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Emmanuelle Genevois-Joly (Traducteur)
EAN : 9782253154389
250 pages
Le Livre de Poche (05/02/2003)
4.23/5   336 notes
Résumé :
A la fin de la Seconde Guerre mondiale, un groupe de prisonniers italiens libérés par les Russes entame une longue marche de plusieurs mois pour rejoindre leur terre natale. " Accompagnés " par l'Armée rouge dans une réjouissante pagaille, se retrouvent pêle-mêle héros et traîtres, paysans et voleurs, savants et nomades : autant d'hommes qui redécouvrent, émerveillés, la vie, le monde, la forêt, les filles, sans oublier l'art du trafic pour subsister....
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Critiques, Analyses et Avis (42) Voir plus Ajouter une critique
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sur 336 notes
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CorinneCo
  07 mars 2021
La Trêve est un hymne à la vie, au mystère, à la résilience, à la ténacité ; C'est un sas, une transition salutaire avant de faire le saut dans la vie, dans l'autre vie, qui n'est plus celle d'avant, plus celle d'avant d'avant ; Cette vie désormais inconnue peuplée de personnes que l'on connaît sans les reconnaître car ils ne savent pas et ne sauront jamais et peuplée des fantômes, ceux qui sont restés, ceux dont « nous creusons une tombe dans les airs on y couche à son aise «   comme l'a écrit Paul Celan. « Une tombe parmi les nuages « comme l'a repris Semprún.
Primo Levi a écrit « La Tregua » en deux temps, comme deux respirations ; Les deux premiers chapitres en 1947-48 et la suite du livre en 1961. Deux respirations comme deux goulées d'air aspirées par le noyé pour revenir à la vie ou son illusion.
Le livre commence là où « Si c'est un homme » c'est arrêté : l'arrivée des troupes russes à d'Auschwitz. A partir de ce moment, Primo Levi est embarqué dans un voyage de plusieurs mois à travers l'Europe de l'Est ; Ce n'est pas l'Odyssée d'Ulysse et aucun chien ne viendra le reconnaître à son retour à la maison. C'est un espace temps, qui s'étire, au gré de décisions ou non-décisions obscures de l'état-major russe ; une forme de « kairos » imposé. Primo Levi est évacué avec quelques rescapés ou vient s'adjoindre au fil de ses pérégrinations, des prisonniers civils et militaires italiens, des familles italo-roumaines expulsées, une faune composée d'êtres dont certains veulent retourner chez eux, d'autres veulent s'en éloigner. Primo Levi, dresse, comme il sait si bien le faire, le portrait de femmes et d'hommes presque incroyables ; Tous sont animés par la vitalité de la liberté. Primo Levi et ses rares compagnons rescapés goûtent soudain à un pouvoir qui peut paraître minime mais qu'ils avaient perdu ; le pouvoir de parler, de manger, de respirer, de marcher librement. Mais la guerre est toujours là, quelque part. La mort, la maladie, le froid, la faim sont toujours présents, mais le combat contre leur emprise peut paraître plus équitable.
Primo Levi sort du camp malade et entre au camp de transit de Katowice très malade ; Sa guérison donne lieu à un épisode un peu farfelu et énigmatique sous l'égide du Dr Gottlieb, lui aussi survivant d'Auschwitz que Primo Levi qualifie d'exceptionnellement armé pour survivre. Dans ce camp de transit ou le temps s'éternise, il faut bien vivre ; Primo Levi est nommé pharmacien du camp ; Son oeil observateur photographie son environnement ; Il raconte de sa belle écriture imagée et souvent drôle, avec toujours cette douce justesse, son quotidien et surtout il dessine le portrait d'hommes, et parfois de femmes, qui croisent sa route ; « des cartes d'identité » savoureuses, pittoresques, tendres. On le sent ébahi devant ces compagnons d'infortune ; Ébahi devant leur enthousiasme, leur hardiesse, leur ingéniosité à revivre. On dirait parfois un élève devant des professeurs.
Mordo Nahum le Grec est un filou, un baratineur, avec des ressources insoupçonnées de débrouillardise ; Il entraîne Primo Levi dans les méandres du marché noir ; Mordo Nahum est capable de phrases sentencieuses « en temps de guerre, il faut avoir des chaussures et à manger et non l'inverse ; c'est d'abord aux chaussures qu'il faut penser » et « la guerre est éternelle » ; D'ailleurs il pense que Primo Levi est un abruti car il n'a pas de bonnes chaussures ; Preuve que c'est un inconséquent sans cervelle.
Cesare, le compagnon indéfectible de ce long périple ; Cesare est décrit comme un être capable de susciter la sympathie chez tout le monde, les Russes, les paysans polonais, les groupes hétéroclites des différents camps de transit. Cesare est ingénieux, affairé, affable, rusé, sans rancoeur et toujours prêt à partager ses expériences ; ce dont Primo Levi ne se prive pas.
Au camp de transit de Katowice, il y a Marja Fjodorovna Prima, une infirmière russe et Galina de Kazatin la jeune Ukrainienne, assistante de Marja ; elles seront deux figures importantes de femmes dans ce retour à une certaine vie ; Pour Primo Levi deux amies même brièvement.
Les femmes sont en arrière plan dans ce récit, décrites avec pudeur et respect. Mais elles n'ont pas un rôle secondaire ; Tout au long du livre, elles sont là, les jeunes filles russes auxiliaires de l'armée, les paysannes polonaises, biélorusses, les femmes des familles italo-roumaines, les femmes allemandes perdues dans les plaines russes. Primo Levi décrit leur courage, leur abnégation, leur peur et leur joie.
Il pense, comme les autres, qu'ils sont en route pour Odessa, la porte pour le retour vers l'Occident et l'Italie et soudain ils se retrouvent à cheminer sur des voies ferrées sans fin ; Un voyage sans queue ni tête, de camps de transit en camps de transit, s'enfonçant un peu plus dans les plaines de Russie. L'euphorie de la liberté fait souvent place à une certaine inquiétude ; Qu'est-ce que les Russes veulent faire d'eux ? Vont-ils errer longtemps à l'intérieur de ces plaines immenses et vides ; Ces steppes glacées d'Ukraine et de Biélorussie ? Primo Levi est fasciné par ces paysages sans horizon, mélange de crainte et d'émerveillement.
L'armée russe est décrite bon enfant, apparemment sans règle, sans objectif, ou l'organisation de la désorganisation est omniprésente. Les ordres et les règlements sont édictés pour mieux être quasiment, immédiatement transgressés par ceux-là même qui les ont produits. Cette armée russe, jeune, robuste, vaillante, victorieuse, convoie son troupeau avec bonhomie, désinvolture et une féroce innocence.
Après d'autres transits, Primo Levi et ses comparses resterons longtemps à Staryje Doroghi, dans « La Maison rouge », sorte de bâtisse mi-édifice administratif, militaire, indéfinissable, au milieu des plaines biélorusses avec des bois alentours. S'organise un quotidien ou la débrouille et le troc avec les paysans de l'unique village tapi au fond des bois devient une routine. L'incertitude de repartir à l'Ouest un jour se délite dans une abondance de nourriture, une oisiveté relative mais malsaine. L'esprit tourne en rond. Primo Levi parle de la nostalgie, dangereuse pensée dans cette sorte de parenthèse avant le retour chez soi. Une nostalgie qui serre le coeur, embrume l'esprit. Cette liberté semi-retrouvée, maladroite encore, s'étire sans fin sur le fil des jours. En parlant de liberté, Primo Levi l'éprouve quand il décide d'aller se promener dans la forêt, dense et immense ; Sentiment physique de beauté, de solitude salutaire, jusqu'au moment où en voulant revenir vers la Maison rouge, il se perd, incapable de se repérer. Perdition inconsciente, vigilance noyée dans un trop plein de nature, des sens à nouveau aiguisés. Et puis soudain, c'est le départ ; A nouveau les trains, à nouveau le chaotique chemin vers l'Ouest, la Roumanie, la Hongrie, l'Autriche et enfin l'Italie. Tout le monde guette les noms des villes et villages traversés, plus les noms se « latinisent », plus l'heure de retour chez soi se rapproche. Mais plus le chez soi se rapproche, plus la tristesse et le poids de la mémoire s'insinue, s'accroche, se fixe. La parenthèse illusoire est terminée. Primo Levi le sait, sans doute pour ne pas encore frôler les ailes de souvenirs trop douloureux, il ne raconte pas son retour à la maison de ses parents. Juste quelques phrases pudiques.
D'avoir attendu quasiment 13 ans pour écrire la plus grande partie de son roman, fut peut-être nécessaire pour revenir à une certaine normalité ; une famille, un travail, un pied concret dans une réalité quotidienne permettant de mettre un voile distancié, mais non un oubli – car je l'ai appris Primo Levi avait une grande mémoire – sur ses souvenirs. Un voile illusoire, hypothétique sur la douleur et l'amertume du destin, si destin il y a. Un exil volontaire de sa mémoire. La grande force de Primo Levi est de nous livrer un témoignage solaire dans une belle écriture ; sa belle écriture simple, poétique, posée, objective et définitivement ouverte sur les autres.
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Sachenka
  10 mai 2020
L'holocauste et les camps de concentration ont fait couler beaucoup d'encre. Primo Levi, qui a survécu à cette expérience traumatisante, a d'ailleurs rédigé plusieurs romans autobiographiques à ce sujet. Toutefois, l'un d'entre eux, La trêve, s'attarde sur l'«après». En effet, le 27 janvier 1945, quand les Soviétiques libèrent les prisonniers d'Auschwitz, ils ne les renvoient pas chez eux en première classe. Pour tout dire, ils ne savent pas quoi faire de tous ces gens. le chemin sera long, difficile et rempli d'obstacles. Bref, Juifs ont connu l'enfer mais ils n'étaient pas au bout de leurs peines. Les Soviétiques les renvoient bien en train, de la Pologne à l'Ukraine, mais pas en ligne droite, parfois ils doivent attendre plusieurs jours pour une connexion. Puis, les autorités décident de leur faire prendre un chemin différent, puis un autre, ou bien de les faire attendre sans raison apparente. Les convois se croisent, partent dans des directions opposées puis se croisent à nouveau. Ainsi, pendant plusieurs mois, ils se promènent de la Biélorussie à la l'Allemagne, en passant par la Roumanie et la Hongrie. « Des milliers d'étrangers, en transit comme nous, appartenant à toutes les nations d'Europe, bivouaquaient là, partie dans ces casernes de cauchemar, partie en plein air, dans les vastes cours envahies par l'herbe. » (p. 144) C'était absurde mais, hélas, trop vrai ! À certains moments, les rations se faisaient rares, parfois inexistantes. Pour survivre, il fallait de la débrouillardise, faire du troc ou voler, connaitre les bonnes personnes, ce qui peut mener à des situations cocasses. En effet, certains coreligionnaires montent des opérations dignes des gangs de rue. Mieux vaut en rire qu'en pleurer. Et quand la faim disparaissait, c'était le sommeil ou les contacts humains qui commençaient à manquer. Toutefois, le roman n'est pas qu'une longue plainte. Par exemple, à l'un de leurs transits, en projette des films ou bien on improvise un théâtre où l'on chante des chansons. C'est poignant, oui, mais Levi a entrecoupé son roman de quelques passages doux-amers, ironiques, même drôles qui enlèvent (presque) toute lourdeur. Bref, La trêve, c'est un autre opus à la résilience de ces pauvres hommes et de ces pauvres femmes, qui ont tant enduré pendant la Deuxième guerre mondiale et dont les souffrances se sont poursuivies bien au-delà de ce qui était nécessaire. Je ne divulgache rien : puis que Levi a écrit son autobiographie, on sait qu'il a réussi à retourner chez lui dans les dernières pages du roman. le 19 octobre 1945, après huit mois de déambulations. J'ai lâché un soupir de soulagement. Pour l'auteur, c'était un rêve qui se réalisait enfin. À moins qu'il ne s'agisse d'un rêve à l'intérieur d'un cauchemar ? Comment le savoir ?
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Biblioroz
  03 novembre 2021
Camp de Buna-Monowitz, dans le district d'Auschwitz. En cette fin janvier 1945, les allemands n'ont pas pu achever tous les malades avant l'arrivée de l'Armée Rouge. La progression des diverses maladies, l'épuisement, le froid se sont chargés de faire périr encore un bon nombre des misérables détenus. Alors que le dégel se fait sentir, les rares survivants ne peuvent décemment laisser exploser leur joie trop entachée et souillée par les atrocités de l'offense commise contre leur peuple.
C'est une liberté nouvelle qui fait mal, qui fait peur, qui agite des pensées tumultueuses et confuses.
Primo Levi, fiévreux, vit ses derniers jours dans ces baraquements avant d'être évacué vers le camp principal d'Auschwitz, un camp gigantesque offrant l'image d'une ville concentrationnaire hideuse baignant dans la fange laissée par le dégel.
Primo Levi nous laisse ici un formidable et poignant témoignage de l'entre-deux vécu par ces très rares survivants des camps. Cet entre-deux c'est la trêve, ce laps de temps interminablement étiré entre la libération du camp et le retour au pays pour reprendre sa vie non pas où ils l'avaient laissée avant leur déportation mais une vie d'après, après « le poison d'Auschwitz ». C'est le récit des tatoués meurtris par une horreur sans nom qui vont tenter de faire taire dans leur tête la résonnance de l'ordre étranger qui claquait chaque matin « Wstawać ».
La liberté n'a pas aboli les épreuves. Primo Levi, comme bon nombre de ses compagnons d'infortune doit encore livrer bataille contre la maladie, le froid et la faim. Leur prise en charge par les Russes est complètement chaotique et anarchique. Sur la Pologne enneigée, les convois ferroviaires composent avec les dégâts laissés par la guerre et les déplacements en tous sens sont truffés d'arrêts interminables.
Peut-être est-ce dû au recul que l'auteur a pris avant de rédiger ce récit, ou bien, comme j'ai aimé à me l'imaginer, est-ce de reprendre vie après cette abominable parenthèse hitlérienne, mais le fait est que la narration de l'auteur retentit de nombreuses notes humoristiques et on se surprend à sourire, à reprendre pied avec lui dans l'imperfection et la chaleur du monde humain.
Durant cette longue attente, initialement sur le sol polonais, les histoires singulières des uns et des autres se succèdent. Des passés plus ou moins glorieux défilent dont celui du Grec à la débrouillardise salutaire mais aux principes qui ne sont pas forcément partagés par notre narrateur. de curieuses interactions linguistiques se feront avec un prêtre de Cracovie ou alors une boutiquière allemande fera part du courrier qu'elle a adressé personnellement à Hitler lui conseillant de ne pas faire cette guerre qu'il ne pourra gagner !
C'est la reprise de contact avec soi-même, avec les autres, avec les arbres pleins de sève pour y puiser les forces nécessaires et laisser derrière eux les miasmes de la guerre.
Ce surprenant chemin du retour montre différents visages du peuple russe, celui des hommes à la vitalité débordante, à la joie explosive offrant des réjouissances théâtrales survoltées et celui de leur indéchiffrable bureaucratie, pas malveillante en soi mais lamentablement négligente, lente, exaspérante. L'organisation soviétique est plus que nébuleuse, les projets du lendemain sont ignorés de tous et les approvisionnements en nourriture franchement désordonnés. Face à cette incurie, la débrouille, un peu d'illégalité et beaucoup d'ingéniosité ont été nécessaires pour ne pas mourir de faim. de drôles de pratiques commerciales permettent tant bien que mal de manger à sa faim.
Ce très beau texte est à lire pour sa qualité littéraire et pour sa grande valeur de témoignage. Il n'est pas chargé de plomb ni de haine, il est juste là pour le besoin et l'importance de raconter la sortie de l'enfer même si les rapatriements se sont déroulés dans une extrême confusion. Ce périple aux multiples transferts dans des conditions déplorables a empli ces mois de trêve, comme une longue parenthèse pour regagner, par les contacts humains, la confiance nécessaire afin d'affronter l'avenir.
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majero
  27 mars 2019
Janvier 45, parmi les rescapés d'Auschwitz libérés par les Russes, huit cents italiens rentrent au pays, une épopée de dix mois qui, sous la plume délicieuse, pleine de finesse et d'humour de Primo Levi, devient une suite d'anecdotes des plus cocasses, un récit jubilatoire, mais également instructif, passionnant!
Au camp de transit polonais de Katowice avec son capitaine Egorov à l'accoutrement excentrique, 'Le Grec' lui apprend les trafics en tout genre.
Un incompréhensible transport ferroviaire les ramène au nord, la Maison Rouge de Staryje Doroghi, la négociation des six assiettes contre la poule qu'ils n'arrivent pas à mimer, les invraisemblables spectacles de théâtre et cinéma, l'infirmière Irina distribuant parcimonieusement le savon à la file d'hommes nus à l'entrée du sauna, l'extraction du gigantesque maréchal Timochenko hors de sa fiat 500, ....
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Allantvers
  18 mai 2021
Tout autant que "Si c'est un homme", "La trêve" est un témoignage inestimable que nous a laissé Primo Levi, et plutôt rare en littérature : après la libération des camps, mais avant que la guerre ne soit une cicatrice que l'on panse dans une paix revenue, que s'est-il passé?
A partir du moment où l'armée rouge entre dans le camp d'Auschwitz et jusqu'au retour en Italie, il va se passer de longs mois, d'abord de souffrances, de maladie, de stagnation en infirmeries de fortune en errances à travers l'Europe sans visibilité sur l'issue. Et pourtant peu à peu la vie renaît, les individualités néantisées dans le camp se redessinent, l'énergie et même la joie reviennent au fil de rencontres et d'expériences nouvelles dans laquelle Primo Levi s'en vient revivifier sa jeunesse atrophiée depuis deux longues années.
Le témoignage sur l'accompagnement des prisonniers à la libération des camps, sur les pénuries immenses de l'avant après-guerre, sur le fonctionnement foutraque de l'administration et l'armée russe sur laquelle l'auteur porte un regard parfois presque attendri, sont passionnants.
J'ai dévoré ces pages d'humanité profonde et d'histoire telle qu'elle figure si peu dans les livres.
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Citations et extraits (57) Voir plus Ajouter une citation
araucariaaraucaria   16 novembre 2020
(...), pour nous aussi, l'heure de la liberté eut une résonance sérieuse et grave et emplit nos âmes à la fois de joie et d'un douloureux sentiment de pudeur grâce auquel nous aurions voulu laver nos consciences de la laideur qui y régnait; et de peine, car nous sentions que rien ne pouvait arriver d'assez bon et d'assez pur pour effacer notre passé, que les marques de l'offense resteraient en nous pour toujours, dans le souvenir de ceux qui y avaient assisté, dans les lieux où cela s'était produit et dans les récits que nous en ferions.Car, et c'est là le terrible privilège de notre génération et de mon peuple, personne n'a jamais pu, mieux que nous, saisir le caractère indélébile de l'offense qui s'étend comme une épidémie. Il est absurde de penser que la justice humaine l'efface. C'est une source de mal inépuisable : elle brise l'âme et le corps de ses victimes, les anéantit et les rend abjects; elle rejaillit avec infamie sur les oppresseurs, entretient la haine chez les survivants et prolifère de mille façons, contre la volonté de chacun, sous forme de lâcheté morale, de négation, de lassitude, de renoncement.
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LevantLevant   20 février 2022
C'est pourquoi, pour nous aussi, l'heure de la liberté eut une résonance sérieuse et grave et emplit nos âmes à la fois de joie et d'un douloureux sentiment de pudeur grâce auquel nous aurions voulu laver nos consciences de la laideur qui y régnait ; et de peine, car nous sentions que rien ne pouvait arriver d'assez bon et d'assez pur pour effacer notre passé, que les marques de l'offense resteraient en nous pour toujours, dans le souvenir de ceux qui y avaient assisté, dans les lieux où cela s'était produit et dans les récits que nous en ferions. Car, et c'est là le terrible privilège de notre génération et de mon peuple, personne n'a jamais pu, mieux que nous, saisir le caractère indélébile de l'offense qui s'étend comme une épidémie. Il est absurde de penser que la justice humaine l'efface. C'est une source de mal inépuisable : elle brise l'âme et le corps de ses victimes, les anéantit et les rend abjects ; elle rejaillit avec infamie sur les oppresseurs, entretient la haine chez les survivants et prolifère de mille façons, contre la volonté de chacun, sous forme de lâcheté morale, de négation, de lassitude, de renoncement.
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art-bsurdeart-bsurde   10 septembre 2013
Le comptable Ravi ne devait son poste de chef de camp ni à des élections à la base ni à une investiture russe, mais à une autonomination. Bien que de qualités intellectuelles et morales plutôt indigentes, il possédait dans une très large mesure la vertu qui, sous tous les cieux, est la plus nécessaire à la conquête du pouvoir, c'est-à-dire l'amour du pouvoir pour le pouvoir lui même.
Assister au comportement d'un homme qui agit non selon la raison mais selon ses impulsions profondes est un spectacle d'un intérêt extrême, semblable à celui dont jouit le naturaliste qui étudie les activités d'un animal aux instincts complexes. Ravi avait conquis sa charge en agissant avec la spontanéité atavique de l'araignée qui construit sa toile ; car pas plus que l'araignée sans toile, Ravi ne pouvait vivre sans charge. Il avait tout de suite commencé à tisser : il était foncièrement sot et ne savait pas un mot d'allemand ni de russe mais dès le premier jour il s'était assuré les services d'un interprète, et cérémonieusement présenté devant le commandement soviétique en qualité de plénipotentiaire pour les intérêts italiens.
(...)
Avec une clairvoyance surprenante, c'est-à-dire en vertu d'une tournure d'esprit éminemment complexe et mystérieuse, il avait saisi l'importance, mieux, la nécessité de posséder un uniforme, du moment qu'il avait à faire avec des gens en uniforme. Il s'en était fabriqué un, assez théâtral mais non dépourvu de fantaisie, avec une paire de grosses bottes soviétiques, une casquette de cheminot polonais, une veste et des pantalons dénichés Dieu sait ou qui avaient un air fasciste, et peut-être l'étaient ; il avait fait coudre des écussons au col, des filets dorés sur la casquette, des grecques et des galons sur les manches et s'était couvert la poitrine de médailles.
Du reste, ce n'était pas un tyran ni même pas un mauvais administrateur. Il avait le bon sens de contenir les vexations, les concussions, les abus dans des limites modestes et il possédait pour les paperasses une vocation indéniable. Or, étant donné que les russes étaient curieusement sensibles au charme des paperasses (dont l'éventuelle signification rationnelle leur échappait toutefois) et semblaient aimer la bureaucratie de cet amour platonique et spirituel qui n'arrive pas à la possession et ne la désire pas, Ravi était toléré avec bienveillance, sinon véritablement estimé dans les milieux du commandement. En outre, il était lié par au capitaine Egorov par une paradoxale et incompréhensible sympathie chez ces misanthropes ; car l'un comme l'autre étaient des personnages tristes, graves, dégoûtés, dyspeptiques et dans l'euphorie générale recherchaient l'isolement.
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SachenkaSachenka   25 février 2020
Ce furent des mois d'oisiveté et de bien-être relatif donc pleins d'une nostalgie pénétrante. La nostalgie est une souffrance fragile et douce, radicalement différente, car plus intime et plus humaine, des autres peines qui nous avaient été infligées : coups, froid, faim, terreur, dégradation, maladie. C'est une douleur limpide et pure mais lancinante : elle envahit chaque minute, ne laisse pas de place pour d'autres pensées et provoque un désir d'évasion.
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BibliorozBiblioroz   14 octobre 2021
La conversation tomba à nouveau sur mes chaussures que chacun de nous, pour des raisons diverses, ne pouvait oublier. Il m’expliqua que c’était une faute grave que d’être sans chaussures. Quand il y a la guerre, il faut penser avant tout à deux choses : d’abord aux chaussures et ensuite à la nourriture ; et non l’inverse comme on le croit ordinairement : parce que celui qui a des chaussures peut partir en quête de nourriture mais pas le contraire. Mais la guerre est finie, objectai-je : et je la croyais finie, comme beaucoup pendant ces mois de trêve, dans un sens infiniment plus universel qu’on n’ose le penser aujourd’hui. « La guerre est éternelle », répondit mémorablement Mordo Nahum.
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La honte est devenue le sentiment dominant de notre époque. Trois impératifs traversent en effet nos sociétés contemporaines : « N'ai plus honte de toi-même ! », « Il n'y a plus de honte ! », « Honte sur vous ! ». Chacun d'eux dessine une figure particulière de la honte. Premièrement, la honte-tristesse qui replie chacun sur une intimité douloureuse et muette (dénigrements sociaux, traumatismes infantiles, mésestime de soi, etc.), ruine la vie et interdit de goûter au bonheur de vivre. « Quel est le sceau de la liberté conquise ? Ne plus avoir honte de soi-même. » (Nietzsche) Deuxièmement, la honte-retenue qui modère les élans, instaure un ordre et une harmonie intérieurs, structure le rapport à soi et aux autres, prévient le chaos existentiel. « La honte est le principe directeur de l'homme de bien. » (Platon). Troisièmement, la honte-colère qui soulève notre indignation, encourage les solidarités, excite notre imagination politique. « La honte est un sentiment révolutionnaire. »(Marx) Ce sont ces trois dimensions que Frédéric Gros explore en convoquant les grands écrivains et penseurs de la honte (Camus, Kafka, Baldwin, Primo Levi, Deleuze, etc.).

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