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Critique de nameless


nameless
  14 octobre 2015
Crime relate un fait divers sanglant survenu en 1924 à Chicago, l'assassinat d'un jeune garçon, Bobby Franks par Nathan Leopold et Richard Loeb, étudiants brillants, issus de la riche bourgeoisie, dont la seule motivation revendiquée est la perpétration « d'un crime pour le crime, un crime sans motif, sans but, un crime pour rien », un crime parfait. Juste pour la beauté du geste.

 
Meyer Levin a côtoyé les meurtriers durant ses études à l'Université de Chicago, qu'il finançait en étudiant pauvre, en réalisant des piges pour le Daily News, faisant de lui un apprenti-reporter amené à couvrir ce que la presse a surnommé, face à une opinion publique horrifiée « Le crime du siècle ». Il a donc été, pour le moins, spectateur de cette tragédie.  Dans le prologue de Crime, paru en 1956, Meyer Levin livre quelques indications sur les raisons qui l'ont incité à réveiller cet événement atroce : « Ce n'est certes pas le goût du sensationnel qui m'a guidé, en écrivant ce livre. Mais plutôt l'espoir d'apporter – qui sait ? – quelques clartés sur les causes psychologiques et sociales de certains crimes inexplicables, et d'accéder, peut-être, à une compréhension plus large des défaillances de la nature humaine ».
 

Roman solidement charpenté, Crime est divisé en deux parties : Livre I - le crime du siècle, Livre II - le procès du siècle, précédés d'un avant-propos et suivis d'une postface, essentiels pour les précisions qu'ils apportent sur les intentions de l'auteur.

 
Dès le premier livre, le journaliste est rebaptisé Sid, les assassins, Judd Steiner et Artie Straus. Judd et Artie, voisins et amis, sont fils de millionnaires en dollars, gâtés-pourris par la vie. Ils ont des personnalités différentes mais cependant complémentaires. Judd, dans ses rêves s'imagine volontiers esclave, alors qu'Artie affiche un caractère dominateur. le premier est féru d'ornithologie tandis que le second apprécie la littérature policière. Ils entretiennent une amitié sexuellement ambiguë. Judd ne se lie pas d'amitié avec une femme, car les relations entre hommes et femmes sont toujours altérées par la sexualité, et il n'hésite pas à citer Socrate, pour qui « l'amour vrai, l'amour pur, désintéressé, ne peut être ressenti qu'entre hommes”
 

Persuadés qu'ils sont surdoués, qu'ils possèdent des cerveaux supérieurs, Judd et Artie interprètent à leur façon détraquée, la philosophie de Nietzsche et s'auto-proclament surhommes, exemptés des lois ordinaires qui gouvernent le commun des mortels, reconnaissant comme seul crime “l'erreur”, pur camouflage pour justifier leurs actes. C'est dans ce contexte de toute puissance, qu'ils planifient, avec un soin du détail inouï, l'enlèvement, la demande de rançon, l'exécution de Paulie, fils d'amis de leurs parents. Qui sont donc ces surhommes ? Sid, page 263, nous en dresse un rapide mais néanmoins éloquent portrait : «J'avais beau faire, je n'arrivais pas à me les représenter sous les espèces du « surhomme ». Je les avais trop vus dans la vie quotidienne. Des garçons qui se pliaient à toutes les conventions, payaient leur billet de tramway et l'addition de leur dîner, offraient leur chaise aux dames, distribuaient des poignées de main, comment concilier cette image avec l'idée extravagante d'une loi surhumaine ? »  L'erreur, qu'ils admettent comme seul crime pouvant les concerner, les apprentis-surhommes l'ont pourtant commise, sous la forme d'une paire de lunettes oubliée près du cadavre de Paulie. Ils sont arrêtés et jugés.


Si la première partie de Crime est brillantissime, virtuosissime est la seconde (Vous trouvez que j'en fais trop ?).


Meyer Levin se livre à un exercice de très haut-vol littéraire, en restituant les débats et plaidoiries du procès, plongeant le lecteur dans un roman de procédure hors normes. Dans la fiction, c'est Jonathan Wilk , “A l'époque, Jonathan Wilk, qui faisait déjà figure de légende (…), vieux routier des débats judiciaires, bretteur subtil, dur quand il le fallait” (p. 302), qui assure la défense. “La célébrité lui était venue à la suite d'une grève des cheminots dont il avait défendu les meneurs ; pendant toute une génération, il avait été l'avocat des syndicalistes, des nègres, des parias, des opprimés, des malheureux. Avec une ardeur égale, il avait mené campagne contre le système pénitentiaire, dénoncé les causes économiques et sociales de la délinquance, en iconoclaste parfois, toujours en éveilleur des consciences” (p. 302-303).


Au cours de ces pages d'une clarté lumineuse, le lecteur assiste aux balbutiements de théories psychiatriques qui s'affrontent : “Supposer qu'un patient jouit de ses facultés mentales parce qu'il est bien équilibré dans le temps, dans l'espace et dans la conscience, est tout aussi naïf que de le supposer sain d'esprit sous prétexte qu'il n'est pas fou furieux” (p. 381). Ou encore : “Le but de la psychiatrie étant de découvrir les causes profondes du comportement, si chaque acte et chaque geste était provoqué par une cause, que resterait-il de la culpabilité”. Et bien oui, que reste-il de la culpabilité si l'on explique et justifie tout comportement déviant ?


N'étant spécialiste en rien ni susceptible de répondre à des questions aussi pointues, je laisse pour conclure la parole à Théodore Roosevelt, qui dans l'histoire vraie, a émis ce communiqué : “Je ne suis pas disposé à approuver un plaidoyer en faveur de la folie, à seule fin de préserver un meurtrier des conséquences de son crime, s'il s'avère impossible de convaincre les autorités compétentes que l'individu aurait dû être interné dans un asile, même s'il n'avait pas commis de crime”. Signé Théodore Roosevelt, himself.


Récit romancé, roman documentaire, reportage policier, roman de procédure, investigation journalistique, je ne peux me prononcer, Crime atteignant l'excellence dans chacune de ces catégories. Je peux cependant dire que dans tout roman inspiré de faits réels, la réalité dépasse souvent la fiction.



 

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