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EAN : 9782707185501
308 pages
La Découverte (17/03/2016)
3.5/5   4 notes
Résumé :
Pourquoi la dette publique occupe-t-elle une telle place dans les débats économiques contemporains, en France et ailleurs ? Comment s'est-elle imposée comme la contrainte suprême qui justifie toutes les politiques d'austérité budgétaire et qui place les États sous surveillance des agences de notation ?
À rebours de ceux qui voient la dette comme une fatalité et une loi d'airain quasi naturelle, Benjamin Lemoine raconte dans ce livre comment, en France, l'" or... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (3) Ajouter une critique
Dans sa préface, justement titrée, « La fabrique d'une contrainte », André Orléan revient sur la « croissance ininterrompue » de la dette publique française depuis 1975 et l'accélération de cette dynamique avec la « crise des subprimes ».

Il insiste sur les argumentaires économiques qui paraissent impossibles à contredire, les soit-disantes vérités qui feraient que les analyses économiques échapperaient « aux conflits de valeurs et d'intérêts ». le préfacier indique que ce livre met en cause l'évidence même de la dette.

Il nous rappelle que la forme de la dette publique – titres négociables vendus sur les marchés financiers internationaux – est le résultat « d'une volonté délibérée, d'un choix politique », d'un changement de doctrine du Trésor, du démantèlement d'un circuit de financement sans recours aux marchés. Changement de doctrine, travail de conviction néolibérale de hauts fonctionnaires, nouveau récit économique et nouvelle machinerie sociale…

André Orléan parle aussi du montant de la dette, « même le montant de la dette totale est sujet à caution », de la « dette sociale ». Il refuse de laisser aux économistes l'analyse des « faits économiques », rappelle qu'il n'existe pas de causalités mécaniques ni pour « les faits économiques », ni pour « les faits sociaux » et plaide pour une « union des sciences sociales »

Ce livre n'est ni celui d'un-e économiste, ni celui d'un-e comptable, mais d'un chercheur qui dans un langage, le plus souvent très accessible, nous raconte, en l'étayant, d'abord « une histoire oubliée » puis « une histoire à (re)prendre : la mise en marché de la dette » et enfin l'entrée de la dette dans le débat public.

L'histoire oubliée, c'est bien celle de la promotion des « valeurs du trésor », le reformatage de la dette publique, la « révolution » de la bourse et des marchés financiers, la campagne administrative et politique de promotion des nouveaux emprunts, « La dette, qui est maintenant présentée comme une menace, une catastrophe rendant fatale l'acceptation de l'austérité sociale et budgétaire, est à ce moment précis de l'histoire le fruit d'une tactique souveraine, l'Etat prenant le parti pour le marché en invoquant la vertu disciplinaire des taux d'intérêts censés conduire au respect des équilibres budgétaires fondamentaux ».

La dette comme solution pour faire « enfin entrer l'économie française dans l'ère de la finance moderne », la construction sociale du marché, les infrastructures (titres d'emprunts dits négociables, vente par adjudication, refonte administrative), le détricotage de la structure faisant de l'Etat un banquier et un collecteur de fonds, le démantèlement de relations hiérarchiques et normatives, la suppression des financements « hors marché »… « le financement de l'Etat et les activités financières privées étaient encastrés dans un réseau de contrôle administratif et politique. Une telle histoire a été oubliée et c'est sur cette amnésie collective que s'est construit le problème public de la dette. Cet ouvrage en est le récit ».

Si la dette peut avoir plusieurs formes d'existence, aucune n'est « naturelle » ou hors du politique. Il s'agit toujours de construction sociale et institutionnelle. L'endettement de marché n'est donc pas une simple technique, les gouvernements se sont « volontairement lié les mains en abandonnant la possibilité d'un recours à la souveraineté législative et réglementaire en matière bancaire, financière et monétaire ». Bienvenue dans le récit de l'histoire de la prospérité des dettes…

Je ne donne que certains éléments de cette histoire, de cette « génération » choisie, de cette construction politique et institutionnelle, des aléas et des contradictions… Un film noir dont la lecture en sidérera plus d'un-e, l'autre face de récits mensongers et évacuant les responsabilités de personnes bien réelles. Un récit aussi sur l'« écriture de l'histoire » et la « fabrique de la vérité ».

L'Etat et son financement hors marché, le flux des ressources sans « emprunt », le circuit du Trésor, « le circuit du trésor représente bien une expérience d'enrôlement politique de la monnaie, en l'encastrant dans des pratiques réglementaires et dans une coopération obligée d'institution » et le « marquage public de l'argent », les banques sous contrainte, les bons du Trésor, « un imaginaire politique lie alors le financement de l'Etat au contrôle quantitatif du crédit et de la politique monétaire », la dématérialisation des titres de la dette publique, une création des institutions, « une mise en crise endogène », une « orthodoxie » monétaire ?, une monnaie « dégagée de toute emprise politique, neutralisée et réduite à un rôle technique »…

Le marché serait porteur de transparence, la nouvelle politique technique, et comme par hasard, cette nouvelle orientation répond aux désirs des acteurs principaux des places financières…

L'auteur détaille les débats internes aux institutions, le rôle des hauts fonctionnaires et des ministères, la reconstruction de « la contrainte de taux », une nouvelle forme de réalité étatique, l'autonomie renforcée des établissements bancaires, le refus des contraintes du « souverain », la réduction de l'Etat à un acteur parmi d'autres du marché monétaire, les changements cumulatifs, la légitimité construite du système bancaire et des marchés pour arbitrer les allocations de crédit…

Un chapitre est consacré à l'arrivée de la gauche au pouvoir, son acceptation de l'ordre de la dette, la dépense publique constituée en « problème », la suppression des causalités, la naturalisation de la dette et du marché de celle-ci, la limite arbitraire de 3% (du PIB) fixée pour les déficits publics, une ingénierie politico-technique, l'accélération du rythme des réformes, « A chaque fois, ces récits effacent les bifurcations incertaines prises en cours d'un processus disputé comme les options vaincues de l'histoire, délégitimées en cours de route et progressivement abandonnées »…

Benjamin Lemoine analyse les conditions de fonctionnement du marché, comment l'Etat à suscité « le désir des investisseurs pour les produits de la dette », les actions des « dealeurs de proximité », la discrétion assumée sur les gains durables des banques, les échanges de services, le dessaisissement volontaire des prérogatives du « souverain », la création d'une dette « sans souveraineté », les arrangements « constitutionnalisant » les mécanismes de financement de marché, la création de l'Agence France Trésor, l'introduction des acteurs (et de leurs intérêts) des marchés privés au coeur « du politique », la lutte contre l'inflation devenue un « principe naturel et extérieur aux orientations des gouvernements » et donc hors du champ des débats démocratiques…

La dette et sa mesure, les technologies de mesure, « Loin d'être des techniques neutres, ces indicateurs et ces chiffres-possibles dictent certaines politiques et en rendent d'autres impossibles. Créés avec le souci d'installer l'idée d'irréversibilité des choix, ils « performent » autant qu'ils décrivent », la discipline imposée aux Etats, le rôle de l'Europe réellement existante, l'« affaire » France Telécom (lors de sa transformation en société anonyme) et le chiffrage de la dette, l'enjeu des retraites (leur inclusion ou non dans le calcul des passifs), des statistiques adéquates (à quoi et à qui ?), la dette (élément de passif comptable) mais sans les contreparties en termes d'actifs, le refus de la dette nette (différence calculée en prenant en compte le passif et l'actif comptables), l'inventivité comptable et financière, le ratio dette/PIB reposant sur le présupposé d'une équivalence entre l'Etat et une entreprise (en négation de la détention du monopole fiscal et de sa capacité à perdurer dans le temps), l'invention d'un concept tronqué de dette, « A la financiarisation des trésorerie d'Etat succède la financiarisation de leurs méthodes de compte », la place des « chiffrages » dans les campagnes électorales, l'ordre politique des agences de notation…

Je souligne particulièrement les chapitres sur « l'enjeu des retraites », « En organisant un système de transfert solidaire – les pensions des inactifs sont versées aux retraités en utilisant les cotisations versées au même instant par les actifs -, les retraites par répartition avaient, à dessin, un caractère non contributif : des individus ont des droits sans avoir personnellement contribué en proportion, les pensions représentant une partie de la richesses socialisée ou mutualisée », les engagements de retraite « potentiellement » dans le domaine de la dette publique, « l'éclosion des générations futures », l'invention de la faillite possible de l'Etat, les engagements de retraite et l'oubli volontaire des flux de cotisations présent à venir, encore une fois une comptabilité « inventive » qui nie sa construction en « partie double »…

Mais qu'en est-il de la conversion des « engagements implicites » de retraite en dettes publiques ? « la technique comptable formalise en des termes patrimoniaux le lien entre l'Etat et les individus en matière de finances publiques : chaque contribuable et assuré social possède des avoirs sur l'Etat social ». L'auteur approfondit l'analyse de ce paradoxe dans le dernier chapitre « Et si toutes les dettes se valaient ? » : « Si les dépenses futures de retraite sont considérées comme des dettes au même titre que les emprunts d'Etat souscrits auprès des financiers privés (les bons et obligations d'Etat émis par l'Agence France Trésor), alors ces engagements sociaux, ces promesses garanties par les politiques publiques, devraient être tenus aussi fermement que les contrats d'emprunts financiers liant l'Etat à ses créanciers privés ». Les droits seraient-ils potentiellement différents d'un groupe social à l'autre ? La « consistance de la parole d'Etat » plus ou moins consistante ?

Les conventions comptables transforment alors la réalité de ce qu'elles sont sensées mesurer… Il s'agit bien ici de se défaire de la soit disant neutralité des instruments et de repolitiser les débats.

Le qu'en est-il réellement du montant de la dette, de sa construction institutionnelle et politique dans un version « inventive » mais loin des règles habituelles de la comptabilité, nous (citoyen-ne-s) obligent à « percer les boîtes noires de la dette », à proposer « d'autres descriptions et modes d'évaluation », à en faire un audit citoyen, en évaluer la soutenabilité, les caractères éventuellement illégitime, odieux…

En complément possible, de nombreux textes et notes de lecture sont disponibles sur le blog « entre les lignes entre les mots » (Pour recevoir automatiquement les textes publiés, s'abonner directement et gratuitement sur le blog – chaudement recommandé !)

Lien : https://entreleslignesentrel..
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Benjamin Lemoine raconte une histoire, qui débute au début des années 1970: celle de la création d'un "ordre de la dette", à l'aune duquel sont jugés non seulement les politiques budgétaires actuelles, mais également la soutenabilité des engagements budgétaires passés.

A la lecture d'un tel travail, difficile de ne pas être frappé par plusieurs éléments, au premier rang duquel l'idée que l'Etat, sous l'impulsion de hauts fonctionnaires, a volontairement livré l'intégralité de son financement aux marchés. L'Etat est passé de l'entité qui mesure et planifie à l'entité aujourd'hui mesurée par les marchés financiers.

Ces mêmes marchés financiers qui s'alarment, de même que la Commission Européenne, de l'existence d'une dette "non reconnue" (les engagements sur les réformes de retraites) pour exiger des réformes structurelles.

En même temps, reconnaître le statut de dette aux engagements sociaux ouvrirait la porte à leur financiarisation, mais surtout à leur exigibilité par les populations. Or, si l'Etat doit faire défaut (puisque les trajectoires actuelles seraient, nous dit on, non soutenables), doit-il le faire sur ses engagements sociaux plutôt qu'obligataires ? On imagine bien les préférences de chacun.

En nous emmenant sur le processus, les débats internes (et leurs faiblesses, à l'exemple de l'image des générations futures) davantage que sur les détails techniques, ce livre montre bien que l'ordre actuel de la dette reste éminemment discutable.

Je regrette simplement l'absence de comparaison, même légère, avec nos pays voisins ou avec des pays ayant suivi des chemins différents.
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Au fur et à mesure des pages se tisse solidement toute l'explication, jalonnée par les personnages qui ont fait des choix, prétextant que leurs décisions étaient celles qui s'imposaient. Mais les faux semblants des discours ont caché bien des justifications, masqué que le monde de la finance livrerait pieds et poings liés tout un peuple et les générations à venir. Quoique là non plus il ne faut pas être crédule. Au-delà de la liste des noms des responsables, rencontrés par l'auteur, ce sont des millions de situations humaines dont on ne parle pas, mais qui trinquent et trinqueront.
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critiques presse (1)
LaViedesIdees
06 février 2017
Comment la dette est-elle devenue un élément central du débat public ? Conçue dans la France de l’après-guerre comme un produit financier qu’il faut vendre, elle devient progressivement un mot d’ordre justifiant l’austérité. La dette est donc avant tout, suggère le sociologue B. Lemoine, une question politique.
Lire la critique sur le site : LaViedesIdees
Citations et extraits (11) Voir plus Ajouter une citation
Mais la mise à nu, en période critique, des intérêts et des publics servis, légitimés ou dénigrés par les façons de prendre en compte peut, au contraire , réarmer un conflt de classes, en faisant émerger un monde social divisé entre rentiers privés et publics bénéficiaires des dépenses sociales de l'Etat, plus ou moins conscients d'être lésés.
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Un grand renversement, toujours à l’œuvre, a fait de l’état, non plus la chose mesurante et planificatrice de l'économie, comme dans la configuration d'après guerre, mais bien la chose mesurée par les acteurs let les organisations du marché financier mais aussi les institutions européennes.
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Contribuer à l'explication de ces conflits qui se rejouent sur des objets opaque,s permet de révéler la nature de l'Etat qui a pris forme ainsi que les publics que celui-ci sert, de quelle façon, avec quelles ambiguïtés et donc avec quelles chances de retournement.
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En organisant un système de transfert solidaire – les pensions des inactifs sont versées aux retraités en utilisant les cotisations versées au même instant par les actifs -, les retraites par répartition avaient, à dessin, un caractère non contributif : des individus ont des droits sans avoir personnellement contribué en proportion, les pensions représentant une partie de la richesses socialisée ou mutualisée
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Si les dépenses futures de retraite sont considérées comme des dettes au même titre que les emprunts d’Etat souscrits auprès des financiers privés (les bons et obligations d’Etat émis par l’Agence France Trésor), alors ces engagements sociaux, ces promesses garanties par les politiques publiques, devraient être tenus aussi fermement que les contrats d’emprunts financiers liant l’Etat à ses créanciers privés
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Video de Benjamin Lemoine (1) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Benjamin Lemoine
Les agences Moody's et Fitch vont dévoiler au public la note qu'elles attribuent à la dette française. Un moment important dans la dramaturgie des finances publiques. Comment ces notes sont-elles fixées ? Faut-il craindre une réaction négative des marchés ?
Pour répondre à ces questions, Marguerite Catton reçoit Benjamin Lemoine, sociologue.
#economie #france #déficit ----------------------- Découvrez les précédentes émissions ici https://www.youtube.com/playlist?list... ou sur le site https://www.franceculture.fr/emission...
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