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Critique de CeCedille


CeCedille
  08 octobre 2012
Jack London n'est pas seulement l'écrivain des grandes aventures destinées aux lecteurs adolescents (L'Appel de la forêt ; Croc-Blanc '), ou un grand écrivain de la mer, grâce à son expérience sur la goélette Sophia Sutherland , amateur et propriétaire de bateaux (le sloop Razzle-Dazzle , le Snark, dont il a relaté la croisière autour du monde en 1901) . C'est aussi l'un des rares romancier américain du socialisme, dans un curieux récit d'anticipation paru en 1908 sous le titre « le talon de fer » ( The iron heel).

L'Uchronie est ce genre littéraire particulier qui consiste à réécrire L Histoire à partir de la modification d'un événement du passé. Par exemple à prendre au mot la suggestion de Blaise Pascal ((Pensées, 90) « le nez de Cléopâtre, s'il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé ».

Jack London imagine donc, dans son roman, que les États-Unis connaissent, au début du XXème siècle, une aggravation de leur situation sociale. La montée des revendications affole le grand capital qui réagit brutalement. Il prive les élus socialistes des sièges conquis régulièrement aux élections, corrompt et débauche les leaders syndicaux, engage une répression féroce et sanglante contre la classe ouvrière, en utilisant une armée de miliciens-mercenaires. le rêve du grand soir tourne au désastre, le prolétariat réduit à l'esclave sous « le talon de fer » (iron heel) de l'oligarchie.

Le procédé narratif est original. Un manuscrit autobiographique est retrouvé en 2368, écrit par Avis Everhard l'épouse d'un leader syndical, Ernest, héros de la classe ouvrière qui raconte à la fois son histoire personnelle et l'histoire des États-Unis, de 1912 à 1932 date à laquelle son mari est tué. Pour donner de la profondeur historique au récit, le texte est publié, accompagné de nombreuses notes, par une historienne du XXIVème siècle. Enchâssé dans sa présentation universitaire, quelquefois un peu chargée, l'imagination de Jack London laisse libre cours au récit horrifique du naufrage sublime et exemplaire de la « théorie du grand soir » et de la mise en place, dans le monde entier, d'une dictature ploutocratique.

Le roman est salué par des nom illustres. En 1923, c'est Anatole France qui préface sa première édition en français. Il analyse « la prophétie de l'Américain, disciple de Marx ». Il évoque, pour les lecteurs français incrédules « l'exemple des journées de Juin et la répression de la Commune de 1870, qui ... rappellent que tout est permis contre les pauvres ». Si Anatole France est plus optimiste que Jack London, et croit qu'en fin de compte, la ploutocratie périra, il sait que ce ne sera pas sans luttes : « Sa dernière guerre sera peut-être longue et aura des fortunes diverses ». « London a raison de nous tendre le miroir prophétique de nos fautes et de nos imprudences » ajoute-t-il, car « il faut que ceux qui ont le don précieux et rare de prévoir, publient les dangers qu'ils pressentent ». En 1932, c'est Paul Vaillant-Couturier qui fait une introduction à l'édition définitive « le livre, dans son ensemble, représente la fresque la plus puissante qui ait jamais été brossée par un écrivain, d'une anticipation révolutionnaire » affirme-t-il. le 16 octobre 1937, c'est Léon Trotski qui écrit à Joan London qu'il considère l'ouvrage de son père comme le seul roman politique réussi de la littérature.

C'est en effet un roman « de classes » au sens où tous les éléments de l'intrigue sont soumis à l'application de loi d'airain de leur lutte mutuelle, selon le schéma du « Manifeste du parti communiste ». Avis Everhard, fille d'un professeur d'université libéral, est chassée, comme son père, de sa classe sociale.comme quiconque adopte la cause du prolétariat, serait-il évêque (l'évêque Morehouse).

On trouve, derrière l'éloquence militante d'Ernest Everhard, redoutable tribun dialecticien, une fidèle transcription des théories de Karl Marx sur l'aliénation, la valeur travail, la plus-value. A la même date Georges Sorel publiait ses thèses sur le mythe de la grève générale, dans ses «Réflexions sur la violence » parues dès 1906 en revue. On devine même, dans « le talon de fer » l'intuition des théories d'Antonio Gramsci sur l'hégémonie culturelle, dans la mise en place par l'oligarchie d'un appareil idéologique de propagande pour susciter le consentement du prolétariat à sa soumission. On y découvre enfin une critique prémonitoire du capitalisme financier générateur de crises.

A l'origine du récit, il y a l'exemple de l'accident du travail emblématique de l'ouvrier Jackson, la bras broyé dans une cardeuse, aussitôt renvoyé sans indemnité et réduit à la misère. C'est le levier de l'indignation et de la dénonciation. Mais on doit se souvenir que, dans le même temps, naissent les dispositifs juridiques pour y remédier : le Chancelier Bismarck fait voter les premières lois sociales dans les années 1880. Les États-Unis suivront, au début du XXème siècle, avant la publication du roman.

Le pire n'étant pas sûr, en tous les cas dans les formes prévues par Jack London, le lecteur peut fermer le livre avec soulagement, à condition d'oublier que deux guerres mondiales et un certain nombres de conflits localisés, dont la liste n'est pas close, auront imposé leur scénario meurtrier (plus de 100 millions de morts) à la place de celui imaginé par l'auteur.

Mais, « c'est une autre histoire », comme dirait un autre romancier, contemporain de London, anglophone et tout aussi apprécié de la jeunesse !
Lien : http://diacritiques.blogspot..
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