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EAN : 9782864242482
213 pages
Éditeur : Editions Métailié (06/05/1997)
4.23/5   99 notes
Résumé :

A Lisbonne, une nuit, dans un bar un homme parle à une femme. Ils boivent et l'homme raconte un cauchemar horrible et destructeur : son séjour comme médecin en Angola, au fond de ce " cul de Judas ", trou pourri, cerné par une guerre sale et oubliée du monde. Un humour terrible sous-tend cet immense monologue qui parle aussi d'un autre front : les relations de cet homme avec les femmes.

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Critiques, Analyses et Avis (15) Voir plus Ajouter une critique
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Nastasia-B
  14 mars 2016
Cela faisait longtemps que j'avais envie de découvrir ce livre. Je n'en avais entendu parler qu'en bien ; aussi, mesurerez-vous mieux toute l'étendue de ma déception quand je vous confierai que cette lecture a été un vrai calvaire pour moi. le livre est petit (environ deux cents pages) et pourtant je ne compte plus les fois où j'ai failli le refermer définitivement et à jamais avant d'en avoir atteint la fin.
Il convient, je pense, de préciser que ce que j'exprime ici n'est évidemment que mon avis et ne répond qu'à mes propres critères d'appréciation. Je ne prétends pas qu'ils soient ni fiables ni généralisables. Toutefois, je tiens à distinguer très nettement mes ressentis à propos de la forme et du fond.
Le fond m'a paru extrêmement intéressant et fort : guerre de décolonisation dans un pays d'Afrique au début des années 1970, en l'espèce, l'Angola ; sachant que le pays colonisateur est lui-même un pays dictatorial à l'époque, en l'espèce, le Portugal du non regretté António de Oliveira Salazar (ou tout simplement Salazar) et de son non regretté mais regrettable Estado Novo.
L'auteur fait un portrait féroce, désabusé et violemment anti-dictatorial et anti-colonial. Il dénonce sans ambages la guerre coloniale et le traitement de semi esclavage qui était réservé aux populations angolaises. Il dénonce également l'embrigadement de force de la jeunesse non dorée portugaise dans cette guerre à laquelle les jeunes Portugais ne comprennent pas grand-chose et au nom d'intérêts qui les dépassent. Ils sont amenés à vivre l'enfer et les affres de la boucherie, à se faire exploser sur des mines posées par les rebelles ou tomber sous leurs balles ou encore à crever des suites d'une maladie tropicale bien ragoûtante.
Sur ce plan, ce livre est un modèle du genre, qui se veut probablement, par la vigueur de sa verve et par son ton pessimiste et désabusé, dans la lignée de Voyage Au Bout de la Nuit. Il met aussi le doigt sur le traumatisme et l'inadaptation à la vie normale de ceux qui ont vécu ces années d'atrocités. Sur ce point, le livre m'a rappelé des témoignages que j'ai pu lire ou entendre de vive voix de ceux qui ont vécu le génocide au Rwanda dans la première moitié des années 1990.
Là-dessus, le livre est irréprochable. Il est criant de vérité et il ne fait pas de doute que l'auteur est allé abondamment puiser dans ce qu'il a lui-même vécu en tant que médecin envoyé d'office au front. Mais en ce qui concerne la forme, mes aïeux ! que c'est mal écrit mes pauvres amis ! que c'est pénible et quasi illisible ! Si l'on considère le chemin entre une idée et son expression littéraire comme un fil tendu, alors António Lobo Antunes le tord, l'épaissit, le ramifie, accroche des tas de trucs pelucheux dessus et ça devient un gros boa aux couleurs criardes enroulé au cou de l'idée qu'il prétend véhiculer. Bref, une vraie géhenne pour qui se soucie tant soit peu du style.
Je vais tenter une illustration grammaticale de mon point de vue. Quand vous considérez le nom du groupe sujet, vous lui collez systématiquement à la super glue LOCTITE un adjectif derrière ; ça, à la limite, c'est courant, mais vous lui en adjoignez un aussi devant — question d'équilibre, sans doute ; puis vous n'oubliez surtout pas d'accrocher à cette locomotive ALSTOM un complément du nom, lequel sera également et invariablement lesté d'un ou plusieurs adjectifs qualificatifs. Ensuite vous embrayez deux fois par phrase au moins sur une comparaison avec un quartier de Lisbonne ou un poète portugais du XIXe que vous ne connaissez pas ou des références pléthoriques, inutiles et/ou mal amenées de tableaux de maître, de films muets, de chansons américaines citées in extenso, de sigles propres au régime salazariste ou de noms de maladies longues comme une famille de ténia, et alors, alors seulement, si vous avez de la chance et si l'absence de ponctuation façon Saramago ne vous a pas totalement asphyxié, alors vous risquez de tomber sur le verbe de la phrase. Il faudra ensuite reprendre un peu haleine en haut de l'Alpe d'Huez avant d'aborder le complément d'objet, direct ou indirect, qui vous attend avec quelques dizaines de litres de sauce aux lipides façon HEINZ. (Vous aurez compris que ce paragraphe est une tentative allégée de reconstitution du style de l'auteur.)
En somme, voilà !, c'est ça le style « flamboyant, torrentueux » de Lobo Antunes selon Télérama comme le précise la quatrième de couverture. Moi j'appelle ça juste « mal écrit » et des maladresses d'auteur débutant qu'un éditeur digne de ce nom aurait dû conseiller pour permettre de livrer le véritable potentiel littéraire de cet auteur qui a, je n'en doute pas, de vrais trésors de formule enfouis parmi toute cette poix. Et comme si l'épaisseur de la mélasse n'était pas suffisante, l'auteur utilise un procédé littéraire inutile et lourdingue de pseudo confession à une femme rencontrée dans un bar et qu'il cherche à tout prix à emmener dans son lit.
En fait, j'ai eu l'impression de revivre les affres du Max Havelaar de Multatuli qui lui aussi avait des choses intéressantes et fortes à dire mais qui a utilisé la pire des formes littéraires pour les exprimer. Je ne doute pas, également, que bon nombre des références utilisées par l'auteur perdront leur sens à mesure qu'on avancera dans le temps. (Par exemple, au moment de la sortie du livre, beaucoup de gens connaissaient les chansons de Paul Simon mais je doute que cette référence fasse encore sens longtemps dans de larges portions de la population mondiale. Or, l'auteur nous inflige une page et demie de citation complète et non traduite de ladite chanson ; à mon sens, c'est une faiblesse d'écriture et rien d'autre.)
Donc, j'ai une impression composite à propos de cette oeuvre. Sur le fond, un livre fort et dérangeant qui ne mâche pas ses mots. Sur la forme, un style rococo + + + absolument imbuvable. Si vous aimez l'épure, passez votre chemin. J'imagine que je ne couperai pas aux remarques du genre : « Ouais mais faut le lire en portugais pour pouvoir juger. T'as lu une traduction, c'est pas pareil, ça n'a rien à voir. » etc., etc.
Certes, l'argument vaut ce qu'il vaut ; mais je doute qu'un traducteur, qui plus est en travaillant pour l'éditeur Métailié qui s'est fait une manière de spécialité dans le domaine des auteurs latinos, se permettrait de son propre chef de rendre un style aussi lourd et d'accoler une telle proportion d'adjectifs, sans parler des comparaisons qui n'ont probablement pas été inventées par le traducteur. Je constate également que le portugais est l'une des langues qui se traduit le mieux et le plus fidèlement en français. (Cf. les traductions françaises de Pessoa qui ont obtenu des récompenses portugaises pour leur rendu et leur grande qualité.)
Bref, outre son côté un brin déprimant, à vous de voir si stylistiquement ce livre peut vous convenir. Personnellement, je n'avais lu que des avis positifs et dithyrambiques. J'imagine que, statistiquement, il doit bien y avoir deux ou trois personnes qui ont à peu près la même sensibilité littéraire que moi : elles pourront désormais lire un avis un peu alternatif mais qui, j'en ai bien conscience, ne représente pas grand-chose, un cul de Judas, et encore…
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Creisification
  21 août 2021
Deuxième volet d'une trilogie inspirée directement de l'expérience de l'auteur pendant la guerre d'Angola, en tant que médecin militaire, de 1971 à 1973. Avec «Mémoire d'Eléphant», «Le Cul de Judas» et «Connaissance de l'Enfer», publiés entre 1979 et 1980, Antonio Lobo Antunes bénéficiera assez rapidement d'une grande notoriété, reconnu comme étant un des auteurs les plus novateurs et importants de la littérature de langue portugaise contemporaine.
Des années plus tard, il déclarera : «un bon écrivain, c'est celui qui donne un ordre au délire». La matière première de OS CUS DE JUDAS semble être bien de cet nature-là, constituée par un flux ininterrompu de représentations mentales envahissantes, liées essentiellement aux souvenirs de guerre traumatiques de l'auteur-narrateur. Ne disposant par ailleurs de plus grand' chose qui puisse véritablement le raccrocher au présent, notamment suite à son divorce survenu peu de temps après son retour au Portugal, errant dans une «Lisbonne revisited» qu'il ne reconnaît plus et où les derniers relents nauséabonds du régime totalitaire de Salazar, juste avant sa chute définitive en 1974, empestent encore l'atmosphère et aiguisent son sentiment de révolte, le narrateur se voit malgré lui emporté par un torrent subjectif violent et désordonné, fait d'évocations douloureuses, de nihilisme et de déréliction de son être-dans-le-monde. Sa conscience s'épuise à tenter d'endiguer cette effrayante matière brute remontant par effraction, menaçant à tout moment de trouer irrémédiablement ce fragile tissu avec lequel nous essayons d'habiller quotidiennement le sentiment si délicat d'habiter le présent.
Par le truchement de l'écriture et d'une sorte de syntaxe baroque, propre aux âmes en perdition, l'auteur-narrateur recherche probablement une forme de catharsis, lui permettant de s'agripper à nouveau au moment présent et, pourquoi pas, de se projeter éventuellement dans un après-coup possible. Pourtant, en réactualisant ses souvenirs dans une superposition temporelle complexe, le présent ne peut provisoirement être conjugué qu'au futur du passé. de superbes constructions de paragraphes, hélicoïdales, époustouflantes, où les événements passés, présents et les projections futures du narrateur se confondent et s'entremêlent, parcourent ainsi ce récit, obligeant souvent le lecteur à y revenir pour être en mesure de savourer complètement toute la mystérieuse beauté qui s'en dégage. Ce sera en fin de compte par l'accumulation de figures de style, excessives, entortillées et fantasques, dans lesquels il enrobe ses souvenirs, suivant une esthétique dérisoire du désenchantement, que le narrateur cherchera à apaiser les blessures de son âme. Rien n'y fera pourtant : à chacune de ces tentatives maladroites d'exorcisme, il sera invariablement ramené aux mêmes territoires mentaux dévastés, aux mêmes zones d'ombre peuplées de morts et d'images douloureuses où son être profond s'obstine à camper.
Ainsi, aucune rédemption à l'horizon non plus pour le narrateur dans ce deuxième volume. Nous le retrouvons tel que dans «Mémoire d'Eléphant», encore prisonnier des barbelés qui avaient entouré le jeune médecin militaire terrorisé, retranché dans de positions militaires avancées, en ces culs de Judas situés au fin fond de l'Angola, particulièrement exposés aux attaques ennemies. Envoûté aussi, en même temps, par le souvenir toujours vivant des forces telluriques et vitales émanant du sol et des habitants du continent africain, forces omniprésentes malgré tous les ravages et les privations provoqués par guerre, et qui avaient exercé sur son esprit et son éducation européenne et bourgeoise une fascination dont il n'arrive plus à se départir. Aussi, OS CUS DE JUDAS poursuit et approfondit l'immersion entamée dans «Mémoire d'Eléphant».

Tout comme dans le premier roman de la trilogie, le présent et l'évènementiel n'ont guère d'importance ici. Rien ne se passe, rien ne peut se passer, ou très peu : des rencontres fortuites, des femmes de passage, une carrière professionnelle en stand by. Dans OS CUS DE JUDAS, l'intrigue se résumera encore davantage au strict minimum : un long discours adressé à une inconnue rencontrée dans un bar. Ou plutôt un long monologue (on n'entendra d'autres voix que celles du narrateur) d'où toute véritable notion d'altérité semble exclue. A un tel point que l'on finit tout de même par se demander si tout cela ne serait qu'un faux-semblant permettant au narrateur de trouver un fil rouge à ses délires et élucubrations solitaires et interminables...
En tant que lecteur, je poursuis, moi aussi médusé, la découverte de cette oeuvre convulsive, à la musicalité hypnotique et entêtante, sorte de ronde infernale, obsédante et redondante, qui, de par sa radicalité affichée et assumée, je peux le comprendre parfaitement, est susceptible d'éreinter les nerfs de certains lecteurs.
Si néanmoins, comme le prône à juste titre Antonio Lobo Antunes, un bon écrivain est celui qui saurait avant tout mettre de l'ordre à son délire, quel prodigieux auteur avons-nous là!! Quel art consommé à extraire de la beauté d'une âme à ce point asséchée par la désespérance, à puiser dans son sol rocailleux un tel lyrisme, aussi luxuriant que désabusé, aussi enivrant que vénéneux... ! Quelle ardeur ne couve-t-il sous cette couche de glace cérébrale et malgré tout protectrice, à l'intérieur de cette machinerie implacable et froide, créée par une syntaxe foisonnante, complexe, emberlificotée et s'employant à travestir systématiquement la douleur en dérision?
Pour pouvoir apprécier pleinement une telle oeuvre, il semble donc indispensable d'accepter d'être déconcerté par ce qui peut ressembler de prime abord à du désordre, à un style où la digression paraît avoir été érigée en principe général, mais qui révèlera, en filigrane, non seulement une extraordinaire acuité, mais aussi une sensibilité à fleur de peau et un formidable effort de pensée pour donner du sens et ordonner le chaos d'une réalité elle-même trop souvent borderline...

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michfred
  14 juillet 2015
J'ai d'abord vu ce texte - en fait un long monologue éthylique et halluciné- au théâtre.Quand il est dit par un acteur extraordinaire, un texte paraît toujours extraordinaire. On est donc parfois déçu quand on le lit: ce n'était que cela? la magie du jeu ou de la mise en scène, nous a fait prendre des vessies pour des lanternes. J'ai donc acheté le cul de Judas, et l'ai lu, d'une traite, comme on plonge, sur un coup de tête, d'un rocher très haut, très tourmenté, sans voir s'il y a du fond...ou des récifs...
Plongeon en apnée, plongeon en eau profonde, tourbillon de sensations fortes...j'ai dû palmer très fort pour remonter de ce gouffre-là (oui, je sais, elle est con, ma métaphore, on ne plonge pas avec des palmes, mais vous avez compris! )
Toute l'horreur de la colonisation dans les remugles de l'alcool et du dégoût de soi...
Le Narrateur, ancien médecin aux armées, parle à une inconnue,un soir, dans un bar, et , entre deux bouteilles de whisky, il lui dit son désespoir, son enfer dans ce "cul de Judas", le bourbier angolais où s'est enferrée l'armée coloniale portugaise au début des années 1970.
Il a tenté d'exercer la médecine et d'oublier la femme qu'il a aimée et perdue, se sent rempli de honte devant les peuples misérables auxquels eux, les colons, n'ont apporté que le malheur et la déchéance...
C'est toute la colonisation qui se trouve ici mise en accusation et vomie dans un torrent de paroles pleines de boue et d'injure.
On ne sort pas indemne de cette lecture-là, pas plus qu'on ne sort indemne du spectacle bouleversant qu'en a tiré le comédien François Duval...
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mariecesttout
  24 février 2014
"Si nous étions, Madame, par exemple, vous et moi, des tamanoirs…"
Et débute un long soliloque chapitré de A à Z dans lequel Antonio Lobo Antunes s'adresse à une femme inconnue rencontrée dans un bar et lui raconte , tel qu'il lui revient à la mémoire, et avec nombre digressions, son séjour en Angola comme médecin militaire pendant la guerre déclenchée par Salazar ( « une croisade pour la défense des vraies valeurs de l'Occident: la patrie historique et l'Eglise. »)
Le livre commence par des souvenirs d'enfance et d'adolescence :
« Tu es maigre… Heureusement le service militaire fera de toi un homme. »
Cette vigoureuse prophétie , transmise tout au long de mon enfance et de mon adolescence par des dentiers d'une indiscutable autorité, se prolongeait en échos stridents sur les tables de canasta autour desquelles les femelles du clan offraient à la messe du dimanche un contrepoids païen , à deux centimes le point, somme nominale qui leur servait de prétexte pour expulser des haines anciennes patiemment secrétées. Les hommes de la famille, dont la pompeuse sérénité m'avait fasciné, avant ma première communion, quand je ne comprenais pas encore que leurs conciliabules murmurés, inaccessibles et vitaux comme des Assemblées de dieux, étaient uniquement destinés à discuter les tendres mérites des fesses de la bonne, soutenaient gravement les tantes avec l'intention d'éloigner de futures mains rivales qui les pinceraient furtivement pendant que l'on desservait le spectre de Salazar faisait planer sur les calvities les pieuses petites flammes du Saint Esprit Corporatif qui nous sauverait de l'idée ténébreuse et délétère du socialisme. La P.I.D.E. poursuivait courageusement sa valeureuse croisade contre la notion sinistre de démocratie, premier pas vers la disparition de la ménagère en Christofle dans la poche avide des journaliers et des petits commis. le Cardinal Cerejeira encadré, garantissait, dans un coin, la perpétuité de la conférence de Saint Vincent de Paul et, par inhérence, celle des pauvres domestiqués. le destin qui représentait le peuple hurlant d'une joie athée autour d'une guillotine libératrice avait été définitivement exilé au grenier parmi les vieux bidets et les chaises boiteuses qu'une fente poussiéreuse de soleil auréolait du mystère qui souligne les inutilités abandonnées. de sorte que, lorsque je me suis embarqué pour l'Angola, à bord d'un navire bourré de troupes, afin de devenir, enfin, un homme, la tribu reconnaissante envers le Gouvernement, qui m'offrait la possibilité de bénéficier gratuitement d'une telle métamorphose, a comparu en bloc sur le quai, consentant dans un élan de ferveur patriotique à être bousculée par une foule agitée et anonyme semblable à celle du tableau de la guillotine et qui venait là assister impuissante à sa propre mort."
Ce long extrait du chapitre A pour donner une idée du style, mais aussi de l'ironie constante, de l'humour désespéré qui sourd de chaque page , que l'auteur parle de la guerre et de la mort, de son impuissance complète , de ce que les guerres font des gamins qu'on y envoie, mais aussi de la vieillesse, de l'usure des couples, et de ses difficultés à survivre après cette épreuve.
Mais que l'on se rassure…
"J'ai rendu visite à mes tantes quelques semaines après en endossant un costume d'avant la guerre qui flottait autour de ma taille à la manière d'une auréole tombée, malgré les efforts des bretelles qui me tiraient les jambes vers le haut comme si elles étaient armées d'une hélice invisible…
« Tu as maigri. J‘ai toujours espéré que l‘armée ferait de toi un homme, mais, avec toi, il n‘y a rien à faire. ».
Et les portraits des généraux défunts , sur les consoles, approuvaient, dans un accord féroce, l'évidence de cette disgrâce."
Ce texte , presque un long poème en prose, tant il est magnifiquement écrit, donne souvent envie de sangloter de rage devant tant de bêtise humaine.. Rien de bien nouveau sous le soleil, mais certains savent l'écrire admirablement.

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GrandGousierGuerin
  21 mai 2014
Soliloque alcoolisé accoudé au zinc d'un bar de Lisbonne pour charmer une femme aux formes s'épanouissant au travers d'un verre de whisky qui se vide. Mais cherche-t-on réellement à séduire ? Non on ne s'illusionne plus sur les sentiments : on veut son carré de peau qu'on va pouvoir faire épanouir au rythme de ses propres pulsions. Car notre homme en a dans la besace, de quoi vous en faire dégorger les égouts de la Praça do Commércio des immondices en tous genres qui jonchent ses pensées. Pensées croupies dans cette sale guerre en Angola, borborygmes et flatulence de ce cul de Judas, soumission à l'incurie des généraux et à une société soumise dans une société uchronique où le goupillon dégoupille la grenade, et surtout foutre froid en ébullition distillant une solitude toujours plus difficile à voiler … Ce qui est vrai est palpable : le sexe moussu d'une femme mais aussi la jambe sectionnée par une mine, les boyaux à l'air …
Lobo Antunes, médecin perdu dans une sale guerre, fruit blet malade de cette société aux repères transcris dans une parodie de saints sacrements, m'a rappelé un certain Bardamu qui aurait étrangement reparu dans les années 70 dans le Portugal de Salazar …
Grand moment de lecture que je ne saurais toutefois conseiller à tous : le style est syncopé et il faut savoir plonger dans un chapitre sans pouvoir reprendre son souffle au risque de se retrouver complètement perdu (dans ce cul de Judas …)
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critiques presse (1)
BDGest   27 novembre 2020
Il est des livres qui ont la faculté de vous plonger dans un rêve sans fin, la générosité de vous faire découvrir ces sensations secrètes que chacun porte en soi et que l’habitude nous fait ignorer. La Fin du cuivre est de ceux-là.
Lire la critique sur le site : BDGest
Citations et extraits (51) Voir plus Ajouter une citation
Nastasia-BNastasia-B   11 mars 2016
« Ils sont aussi salauds les uns que les autres, docteur, mais qui est en train de se faire baiser la peau c'est nous, ici. Faites un effort pour me trouver une petite maladie comme il faut car j'en ai marre de cette putain de guerre. […] Une maladie, docteur, insistait le lieutenant, anémie, leucémie, rhumatisme, cancer, goitre, une maladie quelconque, une maladie merdique qui me foute à la réserve : qu'est-ce qu'on fait ici ? Vous vous êtes demandé ce qu'on fait ici ? Vous pensez que quelqu'un va vous remercier, eh, non, foutaises, vous pensez que quelqu'un nous remercie ? Par-dessus le marché, voyez ma déveine, j'ai reçu hier une lettre de ma femme qui m'annonçait que la bonne avait demandé son congé, qu'elle s'en était allée, qu'elle a foutu le camp : il n'y avait pas de gars pour la marquer, la nénette, et voilà le résultat. Croyez-moi docteur, une bonniche que le patron ne baise pas, n'arrive pas à s'attacher à une maison. Je lui avais acheté des bas en dentelle noire et des culottes rouges, les couleurs de l'Artillerie, ma femme partait tôt au travail, elle, elle m'apportait le petit déjeuner au lit avec ses bas et sa culotte croquante comme du maïs, elle levait le drap, regardait et disait Ah, mon lieutenant, c'est si grand aujourd'hui. »

J.
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Nastasia-BNastasia-B   04 mars 2016
De temps en temps, des visites inattendues arrivaient dans ce trou perdu : des officiers de l'État-Major de Luanda, conservés dans le formol de l'air conditionné, des quinquagénaires sud-africaines qui embrassaient mes malades dans une fureur de rut de ménopause, deux actrices de Revue en train d'agiter à contretemps leurs grosses jambes sur une scène faite de tables, accompagnées par un accordéon exténué ; elles ont dîné au mess des officiers à côté du commandant luisant d'orgueil dont la timidité s'embrouillait dans des sourires d'adolescent pris en faute, pendant que le lieutenant, celui de la bonniche, tournait autour d'elles, flairant leurs décolletés dans une extase muette. L'aumônier, contrit, baissait ses paupières vierges sur sa soupe-bréviaire.
« Quarante ans à accumuler du sperme, calculait le capitaine âgé, en le toisant de loin. Si ce mec jouit, il nous noie tous dans l'eau bénite de ses couilles. »

E.
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Nastasia-BNastasia-B   20 mars 2016
À notre arrivée à Luso une jeep est venue nous avertir que le Général ne consentait pas à ce que nous dormions en ville, pour que nous n'exposions pas au mess nos trop évidentes plaies. Nous ne sommes pas des chiens enragés hurlait le lieutenant, comme un fou, à l'envoyé du quartier général de la zone, dites à ce pouilleux de merde que nous ne sommes pas des chiens enragés ; un sous-lieutenant menaçait tout bas de détruire le mess au bazooka. On encule ce foutu mess, mon lieutenant, il ne restera pas un seul salaud pour nous faire chier. Une année au fond d'un trou pourri ne nous donne pas le droit de dormir une nuit dans un lit, arguait l'officier des transmissions, au garde-à-vous, le lieutenant a donné un énorme coup de poing sur le capot de la jeep. Dites à notre Général d'aller se faire enculer. Nous n'étions pas des chiens enragés quand nous sommes arrivés ici, ai-je dit au lieutenant, qui tournait en rond, furieux d'indignation, nous n'étions pas des chiens enragés avant les lettres censurées, les embuscades, les mines, les attaques, le manque de nourriture, de tabac, de rafraîchissements, d'allumettes, d'eau, de cercueils, avant qu'un Berliet vaille plus qu'un homme et avant qu'un homme ne vaille pas plus que trois lignes de journal. Il est mort au combat dans la province d'Angola ; nous n'étions pas des chiens enragés, mais nous n'étions rien pour l'État de sacristie qui se foutait de nous et nous utilisait comme des rats de laboratoire et maintenant, au moins, il a peur de nous, il a si peur de notre présence, de l'imprévisibilité de nos réactions et du remords que nous représentons, qu'il change de trottoir s'il nous aperçoit au loin, il nous évite, il fuit au lieu de faire face à un bataillon ravagé au nom d'idéaux cyniques auxquels personne ne croit, un bataillon ravagé d'avoir défendu l'argent des trois ou quatre familles qui soutiennent le régime.

P.
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Nastasia-BNastasia-B   16 mars 2016
À mesure que les enfants se mettaient à vivre seuls et l'abandonnaient, ma Mère transformait nos chambres en salons, les divans disparaissaient, des tableaux inconnus surgissaient sur les murs et notre présence s'effaçait des pièces que nous avions habitées, de la même façon que nous nous dépêchons de nous laver les doigts après avoir serré une main désagréable ou poisseuse. Quand nous y retournions en visite ou pour dîner c'était comme si la maison était à la fois familière et étrangère : nous en reconnaissions les odeurs, les commodes, les visages, mais au lieu de nous, nous trouvions nos photos d'enfants éparpillées sur les tables, offerts dans des sourires d'une inquiétante innocence, et il me semblait que la photo de moi enfant avait dévoré l'adulte que je suis et celui qui, en fait, existait véritablement c'était celui qui, avec une mèche de cheveux blonds sur un tablier à rayures, me regardait d'un air accusateur à travers le brouillard diffus des années qui nous séparaient.

P.
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Nastasia-BNastasia-B   15 mars 2016
La première anti-char a éclaté une colonne qu'il commandait et je suis allé dans la jungle en hélicoptère chercher ses blessés, un Médecin et du sang, un Médecin et du sang, un Médecin et du sang, demandait la radio, des donneurs faisaient la queue le bras retroussé à l'entrée du poste, des naufragés inertes sur les brancards, les paupières fermées, respirant à peine par les coins des lèvres, la nuit les chiens sauvages aboyaient autour des barbelés, Vous les entendez ces types, murmurait le lieutenant et son haleine chaude s'éparpillait dans mon oreille, comme il n'y a pas d'allumettes on allume les cigarettes les unes aux autres, Montrez des résultats qui en soient, discourait le colonel et nous n'avions à exhiber que des jambes amputées, des cercueils, des morts, des hépatites, des paludismes, des véhicules transformés en accordéons, le Général a péroré depuis Luso : Les Berliets valent de l'or, sondez tout le trajet, trois hommes de chaque côté exploraient le sable devant les voitures, puisqu'une camionnette était plus nécessaire et plus chère qu'un homme, un fils se fait en cinq minutes et gratis, n'est-ce pas, ce n'est pas le cas pour une voiture qui prend des semaines et des mois de montage, d'ailleurs il y avait encore des tas de gens dans le pays à envoyer en bateau en Angola, même si l'on décomptait les fils des gens importants et les protégés des maîtresses des gens importants, qui ne viendraient jamais : le pédé de rejeton d'un ministre a été déclaré psychologiquement incompatible avec l'armée.

N.
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Videos de Antonio Lobo Antunes (10) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Antonio Lobo Antunes
Le choix des libraires. Direction le Gers ! À la rencontre de Marielle Dy, propriétaire de la librairie « Les Petits Papiers » de Auch. Avec elle partagez ses coups de c?ur comme António Lobo Antunes « Je ne t?ai pas vu hier dans Babylone », Raymond Queneau « Zazie dans le métro » ou encore Iceberg Slim « Mama Black Window ».
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