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ISBN : 233002956X
Éditeur : Actes Sud (05/02/2014)

Note moyenne : 4.25/5 (sur 14 notes)
Résumé :
Contraint de rejoindre sa femme et leurs cinq enfants à Copenhague, en novembre 1884, Gauguin n'est pas encore Gauguin, mais il le devient, confronté à l'hostilité qu'il génère. Au long d'une enquête tourbillonnante, Bertrand Leclair restitue le vertige d'un homme déchiré, incapable de renoncer à sa fascination pour la peinture.
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Critiques, Analyses et Avis (10) Voir plus Ajouter une critique
Piatka
  18 février 2014
Novembre 1884, Paul Gauguin alors âgé de 36 ans, rejoint sa femme Mette, d'origine danoise, et leurs cinq enfants réfugiés à Copenhague, après avoir tenté brièvement et sans succès de " vivre de la peinture ", ayant abandonné à la suite du krach boursier de 1882 son métier de courtier en Bourse à Paris qui assurait l'aisance matérielle de sa famille.
Juin 1885, précipitamment, Paul Gauguin quitte définitivement le Danemark et sa femme, emmenant avec lui son fils Clovis âgé de cinq ans pour regagner Paris et surtout la peinture, son authentique raison de vivre.
Que s'est-il passé ? Six mois de pression, de doute, de mal-être, d'interrogations, de vertige comme Bertrand Leclair qualifie justement cette période obscure et peu connue de la vie de l'artiste, objet de son roman, et cruel dilemme pour cet homme alors anéanti, méprisé par ses proches et en particulier par sa belle-famille, tiraillé entre sa fascination pour la peinture et la nécessaire subsistance de sa famille nombreuse.
L'avenir du fond d'un appartement sinistre de Copenhague sans perspective exhalante, sans moyen de subsistance, loin de Paris où se trouvent ses amis peintres, en pleine période impressionniste, c'est quoi au juste ?
L'auteur, avec franchise, admet d'ailleurs que " pas plus qu'on ne connaît le facteur décisif de son départ brutal, on ne sait rien de cette guerre quotidienne ( avec son entourage ). On ne peut qu'imaginer. "
Imaginer, certes, mais fort heureusement Bertrand Leclair s'appuie aussi sur des extraits de correspondance de Paul Gauguin et l'analyse de ses tableaux qui en disent long sur l'état d'esprit du peintre. Ainsi, sa " Nature morte dans un intérieur ", représentant un appartement danois [ http://www.repro-tableaux.com/a/paul-gauguin/nature-morte-dans-un-inte.html ] est simplement sinistre, bien loin de ses chefs-d'oeuvre tahitiens ultérieurs, éclatants de couleurs et de lumière, dont Stéphane Mallarmé dira : " il est extraordinaire qu'on puisse mettre tant de mystère dans tant d'éclat. "
Cette parenthèse danoise de Paul Gauguin est donc habilement restituée, fort bien écrite ( que de citations potentielles, un régal ), et j'ai particulièrement apprécié ce court roman qui, à mi-chemin entre biographie, roman et analyse psychologique, donne à voir la force qui amène un individu à se reprendre en mains après une chute vertigineuse et destructrice, à exercer sa liberté de choisir son avenir, à répondre favorablement à l'appel de sa passion et à assumer son choix contre l'avis de son entourage : bref, à devenir lui-même.
Une alchimie entre doutes et volonté qui peut tous nous concerner.
" L'important, c'est de progresser dans sa propre voie, sans rien lâcher de son désir instinctif. ", souligne l'auteur avant de constater que " l'adversité est constitutive de son oeuvre. "
Gauguin lui-même écrira à Aline sa fille " Il est vrai que la souffrance vous aiguise le génie. Il n'en faut pas trop cependant, sinon elle vous tue. "
Nul doute cependant, sans ce vertige danois, Paul Gauguin ne serait peut-être jamais devenu le peintre que nous connaissons.
Grand merci à Babelio et Actes Sud pour cette belle et instructive lecture.
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Commenter  J’apprécie          517
Sarindar
  13 novembre 2014
Cela rimerait-il a quelque chose de juger sous le seul critère de la morale, un homme qui a quitté femme et enfants pour pouvoir s'adonner à sa passion - qui devient sa raison d'être -, pour réaliser son oeuvre, une oeuvre de peintre, qui se sait unique, quand cela n'est plus d'actualité de jouer les censeurs, même si la tentation à condamner l'acte et non pas l'individu peut exister, parce que ne pas le faire serait donner la personne en exemple ? Ne soyons pas plus moralistes que de raison. D'ailleurs, comment, avec le recul, qualifier de tels actes quand, dans l'autre plateau de la balance, il y a le poids d'une oeuvre artistique. Car, si la morale c'est l'action, alors Paul Gauguin a choisi, selon ses propres critères.
L'écriture très littéraire et presque "picturale" adoptée par Bertrand Leclair nous invite d'ailleurs à changer notre regard, et non à faire un procès, totalement inutile, puisque l'on ne peut revenir sur ce qui a été fait ni l'effacer.
Et nous voici devant l'homme et l'artiste Paul Gauguin, pour lui poser la seule question qui vaille : est-ce par la faute de votre épouse et à cause d'elle que vous êtes devenu ce que vous avez été ? Soyez honnête, Monsieur Gauguin, au moment de planter là votre chère (puis maudite) Mette, la Danoise, n'est-ce pas plutôt grâce à elle que vous avez fait cette mue et que vous êtes devenu vous-même ? Si elle ne s'était opposée à vous, l'auriez-vous fait ce pas ?
Tout était-il écrit d'avance ? Rien de moins sûr. C'est, à lire Bertrand Leclair entre les lignes, un véritable coup de pouce (et un coup de pied aux fesses), un électrochoc que Mette a donné à son époux, Paul Gauguin, mais certes pas pour le résultat qu'elle escomptait : elle voulait qu'il renonçât à ses chimères, à ses ambitions artistiques, pour conjurer le mauvais sort et redresser une situation plus que compromise par une mauvaise gestion dans l'entreprise de fabrication de toiles de bâche imputrescibles qu'il aurait dû conduire au succès commercial. Des toiles ? Oui, il va en produire, et compter grâce à elles, mais des toiles d'un autre genre, comme le dit avec humour Bertrand Leclair.
Mais cela c'est l'écorce. Et l'arbre alors ?
L'arbre de celui qui aurait pu s'y pendre, d'abord. Car Gauguin cherchait désespérément à éviter de se mettre une corde suicidaire au cou. Déjà qu'il avait celle du mariage. La même ? Comment donc ne pas en finir avec la vie ? En peignant.
Songeons que Gauguin, même libéré de ses obligations matrimoniales et paternelles par un simple départ - ou une
simple fuite - , n'a pas allongé pour autant ses jours en faisant ce qu'il aimait : né en 1848, il est mort en 1903. Sous ce rapport, Gauguin ressemble à Mozart et à Rimbaud : vie pleine, remplie par l'art seul, pour lui par la peinture qui mange tout, et un amour addictif du tabac et de l'alcool, et peut-être d'autres plaisirs destructeurs. Positionnement de rupture aussi en matière artistique, un défi à relever et un risque à courir comme il le découvrira. le succès ne peut être immédiat pour lui puisqu'il refuse de faire de la peinture bourgeoise, de la peinture prisée par ceux qui raffolent de l'art affadi du Salon officiel. Il ne veut pas se rendre aimable. Strindberg le note : "Cette personnalité se complaît dans l'antipathie qu'elle suscite". Même ce qu'il aime, il veut pour lui-même le brûler : l'Impressionnisme est en vie, et déjà il veut le dépasser, l'enterrer. Au moins ses attaques contre la peinture de salon (et du Salon) sont compréhensibles, car cette peinture est morte avant de voir le jour et figée comme un squelette dans sa fosse. Mais
peut-on en dire autant avec l'Impressionnisme ? En réalité, Gauguin ne condamne pas cette École : il se demande comment faire pour aller plus loin et quoi faire de mieux ? Pourquoi n'est-il donc pas satisfait ? Parce qu'il "prend" la peinture comme certains hommes veulent étreindre les femmes, et cela à un moment où la peinture semble prendre
un coup de vieux, car Gauguin sait bien que la peinture est maintenant sérieusement concurrencée par la photographie. Quelle place va-t-il se faire dans la famille des grands peintres - car il ne doute pas de devenir un peintre au-dessus du lot grâce à son oeuvre - et que va devenir la peinture avec lui ? Ne sera-t-il qu'un "autodidacte à l'ambition brutale", dont la Grande Peinture pourrait se passer ? Quelle vision a-t-il ? Il ne peut pas la traduire immédiatement dans ses toiles : le rejet de ce qu'il fait et de ce qu'il pense par son épouse, sa famille et par des milieux dont il pourrait espérer une aide le plonge un moment dans une stérilité qui le fait enrager. Mais impossible d'en rester là. de quel côté va-t-il tomber ? Dans une existence petite-bourgeoise conforme aux attentes de son épouse ? Ou "vertigineusement" dans la création artistique ? Suit une question rationnelle : Gauguin pourra-t-il vivre de sa peinture ? Il ne sait pas plus que les autres ce qui l'attend. Déjà qu'il a dilapidé l'héritage de sa mère en tableaux de valeur. En fuyant dans la peinture dès qu'il a une minute de libre, au lieu de s'occuper de redresser les comptes de son entreprise, qui est en train de baisser pavillon, il fait le désespoir de son épouse, à qui il a fait cinq enfants en dix ans. Pour sa belle-famille danoise - car tout cela se passe à Copenhague où Gauguin a accepté de suivre Mette -, il est devenu la bête noire, d'autant qu'il ne fait rien pour arranger les choses et qu'il ne cesse de remettre de (la peinture à) l'huile sur le feu ! On l'a pourtant aidé à démarrer, on lui a mis un pied à l'étrier, on lui a tout facilité, mais, soit incapacité soit malchance, il n'a pas su ou pas voulu faire. Et chacun de se demander : quand va-t-il remonter le courant ? Quand va-t-il se reprendre ? Jamais ! On le voit bien, il est indécrottable. Et de plus, c'est un incroyant, qui n'a pas peur de le clamer haut et fort et d'afficher son certificat d'athéisme dans une terre pétrie de protestantisme. le bruit s'en répand partout, achevant de le discréditer aux yeux de la bonne société. Qu'il est désespérant cet homme ! Et pourtant, on a pu croire en lui, car il a fait des efforts. Il a même semblé avoir d'autres centres d'intérêt que la peinture : il s'est un temps passionné pour la graphologie, mais ça a été bientôt pour dire le rapport qui pouvait exister entre elle et la peinture. Toujours la peinture ! Et puis le voilà qui emprunte, non pas pour tenter de remettre son affaire à flot, mais encore et toujours pour satisfaire son goût pour la peinture et s'acheter le matériel nécessaire.
Il lui prend même l'idée d'exposer ses oeuvres, mais pas les meilleures aux yeux des autres, le plus provocant plutôt ! Et ce qui vient, à la suite, ce ne sont pas les railleries, la furie ou l'indignation, mais le silence accusateur et assassin, ou le dédain. Il n'aura droit qu'à une comparaison sous la plume d'un critique, mais pas à son avantage. Il réagira en se présentant comme un génie non reconnu, que l'on veut blesser et humilier. Pour les spécialistes, le jugement est sans appel : ce peintre est un barbare, on le maudirait presque. Un damné vous dit-on !
Il n'en a cure et se dit qu'il n'est la cible que des béotiens et des sots. Car même si on ne veut pas de sa peinture, celle-ci est toujours là, seule ligne de fuite, seule trouée de ciel bleu dans un environnement ténébreux. Et que produit-il alors, au sortir d'un long hiver ? de la beauté pure, une peinture aux couleurs éclatantes. Une image du parc du Moulin-de-la-Reine, à Ostervold.
Est-ce gagné ? Va-t-il s'enraciner au Danemark, accepter la réalité en retrouvant sa sérénité ? L'illusion est de courte durée. Après ce moment de plénitude, de jouissance, d'accomplissement, dans l'éternité d'un instant, et même s'il veut trouver quelque chose de profitable à tous, pour rester sur place, malgré ce qu'il lui en coûte, il ne pourra résister longtemps. C'est que dans son sang coule un peu celui de sa grand-mère, Flora Tristan, une femme qui n'a jamais
voulu se laisser dicter sa conduite. Ah! Si seulement Mette était une artiste, rien ne les séparerait. Lui remontent à la mémoire les souvenirs des jours heureux, des heures insouciantes, de l'époque où il était amoureux et acceptait d'avoir un fil à la patte, du rôle de Gustave Arosa qui l'avait fait entrer à la Bourse, cela juste après six années en mer sur un navire de guerre et des bâtiments de toutes sortes. Il n'a finalement revu Paris qu'en 1871, après la Commune. Il fait la connaissance de Mette grâce à Arosa, et il flambe pour elle. Se succèdent alors des fêtes et des bals costumés. C'est le temps des rires, des amusements, du bonheur simple. Mette aussi était amoureuse, et malgré leurs disputes actuelles, elle ne l'a pas oublié. Il lui arrive encore - elle se surprend à le faire - de prendre la défense de Gauguin devant sa famille. Mais à présent, c'est l'enfer. On ne peut plus se voir en peinture. Ceux qui s'aimaient sont devenus l'un pour l'autre des étrangers. En raison des difficultés financières, la peinture est devenue, entre Mette et Paul, un fossé de séparation aux bords infranchissables. Gauguin est mis soudain devant un choix de clarté : ou Mette et leurs enfants ou la peinture.
Une fois le choix fait, le chemin emprunté sera sans retour. Et si la manie de peindre ne quitte pas Paul Gauguin, qu'il aille au grenier ou au diable !
François Sarindar, auteur de : Lawrence d'Arabie. Thomas Edward, cet inconnu (2010)
Je pourrais prolonger cette critique sur des pages et des pages : j'en garde quelques-unes que je glisserai en commentaires.
La découverte de ce livre fort, de cette lecture marquante, je la dois à Piatka, que je remercie ici de tout mon coeur.
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Lolokili
  06 mars 2014
Où l'on comprend sans effort (si tant est qu'on le sache) que Gauguin n'ait séjourné que brièvement au Danemark pour tracer la route plus tard vers la Polynésie.
Dans les années 70... du 19ème siècle, Paul Gauguin, courtier en bourse, amateur et collectionneur d'art avisé, balbutie lui-même du pinceau à ses heures perdues. Au point que dix années plus tard, à l'âge de trente-quatre ans, marié à Mette-Sophie et père de cinq enfants, il lâche son emploi pour se consacrer à sa propre carrière de peintre. Exaspérée par les difficultés financières engendrées peu à peu par cette « lubie », Mette finit par se réfugier auprès de sa famille à Copenhague dont elle est originaire et où, contraint et forcé, Gauguin la rejoint.
Si l'on se remémore les toiles flamboyantes qui passeront plus tard à la postérité et l'amour obsessionnel de Gauguin pour la couleur, on soupçonne à quel point ce séjour danois fut pour lui un calvaire. Sombre comme un hiver scandinave, amer comme l'accueil d'une austère belle-famille hermétique à son art et peu confiante en son avenir de peintre, sinistre comme l'inspiration que put générer un environnement aussi sclérosant, ce bref épisode nordique, en général peu évoqué dans la biographie de Gauguin, ne dura en effet que quelques mois. Il fut cependant, si l'on en croit ce témoignage romancé, d'une noirceur et d'une intensité telles qu'il semble précisément marquer l'amorce de cet envol de l'artiste vers la lumière et la liberté qu'il poursuivra sa vie durant.
S'appuyant – jusqu'à en citer de nombreux extraits – sur la correspondance et les écrits de Gauguin, Bertrand Leclair dépeint à merveille les errances esthétiques et intimes d'un artiste complexe, touchant, tourmenté par son irrépressible besoin de peindre, son amour incompris pour sa famille et l'impitoyable scepticisme de ses proches. Une écriture intelligente et dense, un texte remarquable, fiévreux et passionnant, pour un petit ouvrage qui m'a séduite de la première à la dernière page.
Une visite au musée d'Orsay s'impose ensuite afin d'y redécouvrir quelques oeuvres de Paul Gauguin sous cet éclairage nouveau. A compléter opportunément, et sans hésiter, par un petit voyage direction les Marquises. Bah quoi ? Il faut bien parfaire sa culture…
Ҩ
Un enthousiaste et chaleureux merci aux éditions ACTES SUD et à l'équipe de BABELIO pour cette très intéressante découverte.

Lien : http://minimalyks.tumblr.com/
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Alzie
  15 février 2014
Dans la collection "un endroit où aller", Actes Sud, ce roman (précise l'éditeur sur la couverture) de Bertrand Leclair où il se penche sur une courte période de la vie du couple que formèrent Paul Gauguin et Mette Gad. Une narration très dense de douze petits chapitres qui nous emmène à Copenhague où ils décidèrent de déposer leurs valises en 1884 et 1885. Nous ne quitterons pas les appartements Danois ou peu. Les raisons de cette installation sont tout d'abord expliquées, et il en faut bien des explications pour réussir à comprendre comment ces deux-là, qui s'étaient rencontrés en 1873, puis mariés et qui vécurent ensuite si "bourgeoisement" à Paris, déménagèrent une première fois à Rouen pour des raisons pécuniaires et optèrent enfin pour ce repli danois. La vie d'artiste ? Pas tout à fait, car à ce moment là, Gauguin n'est pas l'artiste majeur qu'il deviendra plus tard. Non, il a perdu son emploi de courtier en bourse suite au krach de 1882 et il prétend, depuis, qu'il sera peintre. Mais il est bien le seul à y croire. Il peint en amateur. Pissarro l'avait pris un temps sous son aile. L'élève a insisté, persisté. Gauguin était aussi un collectionneur avisé (il possèdait des oeuvres de Cézanne, Renoir, Manet). Du côté de Mette, ce retour au pays, elle qui avait bagarré auprès de sa mère pour épouser Paul, était peut-être une sécurité pour l'avenir car il y avait cinq enfants. Nés en dix ans : Emil, Aline ("La petite rêve"), Clovis ("L'enfant endormi"), Jean René et Paul Rollon le plus jeune. Cinq témoins muets de cet épisode de la vie de leurs parents dont le dernier chapitre nous dévoilera le destin.
Une mutation (reconversion) de l'artiste se joue à Copenhague mais pas celle qu'espérait probablement Mette. Le déménagement avait été soigneusement balisé mais Paul avait-il imaginé de tels déchirements à venir ? La famille Gad n'a pas ménagé ses efforts et fait jouer ses relations pour que Gauguin devienne représentant exclusif, pour la Scandinavie, d'une compagnie de toiles de bâches imputrescibles. L'avenir paraît radieux et pourtant rien n'est acquis. C'est la chronique d'un désastre annoncé pour ceux qui ont entendu parler de Gauguin et de son fameux tempérament, de ses mauvaises manières... Oui, on lit bien un roman, une histoire dont on met vite de côté le dénouement connu au profit d'un angle de vue différent. S'appuyant sur l'oeuvre peint, les divers écrits et correspondances de Paul Gauguin ainsi que sur certains témoignages contemporains, le regard de Bertrand Leclair se pose, sensible et pénétrant, sur cette parenthèse de 1884/1885 pendant laquelle Gauguin, ayant quitté sa vie d'avant, s'apprête à devenir le peintre qu'il voulait être. Métamorphose d'un autodidacte en artiste. Ce peintre qu'il veut être enrage d'être ici, le père qu'il veut rester se désespère en s'imaginant ailleurs. Période décisive et terrible, captée avec intensité par Bertrand Leclair, entre les premières tentatives impressionnistes et juste avant la révolution de Pont-Aven, celle où tout a vacillé. Moments de vertiges personnels, intimes, collision entre l'homme et l'artiste.
Les difficultés matérielles s'accumulent, car il devient par trop évident que Paul Gauguin n'a pas la fibre commerciale, ne fait aucun effort pour apprendre une langue que ses enfants maîtriseront bientôt. Nouveaux déménagements dans Copenhague même, pour encore plus petit, toujours moins cher. Pressions de la belle famille, humiliations danoises, doutes et incertitudes empoisonnent le quotidien familial et participent au délitement conjugal. Mette donne des cours de français pendant que lui, réfugié dans son atelier-mansarde, au-dessus du salon, interroge son talent, sa paternité, hanté peut-être, selon Bertrand Leclair, par les démons d'une généalogie dominée par l'absence d'un père, mort prématurément, la violence d'un grand-père maternel dont la femme (Flora Tristan) a demandé le divorce très tôt. Un croquis de cette époque montre une soupière de laquelle il a fait émerger la tête de quatre de ses enfants, celle de Mette et la sienne : le mot mélasse est inscrit sur la panse. C'est dire comment il se voit avec sa famille. Il peint peu à ce moment là, "Le moulin de la reine", un autoportrait en train de se peindre, "Nature-morte dans un intérieur", et commence à écrire. Mais la peinture alors le dissuade de se pendre ; a-t-elle été seule en cause de sa séparation d'avec ses enfants (sans jamais que le couple ne divorce) ? Rien n'est moins sûr...
Loin des légendes de tous ordres ayant circulé sur le peintre, ce roman d'un petit pan de vie de Paul Gauguin et Mette Gad, réussit finement à nous éloigner des portraits à charges ou des stéréotypes trop fréquents dont nous usons par facilité pour définir nos goûts et juger les artistes.


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trust_me
  13 avril 2014
Gauguin débarque à Copenhague en 1885 pour y rejoindre sa femme Mette et ses cinq enfants. Il vient de lâcher son emploi de courtier en bourse à Paris et débute une carrière de vendeur de bâches. Mais c'est la peinture qui l'obsède. Bien avant Pont Aven et Tahiti, les débuts sont difficiles. La reconnaissance tarde à venir, les soucis financiers s'accumulent, la vie danoise l'éreinte et les relations avec sa femme et sa belle-famille deviennent insupportables.

La peinture comme refuge. La peinture qui seule, « lui rend le présent habitable, [...] lui est tout à la fois la clé de l'avenir et ce qui permet d'en suspendre un instant le couperet. » La peinture qui, également, scellera la fin de son couple : « La peinture n'est plus un prétexte aux agressions ou aux rapprochements amoureux, elle est réellement devenue le nom de ce qui les sépare, irrévocablement, cela même qui bloque le balancier conjugal en position d'hostilité perpétuelle. »

Larguer les amarres. Gauguin va y consentir après moult hésitations. Une décision brutale, un couperet qui tombe d'un seul coup. Il part subitement pour la France avec son fils de 6 ans, Clovis, abandonnant les siens : « Il s'est sauvé du soir au matin, peut-être, et avec lui la peinture, comme le voudrait la légende, aussi bien sur son versant doré (l'homme qui a tout sacrifié à sa passion irrépressible pour la peinture) que sur son versant noir (l'homme qui a abandonné femme et enfants pour propager la syphilis en Polynésie au nom de l'art). »

Et parce qu'il manque une lettre, la première adressée par Gauguin à sa femme après leur séparation, on ne saura jamais les véritables raisons de ce départ brutal. Alors Bertrand Leclair interprète. Il déduit à partir des lettres suivantes, il imagine. Et sans doute parce qu'il est en empathie totale avec l'artiste, il a bien du mal à lui donner tort. Pour lui c'est le mépris de sa belle-famille danoise qui l'a poussé à partir. Gauguin ne serait donc pas un salaud ayant abandonné les siens et son départ était la seule solution, la seule réponse à cette question radicale vers laquelle son expérience danoise l'avait mené : peindre ou se pendre ?

Un séjour à Copenhague douloureux mais nécessaire pour la maturation de l'oeuvre à venir. L'artiste s'est construit dans cette épreuve, face aux jugements des autres mais aussi face à sa propre culpabilité de mari et de père incapable d'entretenir sa famille. Les doutes, les hésitations face à cette volonté de larguer les amarres en butte aux conventions sociales et à la bien-pensance, tout cela est parfaitement restitué dans le récit de Bertrand Leclair. La langue est belle, d'un lyrisme contenu. Un superbe texte qui éclaire d'un jour nouveau un épisode peu connu et pourtant essentiel de la vie de Gauguin.

Lien : http://litterature-a-blog.bl..
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Citations et extraits (16) Voir plus Ajouter une citation
PiatkaPiatka   20 février 2014
La fréquentation intime des toiles de Cézanne lui aura décillé le regard : lui aura appris qu'il ne s'agit plus seulement de sortir de l'atelier pour peindre ce que l'on voit, à la mode impressionniste, mais d'interroger un pas plus loin au bord de l'abstraction ce que voir veut dire, une fois que l'on s'est défaussé des œillères académiques. Il y a de ces tableaux qui, loin de s'essayer à représenter la réalité, la modifient, en nous donnant à voir sur la toile quelque chose qu'on n'avait jamais vu dans la vie, mais que l'on ne cessera d'y voir, dès que la toile nous l'a donné.
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LolokiliLolokili   08 mars 2014
… [Gauguin] restant assurément inconscient de la métaphore de sa propre existence qu’il trame sous les mots… : « Prenons un petit morceau d’argile. Tel qu’il est là, il n’a rien de bien intéressant ; vous le mettez dans un four, il cuit comme un homard et change de couleur. Une petite cuisson le transforme, mais peu. Il faut attendre une chaleur élevée pour que le métal qu’il renferme entre en fusion. La matière sortie du feu revêt le caractère de la fournaise et devient donc plus grave, plus sérieuse à mesure qu’elle passe par l’enfer.»
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PiatkaPiatka   18 février 2014
Comment pourrait-il renoncer, quand seule la peinture lui rend le présent habitable, quand elle lui est tout à la fois la clé de l'avenir et ce qui permet d'en suspendre un instant le couperet ?
Le geste de peindre est un hiatus, comme l'amour, un hiatus c'est-à-dire et très littéralement une solution de continuer, la seule, on le sermonnera comme on voudra, il n'en voit pas d'autres.
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LolokiliLolokili   09 mars 2014
La vraie poésie est vélocité, seule la rapidité du regard permet de dépasser la pesanteur, la lenteur de nos pauvres moyens d’exprimer la vérité, sur la page comme sur la toile.
C’est la vitesse du rêve, la vitesse supersonique, celle qui va plus vite que l’émission d’un stéréotype ou d’une idée toute faite, qui s’invite ici dans le champ de l’art pour l’inséminer à nouveaux frais.
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LolokiliLolokili   05 mars 2014
L’impressionnisme n’aura été qu’une première étape dans la libération de l’art enfin émancipé de l’idée reçue qui tient lieu de beauté aux peintres de Salon, ce stéréotype que le XIXe siècle a figé dans un académisme vulgaire pour mieux enterrer l’instinct de ciel au cœur de l’homme, vous diriez tous qu’ils voudraient la lécher de pied en cap, la beauté, dans leurs toiles qui en dégoulinent sans plus savoir pourquoi.
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Videos de Bertrand Leclair (9) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Bertrand Leclair
Maison de la poésie (4 juin 2019) - Texte et Lecture de Alban Lefranc, extrait du Dictionnaire des mots parfaits (dirigé par Belinda Cannone et Christian Doumet, éd. Thierry Marchaisse, parution mai 2019).
Le Dictionnaire des mots parfaits :
Pourquoi certains mots nous plaisent-ils tant ? S?adressant à notre sensibilité, à notre mémoire ou à notre intelligence du monde, ils nous semblent? parfaits. Bien sûr, parfait, aucun mot ne l?est ? ou alors tous le sont. Pourtant, chacun de nous transporte un lexique intime, composé de quelques vocables particulièrement aimés. Après ceux consacrés aux mots manquants et aux mots en trop, ce troisième dictionnaire iconoclaste invite une cinquantaine d?écrivains à partager leurs mots préférés. Il vient parachever une grande aventure collective où la littérature d?aujourd?hui nous ouvre ses ateliers secrets.
Auteurs : Nathalie Azoulai, Dominique Barbéris, Marcel Bénabou, Jean-Marie Blas de Roblès, François Bordes, Lucile Bordes, Geneviève Brisac, Belinda Cannone, Béatrice Commengé, Pascal Commère, Seyhmus Dagtekin, Jacques Damade, François Debluë, Frédérique Deghelt, Jean-Michel Delacomptée, Jean-Philippe Domecq, Suzanne Doppelt, Max Dorra, Christian Doumet, Renaud Ego, Pierrette Fleutiaux, Hélène Frappat, Philippe Garnier, Simonetta Greggio, Jacques Jouet, Pierre Jourde, Cécile Ladjali, Marie-Hélène Lafon, Frank Lanot, Bertrand Leclair, Alban Lefranc, Sylvie Lemonnier, Arrigo Lessana, Alain Leygonie, Jean-Pierre Martin, Nicolas Mathieu, Jérôme Meizoz, Gilles Ortlieb, Véronique Ovaldé, Guillaume Poix, Didier Pourquery, Christophe Pradeau, Henri Raynal, Philippe Renonçay, Pascale Roze, Jean-Baptiste de Seynes, François Taillandier, Yoann Thommerel, Laurence Werner David, Julie Wolkenstein, Valérie Zenatti
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Je suis né à Paris en 1848. Chef de file de l'Ecole de Pont-Aven, inspirateur du mouvement nabi, j'ai vécu de nombreuses années en Polynésie où je suis décédé en 1903. Je suis Paul...

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