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Critique de Ledraveur


Ledraveur
12 juillet 2016
Jean Malaurie – né en 1922 , (« lettre pour 2022 » y est donc une allusion, un legs !) fait parti de la génération de “grands aventuriers humanistes” de la science du XXe siècle ainsi que Paul-Émile Victor (1907 – 1995), Théodore Monod (1902 – 2000), Haroun Tazieff (1914 – 1998), Alain Bombard (1924 – 2005), Jacques-Yves Cousteau (1910 – 1997) pour ne citer que les plus connus plus particulièrement en nos contrées, qui nous ont aidés à mieux comprendre notre monde, notre Vie, le lien des interactions qui nous lient au sein de la nature, aux uns et aux autres, notre fraternité humaine si souvent déchirée …
Ce fascicule, une “lettre ouverte” sous forme de plaidoyer pour les peuples du “Grand-Nord” , les Inuits du Groenland plus spécialement, est un appel poignant au respect d'une Civilisation, la plus ancienne connue, très malmenée (voir l'extrait de « Cosmos » en annexe) depuis des siècles par notre culture de “profits” sans frein ; les Ancêtres de notre humanité dans la symbolique du monde des méandres “des inter-espaces du perçu et de l'imperçu”*, l'animisme des “shaman” (celui qui a la connaissance). Jean Clottes (spécialiste du Paléolithique supérieur et de l'art pariétal) autour de la Grotte Chauvet de l'Aurignacien en Ardèche, est un de ceux qui rendent compte aujourd'hui de la richesse et de la profondeur des origines de notre humanité**.
J. Malaurie dans sa relation privilégié, de longue date, avec les Inuit, dans son appel au peuple du Groenland (Kalaallit Nunaat) pour que se développe une véritable entité culturelle et géopolitique, nous sensibilise à travers son investissement à l'énorme enjeu qui est en train de se jouer dans cette région Arctique entre les grandes nations avides de ses “richesses matérielles” potentielles, sans aucune (ou si peu !) considération pour le très fragile équilibre environnemental de cette partie du globe. Cette région planétaire concerne, comme l'Antarctique, l'ensemble des courants marins de la Terre, mais elle ne bénéficie pas du protocole de Madrid*** (1991) qui lui-même est pris “d'assaut” par la Russie depuis 2011 !
J. Malaurie adresse ici, à l'occasion de la COP 21, un appel à notre conscience humaine, retraçant depuis « l'affaire Thulé »**** (le 21 janvier 1968, un B-52 s'est écrasé avec quatre bombes H à quelques kilomètres de la base) un historique d'un très grand intérêt.
Nous encouragerons la lecture de cet ouvrage à destination de l'Édification d'une Humanité plus mature et gage de sa pérennité, à défaut de pouvoir faire plus !

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* voir à ce sujet l'ouvrage remarquable : « L'Ensorcellement du monde », Boris Cyrulnik, éd. Odile Jacob © 2001

** « Chauvet-Pont d'Arc », “Le Premier Chef-d'oeuvre de l'humanité”, Pedro Lima, éditions - SYNOPS © mai 2014

*** https://fr.wikipedia.org/wiki/Protocole_de_Madrid

**** en annexe un extrait pages 19 et 20 de : « COSMOS », “Une ontologie matérialiste”, Michel Onfray, éd. Flamarion, © 2015
« Le rude personnage, septuagénaire, qui avait eu pour mon père, plus âgé que lui, tous les égards dus aux anciens et qui, un soir, sur une île, au milieu des pierres, près d'un feu de bois, lui apporta, venue de nulle part, une chaise pour que mon père s'y assoie, Atata, donc, tétanisa l'assemblée. Les passeurs de l'inuktitut à l'anglais s'étaient tus. Un long silence de mort envahit la petite bicoque en bois que l'ours aurait pu démonter d'un seul coup de patte.
L'Inuit édenté donna l'explication : l'ancien rapportait une histoire terrible. Au moment de la guerre froide, lorsque les États-Unis et l'URSS envisageaient une guerre nucléaire, le pôle Nord était une zone stratégique. Une base au Groenland avait d'ailleurs permis aux Américains d'avancer leurs pièces — un bombardier muni de ses bombes atomiques y a même raté une manoeuvre d'atterrissage avant de couler sous la glace, emportant avec lui ses armes de mort.
À cette époque, les Américains ont déporté les peuplades inuits afin d'occuper la région plus au nord : les familles, les femmes et les enfants, les anciens, leurs maigres outils de chasse et de pêche, leurs kayaks, leurs chiens et leurs traîneaux. C'était compter sans le fait que, plus haut vers le pôle, la glace est plus épaisse, impossible à percer pour la pêche, donc. Les Inuits sont repartis vers le sud pour ne pas mourir de faim et mourir tout court, puisque le phoque leur donne tout : de quoi se nourrir, se loger (les intestins servent de vitres pare-vent), s'habiller (la peau des bêtes est cousue avec leurs nerfs), se déplacer (la peau de l'animal enveloppe le kayak).
Quand les Américains ont constaté ce trajet des Inuits en sens inverse, ils ont recommencé leur déportation vers le nord. À nouveau les familles, les femmes et les enfants, les anciens, à nouveau les maigres outils de chasse et de pêche, à nouveau les kayaks, les chiens et les traîneaux. Mais pour empêcher que ce peuple ne revienne sur ses lieux de chasse et de pêche plus au sud, l'armée américaine a tué les chiens et les a empalés. C'est en rapportant le meurtre de ses chiens qu'un demi-siècle plus tard Atata pleurait.
Mon père qui ne vit pas ce qu'il venait voir a vu ce qu'il ne venait pas voir : le récit de la fin d'un peuple, d'une civilisation, d'un monde. Atata était à la mer et aux chiens ce que mon père était à la terre et aux chevaux. Ces hommes n'ont jamais été séparés de la nature, ils savaient qu'ils en étaient des fragments et leur sagesse tout entière procédait de cette évidence. Atata pleurait ses chiens empalés comme j'ai le souvenir d'avoir vu un jour mon père ému jusqu'aux larmes me rapporter comment un cheval qu'il aimait (peut-être était-ce « Coquette », il parlait souvent de ses chevaux et il ne me revient que ce nom-là) et avec lequel il labourait est tombé raide mort dans les champs, terrassé par une crise cardiaque,
Ce moment a lié Atata et mon père. Dès lors, et jusqu'à la fin du voyage, l'Inuit et le Normand se souriaient, se regardaient, se parlaient sans se comprendre verbalement mais en sachant que la véritable compréhension se moque bien des mots, du verbe et des discours. le monde de l'hyperboréen et celui du Viking étaient un seul et même monde. J'étais témoin de cette osmose, de cette symbiose de deux hommes qui, sages, savaient qu'ils étaient une petite partie du grand cosmos, un savoir qui mène au sublime chez qui le sait. »
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