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ISBN : 2843449332
Éditeur : Le Bélial' (19/04/2018)

Note moyenne : 3.79/5 (sur 35 notes)
Résumé :
Musicien noir sans grand talent, le jeune Charles Thomas Tester vivote à Harlem en cette année 1924. Il pousse la chansonnette dans les rues pour un public de Blancs amateurs de jazz, et, à l'occasion, fait des petits boulots. Un jour, il croise le chemin de Robert Suydam, un occultiste qui l'engage pour jouer chez lui contre une somme faramineuse. Pourquoi ? Quels sont les buts de l'excentrique Suydam ? Va s'ensuivre une plongée dans l'étrange pour Tester, qui en s... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (15) Voir plus Ajouter une critique
nebalfr
  05 juin 2018
NO LIVES MATTER

L'impressionnante (et quelque peu effrayante, à vrai dire) vague de publications lovecraftiennes ou para-lovecraftiennes-truc de ces dernières années a pu emprunter bien des avatars, mais un sans doute attire plus particulièrement l'attention : la relecture critique de l'oeuvre du gentleman (eh ?) de Providence, à l'aune d'une Amérique (notamment) qui change, espérons-le, mais n'a en tout cas longtemps pas assez changé. de fait, l'accent mis sur les côtés les plus déplaisants du personnage – son racisme et son antisémitisme au premier chef, on parle aussi de sexisme et d'homophobie même si ces questions appellent peut-être des réponses davantage nuancées –, maintenant que sa biographie est plus assurée et que les silences gênés de certains de ses anciens éditeurs ne sont plus de mise, a assez logiquement débouché sur des textes, peut-on encore parler de pastiches, qui inscrivent/révèlent (peut-être avec des guillemets ?) dans le corpus lovecraftien même les hantises, les phobies, les haines, les absences de l'auteur, qui n'en manquait certes pas. Ceci avec plus ou moins de pertinence, et plus ou moins d'intérêt – car l'idée critique, aussi solidement étayée soit-elle par les faits les plus affligeants de la biographie ou de la bibliographie de Lovecraft, et pertinente à maints égard, ne suffit pas forcément à faire un bon récit, si elle peut suffire à faire un bon pamphlet.

Assez récemment, je vous avais ainsi causé de la Quête onirique de Vellitt Boe, de Kij Johnson, qui, à l'heure de #MeToo entre autres, féminisait (et diversifiait ?) une oeuvre lovecraftienne cruellement lacunaire, et c'est peu dire, en matière de personnages féminins, en adoptant le prisme des Contrées du Rêve et en le dépouillant au passage d'une certaine immaturité fondamentale. Cependant, je n'avais pas été vraiment convaincu : un bon personnage et un propos juste n'avaient pas suffi à m'emballer, car j'avais bien trop le sentiment d'une autrice oubliant de raconter quelque chose derrière son message.

Le même éditeur, le Bélial', a récidivé plus récemment, mais dans le cadre de sa belle collection « Une heure-lumière » cette fois, avec La Ballade de Black Tom, novella de Victore LaValle (dont c'est le premier texte traduit en France, sauf erreur) bardée de prix, qui revisite la (mauvaise) nouvelle « Horreur à Red Hook » à l'heure entre autres du mouvement Black Lives Matter ; c'est un fait, le rêve de Martin Luther King ne s'est pas exactement réalisé, et il y a encore bien du boulot – je laisse Mr Ice-T vous expliquer tout cela, ici, là, et encore ailleurs. Victor LaValle, auteur afro-américain, revient ainsi sur une nouvelle de Lovecraft notoirement raciste, en adoptant le point de vue des Noirs (mais pas seulement). En ce sens, la démarche me paraît assez proche de celle de Kij Johnson – mais, à mes yeux, le résultat est cette fois bien plus convaincant, et le livre, orné comme d'hab' d'une belle couverture d'Aurélien Police (woop-woop !) (…) (pardon) (mais y a un lien) (si si) (voyez plus haut) (aheum), le livre disais-je est cette fois tout à fait recommandable et même bien plus que ça sans doute. Penchons-nous donc sur ce texte très intéressant, dédié « à H.P. Lovecraft, avec tous mes sentiments contradictoires ».

THE RACISM AT RED HOOK

Mais il nous faut donc partir de la nouvelle de Lovecraft « Horreur à Red Hook » – dont la (re)lecture est fortement recommandée avant ou pendant ou après la lecture de la novella de Victor LaValle : celle-ci n'est pas à proprement parler « incompréhensible » sans cela, mais, le jeu littéraire étant affiché sans la moindre ambiguïté, la méconnaissance du texte source risque de faire passer à côté d'un certain nombre de choses d'un intérêt non négligeable.

Écrite les 1er et 2 août 1925, « Horreur à Red Hook » est publiée dans le numéro de janvier 1927 de Weird Tales. Et c'est une période charnière pour Lovecraft – dont le mariage improbable avec Sonia Greene prend vite l'eau, tandis que son séjour à New York, de merveilleux, devient cauchemardesque, et tout cela n'est probablement pas pour rien dans le tournant que connaît parallèlement la production littéraire de Lovecraft, avec une nouvelle écrite un an seulement après « Horreur à Red Hook », mais autrement réussie : « L'Appel de Cthulhu », qui inaugure la phase la plus enthousiasmante du corpus lovecraftien. À l'époque, si je ne m'abuse (je crois qu'il y en a quelques exemples dans A Weird Writer in Our Midst), « Horreur à Red Hook » s'attire quelques louanges dans « The Eyrie », le courrier des lecteurs du fameux pulp, mais Lovecraftlui-même ne se faisait guère d'illusions sur ce texte, qu'il jugeait lui-même « pas très bon », et la critique ultérieure a été unanime à ce propos, et plus vigoureuse ; de fait, ce texte est atrocement mauvais…

Il a pourtant sa célébrité. On en a fait « la nouvelle la plus raciste de Lovecraft ». Elle est assurément raciste, horriblement raciste ; cependant, si cette réputation fait sens dans le cadre de la novella de Victor LaValle (qui n'a certes pas choisi son sujet au hasard), je ne suis pas certain qu'elle soit vraiment très pertinente dans l'absolu. Déjà parce qu'il y a un certain nombre d'autres textes lovecraftiens horriblement racistes – même sans se livrer à un absurde concours de « la nouvelle la plus raciste » (et encore, je m'en tiens ici à la fiction – la poésie et les essais et la correspondance, je vous raconte même pas) ; on peut citer par exemple « La Rue » (un pamphlet d'une stupidité abyssale), ou la (ridicule, à ce stade) révision « La Chevelure de Méduse » (même s'il semblerait que, pour cette dernière, les torts soient partagés avec la « commanditaire », Zealia Bishop) ; probablement aussi « Arthur Jermyn », un chouia moins mineur… mais aussi des textes bien plus connus, lus et relus et à bon droit car brillants, tels « Le Cauchemar d'Innsmouth »… ou, oui, « L'Appel de Cthulhu ».

En fait, j'ai le sentiment que cette approche (encore une fois, en dehors du cadre spécifique de la novella de Victor LaValle) peut avoir quelque chose d'assez pernicieux, lié peut-être à une forme de puritanisme très américaine, s'offusquant parfois de la façade sans chercher vraiment dans le fond. « Horreur à Red Hook » a gagné cette réputation de « nouvelle la plus raciste de Lovecraft » parce qu'elle est ouvertement, frontalement raciste – l'auteur en pleine crise, à mesure que son séjour new-yorkais se prolonge, s'y livre notamment à une navrante litanie des maux d'ordre quasi médical imputés au melting-pot du quartier de Red Hook (associé à Brooklyn où il vivait), dans une nouvelle outrée, explicite, débordant de peur et de haine pour ces immigrés clandestins qui suintent dans les rues, une menace pour les « Norvégiens aux yeux bleus » (putain, Howard-chou, quand même...), avec dans leurs valises leurs rites impies et sanglants d'une antique et blasphématoire sorcellerie.

Mais, à tout prendre, « L'Appel de Cthulhu » ne raconte pas forcément autre chose (et à vrai dire beaucoup d'autres textes d'autres auteurs de la même époque) – simplement, enfin, non, pas si simplement, justement, Lovecraft a cette fois maquillé son propos en narrant une histoire bien plus inventive, de portée philosophique plus saisissante et c'est peu dire, et bénéficiant d'une construction admirable, parfaite, l'ensemble constituant un vrai chef-d'oeuvre. Mais si le racisme de « L'Appel de Cthulhu » est moins « visible » (même si le repérer ne demande pas exactement un effort considérable – dès la première page, c'est assez clair), il n'en est pas moins présent – et c'est bien pourquoi, dans le registre des relectures contemporaines, les idées de certains me navrent, qui s'affichent simplement désireux d'expurger cette nouvelle en particulier de tel ou tel mot qui fait tache à l'occasion (ce « mot en N... » qu'il ne faut plus prononcer aux États-Unis, même pour dénoncer le racisme) ; mes excuses, mais même en rayant tous les vilains mots de cette nouvelle, elle demeurera raciste – géniale, mais raciste. On peut refuser de la lire si l'on y tient, ne pas aimer voire détester Lovecraft en raison de son racisme est ma foi une raison tout à fait valable de ne pas l'aimer voire de le détester et ses écrits avec, mais, clairement, ce n'est pas un petit retouchage cosmétique qui en changera la portée.

Or la relation entre les deux nouvelles (rédigées avec seulement un an d'écart, donc) me paraît instructive. « Horreur à Red Hook », j'en suis persuadé, a quelque chose d'un brouillon de « L'Appel de Cthulhu ». Seulement, prise isolément, même en mettant à part la question du racisme (ce qui n'est certes pas évident), c'est une mauvaise, une très mauvaise nouvelle. Tout le contraire, pour le coup, de « L'Appel de Cthulhu ».

Victor LaValle n'a donc pas choisi son texte source au hasard : dans le contexte de la gestation de sa propre novella, la réputation de « Horreur à Red Hook » est une motivation plus que suffisante, et parfaitement pertinente. En outre, comme Alan Moore, par exemple, qui a su s'en inspirer avec talent dans Neonomicon puis Providence, Victor LaValle en dérive très intelligemment un texte tout à fait réussi, dans sa portée critique comme dans sa dimension narrative.

HARLEM, RED HOOK – MALONE, SUYDAM, BLACK TOM

Quelques mots, tout de même, de « l'histoire » dans « Horreur à Red Hook » ; ce qui ira assez vite, parce que la nouvelle pèche clairement sous cet angle, et Lovecraftlui-même en était semble-t-il très conscient. À vrai dire, au-delà des éructations racistes et xénophobes qui fondent le propos, le texte m'a toujours fait l'impression d'un auteur vraiment pas à l'aise avec ce qu'il écrit – le personnage même du « héros », Thomas F. Malone, un policier (ça va vraiment pas, Howie-chou ?!?), en est très vite une éclatante démonstration… Et Victor LaValle y a trouvé un élément très important de son propre récit (comme, dans un autre registre, Alan Moore dans Providence, qui y associe une dimension homo-érotique totalement absente de l'orignal, mais qui sonne parfaitement juste).

Ledit Thomas F. Malone, que l'on découvre en bien sale état au début de la nouvelle (comme souvent chez Lovecraft, le temps de la narration n'est pas celui des événements, et on commence en gros par la fin), a été amené à enquêter dans le quartier de Red Hook, un îlot de Brooklyn particulièrement cosmopolite (horreur glauque), sur les activités d'un certain Robert Suydam – un Blanc de bonne famille, et d'un bon quartier, que sa famille suppose être devenu fou, puisqu'il fricote avec des « Syriens » et compagnie. L'enquête amènera Malone à découvrir l'existence d'une sorte de culte souterrain en forme de conspiration globale de l'étranger toujours corrompu par une sorcellerie millénaire ; et ça se finira mal pour tout le monde.

Clairement, cette histoire est d'une pauvreté affligeante. Lovecraft voulait vitupérer contre les vilains étrangers (même en leur conférant un Blanc pour patron, faut pas déconner non plus), mais, en dehors de cette navrante note d'intention, son scénario est erratique et terne, avec des éléments surnaturels tristement convenus et sans âme – un mariage bizarre (dont Victor LaValle se débarrasse à bon droit), des souterrains glauques propices à l'immigration clandestine comme aux messes forcément noires, une résurrection chelou (un thème dont il était particulièrement friand)… Mais, au fond, tout cela ne va nulle part.

Victor LaValle, lui, va quelque part – et il sait où, et il sait comment y aller. Que « Horreur à Red Hook » soit une mauvaise nouvelle n'est au fond pas un problème pour lui, même si je n'irais pas jusqu'à prétendre que c'est un avantage pour autant. Son histoire est paradoxalement épurée en adoptant un champ plus large (même si le nom n'apparaît que tardivement dans la nouvelle, le culte de Robert Suydam est clairement associé au culte de Cthulhu dans La Ballade de Black Tom), car elle ne s'égare pas – il y a des trajectoires bien définies.

Cependant, pour qu'elles fassent sens, il lui faut deux choses : un cadre, et des personnages. le cadre, et l'ambiance, font partie des éléments assurant la pertinence et la qualité de la Ballade de Black Tom. À vrai dire, ils sont probablement plus que cela, car ils constituent la première accroche de la novella : dès les premières pages, Victor LaValle accomplit un travail admirable. Harlem sonne juste (« sonne », oui, car la musique est omniprésente, blues très prégnant, jazz qui s'annonce), en sachant éviter le pittoresque pour toucher à quelque chose de bien plus fondamentalement humain – Red Hook aussi, si les quartiers des Blancs sont plus intimidants et secrets, quand nous les parcourons, un peu nerveux, en compagnie de Black Tom. Et tous ces personnages que nous croisons sont comme une revanche sur le texte de Lovecraft : ces immigrés basanés, ces Syriens, etc., qui n'étaient jamais autre chose que des menaces barbares chez Lovecraft, se révèlent pour ce qu'ils sont évidemment – des êtres humains. Lovecraft, dans une fameuse et navrante diatribe, reprochait à tous « ces gens-là » de « ne pas rêver ». Pouvait-il écrire pire sottise ? Bien sûr qu'ils rêvent, et Black Tom comme les autres ! Pour autant, en traitant de ce thème, Victor LaValle ne produit en rien un réquisitoire – ça n'en est tout simplement pas la peine.

La vie, chez ces personnages au fond de la scène, prend des connotations peut-être différentes quand on se penche sur les personnages principaux, mais sans rupture de ton pour autant. Les personnages, on le sait, ne sont pas exactement le fort de Lovecraft, et dans « Horreur à Red Hook », c'est particulièrement flagrant. Victor LaValle devait faire mieux, pour réussir son pari. Mais Suydam ? On peut se contenter de le laisser tel quel – d'une certaine manière, le vieux bonhomme n'en est que plus ridicule, sans que la novella ne vire le moins du monde à la parodie pour autant. Ceci, parce que Suydam est de toute façon un personnage finalement assez secondaire ici – ce qui compte, ce sont deux personnages qui sont amenés à interagir avec lui, et qui sont successivement nos personnages points de vue ; car la novella se scinde en deux parties, chronologiques – la première est centrée sur celui qui n'est pas encore Black Tom, mais simplement Charles Thomas Tester, apport de Victor LaValle, tandis que la seconde est centrée sur Thomas F. Malone.

Ce dernier est incomparablement mieux caractérisé dans la novella de Victor LaValle que dans la nouvelle de Lovecraft. Là où le gentleman de Providence s'empêtrait, avec son « policier mais rêveur », LaValle a campé un personnage pas forcément détestable dans l'absolu, mais qui sidère de par son absence totale d'empathie ; il n'est pas véritablement maléfique, mais il semble dans l'impossibilité la plus totale d'envisager le monde au prisme des sentiments – c'est comme s'il n'en avait pas lui-même, et ne pouvait même pas comprendre que d'autre
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boudicca
  09 mai 2018
La collection Une Heure Lumière du Bélial' continue son bonhomme de chemin en proposant au lectorat français toujours plus de textes courts de qualité, souvent primés et écris dans la majorité des cas par des auteurs étrangers. Treizième de la collection, « La ballade de Black Tom » ne fait pas exception à la règle et permet de découvrir un nouvel auteur (américain, cette fois) puisque Victor Lavalle n'avait jusqu'à présent jamais été traduis chez nous. Sa novella s'inscrit dans un courant littéraire à la mode en ce moment qui consiste à réadapter des textes de Lovecraft tout en remettant en question la place des minorités dans son oeuvre. Après Kij Johnson et sa « Quête onirique de Vellitt Boe » (adaptée de « La quête onirique de Kadath l'inconnue ») qui proposait une réflexion intéressante sur la place des femmes dans le monde de l'auteur, Victor Lavalle revient pour sa part sur le texte de Lovecraft qui a sans doute la plus mauvaise réputation : « Horreur à Red Hook ». Cette réputation négative, elle tient d'abord à la qualité purement littéraire du texte qui, selon son auteur lui-même, ne figure clairement pas parmi ses meilleures oeuvres. L'autre raison pour laquelle la nouvelle est tenue en aussi piètre estime vient de son caractère résolument raciste, Lovecraft l'ayant écris après son installation dans un quartier cosmopolite de New-York, moment de sa vie qu'il a très mal supporté. Je n'ai personnellement pas eu l'occasion de lire le texte d'origine, et je vous avoue que je n'en ai pas spécialement envie compte tenu des quelques extraits nauséabonds auxquels j'ai pu avoir accès. Néanmoins si vous voulez un avis concernant « Horreur à Red Hook » vous pouvez vous reporter à l'article d'Apophis qui, lui, a eu le courage de se farcir la nouvelle originale.
L'univers n'a ici (presque) rien à voir avec les Contrées du rêve de Lovecraft, le récit surfant davantage sur le fantastique horrifique que sur la fantasy. L'action se situe à New-York dans les années 1920, où on fait la connaissance d'un certain Charles Thomas Tester, un jeune noir qui vit avec son père dans un petit appartement d'Harlem. Débrouillard, celui que tout le monde surnomme « Tommy » arpente le quartier à la recherche de petites combines qui lui permettent d'entretenir sa famille... quitte parfois à se retrouver confronté à des personnes très étranges. Tout bascule le jour où, alors qu'il jouait dans la rue, un vieil homme du nom de Robert Suydam lui propose de l'engager le temps d'une soirée dans sa maison cossue située dans les beaux quartiers. En dépit de l'étrangeté du vieillard et de sa proposition, Tommy accepte et se retrouve entraîné dans un terrible engrenage. le texte est décomposé en deux parties : la première est racontée selon le point de vue de Charles Thomas Tester, la seconde selon celui d'un certain Malone, inspecteur de police qui va, pour son plus grand malheur, croiser le chemin de « Black Tom » et Suydam. Nul doute que les lecteurs connaissant la nouvelle d'origine seront capables de repérer et d'interpréter l'ensemble des références distillées dans le texte par Victor Lavalle. Néanmoins, pour ceux qui, comme moi, ne connaîtraient pas l'oeuvre de Lovecraft, le plaisir de lecture reste très vif. L'auteur nous offre en effet un texte glaçant, qui séduit avant tout par son ambiance oppressante, presque malsaine lors de certaines scènes. Difficile de ne pas être tenté de dévorer la nouvelle d'une traite, tant l'atmosphère étrange qui imprègne cette ville de New-York exerce une fascination presque irrésistible sur le lecteur.
Le second gros attrait de l'ouvrage tient à la manière dont Victor Lavalle transforme un texte résolument raciste en une nouvelle qui rend compte et dénonce la condition des Noirs dans les États-Unis de l'époque (situation qui mériterait malheureusement toujours d'être améliorée aujourd'hui). A travers le parcours de « Black Tom », le lecteur se trouve ainsi directement confronté aux humiliations et aux injustices subies par les personnes de couleur. Les Noirs sont ainsi tenus de rester dans leur quartier (le personnage se fait interpeller dans les transports en commun ou toiser par les passants (quand ce n'est pas pire) dès qu'il s'éloigne d'Harlem) ; ils ne peuvent absolument pas compter sur la police (pour qui ils ne forment de toute façon qu'une seule et même masse indistincte) de même que sur une quelconque protection sociale ou juridique (le père de Thomas en a fait la difficile expérience en tant que maçon). Cette ségrégation est d'autant plus durement ressentie par le lecteur qu'il apprend à connaître au côté de Tommy les réflexes développés par la plupart d'entre eux pour ne pas se faire remarquer des Blancs ou ne pas alimenter leur colère. Là où Victor Lavalle fait fort, c'est qu'il réutilise les arguments développés par Lovecraft pour stigmatiser les populations noires et s'en sert justement pour faire passer le message inverse. Mises dans la bouche des Blancs auxquels le héros se retrouve confronté, des phrases telles que « Décidément, ces gens ne sont pas comme nous. Ç'a été scientifiquement prouvé. » ou « Pas étonnant qu'ils puissent vivre de cette manière » ne véhiculent alors plus une idéologie raciste mais servent au contraire à la dénoncer.
Victor Lavalle signe avec « La ballade de Black Tom » une excellente nouvelle qui parvient à rendre hommage à l'oeuvre de Lovecraft tout en retournant habillement la vision donnée par l'auteur des populations noires. Bourré de références (que les connaisseurs de Lovecraft saisiront certainement mieux que moi), le texte séduit aussi et surtout par son ambiance résolument oppressante ainsi que par la qualité de la plume de l'auteur. Une belle réussite.
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kuroineko
  23 décembre 2018
Encore bravo aux éditions Bélial : le treizième opus de leur collection Une heure-lumière est à nouveau une réussite. Elle permet de faire découvrir Victor Lavalle, jusqu'alors jamais traduit en français.
La Ballade de Black Tom se déroule dans le New-York des années 1920. Charles Thomas Tester est un jeune homme noir de vingt ans qui réside à Harlem avec son père usé par la vie et la perte de sa femme. Tom est un gars débrouillard et sympathique, pas tout à fait escroc mais pas totalement innocent non plus. La livraison d'un livre ésotérique rare chez une mystérieuse vieille femme d'un quartier blanc huppé va le conduire sur un chemin dangereux où il deviendra Black Tom.
Cette novella de qualité s'inspire de Horreur à Red Hook de Lovecraft. Celui-ci est décidément à la mode car les ouvrages reprenant ses monstres et ses thèmes ne se comptent plus dans les parutions actuelles.
Ici Victor Lavalle semble croiser le fer avec  l'écrivain de Providence bien connu pour son racisme et ses ignominieuses descriptions des populations qu'il exécrait. Victor Lavalle, fils d'une immigrée ougandaise, développe le thème du racisme à travers les péripéties de son héros noir. Sortir de Harlem et franchir les limites des quartiers blancs s'avèrent risquées et ne passent pas inaperçu. Tom est d'emblée soumis à suspicion du fait de sa couleur de peau. le romancier utilise les arguments de Lovecraft en les plaçant notamment dans la bouche de policiers ou détective blanc pour mieux dénoncer la ségrégation et le racisme général à l'encontre des Noirs et de tous les nouveaux migrants à la peau trop basanée au goût de certains.
Injustice et racisme conduisent Tom sur le chemin du surnaturel et de la vengeance. La novella se lit très vite par envie de savoir, de se plonger dans une atmosphère particulière oscillant entre le réalisme cru du quotidien des gens de Harlem et les mystères occultes menés dans l'ombre. C'est très bien écrit et mené. Ne reste plus qu'à espérer que ce premier titre traduit de Victor Lassalle sera suivi d'autres tant son style mérite d'être suivi.
Un grand bravo également à Aurélien Police, en charge de la conception graphique de la collection Une heure-lumière. La couverture de la Ballade de Black Tom est très réussie et rend parfaitement la teneur du roman, sombre, gothique et lovecraftienne.
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Le_chien_critique
  25 juin 2018
Sous une anodine ballade dans les rues de Harlem, Victor Lavalle dynamite les apparences. Et ceux qui en font leur miel.
Charles Thomas Tester aurait pu avoir une vie normale comme tant d'autres. Mais il traine une sacré casserole dans cette Amérique des années 1920 : il est noir !
Cette novella peut se lire comme un simple récit fantastique, réussi qui dose très finement la montée dramatique. L'atmosphère est bien rendue, on est dans les pas du personnage, visitant ces quartiers malfamés, ou huppés dans une ambiance jazzy. Les personnages sont bien campés, tout en nuance.
Nous suivons la ballade d'un jeune noir qui survit grâce à quelques combines. Jusqu'au jour où il va croiser la route d'un vieillard qui ne se laisse pas abuser par l'habit... Peu à peu, l'auteur égrène quelques notes de magie, noire, d'occultisme et de réalité pervertie pour en milieu de récit changer de point de vue et nous offrir un autre regard.
On peut aussi lire ce texte de manière politique. Et c'est la cerise sur le gâteau.
Qu'elle soit vestimentaire, physique ou morale, l'apparence est un des maitre mot de ce texte. Charles Thomas Tester n'est pas dupe de cet état de fait, joue le Noir devant Le Blanc, devant le flic. Il est débrouillard, alors se faire passer pour une personne que l'on est pas, tenter de devenir invisible dans un quartier où être noir est un affront...
Le remerciement de Victor LaValle en début de texte "À H.P. Lovecraft, avec tous mes sentiments contradictoires" suffit en une économie de mots à rendre à Paul ce qui lui revient, mais c'est surtout un bon coup de genou dans les roubignoles de l'écrivain de Providence. En ces temps de Lovecraft-mania, salutaire!
Un texte aussi très actuel sur le ressenti des fils d'immigrés qui ont vu leurs parents trimer pour une misère, en devant baisser la tête pour unique prime.
Bref, une novella sociologique qui parvient à en dire beaucoup plus qu'un essai sur la condition des immigrés et des inégalités, tout en préservant le plaisir de lecture.
Cependant, malgré une montée en tension réussie et un regard social réaliste, La Ballade de Black Tom n'est pas un texte qui me restera longtemps en mémoire. J'ai trouvé le récit fantastique assez convenu somme toute. Je n'ai pas grelotté sous ma couette, ni sursauté.
Une belle ballade, certes, pas inoubliable. Mais tout à fait recommandable, pas comme certains textes d'un certain auteur...
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celindanae
  27 avril 2018
On ne présente plus l'excellente collection Une heure lumière éditée par le Bélial dont La ballade de Black Tom est la 13ème parution. Ce roman court à la superbe couverture signée Aurélien Police fait partie d'un courant littéraire reprenant ou s'inspirant de textes de Lovecraft mais en donnant une place plus importante aux femmes et aux personnes de couleur. On sait en effet le peu de cas qu'avait le maître de Providence pour eux.
La quête onirique de Vellitt Boe de Kij Johnson publiée également chez le Bélial s'inscrivait dans ce même courant. Kij Johnson avait choisi comme support La Quête Onirique de Kadath L'Inconnue en ayant comme personnage principal une femme professeure d'université. Victor Lavalle a pour sa part choisi de mettre en cause le côté raciste de Lovecraft en partant d'un texte très controversé et un peu moins connu de l'écrivain, L'Horreur à Red Hook écrit en 1925. Cette nouvelle de H. P. Lovecraft a été écrite quand l'auteur a vécu à New York, ville qu'il a purement détestée. Lovecraft a vécu dans le quartier de Red Hook et son horreur pour la ville et ce quartier en particulier transparait dans la nouvelle de manière abjecte. Ce texte est un des plus odieux de l'écrivain où l'on voit son rejet de tout ce qui n'est pas comme lui. le dégoût des grandes villes est presque palpable dans la nouvelle. Autre fait à savoir concernant ce texte, est qu'il ne s'inscrit pas dans le fameux mythe de Cthulhu, il y a des références occultes mais au culte de Lilith et on n'y parle pas de grands anciens.
Victor Lavalle, qui est un romancier noir américain vivant à New-York, a décidé de réécrire la nouvelle de Lovecraft à sa manière. Il s'agit bien de réécriture et non d'une inspiration, car on retrouve les mêmes événements ainsi que les mêmes personnages dans les deux textes. La trame générale est semblable, les recherches occultes de Robert Suydam, cependant Victor Lavalle a modifié le déroulement de certains faits et a fait de personnages très peu présents dans le texte de Lovecraft, des personnages centraux. Dans L'Horreur à Red Hook, des musiciens de rue et également des détectives sont mentionnés. Chez Victor Lavalle, le personnage principal est un musicien de rue et un dénommé M. Howard, un détective. D'ailleurs ce dernier a des opinions racistes fortement marquées et apparait comme plutôt détestable.
La ballade de Black Tom est divisé en deux parties: la première est consacrée à Charles Thomas Tester, tandis que la seconde s'attache plus particulièrement à l'inspecteur Malone. Charles Thomas Tester est une jeune homme noir vivant à Harlem avec son père. Il aime particulièrement la musique et se promène toujours avec un étui à guitare même s'il n'est pas particulièrement doué au chant. Il arrive à gagner un peu d'argent avec diverses petites magouilles. Il va faire la connaissance d'un étrange individu, Robert Suydam, un homme riche féru d'occultisme. Les héritiers de Suydam ont demandé deux hommes pour surveiller le vieil excentrique et éviter que sa fortune ne disparaisse avant sa mort: le détective Howard et le policier Malone. C'est là que le récit rejoint celui de L'Horreur à Red Hook consacré aux recherches ésotériques de Suydam qui abandonne sa belle maison pour aller vivre dans le quartier de Red Hook, plus propice à ses recherches.
La seconde partie du roman est un peu moins intéressante que la première. L'auteur prenait le temps d'installer un climat autour de la musique et de la magie et de nous présenter les lieux et les personnages. Au contraire le rythme s'accélère dans la seconde partie, où quelques détails supplémentaires sur les événements auraient été bienvenus. La transition entre les deux parties est un peu brutale. Malgré tout, cela ne nuit pas à l'histoire qui reste très prenante.
L'Horreur à Red Hook ne contenait aucune mention de grands anciens ou de quoi que ce soit à tentacules aimant passionnément les océans. La trame était très simple et la nouvelle assez courte. Victor Lavalle a choisi de changer cela et de rattacher son histoire à la mythologie de Lovecraft en parlant d'un « Roi endormi » rêvant de revenir dominer les humains. C'est vraiment une brillante idée qui renforce la puissance du récit.
Un autre point à souligner dans ce roman, c'est bien entendu ce qui a motivé son écriture, le racisme. Bien entendu, le choix de prendre pour personnage principal un homme noir n'est pas anodin. Cependant, on trouve dans le récit des faits qui sont à rapprocher de tristes faits divers se produisant malheureusement de nos jours encore aux États-Unis par exemple. L'auteur ouvre ainsi son propos en ne parlant pas que de ce problème chez Lovecraft et offre un récit vraiment glaçant, et pas vraiment à cause des tentacules mais à cause du comportement humain.
La ballade de Black Tom est donc une parfaite réussite. On peut apprécier sa lecture sans connaitre la nouvelle de Lovecraft. Cependant, on perd alors une dimension importante du texte. le roman est vraiment bluffant par la réécriture de la nouvelle d'origine et par ses choix narratifs. Il est assez court mais aborde beaucoup de thèmes. Victor Lavalle arrive à rendre son récit particulièrement glaçant tout en le rattachant à la mythologie créée par Lovecraft et à la dépasser. C'est véritablement épatant!
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critiques presse (1)
Elbakin.net   12 avril 2018
La Ballade de Black Tom n’en demeure pas moins ainsi un récit malin, tristement glaçant, mais peut-être pas la claque que l’on croyait prendre.
Lire la critique sur le site : Elbakin.net
Citations et extraits (3) Ajouter une citation
Le_chien_critiqueLe_chien_critique   24 juin 2018
Mais Tommy Tester ne se sentait pas capable de se joindre aux réjouissances. Hier encore, la promesse de ce monde nouveau aurait pu le tenter, mais aujourd’hui, elle lui semblait sans valeur. Tout détruire et confier ce qui restait à Robert Suydam et ces imbéciles ? Qu’est-ce qui changerait vraiment ? L’humanité n’était pas responsable de ce gâchis ; elle était ce gâchis.
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kuroinekokuroineko   23 décembre 2018
Une petite résidence privée, presque perdue dans un bosquet d'arbres. Avec le reste de la rue occupé par un funérarium, elle semblait avoir poussé comme une tumeur sur la maison des morts.
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Lutin82Lutin82   16 novembre 2017
I’ll take Cthulhu over you devils any day.
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