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Critique de Erik35


Erik35
  27 février 2017
UNE JOURNÉE EN ENFER...

Un gigastore ("sans doute le plus beau du monde"... A moins que ce ne fut le pire ?), énorme bloc dominant la ville avec ses deux kilomètres et quelque de côtés, partageant un peu de son intimité de vitrines à des spectateurs pauvres mais fascinés, ses 7 étages, ses 777 rayons, ses 7 frères, fils monstrueux et misanthropes de feu Septimus Days, le cadet des 7 étant d'ailleurs le septième fils d'un septième fils. Et les références à cette numérologie hautement symbolique (tout particulièrement dans la bible) fait florès tout au long du roman.
Un "fantôme", Franck Hubble (une référence au célèbre télescope spatial, qui voit tant -tout- sans que personne ne le voit lui-même ?), salarié du gigastore, dont le rôle, au sein de la "sécurité tactique" est d'être à ce point invisible au monde qui l'entoure que personne ne le voit jamais réellement, pas même lui et son reflet dans le miroir de sa salle de bain, et bientôt arrivé au bout du bout après trente années de "bons et loyaux services" comme le veut l'expression consacrée.
Un couple parfaitement déséquilibré, Linda et Gordon Trivett. Elle, impitoyable et décidée, est le centre et l'âme du couple. Lui, comptable de banque mou, triste et sans rêve se contente le plus souvent d'acquiescer et de suivre. Devenant enfin, au bout de cinq années de privations, détenteurs de la fameuse carte Days. Seulement de type "silver", mais leur précieux malgré tout.
Les sept fils de Septimus Day Mungo, Chas, Wensley, Thurston, Frederick, Sato et Sonny, (sic !), sept hommes d'affaires hiératiques et intraitables, confortablement installés dans leurs appartements du septième étage du gigastore ("probablement le plus incroyable au monde"... A moins que ce ne fut le plus abject ?) et qui dirigent l'ensemble, vérifient et jouissent des rapports de ventes quotidien du lointain de leur bureau, autour d'une table ronde en purs chevaliers d'industrie sans âme et sans pitié -et possiblement tarés. A l'exception d'un seul, peut-être...
Une cheffe de rayon prête à tout (à vraiment tout) pour que son petit empire survive et triplement survivante : au décès du fondateur, dont elle ne cesse de se souvenir non sans quelque regret ; à la restructuration (à perte) de son rayon, suite à l'installation des frères Day à l'étage supérieur ; à la perte de vitesse de terrible de périmètre de vente, la librairie, au détriment de l'emplacement du rayon informatique, toujours plus profitable. Jusqu'à provoquer une véritable guerre de tranchée entre ses "Rats de bibliothèque" et les "Technoïdes" du département honni.
Une cliente russe, Mme Shukov, ayant perdu sa carte "Platinum" lors d'achats quelques jours auparavant et, dans un jeu de balance improbable, retrouvant une grande part de sa lucidité d'individu pensant.
Un chef de service, M. Bloom, entré à la sécurité quelques brèves années avant son meilleur fantôme, le sus-nommé Franck, mais qui envie ce dernier en secret ayant dû raccrocher après un drame professionnel dont il ne s'est jamais départi. Son rôle, bien que plus passif qu'acteur n'est pas à négliger dans cette monstrueuse machinerie consumériste.

James Lovegrove va, structurellement, de manière assez grossière mais très efficace, vive et riche de détails, développer ces quelques lignes narratives principales et secondaires, un peu à la manière de Quentin Tarantino dans son film Pulp-Fiction, et maintenir son lecteur dans un rythme haletant tout au long de son roman. Il va aussi très amplement développer la thématique ésotérique du nombre SEPT (et sa déclinaison maudite, moins visible mais pourtant présente, du nombre SIX), les "Dieux" - leurs employés leur attribuent le qualificatif de "maîtres", ce qui situent la place qu'ils se sont attribué, non seulement au sein de l'édifice, mais dans leur rôle de purs Seigneurs, aussi bien au sens symbolique qu'au sens médiéval - vivants donc, presque parfaitement reclus, sur le toit de leur monde (une sorte de Jérusalem Céleste ?). Sauf qu'en préférant vivre leur rêve de stricte autarcie, plutôt que dans la ville maudite auprès des gueux et bien que protégés d'eux par la propriété paternelle, ils ont diminué le nombre total de rayonnages, drastiquement et toujours aussi symboliquement du point de vue de la numérologie biblique, ceux-ci passant de la triple Divinité Bienfaitrice du 777 à celui de l'empire du Démon, le 666 ! Lovegrove, qui place ainsi cette folie consumériste de notre temps - on assiste ainsi à des scènes d'une violence inouïe à l'occasion de "ventes flash" d'un intérêt pourtant bien médiocre, et qui ne sont pas sans rappeler les démonstrations de folie pure de clients attendant des heures devant leur magasin préféré puis se comportant comme des fauves lâchés fonçant sur leur proie dès l'ouverture des rideaux de fer -, de la communication commerçante et du merchandising omniprésent dans l'univers diabolique (le vert dollar est aussi omniprésent et les références à Mammon courent tout au long de l'oeuvre).

Roman à charge, donc, contre cette société du tout, tout de suite, mais pas pour tout le monde (le magasin décompose stratégiquement, en sept types bien sur, et de manière infamante pour les plus bas niveaux, à plus forte raison les exclus du système, le niveau de vie des possesseurs de carte en vertu de leur apparence métallique : Iridium, Platinum, Gold, Silver, etc). Roman violent aussi, puisque des gens meurent d'avoir voulu consommer frénétiquement, ou d'avoir osé un vol à la tire, malgré l'hyper-flicage du magasin, et la peine quasi insurmontable de se faire retirer, définitivement, sans sommation ni possibilité de rachat, sa carte d'accès après avoir été attrapé. Roman réinterprétant un certain classicisme formaliste, enfin, puisque l'ensemble s'y déroule sur une seule journée, en un seul lieu et tend à une parfaite unité d'action, malgré les circonvolutions : rendre encore et toujours possible l'acte de consommer, consommer et encore consommer, quoi qu'il advienne. Roman se construisant autour de la numérologie, enfin, puisque celle-ci est ubique de bout en bout du texte. Jugez-en un peu : 7 frères Day portant chacun un prénom identifiable à un jour de la semaine, d''un père lui-même septième enfant et qui se prénommait septimus et qui dirigent sous forme d'Heptarchie (imparfaite, mais je vous le laisse découvrir) un gigastore de 7 étages et anciennement 777 rayons au total où un agent de sécurité vit ses 7 dernières heures avant de vouloir démissionner. 8 niveaux de cartes Days, mais 7 originalement crées par le fondateur. Pour couronner l'ensemble, et être certain que le lecteur en aura saisi l'importance, chaque chapitre connait une exergue comportant une référence précise et expliquée au nombre 7, en ésotérisme, en géographie, en histoire, en religieux (surtout). Et de l'implication dramatique de toutes les brisures, de tous bouleversements orchestrés par les héritiers dans cette belle horlogerie souhaitée, voulue par Septimus Day.

Une fois dépassé ses aspects un peu fabriqué, parfois alourdis par un excès de zèle descriptif de l'auteur, principalement dans les quatre-vingt premières pages, cette fable contemporaine, et sensiblement dystopique se lit très rapidement et fort agréablement. On en retient très vite l'aspect violemment polémique, pamphlétaire, même. Mais si la critique porte, le lecteur curieux et attentif ne manquera pas de songer que cet sorte de "Au bonheur des dames" britannique et contemporain semble, pour partie, un peu dépassé à l'heure de la multiplication algorithmique et exponentielle des sites et des actes d'achat "en ligne" et de la raréfaction plus ou moins programmée des magasins "en dur", du moins, dans certains domaines de la vente, ainsi que l'arrêt progressif de la surenchère en matière de gigantisme des surfaces de vente, pour des raisons de coûts, d'urbanisme et de rendements. Non qu'il faille croire à la disparition des grandes surfaces marchandes mais ce commerce-là se fait tant tailler de croupières, ces quelques dernières années, qu'on a désormais de la peine à croire à l'existence future de ce type de "giga-magasin". le texte de James Lovegrove est de 1997 (2005 pour la traduction française), mais il a, de ce point de vue, un siècle de retard ! Certaines évolutions trop rapides, inattendues, sont terribles en terme de prospective, nous en avons-là un exemple flagrant. En revanche, la diatribe virulente à l'égard de notre société de consommation - et jusque dans ses fondements et aspects les plus divers -, bien que pas absolument originale, n'en demeure pas moins extrêmement pertinente, intelligente et enrichissante du point de vue de ce domaine de réflexion sociale et humaine. Un livre plus qu'agréable, donc, malgré ses petits défauts épars, et qui trouve parfaitement sa place dans la très bonne liste de romans d'anticipation proposée par GabySensei, grâce à qui j'ai découvert ce bouquin et que je remercie pour l'occasion !
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