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Critique de FeydRautha


FeydRautha
  12 octobre 2018
A la fois auteur et traducteur de science-fiction et de fantasy, Ken Liu est l'un des écrivains américains les plus en vue depuis quelques années. Il a notamment reçu pour ses écrits, originaux et traductions, les principaux prix récompensant les littératures de l'imaginaire, à savoir les Hugo, Nebula, Locus, et World Fantasy. La Grâce des Rois est son premier roman, initialement publié en langue anglaise en 2015. Il s'agit du premier tome de la trilogie La Dynastie des Dents-de-Lion. Il a reçu le prix Locus 2016 du meilleur roman.

Une fantasy historique

La Grâce des Rois, c'est le roman qui définit un sous-genre de la fantaisie d'inspiration asiatique et pour lequel Ken Liu himself a inventé le terme de silkpunk. Ainsi qu'il le raconte dans cette interview accordée au magazine Lightspeed, il s'est inspiré de l'histoire chinoise et notamment de la guerre Chu-Han et de la chute de la dynastie Qin (206 à 202 avant Jean-Claude) pour écrire son roman. Cela va bien au-delà de la simple inspiration.

Pour certains La Grâce des Rois sera une fantasy épique, pour d'autres l'acte fondateur du silkpunk. Pour moi, il s'agit surtout d'une fantasy historique. La Grâce des Rois n'est pas simplement inspirée par l'Histoire chinoise, mais une réécriture à peine romancée. Il s'agit d'une fiction historique relatant des faits réels ou légendaires et habité de personnages qui le sont tout autant.

A la manière du Shiji, La Grâce des Rois chronique les batailles qui vont mener à la destitution de l'empire et la geste de ses héros. Dans le roman, les deux principaux personnages se nomment Kuni Garu et Mata Zyndu. Kuni Garu n'est autre que Liu Bang. Ken Liu reprend intégralement le personnage, son caractère, sa jeunesse, ses aventures jusque dans les moindres détails : les bars et les bagarres, l'escorte des prisonniers, l'échappée dans les montagnes, le serpent blanc, et son destin. Ainsi, bien sûr, que sa rencontre et son amitié Mata Zyndu qui, lui, n'est autre que le guerrier légendaire Xiang Yu. Toutes les aventures et mésaventures que les deux personnages vivent dans le roman proviennent des écrits des historiens chinois de l'époque et de la légende telle qu'elle nous est arrivée jusqu'à ce jour. Y compris dans le dénouement final.

Pourquoi pas ? Ken Liu n'est pas le premier auteur a avoir été puisé dans l'histoire, les contes et légendes pour écrire de la fantasy. Mais dans ce cas, l'absence de scénario ou de personnages originaux m'empêche d'y voir une grande oeuvre de fantasy. Cela n'en fait pas pour autant un roman inintéressant, j'ai personnellement beaucoup appris sur cette Histoire que je ne connaissais pas et sur laquelle j'ai lu en parallèle à La Grâce des Rois.

Le monde de Dara

Le livre s'ouvre sur un dramatis personae bienvenu car ils sont nombreux les personae, et, dans la plus pure tradition des livres de fantasy, sur deux cartes situant les Iles du monde de Dara et les lieux importants du roman. L'archipel de Dara est divisé en Sept Etats qui, après avoir vécu en guerre perpétuelle, connurent une paix fragile grâce au système politique du Tiro qui concède une égalité politique entre états et s'assure que les uns et les autres dialoguent. Notons que les Sept Etats sont référence aux sept royaumes combattants unifiés par la dynastie Qin. le Tiro a pris fin lorsque le Roi Réon du Xana a mis à profit la supériorité aérienne de ses armées pour conquérir l'ensemble des Sept Etats de Dara. Il a unifié ces territoires en se proclamant Madipéré, c'est à dire Premier Empereur. Son règne est marqué par la brutalité de sa politique répressive et les écrasants impôts humains et financiers qu'il impose aux populations de l'archipel.

Au 11e mois de l'an 23 de son règne, l'empereur meurt, et une trahison de son premier ministre place sur le trône son fils cadet plutôt que son aîné. A travers l'archipel vont se déclencher des rébellions, parmi les Sept Etats quelques-uns cherchant à retrouver leur souveraineté. C'est dans le royaume de Cocru, premier libéré, que les choses vont prendre une tournure sérieuse. le récit est fait de trahisons, de manoeuvre politique, de retournement d'alliances et de meurtres, le tout dans un foisonnement que ne renierait pas George R. R. Martin. Toute cette danse est menée par les dieux. Ceux-ci sont liés par un pacte leur interdisant d'agir directement, mais rien ne les empêche de chuchoter à l'oreille des hommes et de les influencer dans leurs actions, ou de provoquer les rencontres favorables à un camp ou un autre. Dara est un échiquier sur lequel ils s'affrontent, et les hommes sont leurs pions.

L'archipel de Dara est un monde de fantasy, bien que les éléments qualifiant le genre restent légers. Il n'y a pas ici d'elfe ou de nain, ni d'ailleurs aucune race autre qu'humaine, si ce ne sont les dieux qui influencent les hommes. Il n'y a pas de dragon, mais quelques créatures que l'on peut appelées fantastiques, comme les crubènes, une sorte de baleine à écailles portant une corne sur le front, et les faucons de Mingén, qui ne sont que des faucons de grande taille. Point de magie non plus mais des technologies imaginées. Un peu. Il y a des cerf-volants de guerre, et surtout des aérostats, sorte de ballons dirigeables gonflés avec un gaz plus léger que l'air et qui jaillit naturellement dans une seule rivière du royaume de Xana. Il est dit quelque part « azoté » mais j'ignore s'il s'agit là d'une maladresse de traduction ou d'une grosse bêtise de Ken Liu. Ce sont ces fameux aérostats qui donnent à l'armée de Xana sa domination aérienne. Plus loin, il y a aussi des portails magnétiques servant à détecter les armes dissimulées. Ce sont en fait des murs chargés de magnétite qui attire le fer et déforme les poches de ceux qui tenteraient d'introduire une poignard en un lieu interdit. Et finalement, des bateaux sous-marins dont la conception est inspirée de celle des aérostats. Ce sera tout pour la saveur fantasy.

Et en ce qui concerne la saveur asiatique qui définirait le silkpunk, elle est là encore très légère et à peine discernable à la lecture. Ken Liu ne fait que très peu de descriptions des lieux ou des tenues des personnages, ou des armes, si bien qu'il ne donne rien à lire qui pourrait donner une esthétique ou un parfum de Chine à son récit, si ce n'est dans les noms des personnages et l'évocation d'un ou deux plats régionaux. le roman pourrait très bien se dérouler dans un moyen-âge européen que cela serait imperceptible. Alors où se trouve la soie dans le silkpunk ? Elle ne se trouve que dans l'Histoire chinoise qui a inspiré le roman.

Les personnages

Si de nombreux personnages apparaissent et disparaissent dans le roman, Ken Liu va en suivre principalement deux qui sont les héros de la Grâce des Rois : Kuni Garu et Mata Zyndu. Nous les trouvons enfants au début du roman, puis nous les voyons devenir adultes et prendre partie prenante dans les événements qui vont bousculer les royaumes de Dara. Tout oppose ces deux personnages. Kuni est un jeune homme sans ambition, issu de la plèbe, passant ses premières années à boire et à côtoyer les infréquentables de sa ville natale. Il y développe un sens des relations humaines, de la roublardise et un fort sens de l'amitié. Il apprend aussi à saisir les opportunités qui se présentent à lui. Mata est le descendant d'une famille noble du royaume de Cocru. Géant de deux mètres trente aux doubles pupilles, il est un guerrier redoutable qui rêve de gloire et de batailles. Ces deux personnages vont se rencontrer sur les champs de bataille et forger une très forte amitié.

Parmi les nombreux autres personnages, on retiendra les deux frères Ratho et Dafiro qui sont les Merry et Pippin de la Grâce des Rois. Ils accompagnent les batailles et les armées, livrant leurs commentaires au fil du récit. Leurs aventures sont d'ailleurs assez semblables à celles vécues par les deux hobbits de Tolkien. Il y a aussi Luan Zya, une sorte de génie en recherche de vengeance, et Gin Mazoti la femme guerrière, quasiment le seul personnage féminin ayant un peu d'épaisseur, mais qui n'interviendra que dans le dernier quart du livre. C'est dommage car c'est un personnage plus intéressant que ne le sont les autres qui s'avèrent un assez caricaturaux.

Enfin, les autres personnages du roman sont les dieux qui manipulent les hommes. Leurs interventions émaillent le roman.

Pour conclure

La Grâce des Rois est un roman complet qui peut se lire sans attendre de suite. le nombre important de pages est contrebalancé par un rythme qui, s'il n'évolue pas vraiment au cours du livre, à le mérite d'être rapide. Il se passe constamment quelque chose. Parfois même trop. Certains événements clefs sont résolus en une phrase, et les innombrables manoeuvres politiques et retournements de veste sont souvent peu développés. J'ai le sentiment que Ken Liu a voulu trop raconter en ne disant pas assez.

Ken Liu n'a pas écrit un scénario original de fantasy asiatique, il a repris un pan de l'histoire de la Chine sous une mise en forme romanesque. Il a habillé le récit historique d'un léger voile fantasy, ce qui est très commun dans les légendes et la littérature chinoise. Cela n'en fait pas un mauvais roman, mais cela n'en fait pas un roman de fantasy original. Si on oublie un instant l'inspiration chinoise du roman, ce n'est pas non plus une histoire d'une folle originalité en comparaison avec toutes les oeuvres de fantasy d'inspiration européenne. Pour tout dire, j'attendais beaucoup plus de ce livre qui au final est timide dans son ambition sous l'étiquette roman de fantasy. J'ai du mal à me convaincre qu'il s'agit là de l'événement fondateur et génial d'un nouveau sous-genre de la fantasy sur lequel je devrais m'extasier.
Lien : https://lepauledorion.com/
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