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Critique de GeorgesSmiley


GeorgesSmiley
  02 juin 2019
Le Carré affirme qu'il a créé le personnage de George Smiley pour remplacer le père, honnête et respectable, qu'il n'avait pas eu. "Je me sentais socialement désorienté, privé de repères parentaux auxquels me raccrocher, et je me suis inventé ce père de substitution", dit-il. "Il représentait pour moi une catégorie de gens en voie de disparition, dotés d'une sorte de décence, de dignité, dont on pensait communément qu'elle était l'apanage du gentleman britannique", dit-il encore avec un sourire indéfinissable (Arte. 9 nov 2008).
Ici, il règle (une partie de) ses comptes avec ce père qu'il décrit sans concessions, comme charmeur, hâbleur, noceur, flambeur, menteur, voleur, tricheur, sans coeur et sans honneur. C'est fait avec la distance et le style admirable qu'on lui connaît. L'ironie est implacable d'autant qu'elle est placée dans la bouche et les pensées de l'enfant d'une dizaine d'années qu'était l'auteur à l'époque.
Il règle également le compte des services secrets, de leurs rivalités intestines, de leurs égos et de leurs chefs de service ineptes, prenant les vessies qu'on leur sert pour des lanternes qu'ils vont ensuite agiter en hauts lieux avec autant de certitudes que de satisfactions. Derrière les paravents des Défenses nationales, ne cache-t-on pas également de nombreux intérêts personnels ?
Que reste-t-il, sinon l'amitié ? Une amitié de jeunesse, celle des années de vaches maigres et de bohême. Si elle a bien survécu à la séparation et à l'usure du temps, est-elle, pour autant, exempte d'arrières pensées ? L'amitié est-elle de taille à résister à la raison d'état ?
Nous sommes ici au coeur de l'oeuvre de le Carré, toute entière centrée sur le mensonge et l'abandon. le rideau de fumée initial toujours très épais ne se dissipe que sur la fin en posant une nouvelle fois une des questions centrales de son oeuvre : tous ces mensonges, ces coups tordus, ces renoncements, ces sacrifices, ces existences en pointillés ou massacrées sont-ils justifiés par un intérêt supérieur ? Si dans certains de ses chefs-d'oeuvre, la réponse est positive, ici elle est clairement négative. Et lorsqu'il apprend que son escroc de père a rendu son dernier soupir, au moment où il déclare « Je suis libre », c'est toute une vie de mensonges qui peut enfin voler en éclat. Il va, en remontant le temps, entraîner son lecteur à la recherche de l'ultime escroquerie, plus forte que toutes celles de son père, l'escroquerie de sa vie entière, lui l'espion de haut vol, méthodique, sérieux et brillant.
« Dans la vie, dit Proust, on finit toujours par faire ce qu'on fait le moins bien. Je ne saurai jamais ce que Pym aurait pu faire de mieux. Il accepta la proposition de la Firme. Il ouvrit son Times et découvrit avec un détachement similaire l'annonce de ses fiançailles avec Belinda. Voilà, je suis casé, songea-t-il. Si la Firme se charge d'une partie de moi-même et Belinda de l'autre, je ne manquerai plus jamais de rien. »
Il ne pouvait pas savoir que, sur la fin, c'est la vérité qui lui manquerait le plus. Peut-être était-il fait pour une vie limpide, droite et digne. Comme un George Smiley ?
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