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Critique de Pois0n


Pois0n
  09 juin 2018
Si l'on aime le calme et les vieilles pierres, Dunwich pourrait presque être un village accueillant. « Presque », s'il n'y avait pas ces colonnes de pierres entourées de reliques macabres, cette puanteur occasionnelle qui emplit l'air et ces étranges grondements venus des profondeurs de la terre. Même les locaux évitent soigneusement de rôder trop près des lieux de ces manifestations inquiétantes... tous, sauf Lavinia Whateley, qui rentre un jour enceinte de ses errances. Sans surprise, le fils n'est pas sans posséder quelques bizarreries, qui ne feront que s'accentuer au fil de sa croissance...

J'avais découvert la plume de Lovecraft avec la nouvelle « La maison maudite » dans l'anthologie « Les cent ans de Dracula »... et m'étais royalement fait chier. Autant dire que je n'étais pas resté.e sur une bonne impression du tout. Néanmoins, supposant que Lovecraft ne pouvait pas être aussi connu et adulé sans raison, il n'a pas été très difficile de lui accorder une seconde chance, surtout pour 2 euros. … Et j'ai vachement bien fait.

L'horreur de Dunwich est donc une nouvelle de 95 pages qui se lit en environ deux heures. Le texte se veut majoritairement descriptif, avec assez peu de dialogues, hormis lors de certains passages où, au service de la narration, ils induisent une certaine tension. La montée en gravité des évènements est en effet très progressive ; le récit s'ouvre sur une description bucolique des environs de Dunwich, avant de arrêter sur la ferme des Whateley, qui servira de cadre à la plus grande partie de l'histoire, puis sur ceux qui l'habitent.
Pourtant, la narration garde toujours une certaine distance, se limitant au point de vue fractionné des voisins. De ce qu'il se passe réellement à la ferme, nous n'en saurons pas plus qu'eux ! Et encore, on passe d'un nom à l'autre sans que les protagonistes n'aient vraiment d'importance, utilisés comme témoins pendant quelques lignes, rien de plus. Il faudra que l'histoire croise la route du docteur Armitage pour que le texte se fasse plus intimiste et s'attarde enfin sur un personnage, alors que pendant ce temps, l'horreur de Dunwich se met en marche.

Jusque là, on avait affaire à une bonne nouvelle fantastique, avec une chouette ambiance, mais, tout à coup, on comprend sans mal ce qui fait le génie de Lovecraft (ou l'on se demande à quoi il carburait pour nous pondre des idées aussi originales).

Malheureusement, la conclusion du récit est loin de transcender cette extravagance à hauteur de nos attentes. Alors que la narration suivait le docteur Armitage depuis un certain temps déjà, la voilà qui laisse le lecteur sur le banc de touche, aux côtés des villageois suivant l'action de très loin ! De la monstruosité formidable qui aurait pu être décrite, nous n'aurons qu'un vague aperçu au travers des propos incohérents de celui qui la voit. Des actions entreprises par Armitage et ses amis, nous n'en sauront pas davantage. Diable, qu'il est frustrant d'être ainsi tenu.e à l'écart de l'essentiel, de l'action, comme un simple journaliste qui aurait couvert l'affaire, ou un enfant de cinq ans à qui l'on interdirait de regarder quelque chose ! Cette distance évoquée plus haut devient donc tout à coup le plus gros défaut du récit, par ailleurs palpitant de bout en bout en dépit de son côté très prévisible – tout le monde aura compris le fin mot de l'histoire bien avant qu'Armitage n'aie besoin de l'expliquer aux villageois. Si la fin n'est en elle-même pas mauvaise, on regrettera vraiment ce parti-pris, cette « censure » par effet de style, comme pour mieux vouloir épargner le lecteur et sa santé mentale des abominations qui ne sont pas décrites. Mais c'est aussi ce qui la rend pardonnable, puisqu'elle n'est pas gratuite mais faisant partie intégrante du texte. Une façon d'impliquer le lecteur via le fait même de le tenir aussi ostensiblement à l'écart ; de s'adresser indirectement à lui sans en avoir l'air. Bref, c'est frustrant à l'extrême, mais c'est la preuve que ça marche !

En revanche, toujours au rayon des choses qui fâchent, on ne pourra s'empêcher de remarquer que l'auteur a cru absolument indispensable de préciser à chaque fois que tel ou tel intervenant est issu de la branche « saine » de sa famille (le taux de consanguinité étant en effet particulièrement élevé à Dunwich). Là où le bât blesse, c'est que c'est purement gratuit. Ça n'a absolument aucun intérêt dans le cadre du récit, ça n'y apporte rien, ça n'est là que pour dire « ce spécimen-là n'est pas dégénéré ». Très malaisant et puant à plein nez la psychophobie. Ajoutez à ça le fait que *des érudits venus de la ville* viennent à la rescousse *des pauvres villageois malformés, débiles et illettrés*, et le tableau est on ne peut plus clair... Bref, ça, c'est moyen, très moyen, même remis dans le contexte de l'époque.

En résumé, malgré cet petit arrière-goût pas très cool, l'horreur de Dunwich demeure une petite lecture sympathique, certes ni angoissante ni oppressante, ni très surprenante, mais possédant tout de même un sacré charme et de très bonnes idées qui la font indéniablement sortir du lot. Un texte à découvrir, d'autant plus qu'il est disponible à prix riquiqui.
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