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EAN : 9791036000713
320 pages
L'Atalante (25/03/2021)
3.73/5   33 notes
Résumé :
Un roman aussi profondément organique et engagé qu’un film de Guillermo del Toro et qu’un tableau de Goya.
Le ciel est rouge chair pour le peuple de Ru. « Ru ? Pourquoi Ru ? Il n’y a pas assez de salles de concerts à l’air libre, peut-être ? » Les rues sont rouge sang à la fin des manifestations contre la préfecture. « Tu n’as jamais eu envie de savoir ce que cela fait de chanter à l’intérieur d’un être vivant ? » Dans les entrailles de Ru, la grogne embrasse... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (10) Voir plus Ajouter une critique
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boudicca
  20 août 2021
Ru est le nom donné par Camille Leboulanger à une créature aux dimensions colossales et dont la longue immobilité a donné envie aux humains l'idée farfelue de la coloniser. Autoroute, port, ville, université, magasins… : la bête abrite désormais l'équivalent de tout ce qu'on peut trouver à l'extérieur, à la différence près que ses habitants doivent s'habituer à ne jamais apercevoir la lumière du jour et à composer avec le rouge omniprésent qui émane de l'intérieur du monstre. Difficile à la lecture du scénario de ne pas penser au « Dragon Griaule » de Lucius Shepard qui reposait (dans les grandes lignes) sur un principe similaire : une immense créature colonisée par l'humanité et sur laquelle elle exerce une influence plus ou moins volontaire et subtile. On retrouve effectivement des points communs entre les deux oeuvres, notamment dans leur dimension politique, mais, là où le propos du livre de Sherpard consistait à utiliser la bête comme une métaphore de la dictature et s'interrogeait sur les responsabilités individuelles sous ce type de régime, le roman de Camille Leboulanger porte un message davantage d'ordre écologique et social. Car dans Ru, les humains ont fait ce qu'ils continuent de faire aujourd'hui en dépit du bon sens : ils prennent leurs aises, sans penser aux conséquences et à l'impact de leur activité sur l'écosystème dont ils sont pourtant dépendants. Qu'importe que la créature ait été (ou est encore, le débat anime toujours les scientifiques) un être vivant : on bétonne, on creuse, on exploite, tout cela en tentant de contourner les limites imposées par le corps même de la bête. le roman ne se limite toutefois pas à une vue d'ensemble de la cité rouge puisque l'on va suivre trois personnages très différents qui, chacun à leur manière, vont être profondément changés (et changer profondément) Ru. le premier, Youssoupha, est un réfugié : fraîchement débarqué au sein de la bête après une traversée éprouvante pour fuir son pays, le jeune garçon va se retrouver confronté à une politique d'accueil migratoire alternant entre suspicion, indifférence ou franche hostilité. Agathe, elle, a depuis peu rejoint un groupe de militants engagés pour la non restriction de l'accès à l'université des étudiants étrangers, ce qui lui vaudra de perdre un oeil lors de l'évacuation de sa faculté par les policiers. le dernier, enfin, est un cinéaste invité pour présenter son court-métrage à l'occasion d'un festival et qui veut profiter de l'occasion pour rechercher son mari, un chanteur réputé, disparu après avoir mis les pieds dans Ru.
Le profil des protagonistes en dit suffisamment long sur la portée et l'orientation politique de l'oeuvre de l'auteur. Politique migratoire déshonorante, violences policières, souffrance du corps enseignant, révolte populaire, inquiétude écologique, verticalité du pouvoir (ici exercée par un préfet dont la politique de maintien de l'ordre n'est pas sans rappeler celle de l'actuel préfet de police de Paris)… : autant de thématiques brûlantes d'actualité que l'on retrouve traitées ici par le prisme de la fantasy. le propos de l'auteur est assez radical et interroge aussi bien notre rapport à la politique (au sein large, pas uniquement électoral) qu'à notre environnement. La métaphore du réchauffement climatique est évidente et permet de mettre l'accent sur notre immobilisme et notre difficulté à penser aux conséquences de nos actions sur le long terme. La remise en cause de l'ordre social est également au programme, certaines scènes n'étant évidemment pas sans rappeler celles qui ont déferlé sur nos écrans au moment du mouvement des Gilets jaunes, ou plus largement lors de n'importe quelle contestation sociale récente. le traitement médiatique de tels événements est également abordé avec lucidité et fait à nouveau écho à ce que nous pouvons vivre aujourd'hui, de même que l'évocation du suicide d'une enseignante sur son lieu de travail ou de la répression disproportionnée des forces de l'ordre à l'encontre de jeunes manifestants ne manqueront pas de faire resurgir de récentes images. Si la vision politique défendue par l'auteur est ici bel et bien au coeur du roman, il serait toutefois erroné de croire que celui-ci se résumerait à une simple vitrine idéologique. le message est certes clairement affiché et assumé, mais l'intrigue est pour autant loin d'être un simple prétexte utilisé par l'auteur pour véhiculer ses idées. Ainsi, c'est moins dans l'exposition théorique d'une pensée politique (à l'image de ce que peut par exemple faire Alain Damasio) que l'engament de l'auteur se manifeste que dans le choix des thématiques abordées ou des profils de ses personnages. Pour résumer, l'ouvrage ne prône pas une idéologie radicale de gauche mais, par ses choix narratifs, met en lumière des préoccupations qui sont le propre de ce courant. Personnellement ça me convient, mais peut-être d'autres lecteurs verront-ils dans ces références à l'actualité et dans la dénonciation de cette violence de classe un frein à leur immersion dans cet univers de fantasy.
Il faut dire qu'un manque d'adhésion idéologique n'est pas toujours le seul obstacle que pourra rencontrer le lecteur. L'intrigue, bien que cohérente sur le long terme et ponctuée de rebondissements intéressants, s'essouffle régulièrement, l'exposition des spécificités de Ru et du ressenti de ses habitants prenant trop souvent le pas sur l'évolution même du récit. Il en résulte que l'intérêt du lecteur fluctue, certaines scènes se montrant véritablement impressionnantes visuellement ou émotionnellement, tandis que de nombreux autres passages paraissent plus longuets, voire répétitifs. Un événement majeur ayant lieu dans la seconde moitié du roman va toutefois totalement rebattre les cartes et réveiller la curiosité du lecteur qui risque cependant d'être légèrement frustré de voir l'histoire se terminer presque là où on aurait voulu qu'elle commence. le dernier tiers est en effet de loin le plus passionnant, le récit continuant de brasser alors quantité de sujets de société essentiels tout en incitant personnages et lecteurs à porter un regard neuf sur tout ce qui, aujourd'hui, nous paraît acquis et immuable. Une réflexion salutaire, qu'on aurait bien aimé voir se poursuivre tant les possibilités qu'elle ouvre sont promptes à enflammer l'imagination. Les personnages, eux, sont intéressants par l'originalité de leur parcours et par leur appartenance à des milieux sociaux différents, mais tous peinent à susciter l'émotion du lecteur. C'est notamment le cas d'Agathe, personnage auquel j'aurais, à première vue, parfaitement pu m'identifier, mais qui m'a laissée trop souvent indifférente en raison de la distance qu'elle impose au lecteur et de son faible nombre d'interactions avec d'autres individus. Youssoupha, en revanche, est un protagoniste bouleversant mais dont le rôle se limite la plupart du temps à celui de spectateur passif. Les personnages secondaires sont quant à eux très en retrait, l'auteur optant, là encore pour des raisons politiques, pour une mise en avant collective des habitants de Ru, plutôt que par une individualisation à outrance d'une poignée de « grandes figures ».
Original et engagé, le roman de Camille Leboulanger utilise ici la fantasy pour remettre en perspectives des sujets de société brûlants d'actualité et s'interroge sur notre manière d'habiter le monde et de le changer. Une oeuvre éminemment politique qui séduit par la pertinence de sa réflexion mais qui pâtit d'un rythme irrégulier et de personnages qui ne facilitent pas toujours l'immersion émotionnelle du lecteur. A découvrir !
Lien : https://lebibliocosme.fr/202..
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Charybde2
  05 juin 2021
Comment habiter Ru ? Ou comment la métaphore science-fictive combattante invite à interroger nos anciennes manières, encore beaucoup trop présentes hélas, d'habiter la Terre. Une redoutable expérience de pensée conduite en thriller socio-scientifique.
Sur le blog Charybde 27 : https://charybde2.wordpress.com/2021/06/05/note-de-lecture-ru-camille-leboulanger/
Publié chez L'Atalante en mars 2021, le quatrième roman de Camille Leboulanger commence comme un récit terriblement contemporain, comme la mise discrète en fiction de ces convois souvent mortuaires qui hantent les mers, en Méditerranée ou en Atlantique, lorsque des réfugiés aux abois tentent de rejoindre, quel qu'en soit le prix – le plus souvent extrêmement élevé, à tous points de vue -, quelque terre promise, le plus souvent la forteresse Europe dans le monde réel : c'est ce chemin de larmes-là que mettent en fiction de manière si juste et si poignante le « La nuit nous serons semblables à nous-mêmes » d'Alain Giorgetti ou le « le dernier voyage de Sindbad » d'Erri de Luca, ou que viennent documenter de près le « La Loi de la mer » de Davide Enia ou le « En mer, pas de taxis » de Roberto Saviano.
Ici, la terre promise, celle sur laquelle s'échoue vivant, de justesse, le protagoniste amnésique Y, qui sera bientôt, d'autorité, renommé Youssoupha, s'appelle Ru. Et là, passées les douze premières pages de « Traversée », le roman s'installe avec force et fracas dans la grande – très grande – métaphore fantastique et science-fictive : l'île de Ru, à quelques kilomètres du rivage, est le cadavre d'une gigantesque créature (dont la taille s'évaluerait vite en dizaines de kilomètres) qui s'est effondrée là, quelques générations plus tôt, après avoir dévasté de son pas lourd les régions avoisinantes, et que des humains, constatant l'habitabilité de l'endroit et toujours aussi preneurs de terres, ont rapidement entrepris de coloniser intégralement.
On songera naturellement, dès ces premières pages, au magnifique travail réalisé entre 1984 et 2014 par le si regretté Lucius Shepard avec son « Dragon Griaule » et l'entrelacement de nouvelles voire de romans courts qui prenaient place dans le cadavre minéralisé (mais l'était-il vraiment ?) d'un ancien dragon particulièrement maléfique, dont les influences psychologiques, longtemps après sa mort, continuaient régulièrement de hanter sournoisement les humains qui vivaient là. Mais bien au-delà de cette ressemblance aussi évidente que finalement superficielle, la métaphore travaillée en profondeur par Camille Leboulanger au long de ces presque 300 pages est tout autre. À travers les pérégrinations de Y, déjà nommé, de la rebelle gosse de riche Agathe qui deviendra Coré, égérie du mouvement contestataire appelé le Regard Rouge (pour des raisons ayant joliment trait davantage à la physique qu'à la politique), ou d'Alvid Persner, artiste cinéaste venu s'incruster in extremis dans un prestigieux festival officiel pour tenter de retrouver la trace de son mari Sandro Kostas, chanteur et musicien mondialement célèbre, mystérieusement disparu au coeur de Ru, en des lieux qui auront pour noms Université du Rein Gauche, Gare Occipitale, Foyer de la Paroi Intestinale ou encore Quartier Pariétal Droit, c'est bien toute une mythologie pratique des « Maîtres et possesseurs » que l'auteur nous invite à explorer et à tester contre certaines adversités en cours de développement.
Utilisant méticuleusement les ressources de l'expérience de pensée science-fictive (et de son travail inlassable des mondes en grand – Iain M. Banks, pour ne citer qu'un seul précieux exemple – ou des mondes en petit – pensons, tout récemment, au superbe « Mécaniques sauvages » de Daylon), n'hésitant pas (à l'image du grand Kim Stanley Robinson, dans « La trilogie martienne » bien entendu, mais sans doute davantage encore dans le trop méconnu « S.O.S. Antarctica ») à mettre en scène des discussions politiques et sociales, au risque, comme chez le maître californien, d'enchanter ou d'agacer lectrices et lecteurs selon leurs pentes préalables, Camille Leboulanger nous offre, sous le sceau de l'imagination – largement débridée pour amener à saisir l'impensable – et des métaphores subtilement imbriquées en plusieurs couches, une rare occasion romanesque de confronter la notion toujours à réinventer d'habiter le monde aux frénésies de domination capitaliste (qui masquent encore aujourd'hui plus ou moins habilement leurs avides tentations sous divers oripeaux sensibles ou anodins). Comment donc habiter Ru ? Et comment, de facto, habiter réellement le monde ?
Lien : https://charybde2.wordpress...
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Lunalithe
  26 juin 2021
Quelle claque que ce roman !
Je l'ai commencé sans trop d'attentes, ayant entendu des critiques négatives de la part de mes collègues, mais assez confiante quant à la plume de l'auteur, que j'avais découverte et aimé avec Malboire.
Ici, j'ai retrouvé le même sentiment de dépaysement que dans Malboire, cette impression d'arriver dans un monde totalement inconnu et pourtant proche de nous, très cohérent, extrêmement bien construit, que le lecteur découvrira petit à petit, parfois avec une très grande perplexité. On part d'une ville construite à l'intérieur d'un animal mort et monstrueusement gigantesque, que l'on peine à pouvoir se représenter. Passé le (long) moment où l'on essaie de se représenter la chose et comment des gens on pensé que c'était une bonne idée de construire une ville dans son corps, on découvre ensuite que cette bête, Ru, n'est peut être pas si morte que ça.
Le vocabulaire nécessairement organique lié à la vie dans Ru, prolonge l'expérience, et plonge définitivement le lecteur dans les entrailles de cette ville-corps. Ce postulat de départ, cette ville dans un être vivant inconcevable, pouvait déjà faire une super histoire. L'idée, bien que très très bizarre, est vraiment intéressante. Et pourtant, Camille Leboulanger ne s'arrête pas là, et y ajoute des personnages très humains, porteurs de réflexions universelles et de sentiments poignants, et des réflexions très actuelles. On trouve, pour ouvrir le roman et pour le conclure, "Y", dont la vie ne semble qu'une succession de peines, et qui ne peut que nous interroger sur le traitement infligés aux migrants. Agathe/Coré, dont la vie de jeune fille privilégié va prendre un virage drastique - et interroger le lecteur sur la force des engagements, mais aussi sur la violence, et les violences policières. Alvid et Sandro, couple marié qui se cherchent dans Ru, chacun emporté par des obsessions artistiques quasi surnaturels, inspirées par le gigantisme de la bête. Grosse réflexion sur la société également, sa construction, les inégalités, l'humanité et l'humilité.
J'ai retrouvé également dans ce récit un rythme souvent lent et contemplatif, qui peut parfois d'ailleurs être angoissant. Cette lenteur, cette "attente", fait briller par contraste le "Reflux Gastrique", dans une scène de manifestation en terrifiante apothéose, qui m'a collé des frissons et fait accéléré mon rythme cardiaque.
En bref, c'est une histoire extrêmement dense, très bien menée, riche et étrange, aussi dévastatrice et lente qu'un pas de la gigantesque Ru.
Une très grande réussite.
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JonT
  24 mai 2022
Ru, de Camille Leboulanger. Roman très étrange qui nous présente un inventaire de nombre de problématiques de société par le spectre des habitants de Ru, une sorte de gros dragon à six pattes échoué au bord de la mer. Oui, vous avez bien lu : toute une société habite dans le dragon – qui fait une taille faramineuse, probablement l'équivalent d'un département. Des villes sont donc construites dans la Tête, dans les Reins, les Cuisses, les Coeurs, etc. Mais cette situation – étrange – n'est presque qu'un prétexte pour aborder tous ces sujets de société (en vrac et de façon non exhaustive : immigration, équivalent Gilets Jaunes, justice, éducation, constitution, etc), sous les yeux de trois personnages qui sont parfois plus spectateurs qu'acteurs.
Au final, un livre très intéressant, bien écrit (j'ai largement préféré le style que dans le chien du forgeron que j'avais lu il y a quelques mois), mais quand même un peu perturbant : on a parfois un peu de mal à visualiser où on va, quel est l'objectif global. Mais probablement n'y en a-t-il volontairement pas, et est-on plutôt dans du témoignage et des pistes de réflexion que dans une volonté d'apporter des réponses à des sujets qui dépassent nos individualités – un peu comme Ru dépasse largement ses habitants et leurs problématiques.
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stephanerenard
  27 juin 2021
Quelle lecture étrange et envoutante. Il y a de nombreuses metaphores dans cette histoire. Metaphore sociale avec la société de contrôle et la revolte qui gronde. Mais aussi l'homme vu comme un parasite. Et enfin la metamorphose voulue ou subie lorsqu'on cherche la verité.
Comment se passe la vie dans le cirps d'un monstre géant? Une societé inegalitaire s'y est installée, et a betonné une partie du corps. Nous suivons les destins de plusieurs personnages qui prennent des chemins de traverse. Et, sans vouloir spoiler, il va falloir tout reconstruire sur de nouvelles bases.
Dystopie, puis utopie, ce roman est un voyage étrange et déroutant dans un autre monde. Il questionne le nôtre…
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Citations et extraits (11) Voir plus Ajouter une citation
Erik35Erik35   10 août 2021
Le festival a commencé depuis quatre jours, avec autant de projection de "Hors". Pour la quatrième fois, Alvid prendra la parole à la fin du film. Il répondra du mieux qu'il le peut à quelques questions. Il dira qu'il s'agit de capter le temps du paysage, que des mouvements infimes comme ceux des bruyères l'intéressent autant, voire davantage, que ceux des deux hommes qui constituent l'ultime et seule présence humaine du film. our la quatrième fois, il formulera des réponses qu'il a construite bien après le tournage et le montage du film. Pendant ses années d'étude de cinéma, il a appris que «Je voulais simplement que cela soit comme cela et pas autrement» n'est pas une réponse valable. Les spectateurs en veulent plus, ont besoin de plus. Il faut donner une clef. Alors il ne ment pas tout à fait, mais toutes les théories qu'il s'est habitué à entendre sortir de sa bouche lui paraissent toujours un peu étrangères au fond des choses.
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Charybde2Charybde2   05 juin 2021
Coré dit :
« Le plus douloureux, ce ne sont pas les coups. Ce ne sont pas les bras cassés ou les nez brisés. Ce ne sont même pas les yeux aveuglés. »
En prononçant cette troisième phrase, on croit voir un sourire presque amusé illuminer son visage borgne.
« Le plus douloureux, ce ne sont pas toutes les portes renversées, les policiers dans les appartements, les perquisitions injustes. Ce n’est pas l’interdiction de se rassembler sans autorisation préalable. Ce n’est pas la suspicion permanente. Ce ne sont pas les arrestations préventives sans raison valable, à part pour quelque chose que l’on a dit ou écrit et qu’une caméra ou un téléphone a rapporté même s’ils ne sont pas censés le faire. On sait tous comment ça se passe. Personne n’est dupe. Il n’y a plus aucun de nos gestes ou aucune de nos paroles qui nous appartienne vraiment, tant qu’ils sont faits ou prononcés à portée d’œil des réseaux. On sait bien qu’on est surveillés dès qu’on décide de faire partie de Ru. »
Plusieurs d’entre eux portent encore des lentilles teintées, mais la majorité voit rouge. Coré parle à un auditoire conquis.
« Le plus douloureux, reprend-elle, ce n’est même pas que la seule façon de vivre presque libre soit de se mettre au ban des réseaux, au ban des rues, au ban de Ru entière. Nombreux sont ceux qui le font déjà. Nous ne sommes vus, et entendus, que lorsqu’il n’y a pas le choix. Comme ce soir. »
Quelques ricanements hésitants. Les auditeurs ne se dévisagent même pas les uns les autres à la recherche de l’espion, de la taupe. Ils lancent un regard par la fenêtre, vers le « ciel », le plafond sur lequel on soupçonne que sont installés des caméras et des microphones, malgré les dénégations de la préfecture. Ils savent que ce sont les murs, le sol, les arbres et même l’air de Ru qui les écoutent et les observent. Des murmures rampent d’un énorme centre dans la Tête ou dans le Cœur Sud, un hangar ou un souterrain de la taille d’une petite ville rempli de serveurs et de calculateurs dédiés au traitement et à l’analyse de millions de térabits de données de surveillance : le royaume d’algorithmes qui comparent, compilent et configurent les flux pour dessiner le parcours de chaque habitant de Ru. Bien sûr, ces chuchotis tiennent de la légende ou d’un conte horrifique et rassurant. Il est bien plus probable que ces données soient traitées dans des centaines de banques de serveurs disséminées à travers la totalité de Ru.
« Le plus douloureux, c’est le mensonge. »
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Charybde2Charybde2   05 juin 2021
Il ouvre les yeux, la tête sur le sable. Étourdi, le garçon se redresse péniblement. L’écume mouille encore un peu plus ses chaussures détrempées. Par réflexe, pour se débarrasser de ses baskets et de ses chaussettes, il pousse avec la pointe de ses pieds. Ils sont bleus de froid. Il attrape une grosse poignée de sable et les frotte vigoureusement. Il plie chacun de ses orteils, l’un après l’autre. Puis, d’un mouvement d’épaule, il se défait du gilet de sauvetage jaune fluorescent qui pend à son cou, misérablement dégonflé. La toile en est déchirée. Il l’abandonne sur la grève, certain qu’il ne doit pas garder cet habit qui le désigne à coup sûr comme venant d’accomplir la traversée. Le vent d’est perce alors son maigre sweat-shirt. L’air autour de lui est gris, comme la mer qui l’a recraché. Il se rend compte que le matin est venu. La dernière étape de son voyage, à peine trois dizaines de kilomètres à franchir, aura duré toute la nuit.
Y porte son regard autour de lui. La plage, à marée basse, s’étend sur plus d’un kilomètre. Y sait pourtant qu’il ne doit pas rester là. La mer frémit à l’horizon et commence à grignoter le sable. D’ici quelques heures, toute la crique sera remplie. Un peu plus bas près de l’eau, ce qu’il reste du bateau l’a suivi. Rendue légère par l’absence de passagers, l’embarcation flotte, incertaine, portée dans une direction puis dans une autre. Le garçon pense qu’on dirait qu’elle l’a suivi mais n’ose pas le rejoindre. Pourtant, il n’essaie pas d’aller la récupérer. Il a réussi à traverser. C’est une chose du passé, oubliée déjà, comme tout le reste du monde sur l’autre rive. Y sourit, satisfait. Il est du bon côté.
Autour de lui sur la grève sont éparpillés des corps munis de gilets de sauvetage jaunes ou orange. Aucun ne se relève. Le garçon détourne les yeux. Ce ne sont pas les premiers morts qu’il a vus au cours de son voyage.
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Charybde2Charybde2   05 juin 2021
Le principal attrait de cette zone, exploitée seulement lors de la troisième phase d’urbanisation de Ru, est le conduit d’excrétion qui perce la carapace de la bête. Malgré ses dimensions approximativement égales à celles d’un terrain de football, celui-ci n’apparaît, vu du sol, guère plus grand qu’un timbre-poste. Refermé par une membrane transparente et étanche, il laisse entrer directement les rayons du soleil de l’extérieur tout en repoussant les pluies venues du large. En levant la tête vers le midi, on pourrait croire à un astre du jour, miniature et toujours fixe. Les habitants de Cumiga l’appellent d’ailleurs tout simplement le Soleil. Afin de renforcer cette impression, l’architecte du quartier a eu la lumineuse idée de faire peindre l’intérieur de la carapace d’une couleur azurée et adaptative. Quand vient le soir et que le Soleil ne laisse plus passer beaucoup de lumière, les pigments photosensibles réagissent et le plafond fonce pour prendre une profonde couleur de nuit ponctuée seulement de lampadaires blancs. L’illusion est telle qu’à la différence de nombreux endroits de Ru, et parmi eux certains de ses quartiers les plus courus, un observateur inattentif pourrait ne pas percevoir l’absence d’horizon. Tous les dix ou quinze ans, il est nécessaire de passer une nouvelle couche de pigment sur le « ciel », dont le coût est répercuté sur les charges de copropriété. Personne ne se plaint jamais non plus des périodiques frais de rénovation des murs et des purificateurs d’air qui protègent le quartier des pollutions sonores et aériennes causées par l’A-FMG – autoroute fémorale milieu gauche – dont le tracé fait une large courbe afin de ne pas déranger Cumiga. Pour y parvenir, il a été nécessaire de contourner le conduit sanguin déjà existant, comme à de nombreux autres endroits de Ru.
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GabylarvaireGabylarvaire   03 avril 2022
Pendant des décennies, on nous a traités comme des moins-que-rien. On ne veut rien du tout, à part vous prévenir que c'est terminé. Maintenant, on est tous égaux. C'est fini, le temps des tarifs arbitraires et des ventes forcées. Celui qui veut manger, il vient travailler. C'est tout.
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