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Critique de batlamb


batlamb
  10 janvier 2020
« L'aurore s'élève bleuâtre, cherchant la lumière dans les replis de satin du crépuscule, comme, moi, je recherche la bonté, excité par l'amour du bien »

À lire ceci, on pourrait croire que les Chants de Maldoror célèbrent l'Idéal romantique exprimé ici par la jeunesse et l'aurore. Mais le personnage de ces chants dit simplement adieu à sa vie antérieure, quand il était encore un autre, fraîchement embarqué dans le fleuve de l'existence : l'autre est amont. Maldoror, lui est déjà désabusé : « je sens déjà que la bonté n'est qu'un assemblage de syllabes sonores ; je ne l'ai trouvée nulle part ». Le romantisme s'évanouit comme un rêve désuet, et l'aurore n'éclaire plus que la voie du mal. D'où peut-être ce nom de Maldoror, personnage mis en scène par Isidore Ducasse, devenu pour l'occasion (et pour la postérité) Lautréamont. Cette diffraction du sujet lyrique semble contredire le passage où il affirme (en anticipant inconsciemment l'arrivée imminente de Rimbaud et de son « je est un autre ») : « Si j'existe, je ne suis pas un autre. Je n'admets pas en moi cette équivoque pluralité. Je veux résider seul dans mon intime raisonnement. L'autonomie… ou bien qu'on me change en hippopotame. »

Voilà qu'un animal impromptu débarque pour emporter aussitôt la pensée du poète vers des rivages exotiques, probablement ceux de l'Uruguay natal. Une folie bestiale échauffe l'esprit comme dans la moiteur tropicale et menace en permanence la cohérence de la parole poétique. Les animaux foisonnent, surtout ceux qui peuplent les océans. Les pages sont striées de sillages d'ailerons de requins et de baleines, surmontant des tourbillons de poissons, des crabes tourteaux… et surtout des poulpes, un animal fétiche dont les ventouses se plaquent sur l'humanité pour en aspirer ce qu'elle a de plus monstrueux, et le porter à son plus haut degré.

Maldoror, se veut « pilleur d'épaves célestes ». Il trouve sa subsistance dans le naufrage de l'Idéal. Et il y contribue, en abattant les marins rescapés qui parviennent à se rapprocher du rivage. Ces marins pourraient représenter les auteurs romantiques comme Lamartine ou Byron, car leurs textes sont pastichés et parodiés à l'envi par Lautréamont, pour des résultats emplis de cruauté, qui en évacuent les complaintes sentimentales. Maldoror se vante d'avoir décapité sa conscience, et se veut désormais inhumain. Il se place à dessein à l'écart de ses semblables, du côté de l'océan, dont il cherche à venger la beauté souillée par le contraste que l'homme forme avec lui : « le plus ironique contraste, l'antithèse la plus bouffonne que l'on ait jamais vue dans la création ».

Il faut noter que jusqu'à une période pas si ancienne, l'océan et ses monstres marins étaient source d'une horreur métaphysique, en tant qu'avatars du chaos primitif ayant précédé la Création. En étant dévoré par un de ces monstres, on sortait du royaume de Dieu et on perdait non seulement sa vie mais aussi son âme.

Or, cette âme, Maldoror la vend au « vieil océan », envisagé comme la demeure du prince des ténèbres, lors d'une ode passionnée. Il ressort de cette communion avec les abîmes transformé en monstre tentaculaire : un poulpe géant qui vampirise un Créateur corrompu par ce contact impie*. Vidée de son sang, l'âme divine est abandonnée « au crabe de la débauche, au poulpe de la faiblesse de caractère, au requin de l'abjection individuelle, au boa de la morale absente, et au colimaçon monstrueux de l'idiotisme ! »

Ayant recrée Dieu à son image, Maldoror est laissé libre de contempler l'océan, en tant que son idéal propre. Ce dernier est décrit comme un « grand célibataire » « éternellement fécond ». Il n'engendre que lui même, en continu et à l'infini. Au chant 2, ce paradoxe devient une union contre nature entre Maldoror et la femelle requin, reflet fidèle de la férocité du premier. Les corps unis sont « emportés par un courant sous-marin comme dans un berceau », annonçant la naissance de l'hybride homme-poisson qui sera décrit au chant 4, comme un corps rêvé.

L'océan ayant montré la voie, c'est tout le règne animal qui fusionne avec Maldoror, dans des cohabitations inconfortables, visant toujours à éloigner du corps humain, y compris de sa langue. Car la langue de Lautréamont est boursoufflée par des phrases d'une longueur aussi asphyxiantes qu'une plongée vers les abysses. On y trouve un lexique fantaisiste, pillant parfois des termes savants, voire des descriptions entières dans des ouvrages zoologiques. Le choix de certaines éditions accentue l'étrangeté fondamentale de cette poésie, en laissant subsister quelques fautes d'orthographe de l'édition initiale, comme autant de verrues sur cette langue contrefaite.

La métamorphose devient peu à peu la norme, comme au début du chant 5, où un homme changé en scarabée roule en une boule monstrueuse les restes de la Circée moderne responsable de sa transformation, devant d'autres victimes en forme d'oiseaux, parmi lesquelles un homme à tête de pélican qui ne déparerait pas à côté de la Toilette de la mariée de Max Ernst, et dont la description est un exemple (modéré !) des bizarreries lexicales de Lautréamont : « beau comme les deux longs filaments tentaculiformes d'un insecte ; ou plutôt, comme une inhumation précipitée ; ou encore, comme la loi de la reconstitution des organes mutilés ; et surtout, comme un liquide éminemment putrescible »

Mon rapprochement avec Max Ernst n'est pas innocent, tant l'imagination chaotique de Lautréamont influença les surréalistes. Toutefois, ses méthodes de distorsion des formes établies, de collages et de citations parodiques des romantiques peuvent tout aussi bien constituer un embryon du post-modernisme. Lautréamont anticipe, se joue de tout, même de l'avenir… Mais, comme le crabe, il le fait avec le sérieux du pince sans rire. Il refuse le « sourire stupidement railleurs de l'homme à la figure de canard », qui incarne à ses yeux l'antithèse de la poésie : « rien n'est risible dans cette planète. Planète cocasse mais superbe ».

* précisons que la monstruosité d'Isidore Ducasse est pathologique. Elle a vocation à contaminer ses victimes pour les rendre étrangères à elles-mêmes. C'est sans doute pourquoi, une fois les Chants de Maldoror achevés, il s'acharna, durant les derniers moments de sa courte vie à réécrire les aphorismes de certains moralistes, Pascal notamment, pour disloquer le sens pessimiste de leurs maximes et leur faire « chanter l'espoir ». Avec ces Poésies, Ducasse aboutit ainsi à un résultat qui n'est pas forcément moins vrai que l'original, et procure plus de réconfort, dans une accumulation de sentences fidèle à sa poétique de l'excès, bien qu'elles se décident finalement à encourager l'humanité au lieu de la maudire. La voie du bien est retrouvée à la faveur d'une ultime métamorphose.
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