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Henry-Luc Planchat (Traducteur)
ISBN : 2221094018
Éditeur : Robert Laffont (12/10/2000)

Note moyenne : 4.06/5 (sur 158 notes)
Résumé :
Sur Anarres, les proscrits d'Urras ont édifié, il y a cent soixante-dix ans, une utopie concrète fondée sur la liberté absolue des personnes et la coopération.
Ce n'est pas un paradis, car Anarres est un monde pauvre et dur. Mais cela fonctionne. A l'abri d'un isolationnisme impitoyable qui menace maintenant la société anarchiste d'Anarres de sclérose. Pour le physicien anarresti Shevek, la question est simple et terrible. Parviendra-t-il, en se rendant d'Ana... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (25) Voir plus Ajouter une critique
Dixie39
  05 avril 2017
Première incursion dans l'univers d'Ursula le Guin et je peux vous dire d'emblée que ce ne sera pas la dernière. Qu'est-ce qui m'a tant plu dans les dépossédés ? Je vais essayer d'être concise, sans rien oublier, mais ce n'est pas gagné. Déjà le style : impeccable et une histoire qui aborde une tonne de sujets tout aussi essentiels que passionnants dans un questionnement permanent.
Urras et Annares sont deux planètes qui se font face (chacune étant la lune de l'autre). La seconde, aride et inhospitalière, a accueilli les bannis et autres parias d'Urras qui ont instauré une société égalitaire où l'intérêt général est la suprême préoccupation de chacun, où le bonheur et le bien-être de l'un sont conditionnés au bonheur et au bien-être de l'autre. Les conditions de vie matérielles sont difficiles, mais chacun a, de par sa seule volonté ou prédisposition naturelle, la possibilité de devenir ce qu'il est ou souhaite. Étiquette accolée : « meilleures des sociétés possibles».
Pour Annares, c'est un peu comme sur terre : si la cuillère qui te nourrit est d'argent, grandes sont tes chances qu'elle le reste en vieillissant, peu importe que tu sois intelligent, débile profond, âme pourrie ou gentil Samaritain : le monde t'appartiendra et tu pourras joué dans la cour des rois. Par contre si ton berceau est de misère, espère que de dons ou de neurones tu n'aies point, tu pourras au moins croire que ton pauvre sort, tu mérites… Étiquette décollée : « Liberté-Egalité-Fraternité » à remplacer par ce que vous voulez, ça ne manque pas…
Et comme un pont faisant la liaison entre ces deux mondes : Shevek ! Un physicien surdoué d'Annares qui a mis au point une théorie scientifique, invité à en débattre et la partager sur Urras.
"Il n'avait pas eu d'égaux. Ici, au pays de l'inégalité, il les rencontrait enfin."
Mais voilà, les certitudes de Shevek vont petit à petit s'émousser et le fol enthousiasme du début va laisser place à une déconstruction des bases de chaque monde et de ces sacro-saints idéaux qui les tiennent à bout de bras.
On ne peut pas briser les idées en les réprimant. On ne peut les briser qu'en les ignorant. en refusant de penser, refusant de changer.
Le meilleur des mondes n'est pas forcément exempt d'inégalités et entre l'enfer et le paradis d'Urras se dessine malgré tout un entre deux… Sous le mot de liberté, utilisé par chacun de ces deux peuples, émergent deux visions différentes de société possible. La comparaison entre un communautarisme totalitaire passé et un libéralisme effréné actuel serait trop simple : Ursula le Guin me semble dépasser cette dichotomie pour nous inciter à penser autrement. Au-delà...
"Prouver notre droit par des actes, si nous ne le pouvons par des mots."
Lien : http://page39.eklablog.com/l..
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Crazynath
  21 mars 2017
Après être tombée sous le charme de l'écriture d'Ursula le Guin avec Terremer, j'ai décidé de continuer ma découverte de cette auteur.
le seul exemplaire que possède la mediatheque ( ou je me fourni principalement en bandes dessinées) etait les Dépossédés.
Je l'ai donc emprunté et c'est seulement à l'issue de ma lecture que j'ai réalisé qu'en réalité ce livre est le cinquième tome du cycle de Hain !!! Rhaaa !! Moi qui déteste lire des cycles dans le désordre !!! C'est vrai que je n'avais pas vérifié...Et il est vrai aussi qu'on peut lire ce tome sans avoir lu les précédents...
Cependant, ce petit ecart par rapport à mes habitudes de lectrice ne m'a nullement empeché d'avoir etée à nouveau envoutée par le talent d'Ursula.
Quelle imagination ! quel talent !
Je trouve qu'il est difficile de restituer un avis sur cette histoire tellement elle est riche et complexe.
je vais déjà essayer de planter le décor.
Imaginez un monde composé de deux planètes. L'une est la lune de l'autre. Une est un monde aride, âpre ou la survie de l'individu est difficile sans la collectivité , où les gens se proclament libres et sans rapport de pouvoir. Ce monde se nomme Anarres...
L'autre est une planète regorgeant de ressources, où le capitalisme fait loi. Ce monde se nomme Urras...
Shevek, brillant physicien, va faire le choix de quitter Anarres pour Urras afin de pouvoir mettre en application ses théories.
Pendant toute la lecture de ce livre, on va suivre l'évolution de Shevek, ses choix, ses découvertes, ses réflexions....
Cette lecture , pas toujours facile, je dois le reconnaitre ( les parties consacrées aux théories très scientifiques de Shevek étaient la pour me rappeler que je n'étais pas toujours très douée dans ce domaine du temps de ma scolarité ) a cependant été un très beau voyage.
J'ai beaucoup aimé ce livre, les réflexions qu'amènent inévitablement cette lecture prouvent s'il en est encore besoin qu'Ursula le Guin est à classer dans la catégorie des grands auteurs...
Bon, entre temps, j'ai comblé mes lacunes : j'ai les 4 premeirs tomes de ce cycle sur ma table de nuit .
Challenge Poul Anderson / Ursula le Guin
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Bernacho
  01 mars 2017
« - Les hommes parlent toujours de chez eux, de leur pays lointain... Mais vous n'êtes pas comme les autres hommes. Il y a en vous une différence.
- La différence de l'idée, répondit-il. »
Je lis les romans de Mme le Guin en suivant l'ordre chronologique et ils forment comme un arc-en-ciel qui monte régulièrement, toujours plus haut, plus haut. Avec les Dépossédés j'ai l'impression d'être quelque part dans le firmament de l'intelligence sensible, soleil et nuages de pluie se fécondant mutuellement et retombant en gouttes d'eau brillantes avec un vent qui ébouriffe.
Shevek, l'homme de l'idée - incarnant l'idée - le scientifique, l'idéaliste, trait d'union entre Anarres et Urras, deux mondes qui s'ignorent, chacun étant la lune de l'autre, et le paradis et l'enfer de l'autre, à la fois. Mais partout le ver est dans le fruit, la pomme est dans le ver, à moins que ce ne soit l'inverse, et Anarres est en Urras et Urras est en Anarres.
Je ne connais presque rien aux Kropotkine ou aux Bakounine chez qui l'auteure a puisé les bases de la société d'Anarres, mais je ressens une profonde tendresse de sa part envers sa création, une tendresse pleine de tragique et de lucidité. Pleine de réflexion.
Le roman s'intègre dans le cycle hainien, situé chronologiquement avant le Monde de Rocannon. Mais on peut le lire indépendamment.
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finitysend
  22 février 2012
Il ne suffit pas de supprimer la tyrannie pour être libre .
Dans l'univers de l'Ekumen ( un cycle dont tous les romans se lisent séparément ) deux planètes voisines .
Sur Urras des opposants rejettent en bloc une société basée selon eux sur l'injustice ... la contrainte .. la violence .
Ils partent sur Anarres et fondent une utopie ou l'argent n'a plus court et ou tous sont sensés s'épanouir et prospérer dans le respect mutuel .
Mais Annares n'est pas une planète facile , il y a un écosystème aride , beaucoup de travail prioritaire qui prend le pas sur le superflu .
L'utopie survivra-t-elle ? A-t-elle survécu d'ailleurs le jour où le lecteur la découvre ?
Il ne faudrait pas croire que ce roman est un manifeste politique .
C'est une superbe histoire avec beaucoup d'émotions et des personnages prégnants de réalités .
Il y a dans cette oeuvre de la vie .. de la violence politique .. des drames ... de la souffrance ... de l'espoir et des réussites et des échecs .
Ce monde est une anarchie et l'auteur s'est donnée la peine de la poser comme une anarchie fonctionnelle .
Il n'est donc pas question de communisme .....
Ce monde serra bouleversé de l'extérieur .
Un début de transition tumultueux nimbé de persécutions subtiles , de fuites , d'espérances et de de cruelles ( et risquées ) désillusions mais aussi d'espoir et de réussites .
Un roman vivant , qui va bien au-delà de son occasionnelle et infondée réputation de roman politicard .
Il n'y a pas de guerre froide entre Urras et Anarres : de la superbe indifférence et une revendication de contre modèle pour la deuxième .
Pas d'union Soviétique et pas plus les États Unis ( pas l'ombre ) ..
C'est un roman de SF authentique , nous sommes loin de la terre et de la SF prétexte .
...................................................................................................................
Pas l'ombre du moindre manichéisme à la place des personnes complexes et actives qui cherchent à vivre et à se repérer dans leur existences malmenées , qui cherchent à vivre et créer tout simplement .
Un roman solide et très soigné , ( mon préféré dans ce cycle : Planète d'exil ) .
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steppe
  26 mai 2011
Ursula le Guin a un talent indéniable. Pour l'écriture d'abord, pour raconter des histoires ensuite. Et ces "Dépossédés" ajoutent un bel esprit critique à ses qualités d'écrivain.
En mettant en opposition 2 planètes fonctionnant, l'une grâce à un idéalisme communautaire proche de l'anarchie, l'autre sur un système capitaliste proche de la tyrannie, elle livre une analyse poussée de 2 modes de vie, de 2 idéologies fondamentalement opposées.
Elle en montre les limites et les aberrations respectives..
Sans pour autant en faire un récit austère car il s'agit bien là d'aventure et de voyage, elle nous transporte tour à tour sur Anarres et Urras...
Nous devenons les visiteurs de ces 2 "lunes", et y découvrons 2 courants de pensée à travers le regard d'un Shevek très attachant dans ses errances vers la liberté. Il s'agit pour lui de remettre constamment en question les bases de ce qu'il a appris et accepté.
Tout cela donne lieu à des dialogues animés et très bien écrits... Passionnants aussi.
Anarres, d'abord présentée comme un modèle de communautarisme
libertaire, nous montre ses incohérences et met au jour un pouvoir tout aussi aliénant que celui rencontré dans des sociétés moins "libres"... le regard des autres devient le tyran, voilé, mais omniprésent.
Et la pauvreté y est le lot quotidien de chacun dès lors que la sécheresse survient et
rend la survie difficile sur cette terre peu abondante en ressources naturelles.
Urras quand à elle, au delà de ses richesses, montre les faiblesses et les dangers d'un capitalisme aveugle à la souffrance des pauvres qu'elle produit...
La curiosité, le questionnement incessant du héros, sa quête de savoir et de liberté le pousseront inlassablement vers une aventure intellectuelle et humaine émouvantes.
Un peu perdue parfois dans les dédales des démonstrations scientifiques difficiles d'accès lorsque, comme moi, les mathématiques et la physique en général ne sont que de vagues souvenirs d'une scolarité peu glorieuse en la matière... mais des échos familiers toutefois comme cette "théorie de la relativité" écrite par un certain "ainestain"!!!
Des thèmes très variés comme le couple, le fidélité, l'individualisme, les enjeux d'un voyage et l'importance du "retour" alors que l'on n'est plus "ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre"...
Le foyer, la famille, la pauvreté, le pouvoir, la solitude, le dogmatisme qu'il soit religieux, social ou économique.
Le profond humanisme animant Shevek, confronté et, en même temps, sujet à un égotisme amenant la notion de culpabilité face à l'exigence d'abnégation du plus grand nombre....
Très actuel, le débat sur l'écologie et le retentissement de nos choix de vie sur l'appauvrissement des ressources naturelles vient enrichir le débat...
Des personnages profonds, intéressants, plus ou moins attachants, jamais manichéens.
Bref, une mine de réflexions sur un monde terriblement proche du notre.
Et l'aventure, le voyage, la découverte et l'émerveillement. Pas une seconde d'ennui sauf peut-être lors de ces longues démonstrations des théories de "Physique Temporelle" énoncées par notre scientifique quelque peu surdoué!!!
Mais, grâce à la qualité de la plume d'Ursula le Guin et à l'intelligence du propos, on oublie vite cette petite difficulté...
En conclusion, un auteur que j'ai très envie de découvrir plus avant...
A lire absolument, fan de SF ou non....
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Citations et extraits (57) Voir plus Ajouter une citation
Nadou38Nadou38   20 février 2019
On lui fit visiter la campagne dans des voitures de location, de splendides machines d'une bizarre élégance. Il n'y en avait pas beaucoup sur les routes : la location était très élevée, et peu de gens possédaient une voiture privée, car elles étaient lourdement taxées. De tels luxes, si on les autorisait librement, tendraient à épuiser des ressources naturelles irremplaçables ou à polluer l'environnement de leurs déchets, aussi étaient-ils sévèrement contrôlées par la réglementation et le fisc.
(chap. III)
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steppesteppe   23 mai 2011
- La souffrance est un malentendu, dit Shevek, se penchant en avant, les yeux larges et clairs.
-Cela existe, dit Shevek en écartant les mains. C'est réel. Je peux l'appeler un malentendu, mais je ne peux pas prétendre qu'elle n'existe pas, ou cessera jamais d'exister. La souffrance est la condition de notre vie. Et quand elle arrive on le sait. On reconnaît que c'est la vérité. Évidement, il est bon de soigner les maladies, d'empêcher la faim et l'injustice, comme le fait l'organisme social. Mais aucune société ne peut changer la nature de l'existence. Nous ne pouvons pas empêcher la souffrance. Telle ou telle douleur, oui, mais pas la Douleur. Une société peut seulement supprimer la souffrance sociale, la souffrance inutile. Le reste demeure. La racine, la réalité. Nous tous ici allons connaître le chagrin ; si nous vivons 50 ans, nous aurons connu la douleur durant 50 ans. J'ai peur de la vie ! Il y a des fois où je suis... où je suis très effrayé; Tout bonheur semble futile. Et pourtant, je me demande si tout cela n'est pas un malentendu - cette recherche du bonheur, cette crainte de la douleur... Si au lieu de la craindre et de la fuir, on pouvait... la traverser, la dépasser. Il y a quelque chose au delà d'elle. C'est le moi qui souffre, et il y a un endroit où le moi... s'arrête. Je ne sais pas comment le dire. Mais je crois que la réalité-la vérité que je reconnais en souffrant et non pas dans le confort et le bonheur-que la réalité de la douleur n'est pas la douleur. Si on peut la dépasser. Si on peut l'endurer jusqu'au bout.
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Erik35Erik35   18 janvier 2017
- C'est notre souffrance qui nous réunit. Ce n'est pas l'amour. L'amour n'obéit pas à l'esprit, et se transforme en haine quand on le force. Le lien qui nous attache est au-delà du choix. Nous sommes frères. Nous sommes frères dans ce que nous partageons. Dans la douleur, que chacun d'entre nous doit supporter seul, dans la faim, dans la pauvreté, dans l'espoir, nous connaissons notre fraternité. Nous la connaissons parce que nous avons dû l'apprendre. Nous savons u'il n'y a pas d'autre aide pour nous que l'aide mutuelle, qu'aucune main ne nous sauvera si nous ne tendons pas la main nous-mêmes. Et la main que vous tendez est vide, comme la mienne. Vous n'avez rien. Vous ne possédez rien. Vous êtes libre. Vous n'avez que ce que vous êtes, et ce que vous donnez. Je suis ici parce que vous voyez en moi la promesse , la promesse que nous avons faites il y a deux cents ans dans cette ville - la promesse tenue. Car nous l'avons tenue, sur Anarres. Nous n'avons que notre liberté. Nous n'avons rien à vous donner que votre propre liberté. Nous n'avons comme loi que le principe de l'aide entre les individus. Nous n'avons comme gouvernement que le principe de l'association libre. Nous n'avons pas d'états, pas de nations, pas de présidents, pas de dirigeants, pas de chefs, pas de généraux, pas de patrons, pas de banquiers, pas de seigneurs, pas de salaires, pas d'aumônes, pas de police, pas de soldats, pas de guerres. Et nous avons peu d'autres choses. Nous partageons, nous ne possédons pas. Nous ne sommes pas prospères. Aucun d'entre nous n'est riche. Aucun d'entre nous n'est puissant. Si c'est Anarres que vous voulez, Si c'est vers le futur que vous vous tournez, alors je vous dis qu'il faut aller vers lui les mains vides. Vous devez y aller seul, et nu, comme l'enfant qui vient au monde, qui entre dans son propre futur, sans aucun passé, sans rien posséder, dont la vie dépend entièrement des autres gens. Vous ne pouvez pas prendre ce que vous n'avez pas donné, et c'est vous-même que vous devez donner. Vous ne pouvez pas acheter la Révolution. Vous ne pouvez pas faire la Révolution. Vous pouvez seulement être la Révolution. Elle est dans votre esprit, ou bien elle n'est nulle part.
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ToolFanToolFan   21 août 2017
Cette expérience lui avait été si pénible qu'il essaya de l'oublier le plus vite possible, mais pendant plusieurs mois il continua à en rêver, à faire des cauchemars. Le Boulevard Saemtenevia faisait trois kilomètres de long, et c'était une masse solide de gens, d'échanges, de choses: des choses à vendre et à acheter. Des manteaux, des robes, des tuniques, des jupes, des pantalons, des culottes, des chemises, des corsages, des chapeaux, des chaussures, des bas, des écharpes, des châles, des vestes, des capes, des parapluies, des habits à porter en dormant, en nageant, en jouant à certains jeux, pour une réception dans l'après-midi, pour une soirée, pour une réception à la campagne, en voyageant, en allant au théâtre, en montant à cheval, en jardinant, en recevant des invités, en faisant du bateau, en mangeant, en chassant... tous différents, tous dans des centaines de coupes, de styles, de couleurs, de tissus différents. Des parfums, des montres, des lampes, des statuettes, des cosmétiques, des chandelles, des photos, des caméras, des jeux, des vases, des canapés, des bouilloires, des jeux de patience, des oreillers, des poupées, des passoires, des coussins, des bijoux, des tapis, des cure-dents, des calendriers, un hochet de bébé en platine avec une poignée en cristal de roche, un appareil électrique pour tailler des crayons, une montre de poignet avec des chiffres en diamant; des figurines et des souvenirs, des plats fins et des agendas, des colifichets, un incroyable bric-à-brac, tout étant soit simplement inutile, soit décoré au point de cacher son utilité; des acres d'objets de luxe, des acres d'excréments. Au premier bloc, Shevek s'était arrêté pour regarder un manteau tacheté à longs poils, l'article placé au centre d'une vitrine scintillante de vêtements et de bijoux. « Ce manteau coûte 8 400 unités ? » avait-il demandé stupéfait, car il avait lu récemment dans un journal que le « salaire de base » était d'environ 2 000 unités par an. « Oh, oui, c'est de la vraie fourrure, c'est très rare maintenant que les animaux sont protégés », avait répondu Pae. « C'est joli, n'est-ce pas ? Les femmes adorent les fourrures », et ils continuèrent leur chemin. Au bout d'un autre bloc, Shevek se sentait particulièrement fatigué. Il ne pouvait plus regarder. Il aurait voulu se cacher les yeux.
Et le plus étrange à propos de cette rue cauchemardesque était qu'aucune des millions de choses qui y étaient à vendre n'était fabriquée là. Elles y étaient seulement vendues. Où se trouvaient les ateliers, les usines, où étaient les fermiers, les artisans, les mineurs, les tisserands, les chimistes, les sculpteurs, les teinturiers, les dessinateurs, les machinistes, où étaient les mains, les gens qui créaient ? Hors de vue, ailleurs. Derrière des murs. Tous les gens, dans toutes les boutiques, étaient soit des acheteurs, soit des vendeurs. Ils n'avaient d'autre relation avec les choses que celle de la possession.
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LindenbroockLindenbroock   30 décembre 2015
- Mais parlez-nous d’Anarres, dit Vea. Comment est-ce réellement ? Est-ce vraiment si merveilleux là-haut ?

Il était assis sur le bras du fauteuil, et Vea était installée sur un coussin, à ses genoux, droite et souple, ses seins délicats le fixant de leurs pointes aveugles, souriante, contente, rougissante.
Quelque chose de sombre se mit à tourner dans l’esprit de Shevek, obscurcissant tout. Sa bouche était sèche. Il vida le verre que le serviteur venait de lui remplir.

- Je ne sais pas, dit-il ; sa langue était à moitié paralysée. Non. Ce n’est pas merveilleux. C’est un monde laid. Pas comme celui-ci. Sur Anarres, il n’y a que de la poussière et des collines desséchées. Tout est maigre, tout est sec. Et les gens ne sont pas beaux. Ils ont de grosses mains et de grands pieds, comme moi et ce serveur qui est ici. Mais pas de gros ventre. Ils se salissent beaucoup, et prennent leurs bains ensemble, personne ne fait cela ici. Les villes sont ternes, et très petites, elles sont lugubres. Il n’y a pas de palais. La vie est morne, et le travail est dur. On ne peut pas toujours obtenir ce qu’on veut, ni ce dont on a besoin, parce qu’il n’y en a pas assez. Vous autres Urrastis, vous en avez suffisamment. Vous avez assez d’air, assez de pluie, d’herbe, d’océans, de nourriture, de musique, de maisons, d’usines, de machines, de livres, de vêtements, d’histoire. Vous êtes riches, vous possédez. Nous sommes pauvres, il nous manque beaucoup. Vous avez, nous n’avons pas. Tout est beau ici. Sauf les visages. Sur Anarres, rien n’est beau, rien, sauf les visages. Les autres visages, les hommes et les femmes. Nous n’avons que cela, que nous autres. Ici on regarde les bijoux, là-haut, on regarde les yeux. Et dans les yeux, on voit la splendeur, la splendeur de l’esprit humain. Parce que nos hommes et nos femmes sont libres. Et vous les possédants, vous êtes possédés. Vous êtes tous en prison. Chacun est seul, solitaire, avec un tas de choses qu’il possède. Vous vivez en prison, et vous mourrez en prison. C’est tout ce que je peux voir dans vos yeux – le mur, le mur !

Tous le regardaient.
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Videos de Ursula K. Le Guin (6) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Ursula K. Le Guin
Entretien téléphonique entre le journaliste Paul Holdengräber et la romancière multi-primée Ursula K. Le Guin dans lequel elle s'exprime, entre autres choses, sur la fragilité de la frontière entre réalité et fiction, sur la souffrance provoquée par la célébrité et les angoisses liées aux influences littéraires extérieures. Émouvant et lumineux d'autant que cet entretien date d'une vingtaine de jours avant son décès.
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