels. La famille perd non seulement ses fonctions de productions, mais même certains aspects de sa fonction de reproduction ; hommes et femmes ne parviennent plus à élever leurs enfants sans l’aide d’experts certifiés. L’atrophie des anciennes traditions d’autonomie a érodé notre compétence à conduire les affaires de notre vie quotidienne dans un grand nombre de circonstances, et nous a rendus dépendants de l’Etat, de la grande entreprise et autres bureaucraties.
Le narcissisme représente la dimension psychologique de cette dépendance. Malgré ses illusions sporadiques d’omnipotence, Narcisse a besoin des autres pour s’estimer lui-même ; il ne peut vivre sans un public qui l’admire. Son émancipation apparente des liens familiaux et des contraintes institutionnelles ne lui apporte pas, pour autant, la liberté d’être autonome et de se complaire dans son individualité. Elle contribue, au contraire, à l’insécurité qu’il ne peut maîtriser qu’en voyant son « moi grandiose » reflété dans l’attention que lui porte autrui, ou en s’attachant à ceux qui irradient la célébrité, la puissance et le charisme. Pour Narcisse le monde est un miroir ; pour l’individualiste farouche d’antan, c’était un lieu sauvage et vide qu’il pouvait façonner par la volonté.
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Loin de considérer le passé comme un fardeau inutile, je vois en lui un trésor politique et psychique d'où nous tirons les richesses (pas nécessairement sous forme de "leçons") nécessaires pour faire face au futur. L'indifférence de notre culture envers ce qui nous a précédés - qui se mue facilement en refus ou hostilité militante - constitue la preuve la plus flagrante de la faillite de cette culture. L'attitude qui prévaut aujourd'hui, aussi enjouée et dynamique qu'elle paraisse, tire son origine d'un appauvrissement narcissique du psychisme, ainsi que d'une incapacité à distinguer nos désirs selon la satisfaction qu'ils nous donnent. Au lieu d'en juger par notre propre expérience, nous laissons les experts définir nos besoins à notre place ; après quoi nous nous étonnons que ceux-ci semblent incapables de jamais nous assouvir.
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Et pourtant, de nombreux ex-radicaux ont eux-mêmes embrassé la sensibilité thérapeutique dans les années1970. Rennie Davis abandonne le radicalisme politique pour suivre Maharaj Ji, le gourou adolescent. Abbie Hoffman, l’ancien chef des Yippies, décide qu’il est plus important de rassembler ses esprits que de mouvoir les multitudes. Son associé d’antan, Jerry Rubin, lorsqu’il atteignit l’âge terrible de trente ans, se trouva confronté à ses peurs et à ses anxiétés secrètes ; il déménagea alors de New York à San Francisco, et se mit à acheter – avec des revenus apparemment inépuisables – tous les produits offerts par les supermarchés spirituels de la côte Ouest. […]
Dans ses mémoires, modestement intitulées Grandir à trente-sept ans, Rubin témoigne des effets salutaires du régime thérapeutique. Après avoir négligé son corps pendant des années, il se donna « la permission d’être en bonne santé », et perdit rapidement quinze kilos. Nourriture diététique, jogging, yoga, saunas, chiropraxie, acupuncture lui donnèrent l’impression, à trente-sept ans, « d’en avoir vingt-cinq ». Sur le plan spirituel, ses progrès se révélèrent tout aussi satisfaisants et indolores. Abandonnant son armure protectrice, son sexisme, sa « manie de l’amour », il apprit « à s’aimer suffisamment soi-même pour n’avoir pas besoin d’un autre pour se rendre heureux », et parvint à comprendre que sa politique révolutionnaire cachait un « conditionnement puritain » qui provoquait parfois en lui un certain malaise, à cause de sa célébrité et des avantages monétaires qu’elle lui valait. C’est apparemment sans efforts psychiques épuisants que Rubin a réussi à se convaincre « qu’il n’y a pas de mal à goûter les bienfaits de la vie qu’apporte l’argent ». […]
Pourtant, cet « énorme auto examen » donne peu d’indications touchant la compréhension de soi auquel il serait parvenu sur le plan personnel ou collectif. Sa conscience de soi demeure embourbée dans les clichés de la libéralisation des mœurs. Rubin examine « la femme en lui », son besoin de se faire une conception plus tolérante de l’homosexualité et son envie de « faire la paix » avec ses parents, comme si ces lieux communs apportaient des révélations difficilement acquises sur la condition humaine. […]
Comme tant d’anciens radicaux, Rubin n’a fait que substituer des slogans thérapeutiques en vogue aux slogans politiques de naguère, qu’il utilise dans l’un et l’autre cas sans tenir compte de leur signification.
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Dans la mesure où travailler ne représente guère plus qu'une agitation sans grande signification, (..), le salarié cherche à échapper au sentiment d'inauthenticité qui en résulte en créant une distanciation ironique par rapport à sa routine journalière. Il tente de transformer le rôle qu'il joue en une évaluation symbolique de la vie quotidienne, et se réfugie dans la plaisanterie, la moquerie, le cynisme.
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Qu'ils soient conservateurs ou radicaux, les critiques du système éducatif s'accordent sur un point essentiel : les critères d'excellence intellectuelle sont, par nature, élitistes. Les radicaux attaquent l'enseignement tel qu'il est pratiqué, parce qu'il perpétue une culture littéraire démodée, un mode de penser « linéaire » lié à la chose écrite, qu'il s'efforce d'imposer aux masses. Dans cette perspective, les efforts effectués pour maintenir un bon niveau d'expression littéraire et de cohérence logique ne serviraient qu'à maintenir dans l'ignorance la vaste majorité de la population. Ainsi, sans le vouloir, en matière d'enseignement, le radicalisme fait écho au conservatisme. Ce dernier postule que les gens du peuple ne peuvent espérer maîtriser l'art du raisonnement ou parvenir à s'exprimer clairement ; les familiariser de force à l'enseignement secondaire ou universitaire aboutit inévitablement à l'abandon des critères intellectuels rigoureux. Les radicaux adoptent, en réalité, le même point de vue, mais justifient l'abaissement des niveaux d'enseignement, étape nécessaire sur la voie de l'émancipation culturelle des opprimés.
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Christopher Lasch et le Progrès, 1991. En anglais.
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